Du côté des Français, c'était autre chose. On s'occupait à faire des

chevaliers. Partout de grands feux qui montraient tout à l'ennemi; un

bruit confus de gens qui criaient, s'appelaient, un vacarme de valets

et de pages. Beaucoup de gentilshommes passèrent la nuit dans leurs

lourdes armures, à cheval, sans doute pour ne pas les salir dans la

boue; boue profonde, pluie froide; ils étaient morfondus. Encore, s'il

y avait eu de la musique[50]... Les chevaux mêmes étaient tristes; pas

un ne hennissait... À ce fâcheux augure, joignez les souvenirs;

Azincourt n'est pas loin de Crécy.

[Note 50: Lefebvre de Saint-Remy.]

Le matin du 25 octobre 1415, jour de saint Crépin et saint Crépinien,

le roi d'Angleterre entendit, selon sa coutume, trois messes[51], tout

armé, tête nue. Puis il se fit mettre en tête un magnifique bassinet

où se trouvait une couronne d'or, cerclée, fermée, impériale. Il monta

un petit cheval gris, sans éperons, fit avancer son armée sur un champ

de jeunes blés verts, où le terrain était moins défoncé par la pluie,

toute l'armée en un corps, au centre les quelques lances qu'il avait,

flanquées de masses d'archers; puis il alla tout le long au pas,

disant quelques paroles brèves: «Vous avez bonne cause, je ne suis

venu que pour demander mon droit... Souvenez-vous que vous êtes de la

vieille Angleterre; que vos parents, vos femmes et vos enfants vous

attendent là-bas; il faut avoir un beau retour. Les rois d'Angleterre

ont toujours fait de belle besogne en France... Gardez l'honneur de la

Couronne; gardez-vous vous-mêmes. Les Français disent qu'ils feront

couper trois doigts de la main à tous les archers.»

[Note 51: «Car il avoit coustume d'en oyr chascun jour, trois l'une

après l'autre.» Jehan de Vaurin, _ms._]

Le terrain était en si mauvais état que personne ne se souciait

d'attaquer. Le roi d'Angleterre fit parler aux Français. Il offrait de

renoncer au titre de roi de France et de rendre Harfleur, pourvu qu'on

lui donnât la Guienne, un peu arrondie, le Ponthieu, une fille du roi

et huit cent mille écus. Ce parlementage entre les deux armées ne

diminua pas, comme on eût pu le croire, la fermeté anglaise; pendant

ce temps, les archers assuraient leurs pieux.

Les deux armées faisaient un étrange contraste. Du côté des Français,

trois escadrons énormes, comme trois forêts de lances, qui, dans cette

plaine étroite, se succédaient à la file et s'étiraient en profondeur;

au front, le connétable, les princes, les ducs d'Orléans, de Bar et

d'Alençon, les comtes de Nevers, d'Eu, de Richemont, de Vendôme, une

foule de seigneurs, une iris éblouissante d'armures émaillées,

d'écussons, de bannières, les chevaux bizarrement déguisés dans

l'acier et dans l'or. Les Français avaient aussi des archers, des gens

des communes[52]; mais où les mettre? Les places étaient comptées,

personne n'eût donné la sienne[53]; ces gens auraient fait tache en si

noble assemblée. Il y avait des canons, mais il ne paraît pas qu'on

s'en soit servi; probablement il n'y eut pas non plus de place pour

eux.

[Note 52: Quatre mille archers, sans compter de nombreuses milices.

Les Parisiens avaient offert six mille hommes armés; on n'en voulut

pas. Un chevalier dit à cette occasion: Qu'avons-nous besoin de ces

ouvriers? nous sommes déjà _trois_ fois plus nombreux que les

Anglais.» Le Religieux remarque qu'on fit la même faute à Courtrai, à

Poitiers et à Nicopolis, et il ajoute des réflexions hardies pour le

temps.]

