aimable, gracieux; une douce gaieté qui ne passe jamais le sourire;
et ce sourire est près des larmes[80]. On dirait que c'est pour cela
que ces pièces sont si petites; souvent il s'arrête à temps, sentant
les larmes venir... Viennent-elles, elles ne durent guère, pas plus
qu'une ondée d'avril.
[Note 80: Fortune, vueilliez-moi laisser, p. 170 (Poésies de Charles
d'Orléans, éd. 1803).--Puisque ainsi est que vous allez en France, Duc
de Bourbon, mon compagnon très-cher, p. 206.--En la forêt d'ennuyeuse
tristesse, p. 209.--En regardant vers le pays de France, p. 323.--Ma
très-doulce Valentinée, Pour moy fustes-vous trop tôt née, p. 269.
C'est l'inspiration des vers de Voltaire:
Si vous voulez que j'aime encore,
Rendez-moi l'âge des amours...
Et celle de Béranger:
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse,
Vous vieillirez, et je ne serai plus...]
Le plus souvent c'est, en effet, un chant d'avril et d'alouette[81].
La voix n'est ni forte, ni soutenue, ni profondément passionnée[82].
C'est l'alouette, rien de plus[83]. Ce n'est pas le rossignol.
[Note 81: César, qui était poète aussi, et qui avait tant d'esprit,
appela sa légion gauloise l'_alouette_ (alauda), la chanteuse...]
[Note 82: Il y a pourtant un vif mouvement de passion dans les vers
suivants:
Dieu! qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle!
. . . . . . . . . . . .
Qui se pourroit d'elle lasser?
Tous jours sa beauté se renouvelle.
Dieu! qu'il la fait bon regarder,
La gracieuse, bonne et belle!
Par deçà, ni delà la mer,
Ne scays dame ni demoyselle
Qui soit en tout bien parfait telle.
C'est un songe que d'y penser!
Dieu! qu'il la fait bon regarder.
CHARLES D'ORLÉANS.
Le pauvre prisonnier eut encore un autre malheur; il fut toujours
amoureux; bien des vers furent adressés par lui à une belle dame de ce
côté-ci du détroit. Les Anglaises, probablement meilleures pour lui
que les Anglais, n'en ont pas gardé rancune, s'il est vrai qu'en
mémoire de Charles d'Orléans et de sa mère Valentine, elles ont pris
pour fête d'amour la Saint-Valentin. V. Poésies de Charles d'Orléans,
édit. 1803. (Note de la p. 42.)]
[Note 83:
Le temps a quitté son manteau
De vent, de froidure et de pluie...
CHARLES D'ORLÉANS, édit. 1803, p. 257.
Ces jolis chants d'alouette font penser à la vieille petite chanson,
incomparable de légèreté et de prestesse:
J'étais petite et simplette
Quant à l'école on me mit
Et je n'y ai rien appris...
Qu'un petit mot d'amourette...
Et toujours je le redis.
Depuis qu'ay un bel amy.]
Telle fut en général notre primitive et naturelle France, un peu
légère peut-être pour le sérieux d'aujourd'hui. Telle elle fut en
poésie comme elle est en vins, en femmes. Ceux de nos vins que le
monde aime et recherche comme français, ne sont, il est vrai, qu'un
souffle, mais c'est un souffle d'esprit. La beauté française, non
plus, n'est pas facile à bien saisir; ce n'est ni le beau sang
anglais, ni la régularité italienne; quoi donc? le mouvement, la
grâce, le je ne sais quoi, tous les jolis riens. Autre temps, autre
poésie. N'importe; celle-là subsiste, rien en ce genre ne l'a
surpassée. Naguère encore, lorsque ces chants étaient oubliés
eux-mêmes, il a suffi, pour nous ravir, d'une faible imitation, d'un
infidèle et lointain écho[84].
