HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME SIXIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
LIVRE IX
CHAPITRE PREMIER
L'ANGLETERRE: L'ÉTAT, L'ÉGLISE.--AZINCOURT.
1414-1415
Pour comprendre le terrible événement que nous devons raconter,--la
captivité, non du roi, mais du royaume même, la France prisonnière,--il
y a un fait essentiel qu'il ne faut pas perdre de vue:
En France, les deux autorités, l'Église et l'État, étaient divisées
entre elles, et chacune d'elles en soi;
En Angleterre, l'État et l'Église _établie_, étaient parvenus, sous la
maison de Lancastre, à la plus complète union.
Édouard III avait eu l'Église contre lui, et malgré ses victoires, il
avait échoué. Henri V eut l'Église pour lui, et il réussit, il devint
roi de France[1].
[Note 1: Du moins roi de la France du Nord. Il n'eut pas le titre de
roi, étant mort avant Charles VI, mais il le laissa à son fils.]
Cette cause n'est pas la seule, mais c'est la principale, et la moins
remarquée.
L'Église étant le plus grand propriétaire de l'Angleterre, y avait
aussi la plus grande influence. Au moment où la propriété et la
royauté se trouvèrent d'accord, celle-ci acquit une force
irrésistible; elle ne vainquit pas seulement, elle conquit.
L'Église avait besoin de la royauté. Ses prodigieuses richesses la
mettaient en péril. Elle avait absorbé la meilleure partie des terres;
sans parler d'une foule de propriétés et de revenus divers, des
fondations pieuses, des dîmes, etc., sur les _cinquante-trois mille_
fiefs de chevaliers qui existaient en Angleterre, elle en possédait
_vingt-huit mille_[2]. Cette grande propriété était sans cesse
attaquée au Parlement, et elle n'y était pas représentée, défendue en
proportion de son importance; les membres du clergé n'y étaient plus
appelés que: _ad consentiendum_[3].
[Note 2: Turner, The History of England, during the middle ages (ed.
1830), vol. III, p. 96. On assurait récemment que le clergé anglican
avait encore aujourd'hui un revenu supérieur à celui de tout le clergé
de l'Europe. Ce qui est sûr, c'est que l'archevêque de Cantorbéry a un
revenu _quinze_ fois plus grand que celui d'un archevêque français,
_trente_ fois plus grand que celui d'un cardinal à Rome. Statistics of
the Church of England, 1836, p. 5. V. aussi trois lettres de Léon
Faucher (Courrier français, juillet-août 1836.)]
[Note 3: Ils finirent par n'y plus aller. (Hallam.)]
La royauté, de son côté, ne pouvait se passer de l'appui du grand
propriétaire du royaume, je veux dire du clergé. Elle avait besoin de
son influence, encore plus que de son argent. C'est ce que ne
sentirent ni Édouard Ier ni Édouard III, qui toujours le vexèrent pour
de petites questions de subsides. C'est ce que sentit admirablement la
maison de Lancastre, qui, à son avénement, déclara qu'elle ne
demandait à l'Église «que ses prières[4].»
[Note 4: Turner.--Wilkins.]
L'on comprend combien la _royauté_ et la _propriété_ ecclésiastique
avaient besoin de s'entendre, si l'on se rappelle que l'édifice tout
artificiel de l'Angleterre au moyen âge a porté sur deux fictions: un
roi infaillible et inviolable[5], que l'on jugeait pourtant de deux
règnes en deux règnes; d'autre part, une Église non moins inviolable,
qui, au fond, n'étant qu'un grand établissement aristocratique et
territorial sous prétexte de religion, se voyait toujours à la veille
d'être dépouillée, ruinée.
[Note 5: Les Anglais ont porté dans le droit politique ce génie de
fiction que les Romains n'avaient montré que dans le droit civil. M.
Allen, dans son livre sur la Prérogative royale, a résumé les
prodigieux tours de force au moyen desquels se jouait cette bizarre
comédie, chacun faisant semblant de confondre le roi et la royauté,
l'homme faillible et l'idée infaillible. De temps en temps la patience
échappait, la confusion cessait et l'abstraction se faisait d'une
manière sanglante; si le roi ne périssait (comme Édouard II, Richard
II, Henri VI et Charles Ier), il était renversé, ou tout au moins
humilié, réduit à l'impuissance (Henri II, Jean, Henri III, Jacques
II).]
La maison cadette de Lancastre unit pour la première fois les deux
intérêts en péril; elle associa le roi et l'Église. Ce fut sa
légitimité, le secret de son prodigieux succès. Il faut indiquer,
rapidement du moins, la longue, oblique et souterraine route par où
elle chemina.
Le cadet hait l'aîné, c'est la règle[6], mais nulle part plus
respectueusement qu'en Angleterre, plus sournoisement[7]. Aujourd'hui
il va chercher fortune, le monde lui est ouvert, l'industrie, la mer,
les Indes; au moyen âge, il restait souvent, rampait devant l'aîné,
conspirait[8].
[Note 6: Bien entendu, là où il y a privilége pour l'aîné.]