[Note 53: Tous, dit le Religieux, voulaient être à l'avant-garde: «Cum

singuli anti-guardiam poscerent conducendam... essetque inde exorta

_verbalis controversia_, tandem tamen unanimiter (proh dolor!)

concluserunt ut omnes in prima fronte locarentur.»--C'est ainsi que le

grand-père de Mirabeau nous apprend qu'au pont de Cassano les

officiers furent au moment de tirer l'épée les uns contre les autres,

tous voulant être les premiers au combat. (Mémoires de Mirabeau.)]

L'armée anglaise n'était pas belle. Les archers n'avaient pas

d'armure, souvent pas de souliers; ils étaient pauvrement coiffés de

cuir bouilli, d'osier même avec une croisure de fer; les cognées et

les haches, pendues à leur ceinture, leur donnaient un air de

charpentiers. Plusieurs de ces bons ouvriers avaient baissé leurs

chausses, pour être à l'aise et bien travailler, pour bander l'arc

d'abord[54], puis pour manier la hache, quand ils pourraient sortir de

leur enceinte de pieux, et charpenter ces masses immobiles.

[Note 54: Les archers anglais poussaient l'arc avec le bras gauche,

ceux de France tiraient la corde avec le bras droit; chez ceux-ci

c'était le bras gauche, chez ceux-là le bras droit qui restait

immobile. M. Gilpin attribue à cette différence de procédé celle

d'expression dans les deux langues: _tirer de l'arc_, en français;

_bander l'arc_, en anglais.]

Un fait bizarre, incroyable, et pourtant certain, c'est qu'en effet

l'armée française ne put bouger, ni pour combattre, ni pour fuir.

L'arrière-garde seule échappa.

Au moment décisif, lorsque le vieux Thomas de Herpinghem, ayant rangé

l'armée anglaise, jeta son bâton en l'air en disant: «Now strike[55]!»

lorsque les Anglais eurent répondu par un formidable cri de dix mille

hommes, l'armée française resta immobile, à leur grand étonnement.

Chevaux et chevaliers, tous parurent enchantés ou morts dans leurs

armures. Dans la réalité, c'est que ces grands chevaux de combat, sous

la charge de leur pesant cavalier, de leur vaste caparaçon de fer,

s'étaient profondément enfoncés des quatre pieds dans les terres

fortes; ils y étaient parfaitement établis, et ils ne s'en dépétrèrent

que pour avancer quelque peu au pas.

[Note 55: «Maintenant, frappe!» Monstrelet.]

Tel est l'aveu des historiens du parti anglais, aveu modeste qui fait

honneur à leur probité.

Lefebvre, Jean de Vaurin et Walsingham[56] disent expressément que le

champ n'était qu'une boue visqueuse. «La place estoit molle et

effondrée des chevaux, en telle manière que à grant peine se pouvoient

ravoir hors de la terre, tant elle estoit molle.»

[Note 56: Les fantassins même avaient peine à marcher: «Propter soli

mollitiem... per campum lutosum.» Walsingham.]

«D'autre part, dit encore Lefebvre, les Franchois estoient si chargés

de harnois qu'ils ne pouvoient aller avant. Premièrement, estoient

chargés de cottes d'acier, longues, passant les genoux et moult

pesantes, et pardessous harnois de jambes, et pardessus blancs

harnois, et de plus bachinets de caruail... Ils estoient si pressés

l'un de l'autre, qu'ils ne pouvoient lever leurs bras pour férir les

ennemis, sinon aucuns qui estoient au front.»

Un autre historien du parti anglais nous apprend que les Français

étaient rangés sur une profondeur de trente-deux hommes, tandis que

les Anglais n'avaient que quatre rangs[57]. Cette profondeur énorme

des Français ne leur servait à rien; leurs trente-deux rangs étaient

tous, ou presque tous, de cavaliers; la plupart, loin de pouvoir agir,

ne voyaient même pas l'action; les Anglais agirent tous. Des cinquante

mille Français, deux ou trois mille seulement purent combattre les

onze mille Anglais, ou du moins l'auraient pu si leurs chevaux

s'étaient tirés de la boue.