[Note 84: Peu m'importe de savoir l'auteur des vers de Clotilde
Surville; il me suffit de savoir que Lamartine, très-jeune, les avait
retenus par coeur. Personne n'ignore maintenant que le second volume
est l'ouvrage de l'ingénieux Nodier.]
Quelque blasés que vous soyez par tant de livres et d'événements,
quelque préoccupés des profondes littératures des nations étrangères,
de leur puissante musique, gardez, Français d'aujourd'hui, gardez
toujours bon souvenir à ces aimables poésies, à ces doux chants de vos
pères dans lesquels ils ont exprimé leurs joies, leurs amours, à ces
chants qui touchèrent le coeur de vos mères et dont vous-mêmes êtes
nés...
Je me suis écarté, ce semble; mais je devais ceci au poète, au
prisonnier. Je devais, après cet immense malheur, dire aussi que les
vaincus étaient moins dignes de mépris que les vainqueurs ne l'ont
cru... Peut-être encore, au milieu de cette docile imitation des
moeurs et des idées anglaises qui gagne chaque jour[85], peut-être
est-ce chose utile de réclamer en faveur de la vieille France qui s'en
est allée... Où est-elle, cette France du moyen âge et de la
renaissance de Charles d'Orléans, de Froissart?... Villon se le
demandait déjà en vers plus mélancoliques qu'on n'eût attendu d'un si
joyeux enfant de Paris:
«Dites-moi en quel pays
«Est Flora, la belle Romaine?
«Ou est la très-sage Héloïs?...
«La reine Blanche, comme un lis,
«Qui chantoit à voix de Sirène?
«...Et Jeanne, la bonne Lorraine
«Qu'Anglais brûlèrent à Rouen?
. . . . . . . . . . . .
«Où sont-ils, Vierge souveraine?
--«Mais où sont les neiges d'antan?»
[Note 85: Perlin s'en plaignait déjà au XVIe siècle: «Il me desplait
que ces vilains estans en leur pays nous crachent à la face, et eulx
estans à la France, on les honore et révère, comme petis dieux»
(1558).]
CHAPITRE II
MORT DU CONNÉTABLE D'ARMAGNAC; MORT DU DUC DE BOURGOGNE--HENRI V
1416-1421
Deux hommes n'avaient pas été à la bataille d'Azincourt, les chefs des
deux partis, le duc de Bourgogne, le comte d'Armagnac. Tous deux
s'étaient réservés.
Le roi d'Angleterre leur rendit service; il tua non-seulement leurs
ennemis, mais aussi leurs amis, leurs rivaux dans chaque faction.
Désormais la place était nette, la partie entre eux seuls; les deux
corbeaux vinrent s'abattre sur le champ de bataille et jouir des
morts.
Il s'agissait de savoir qui aurait Paris. Le duc de Bourgogne, qui
gardait, depuis le mois de juillet, une armée de Bourguignons, de
Lorrains et de Savoyards, prit seulement dix chevaux, et galopa droit
à Paris. Il n'arriva pourtant pas à temps; la place était prise.
Armagnac était dans la ville avec six mille Gascons. Il tenait dans
ses mains, avec Paris, le roi et le dauphin. Il prit l'épée de
connétable.
Le duc de Bourgogne resta à Lagny, faisant tous les jours dire à ses
partisans qu'il allait venir, leur assurant que c'était lui qui avait
défendu les passages de la Somme contre les Anglais, espérant que
Paris finirait par se déclarer. Il resta ainsi deux mois et demi à
Lagny. Les Parisiens finirent par l'appeler «Jean de Lagny qui n'a
hâte.» Il emporta ce sobriquet.
Armagnac resta maître de Paris, et d'autant plus maître que tous ceux
qui l'y avaient appelé moururent en quelques mois, le duc de Berri, le
roi de Sicile, le dauphin[86]. Le second fils du roi devenait
dauphin, et le duc de Bourgogne, près de qui il avait été élevé,
croyait gouverner en son nom. Mais ce second dauphin mourut, et un
troisième encore vingt-cinq jours après. Le quatrième dauphin vécut;
il était ce qu'il fallait au connétable; il était enfant.