[Note 57: Titus Livius.]

Les archers anglais, pour réveiller ces inertes masses, leur

dardèrent, avec une extrême roideur, dix mille traits au visage. Les

cavaliers de fer baissèrent la tête, autrement les traits auraient

pénétré par les visières des casques. Alors les deux ailes, de

Tramecourt, d'Azincourt, s'ébranlèrent lourdement à grand renfort

d'éperons, deux escadrons français; ils étaient conduits par deux

excellents hommes d'armes, messire Clignet de Brabant, et messire

Guillaume de Saveuse. Le premier escadron, venant de Tramecourt, fut

inopinément criblé en flanc par un corps d'archers cachés dans le

bois[58]; ni l'un ni l'autre escadron n'arriva.

[Note 58: Monstrelet. Quelques-uns disaient aussi que le roi

d'Angleterre avait envoyé des archers derrière l'armée française; mais

les témoins oculaires affirment le contraire.]

De douze cents hommes qui exécutaient cette charge, il n'y en avait

plus cent vingt, quand ils vinrent heurter aux pieux des Anglais. La

plupart avaient chu en route, hommes et chevaux, en pleine boue. Et

plût au ciel que tous eussent tombé; mais les autres, dont les chevaux

étaient blessés, ne purent plus gouverner ces bêtes furieuses, qui

revinrent se ruer sur les rangs français. L'avant-garde, bien loin de

pouvoir s'ouvrir pour les laisser passer, était, comme on l'a vu,

serrée à ne pas se mouvoir. On peut juger des accidents terribles qui

eurent lieu dans cette masse compacte, les chevaux s'effrayant,

reculant, s'étouffant, jetant leurs cavaliers, ou les froissant dans

leurs armures entre le fer et le fer.

Alors survinrent les Anglais. Laissant leur enceinte de pieux, jetant

arcs et flèches, ils vinrent fort à leur aise, avec les haches, les

cognées, les lourdes épées et les massues plombées[59], démolir cette

montagne d'hommes et de chevaux confondus. Avec le temps, ils vinrent

à bout de nettoyer l'avant-garde et entrèrent, leur roi en tête, dans

la seconde bataille.

[Note 59: «Ictus reiterabant mortales, inusitato etiam armorum genere

usi quisque eorum in parte maxima clavam plumbeam gestabant, quæ

capiti alicujus afflicta mox illum præcipitabat ad terram moribundum.»

_Religieux de Saint-Denis, ms., f. 950._]

C'est peut-être à ce moment que dix-huit gentilshommes français

seraient venus fondre sur le roi d'Angleterre. Ils avaient fait voeu,

dit-on, de mourir ou de lui abattre sa couronne; un d'eux en détacha

un fleuron; tous y périrent. Cet _on dit_ ne suffit pas aux

historiens; ils l'ornent encore, ils en font une scène homérique où le

roi combat sur le corps de son frère blessé, comme Achille sur celui

de Patrocle. Puis, c'est le duc d'Alençon, _commandant de l'armée

française_, qui tue le duc d'York et fend la couronne du roi. Bientôt

entouré, il se rend; Henri lui tend la main; mais déjà il était

tué[60].

[Note 60: Cet embellissement est de la façon de Monstrelet, t. III, p.

355. Il le place hors du récit de la bataille, après la longue liste

des morts. Lefebvre, témoin oculaire, n'a pu se décider ici à copier

Monstrelet.]

Ce qui est plus certain, c'est qu'à ce second moment de la bataille,

le duc de Brabant arrivait en hâte. C'était le propre frère du duc de

Bourgogne; il semble être venu là pour laver l'honneur de la famille.

Il arrivait bien tard, mais encore à temps pour mourir. Le brave

prince avait laissé tous les siens derrière lui, il n'avait pas même

vêtu sa cotte d'armes; au défaut, il prit sa bannière, il y fit un

trou, y passa la tête, et se jeta à travers les Anglais, qui le

tuèrent au moment même.