[Note 86: «Ce dit jour Mons. Loiz de France, ainsné fils du Roy, notre
Sire, Dauphin de Viennoiz et duc de Guienne, moru, de laage de vint
ans ou environ, bel de visaige, suffisamment grant et gros de corps,
pesans et tardif et po agile, voluntaire et moult curieux à
magnificence dabiz et joiaux _circa cultum sui corporis_, désirans
grandement grandeur, oneur de par dehors, grant despensier à ornemens
de sa chapelle privée, à avoir ymages grosses et grandes dor et
dargent, qui moult grant plaisir avoit à sons dorgues, lesquels entre
les autres oblectacions mondaines hantoit diligemment, si avoit-il
musiciens de bouche ou de voix, et pour ce avoit chapelle de grant
nombre de jeune gent; et si avoit bon entendement, tant en latin que
en françois, mais il emploioit po, car sa condicion estoit demployer
la nuit à veiller et po faire, et le jour à dormir; disnoit à III ou
IV heures après midi, et soupoit à minuit, et aloit coucher au point
du jour et à soleil levant souvant, et pour ce estoit aventure qu'il
vesquit longuement.» _Archives du Royaume, Registres du Parlement,
Conseil XIV, f. 39, verso, 19, décembre 1415._]
Armagnac, si bien servi par la mort, se trouva roi un moment. Le
royaume en péril avait besoin d'un homme. Armagnac était un méchant
homme et capable de tout, mais enfin c'était, on ne peut le nier, un
homme de tête et de main[87].
[Note 87: Le Religieux de Saint-Denis est dès ce moment tout Armagnac;
c'est un grand témoignage en faveur de ce parti, qui était en effet
celui de la défense nationale.]
Les Anglais faisaient des triomphes, des processions, chantaient des
_Te Deum_[88]; ils parlaient d'aller au printemps prendre possession
de leur ville de Paris. Et tout à coup ils apprennent qu'Harfleur est
assiégé. Après cette terrible bataille, qui avait mis si bas les
courages, Armagnac eut l'audace d'entreprendre ce grand siége.
[Note 88: Et des ballades.
As the King lay mysing on his bed,
He thought himself upon a time,
Those tributes due from the French King.
That hat not been paid for so long a time
Fal, lal, lal, lal, laral, laral, la.
He called unto his lovely page,
His lovely page away came he..., etc.
(Ballade citée par Sir Harris Nicolas, Agincourt, p. 78.)]
D'abord il crut surprendre la place. Il quitta Paris dont il était si
peu sûr; c'était risquer Paris pour Harfleur. Il y alla de sa personne
avec une troupe de gentilshommes; ils lâchèrent pied, et il les fit
pendre comme vilains.
Harfleur ne pouvait être attaqué avec avantage que par mer; il fallait
des vaisseaux. Armagnac s'adressa aux Génois; ceux-ci, qui venaient de
chasser les Français de Gênes, n'acceptèrent pas moins l'argent de
France, et fournirent toute une flotte, neuf grandes galères, des
carraques pour les machines de siége, trois cents embarcations de
toute grandeur, cinq mille archers génois ou catalans. Ces Génois se
battirent bravement avec leurs galères de la Méditerranée contre les
gros vaisseaux de l'Océan. Une première flotte qu'envoyèrent les
Anglais fut repoussée.
Avec quel argent Armagnac soutenait-il cette énorme dépense? La plus
grande partie du royaume ne lui payait rien. Il n'avait guère que
Paris et ses propres fiefs du Languedoc et de Gasgogne. Il suça et
pressura Paris.