Restait l'arrière-garde, qui ne tarda pas à se dissiper. Une foule de

cavaliers français, démontés, mais relevés par les valets, s'étaient

tirés de la bataille et rendus aux Anglais. En ce moment, on vint dire

au roi qu'un corps français pille ses bagages, et d'autre part il voit

dans l'arrière-garde des Bretons ou Gascons qui faisaient mine de

revenir sur lui. Il eut un moment de crainte, surtout voyant les siens

embarrassés de tant de prisonniers; il ordonna à l'instant que chaque

homme eût à tuer le sien. Pas un n'obéissait; ces soldats sans

chausses ni souliers, qui se voyaient en main les plus grands

seigneurs de France et croyaient avoir fait fortune, on leur ordonnait

de se ruiner... Alors le roi désigna deux cents hommes pour servir de

bourreaux. Ce fut, dit l'historien, un spectacle effroyable de voir

ces pauvres gens désarmés à qui on venait de donner parole, et qui de

sang-froid furent égorgés, décapités, taillés en pièces!... L'alarme

n'était rien. C'étaient des pillards du voisinage, des gens

d'Azincourt, qui, malgré le duc de Bourgogne leur maître, avaient

profité de l'occasion; il les en punit sévèrement[61] quoiqu'ils

eussent tiré du butin une riche épée pour son fils.

[Note 61: C'est justement de l'historien bourguignon que nous tenons

ce détail. Monstrelet.]

La bataille finie, les archers se hâtèrent de dépouiller les morts

tandis qu'ils étaient encore tièdes. Beaucoup furent tirés vivants de

dessous les cadavres, entre autres le duc d'Orléans. Le lendemain, au

départ, le vainqueur prit ou tua ce qui pouvait rester en vie[62].

[Note 62: Lefebvre, t. VIII, p. 16-17, Monstrelet, t. III, p. 347. Je

ne sais d'après quel auteur M. de Barante a dit: Henri V fit cesser le

carnage et relever les blessés.» Hist. des ducs de Bourgogne, 3e

édition, t. IV, p. 250.]

«C'était pitoyable chose à voir, la grant noblesse qui là avoit été

occise, lesquels étaient déjà tout nuds comme ceux qui naissent de

niens.» Un prêtre anglais n'en fut pas moins touché. «Si cette vue,

dit-il, excitait compassion et componction en nous qui étions

étrangers et passant par le pays, quel deuil était-ce donc pour les

natifs habitants! Ah! puisse la nation française venir à paix et union

avec l'anglaise, et s'éloigner de ses iniquités et de ses mauvaises

voies!» Puis la dureté prévaut sur la compassion, et il ajoute: «En

attendant, que leur faute retombe sur leur tête[63].»

[Note 63: «Let his grief be turned upon his head.» (Ms., Sir

Nicolas.)]

Les Anglais avaient perdu seize cents hommes, les Français dix mille,

presque tous gentilshommes, cent vingt seigneurs ayant bannières. La

liste occupe six grandes pages dans Monstrelet. D'abord sept princes

(Brabant, Nevers, Albret[64], Alençon, les trois de Bar), puis des

seigneurs sans nombre, Dampierre, Vaudemont, Marle, Roussy, Salm,

Dammartin, etc., les baillis du Vermandois, de Mâcon, de Sens, de

Senlis, de Caen, de Meaux, un brave archevêque, celui de Sens,

Montaigu, qui se battit comme un lion.

[Note 64: Le connétable fut très-heureux en cela; sa mort répondit à

ceux qui l'accusaient de trahir.--Le Religieux revient fréquemment

(_fol. 940, 946, 948_) sur ces bruits de trahison, qui probablement

circulaient surtout à Paris, sous l'influence secrète du parti

bourguignon.--Nulle part ces accusations ne sont exprimées avec plus

de force que dans le récit anonyme qu'a publié M. Tailliar: «Charles

de Labrech, connétable de Franche, alloit bien souvent boire et

mangier avec le roi en l'ost des Englès... Li connétables se tenoit en

ses bonnes villes et faisoit défendre de par le roi de Franche que on

ne le combatesit nient.» Cette dernière accusation, si manifestement

calomnieuse, ferait soupçonner que cette pièce est un bulletin du duc

de Bourgogne. Au reste, l'auteur confond beaucoup de choses; il croit

que c'est Clignet de Brabant qui pilla le camp anglais, etc. Dans la

même page, il appelle Henri V tantôt roi de France, tantôt roi

d'Angleterre. _Archives du nord de la France et du midi de la Belgique

(Valenciennes), 1830._]

Le fils du duc de Bourgogne fit à tous les morts qui restaient nus sur

le champ de bataille la charité d'une fosse. On mesura vingt-cinq

verges carrées de terre, et dans cette fosse énorme l'on descendit

tous ceux qui n'avaient pas été enlevés; de compte fait, cinq mille

huit cents hommes. La terre fut bénie, et autour on planta une forte

haie d'épines, de crainte des loups[65].

[Note 65: Monstrelet, t. III, p. 358. Selon le récit anonyme publié

par M. Tailliar, on ne put jamais savoir le vrai nombre des morts;

ceux qui les avaient enfouis jurèrent de ne point le révéler.

_Archives du nord de la France (Valenciennes), 1839._]

Il n'y eut que quinze cents prisonniers, les vainqueurs ayant tué,

comme on a dit, ce qui remuait encore. Ces prisonniers n'étaient rien

moins que les ducs d'Orléans et de Bourbon, le comte d'Eu, le comte

de Vendôme, le comte de Richemont, le maréchal de Boucicaut, messire

Jacques d'Harcourt, messire Jean de Craon, etc. Ce fut toute une

colonie française transportée en Angleterre.

Après la bataille de la Meloria, perdue par les Pisans, on disait:

«Voulez-vous voir Pise, allez à Gênes.» On eût pu dire après

Azincourt: «Voulez-vous voir la France, allez à Londres.»

Ces prisonniers étaient entre les mains des soldats. Le roi fit une

bonne affaire; il les acheta à bas prix et en tira d'énormes

rançons[66]. En attendant, ils furent tenus de très-près. Henri ne se

piqua point d'imiter la courtoisie du Prince Noir.

[Note 66: Le Religieux.]

La veuve d'Henri IV, veuve en premières noces du duc de Bretagne, eut

le malheur de revoir à Londres son fils Arthur prisonnier. Dans cette

triste entrevue, elle avait mis à sa place une dame qu'Arthur prit

pour sa mère. Le coeur maternel en fut brisé. «Malheureux enfant,

dit-elle, ne me reconnais-tu donc pas?» On les sépara. Le roi ne

permit pas de communication entre la mère et le fils[67].

[Note 67: Mémoire d'Artus III.]

Le plus dur pour les prisonniers, ce fut de subir les sermons de ce

roi des prêtres[68], d'endurer ses moralités, ses humilités.

Immédiatement après la bataille, parmi les cadavres et les blessés, il

fit venir Montjoie le héraut de France, et dit: «Ce n'est pas nous qui

avons fait cette occision, c'est Dieu, pour les péchés des Français.»

Puis il demanda gravement à qui la victoire devait être attribuée, au

roi de France ou à lui? «À vous, monseigneur,» répondit le héraut de

France[69].

[Note 68: «Princeps presbyterorum.» Walsingham.]

[Note 69: Monstrelet.]