Le Bourguignon y était très-fort; une grande conspiration se fit pour
l'y introduire. Le chef était un chanoine boiteux, frère du dernier
évêque[89]. Armagnac découvrit tout. Le chanoine, en manteau violet,
fut promené dans un tombereau, puis muré, au pain et à l'eau. On
publia que les condamnés avaient voulu tuer le roi et le dauphin. Il y
eut nombre d'exécutions, de noyades. Armagnac, qui savait quelle
confiance il pouvait mettre dans le peuple de Paris, organisa une
police rapide, terrible, à l'italienne; il faisait aussi, disait-on,
la guerre à la lombarde. Défense de se baigner à la Seine, pour qu'on
n'allât pas compter les noyés; on sait qu'il était défendu à Venise de
nager dans le canal Orfano.
[Note 89: À en croire l'historien même du parti bourguignon, le
chanoine et les autres conjurés voulaient massacrer les princes: «Le
jour de Pasques, après dyner.» Monstrelet.]
Le Parlement fut purgé, le Châtelet, l'Université, trois ou quatre
cents bourgeois mis hors de Paris, et tous envoyés du côté d'Orléans.
La reine, qui négociait sous main avec le Bourguignon, fut transportée
prisonnière à Tours, et l'un de ses amants jeté à la rivière[90].
[Note 90: «Messire Loys Bourdon allant de Paris au bois (de
Vincennes)... en passant assez près du Roy, lui fist la révérence, et
passa outre assez légièrement... (on l'arrêta). Et après, par le
commandement du Roy, fut questionné, puis fut mis en un sacq de cuir
et gecté en Saine; sur lequel sacq avoir escript: _Laissez passer la
justice du Roy._» Lefebvre de Saint-Remy.]
Armagnac ôta aux bourgeois les chaînes des rues, il les désarma. Il
supprima la grande boucherie, en fit quatre, pour quatre quartiers;
plus de bouchers héréditaires; tout homme capable put s'élever au rang
de boucher.
Pour n'avoir plus leurs armes, les bourgeois n'étaient pas quittes de
la guerre[91]. On les obligeait de se cotiser de manière qu'à trois
ils fournissent un homme d'armes. Eux-mêmes, on les envoyait
travailler aux fortifications, curer les fossés, chacun tous les cinq
jours.
[Note 91: «Et pour loger les gens des capitaines Armagnacs furent les
povres gens boutés hors de leurs maisons, et à grant prière et à grant
peine avoient-ils le couvert de leur ostel, et cette laronaille
couchoient en leurs licts.» Journal du Bourgeois.]
Ordre à toute maison de s'approvisionner de blé; pour attirer les
vivres, Armagnac supprima l'octroi. En récompense, les autres taxes
furent payées deux fois dans l'année. Les bourgeois furent obligés
d'acheter tout le sel des greniers publics à prix forcé et comptant,
sinon des garnisaires. Paris succombait à payer seul les dépenses du
roi et du royaume.
La position du duc de Bourgogne était plus facile à coup sûr que celle
du connétable. Il envoyait dans les grandes villes des gens qui, au
nom du roi et du dauphin, défendaient de payer l'impôt. Abbeville,
Amiens, Auxerre, reçurent cette défense avec reconnaissance et s'y
conformèrent avec empressement. Armagnac craignait que Rouen n'en fît
autant, et voulait y envoyer des troupes; mais, plutôt que de recevoir
les Gascons, Rouen tua son bailli et ferma ses portes[92].
[Note 92: M. Chéruel a trouvé des détails curieux dans les archives de
Rouen. Chéruel, Histoire de Rouen sous la domination anglaise, p. 19.
Rouen, 1840.]
Le duc de Bourgogne vint tâter Paris, qui n'aurait pas mieux demandé
que d'être quitte du connétable. Mais celui-ci tint bon. Le duc de
Bourgogne ne pouvant entrer, augmenta du moins la fermentation par la
rareté des vivres; il ne laissait plus rien venir ni de Rouen ni de la
Beauce. Les chanoines même, dit l'historien, furent obligés de mettre
bas leur cuisine. Le roi, revenant à lui, et apprenant que c'étaient
les Bourguignons qui rendaient ses repas si maigres, disait au
connétable: «Que ne chassez-vous ces gens-là?»