Prenant ensuite son chemin vers Calais, il ordonna dans une halte

qu'on envoyât du pain et du vin au duc d'Orléans, et, comme on vint

lui dire que le prisonnier ne prenait rien, il y alla, et lui dit:

«Beau cousin, comment vous va?--Bien, monseigneur.--D'où vient que

vous ne voulez ni boire ni manger?--Il est vrai, je jeûne.--Beau

cousin, ne prenez souci; je sais bien que si Dieu m'a fait la grâce de

gagner la bataille sur les Français, ce n'est pas que j'en sois digne;

mais c'est, je le crois fermement, qu'il a voulu les punir. Au fait,

il n'y a pas à s'en étonner, si ce qu'on m'en raconte est vrai; on dit

que jamais il ne s'est vu tant de désordre, de voluptés, de péchés et

de mauvais vices, qu'on en voit aujourd'hui en France. C'est pitié de

l'ouïr, et horreur pour les écoutants. Si Dieu en est courroucé, ce

n'est pas merveille[70].»

[Note 70: Lefebvre de Saint-Remy.]

Était-il donc bien sûr que l'Angleterre fût chargée de punir la

France? La France était-elle si complétement abandonnée de Dieu, qu'il

lui fallût cette discipline anglaise et ces charitables enseignements?

Un témoin oculaire dit qu'un moment avant la bataille il vit, des

rangs anglais, un touchant spectacle dans l'autre armée. Les Français

de tous les partis se jetèrent dans les bras les uns des autres et se

pardonnèrent; ils rompirent le pain ensemble. De ce moment,

ajoute-t-il, la haine se changea en amour[71].

[Note 71: Lefebvre.]

Je ne vois point que les Anglais se soient réconciliés[72]. Ils se

confessèrent; chacun se mit en règle, sans s'inquiéter des autres.

[Note 72: Et pourtant il s'en fallait bien qu'ils fussent de même

parti, il y avait certainement des partisans de Mortimer et des

partisans de Lancastre, des lollards et des orthodoxes.]

Cette armée anglaise semble avoir été une honnête armée, rangée,

régulière. Ni jeu, ni filles, ni jurements. On voit à peine vraiment

de quoi ils se confessaient.

Lesquels moururent en meilleur état? Desquels aurions-nous voulu

être?...

Le fils du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, que son père empêcha

d'aller joindre les Français, disait encore quarante ans après: «Je ne

me console point de n'avoir pas été à Azincourt, pour vivre ou

mourir[73].»

[Note 73: «Et ce... j'ai ouï dire au comte de Charolois, depuis que il

avoit atteint l'âge de soixante-sept ans.» Lefebvre de Saint-Remy.]

L'excellence du caractère français, qui parut si bien à cette triste

bataille, est noblement avouée par l'Anglais Walsingham dans une autre

circonstance: «Lorsque le duc de Lancastre envahit la Castille, et que

ses soldats mouraient de faim, ils demandèrent un sauf-conduit, et

passèrent dans le camp des Castillans, où il y avait beaucoup de

Français auxiliaires. Ceux-ci furent touchés de la misère des

Anglais; ils les traitèrent avec humanité et ils les nourrirent[74].»

Il n'y a rien à ajouter à un tel fait.

[Note 74: «De suis victualibus refecerunt. Walsingham, p.

342.--Walsingham ajoute une observation de la plus haute importance:

Nempe mos est utrique genti. Angliæ scilicet atque Galliæ, licet

sibimet in propriis sint infesti regionibus, in remotis partibus

_tanquam fratres_ subvenire, et fidem ad invicem inviolabilem

observare.» Walsingham, ibidem.--C'est qu'en effet, ce sont des frères

ennemis, mais après tout des _frères_.]

J'y ajouterais pourtant volontiers des vers charmants, pleins de bonté

et de douceur d'âme[75], que le duc d'Orléans, prisonnier vingt-cinq

ans en Angleterre, adresse en partant à une famille anglaise qui

l'avait gardé[76]. Sa captivité dura presque autant que sa vie. Tant

que les Anglais purent croire qu'il avait chance d'arriver au trône,

ils ne voulurent jamais lui permettre de se racheter. Placé d'abord

dans le château de Windsor avec ses compagnons, il en fut bientôt

séparé pour être renfermé dans la prison de Pomfret; sombre et

sinistre prison, qui n'avait pas coutume de rendre ceux qu'elle

recevait; témoin Richard II.

[Note 75: Malgré cette douceur de caractère, Charles d'Orléans avait

eu quelques pensées de vengeance après la mort de son père. Les

devises qu'on lisait sur ses joyaux, d'après un inventaire de 1409,

semblent y faire allusion: «Item une verge d'or, où il a escript,

_Dieu le scet_.--Item une autre verge d'or où il est escript, _il est

loup_.--Item une autre verge d'or plate en laquelle est escript,

_Souviegne vous de_.--Item deux autres verges d'or es quelles est

escript, _Inverbesserin_.--Item un bracelet d'argent esmaillé de vert

et escript, _Inverbessirin_. Inventoire des joyaulx d'or et d'argent,

que monseigneur le duc d'Orléans a par-devers lui, fait à Blois, en la

présence de mondit seigneur, par monseigneur de Gaule et par

monseigneur de Chaumont, le IIIe jour de décembre, l'an mil CCCC et

neuf, et escript par moy Hugues Perrier, etc.»--Cette pièce curieuse a

été trouvée dans les papiers des Célestins de Paris. _Archives du

royaume, L. 1539._]

[Note 76: Mon très-bon hôte et ma très-doulce hôtesse.]

Il y passa de longues années, traité honorablement[77], sévèrement,

sans compagnie, sans distraction; tout au plus la chasse au

faucon[78], chasse de dames, qui se faisait ordinairement à pied, et

presque sans changer de place. C'était un triste amusement dans ce

pays d'ennui et de brouillard, où il ne faut pas moins que toutes les

agitations de la vie sociale et les plus violents exercices, pour

faire oublier la monotonie d'un sol sans accident, d'un climat sans

saison, d'un ciel sans soleil. Mais les Anglais eurent beau faire, il

y eut toujours un rayon du soleil de France dans cette tour de

Pomfret. Les chansons les plus françaises que nous ayons y furent

écrites par Charles d'Orléans. Notre Béranger du XVe siècle[79], tenu

si longtemps en cage, n'en chanta que mieux.

[Note 77: V. le détail curieux d'un achat de quatorze lits pour les

principaux prisonniers: oreillers, traversins, couvertures, plume,

satin, toile de Flandre, etc. Rymer, 3e édit., t. IV, P. I, p. 155

(mars 1416).]

[Note 78: Il y avait d'autres poètes parmi les prisonniers

d'Azincourt, entre autres le maréchal Boucicaut.]

[Note 79: Pour compléter un Béranger de ce temps-là, il faudrait

joindre à Charles d'Orléans Eustache Deschamps. Il représente Béranger

par d'autres faces, par ses côtés patriotique, satirique, sensuel,

etc. V. la pièce: Paix n'aurez jà, s'ils ne rendent Calais, p. 71.--Il

s'élève quelquefois très-haut. Dans la ballade suivante, il semble

comprendre le caractère titanique et satanique de la patrie de Byron

(V. mon Introduction à l'Histoire universelle):

Selon le Brut, de l'isle des Géans,

Qui depuis fut Albions appelée,

Peuple maudit, tar dis en Dieu créans,

Sera l'isle de tous poins désolée.

Par leur orgueil vient la dure journée

Dont leur prophète Merlin

Pronostics leur doloreuse fin,

Quand il escript _Vie perdrez et terre_.

Lors montreront estrangiez et voisins:

_Au temps jadis estoit cy Angleterre._

. . . . . . . . . . . . . .

Visaige d'ange portez (_angli angeli_), mais la pensée

De diable est en vous tou dis sortissans

À Lucifer. . . . .

Destruiz serez; Grecs diront et Latins:

_Au temps jadis estoit cy Angleterre._]

Histoire de France 1415-1440 (Volume 6/19) · 第 2 / 23 段