Le duc de Bourgogne, ne pouvant blesser directement son ennemi, lui
porta indirectement un grand coup. Il enleva la reine de Tours; elle
déclara qu'elle était régente et qu'elle défendait de payer les taxes.
Cette défense circula non-seulement dans le Nord, mais dans le Midi,
en Languedoc. Cela devait tuer Armagnac; il ne lui restait que Paris,
Paris ruiné, affamé, furieux.
Le roi d'Angleterre n'avait pas à se presser; les Français faisaient
sa besogne; ils suffisaient bien à ruiner la France. Fier de la
neutralité, de l'amitié secrète des ducs de Bourgogne et de Bretagne,
négociant toujours avec les Armagnacs, il eut le bon esprit d'attendre
et de ne pas venir à Paris. Il fit sagement, politiquement, la
conquête de la Normandie, de la basse Normandie d'abord, puis de la
haute, Caen en 1417, Rouen en 1418.
Armagnac ne pouvait s'opposer à rien. Il avait assez de peine à
contenir Paris; le duc de Bourgogne campait à Montrouge. Henri V put
sans inquiétude faire le siége de cette importante ville de Caen.
C'était dès lors un grand marché, un grand centre d'agriculture. Une
telle ville eût résisté, si elle eut eu le moindre secours. Aussi,
tout en l'attaquant, il envoyait proposer la paix à Paris. Il parlait
de paix et faisait la guerre. Au milieu de cette négociation, on
apprit qu'il était maître de Caen, qu'il en avait chassé toute la
population, hommes, femmes et enfants, en tout vingt-cinq mille âmes,
que cette capitale de la basse Normandie était devenue une ville
anglaise, aussi bien qu'Harfleur et Calais.
La Normandie devait nourrir les Anglais pendant cette lente conquête.
Aussi, Henri V, avec une remarquable sagesse, y assura autant qu'il
put l'ordre, la continuation du travail de l'agriculture. Il fit
respecter les femmes, les églises, les prêtres, les faux prêtres même
(il y avait une foule de paysans qui se tonsuraient)[93]. Tout ce qui
se soumettait était protégé; tout ce qui résistait était puni. Aux
prises de ville, il n'y avait point de violence; mais le roi exceptait
ordinairement de la capitulation quelques-uns des assiégés à qui il
faisait couper la tête, comme ayant résisté à leur souverain légitime,
roi de France et duc de Normandie[94].
[Note 93: Walsingham.]
[Note 94: «Ut rei læsæ majestatis.» _Religieux, ms., folio 79._ Ce
point de vue des légistes anglais qui suivaient le roi est mis dans
son vrai jour au siége de Meaux. _Ibidem, folio 176._]
Le roi d'Angleterre faisait si paisiblement cette promenade militaire,
qu'il ne craignit pas de partager son armée en quatre corps, pour
mener plusieurs siéges à la fois. Que pouvait-il craindre, en effet,
lorsque le seul prince français qui fût puissant, le duc de Bourgogne,
était son ami?
L'unique affaire de celui-ci était la perte du connétable d'Armagnac.
Elle ne pouvait manquer d'arriver; il avait mangé ses dernières
ressources; il en était à fondre les châsses des saints[95]. Ses
Gascons, n'étant plus payés, disparaissaient peu à peu; il n'en avait
plus que trois mille. Il fallait qu'il employât les bourgeois à faire
le guet, ces bourgeois qui le détestaient pour tant de causes, comme
gascon, comme brigand, comme schismatique[96]. Le bourgeois de Paris
dit expressément qu'il croit que cet «Armagnac est un diable en
fourrure d'homme.»
[Note 95: Il le fit avec ménagement, déclarant que c'était un emprunt,
et assignant un revenu pour remplacer les châsses. Néanmoins les
moines de Saint-Denis lui déclarèrent que ce serait _dans leurs
chroniques_ une tache pour ce règne: «Opprobrium sempiternum... si
redigeretur in chronicis...» Le Religieux.]
[Note 96: Armagnac persévérait dans son attachement au vieux pape du
duc d'Orléans, au pape des Pyrénées, à l'Aragonais Pedro de Luna
(Benoît XIII), condamné par les conciles de Pise et de Constance.--V.
la déclaration de la reine contre lui. Ordonnances, t. X, p. 436.]
Le duc de Bourgogne offrait la paix. Les Parisiens crurent un moment
l'avoir. Le roi, le dauphin consentaient. Le peuple criait déjà
Noël[97]. Le connétable seul s'y opposa; il sentait bien qu'il n'y
avait pas de paix pour lui, que ce serait seulement remettre le roi
entre les mains du duc de Bourgogne. Cette joie trompée jeta le peuple
dans une rage muette.
[Note 97: Depuis longtemps, c'était l'unique voeu du peuple: «Vivat,
vivat, qui dominari poterit! dum pax...» Le Religieux. Pendant le
massacre de 1418, on criait de même: «Fiat pax!»]
Un certain Perrinet Leclerc[98], marchand de fer au Petit-Pont, qui
avait été maltraité par les Armagnacs, s'associa quelques mauvais
sujets, et prenant les clefs sous le chevet de son père qui gardait la
porte Saint-Germain, il ouvrit aux Bourguignons. Le sire de
l'Île-Adam entra avec huit cents chevaliers; quatre cents bourgeois
s'y joignirent. Ils s'emparèrent du roi et de la ville. Les gens du
dauphin le sauvèrent dans la Bastille. De là, leurs capitaines, le
Gascon Barbasan et les Bretons Rieux et Tanneguy Duchâtel osèrent,
quelques jours après, rentrer dans Paris pour reprendre le roi; mais
le roi était bien gardé au Louvre; l'Île-Adam les combattit dans les
rues, le peuple se mit contre eux et les écrasa des fenêtres.
[Note 98: «Jeunes compagnons du moyen estat et de légère volonté, qui
autrefois avoient été punis pour leurs démérites.» Monstrelet.]
Le connétable d'Armagnac, qui s'était caché chez un maçon, fut livré
et emprisonné avec les principaux de son parti. Alors rentrèrent dans
la ville les ennemis des Armagnacs, et avec eux une foule de pillards.
Tous ceux qu'on disait Armagnacs furent rançonnés de maison en maison.
Les grands seigneurs bourguignons s'y opposèrent d'autant moins
qu'eux-mêmes prenaient tant qu'ils pouvaient.
Ces revenants étaient justement les bouchers, les proscrits, les gens
ruinés, ceux dont les femmes avaient été menées à Orléans (fort mal
menées) par les sergents d'Armagnac. Ils arrivaient furieux, maigres,
pâles de famine. Dieu sait en quel état ils retrouvaient leurs
maisons.
On disait à chaque instant que les Armagnacs rentraient dans la ville
pour délivrer les leurs. Il n'y avait pas de nuit qu'on ne fût éveillé
en sursaut par le tocsin. À ces continuelles alarmes, joignez la
rareté des vivres; ils ne venaient qu'à grand'peine. Les Anglais
tenaient la Seine; ils assiégeaient le Pont-de-l'Arche.
La nuit du dimanche 12 juin, un Lambert, potier d'étain, commença à
pousser le peuple au massacre des prisonniers. «C'était, disait-il, le
seul moyen d'en finir; autrement, pour de l'argent, ils trouveraient
moyen d'échapper[99].» Ces furieux coururent d'abord aux prisons de
l'hôtel de ville. Les seigneurs bourguignons, l'Île-Adam, Luxembourg
et Fosseuse, vinrent essayer de les arrêter; mais, quand ils se virent
un millier de gentilshommes devant une masse de quarante mille hommes
armés, ils ne surent dire autre chose, sinon: «Enfants, vous faites
bien.» La tour du Palais fut forcée, la prison Saint-Éloi, le grand
Châtelet, où les prisonniers essayèrent de se défendre, puis
Saint-Martin, Saint-Magloire et le Temple. Au petit Châtelet, ils
firent l'appel des prisonniers; à mesure qu'ils passaient le guichet,
on les égorgeait.
[Note 99: Le Bourgeois devient poète tout à coup, pour parer le
massacre de mythologie et d'allégories: «Le dimanche ensuivant, 12
jour de juing, environ onze heures de nuyt, on cria alarme, comme on
faisoit souvent alarme à la porte Saint-Germain, les autres crioient à
la porte de Bardelles. Lors s'esmeut le peuple vers la place Maubert
et environ, puis après ceulx de deçà les pons, comme des halles, et de
Grève et de tout Paris, et coururent vers les portes dessus dites;
mais nulle part ne trouvèrent nulle cause de crier alarme. Lors se
leva la Déesse de Discorde, qui estoit en la tour de Mauconseil, et
esveilla Ire la forcenée, et Convoitise, et Enragerie et Vengeance, et
prindrent armes de toutes manières, et boutèrent lors d'avec eulx
Raison, Justice, Mémoire de Dieu... Et n'estoit homme nul qui, en
celle nuyt ou jour, eust osé parler de Raison ou de Justice, ne
demander où elle estoit enfermée. Car Ire les avoit mise en si
profonde fosse, qu'on ne les pot oncques trouver tout celle nuyt, ne
la journée en suivant. Si en parla le Prévost de Paris au peuple, et
le seigneur de l'Isle-Adam, en leur admonestant pitié, justice et
raison; mais Ire et Forcennerie respondirent par la bouche du peuple:
Malgrebieu, Sire, de vostre justice, de vostre pitié et de vostre
raison: mauldit soit de Dieu qui aura la pitié de ces faulx traistres
Arminaz Angloys, ne que de chiens; car par eulz est le royaulme de
France destruit et gasté, et si l'avoient vendu aux Angloys.» Journal
du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 234.]
Ce massacre ne peut se comparer aux 2 et 3 septembre. Ce ne fut pas
une exécution par des bouchers à tant par jour. Ce fut un vrai
massacre populaire, exécuté par une populace en furie. Ils tuaient
tout, au hasard, même les prisonniers pour dettes. Deux présidents du
Parlement, d'autres magistrats périrent, des évêques même. Cependant,
à Saint-Éloi, trouvant l'abbé de Saint-Denis qui disait la messe aux
prisonniers et tenait l'hostie, ils le menacèrent, brandirent sur lui
le couteau; mais, comme il ne lâcha point le corps du Christ, ils
n'osèrent pas le tuer.
Seize cents personnes périrent du dimanche matin au lundi matin[100].
Tout ne fut pas aux prisons; on tua aussi dans les rues: si l'on
voyait passer son ennemi, on n'avait qu'à crier à l'Armagnac, il était
mort. Une femme grosse fut éventrée; elle resta nue dans la rue, et
comme on voyait l'enfant remuer, la canaille disait: «Vois donc, ce
petit chien remue encore.» Mais personne n'osa le prendre. Les prêtres
du parti bourguignon ne baptisaient pas les petits Armagnacs, afin
qu'ils fussent damnés.
[Note 100: Monstrelet, t. VI, p. 97.--Le greffier dit moins: «Jusques
au nombre de huit cens personnes et au-dessus, comme on dit.»
_Archives, Registres du Parlement, Conseil, XIV, f. 139._]