[Note 7: Ceci est moins vrai depuis que l'Angleterre a créé une
immense propriété _mobilière_, qui se partage selon l'équité. La
propriété _territoriale_ reste assujettie aux lois du moyen âge.--Au
reste, le droit d'aînesse est dans les moeurs, dans les idées même du
peuple. J'ai cité à ce sujet une anecdote très-curieuse (t. I, à la
fin du livre premier).--Dès que le père s'enrichit, sa première pensée
est: _Faire un aîné._ À quoi réplique tout bas la pensée du cadet:
_Être indépendant, avoir une honnête suffisance_ (to be independent,
to have a competence). Ces deux mots sont le dialogue tacite de la
famille anglaise.--Le 12 avril 1836, M. Ewart voulait présenter un
bill statuant que, au moins dans les successions ab intestat, les
propriétés foncières seraient partagées également entre les enfants;
sir John Russel a parlé contre, et la motion a été rejetée à une forte
majorité.]
[Note 8: Rapprocher l'histoire des trois Glocester, du frère du Prince
Noir, du frère d'Henri V et du frère d'Édouard IV.]
Les fils cadets d'Édouard III, Clarence, Lancastre, York, Glocester,
tirés de noms sonores et vides, avaient vu avec désespoir l'aîné,
l'héritier, régner déjà, du vivant de leur père, comme duc
d'Aquitaine. Il fallait que ces cadets périssent ou régnassent aussi.
Clarence alla aux aventures en Italie, et il y mourut. Glocester
troubla l'Angleterre, jusqu'à ce que son neveu le fit étrangler.
Lancastre se fit appeler roi de Castille, envahit l'Espagne et échoua;
puis la France, et il échoua encore[9]. Alors il se retourna du côté
de l'Angleterre.
[Note 9: En 1373.]
Le moment était favorable pour lui. Le mécontentement était au comble.
Depuis les victoires de Crécy et de Poitiers, l'Angleterre s'était
méconnue; ce peuple laborieux, distrait une fois de sa tâche
naturelle, l'accumulation de la richesse et le progrès des garanties,
était sorti de son caractère; il ne rêvait que conquêtes, tributs de
l'étranger, exemption d'impôts. Le riche fonds de mauvaise humeur dont
la nature les a doués fermentait à merveille. Ils s'en prenaient au
roi, aux grands, à tous ceux qui faisaient la guerre en France;
c'étaient des traîtres, des lâches. Les _cockneys_ de Londres, dans
leur arrière-boutique, trouvaient fort mal qu'on ne leur gagnât pas
tous les jours des batailles de Poitiers. «Ô richesse, richesse, dit
une ballade anglaise, réveille-toi donc, reviens dans ce pays[10]!»
Cette tendre invocation à l'argent était le cri national.
[Note 10: «Awake, wealth, and walk in this region!...» Turner.--La foi
des Anglais dans la toute puissance de l'argent est naïvement exprimée
dans les dernières paroles du cardinal Winchester, il disait en
mourant: «Comment est-il donc possible que je meure, étant si riche?
Quoi! l'argent ne peut donc rien à cela?» Ibidem.]
La France ne rapportant plus rien, il fallut bien que, dans leur idée
fixe de ne rien payer, ils regardassent où ils prendraient. Tous les
yeux se tournèrent vers l'Église. Mais l'Église avait aussi son
principe immuable, le premier article de son credo: De ne rien donner.
À toute demande, elle répondait froidement: «L'Église est trop
pauvre.»
Cette pauvre Église ne donnait rien, on songeait à lui enlever tout.
L'homme du roi, Wicleff[11], y poussait; les lollards aussi, par en
bas, obscurément et dans le peuple. Lancastre en fit d'abord autant;
c'était alors le grand chemin de la popularité.
[Note 11: Lewis. Richard II prit Wicleff pour son chapelain. V. dans
Walsingham la grande scène où Wicleff est soutenu par les princes et
les grands contre l'évêque et le peuple de Londres.]
J'ai dit ailleurs comment les choses tournèrent, comment ce grand
mouvement entraînant le peuple et jusqu'aux serfs, toute propriété se
trouva en péril, non plus seulement la propriété ecclésiastique;
comment le jeune Richard II dispersa les serfs, en leur promettant
qu'ils seraient affranchis. Lorsque ceux-ci furent désarmés, et qu'on
les pendait par centaines, le roi déclara pourtant que si les prélats,
les lords et les communes confirmaient l'affranchissement, il le
sanctionnerait. À quoi ils répondirent unanimement: «Plutôt mourir
tous en un jour[12].» Richard n'insista pas; mais l'audacieuse et
révolutionnaire parole qui lui était échappée ne fut jamais oubliée
des propriétaires, des maîtres de serfs, barons, évêques, abbés. Dès
ce jour, Richard dut périr. Dès lors aussi, Lancastre dut être le
candidat de l'aristocratie et de l'Église.
[Note 12: Turner.]
Il semble qu'il ait préparé patiemment son succès. Des bruits furent
semés, qui le désignaient. Une fois, c'était un prisonnier français
qui aurait dit: «Ah! si vous aviez pour roi le duc de Lancastre, les
Français n'oseraient plus infester vos côtes.» On faisait circuler
d'abbaye en abbaye, et partout au moyen des frères, une chronique qui
attribuait au duc je ne sais quel droit de succession à la couronne,
du chef d'un fils d'Édouard Ier. Un carme accusa hardiment le duc de
Lancastre de conspirer la mort de Richard; Lancastre nia, obtint que
son accusateur serait provisoirement remis à la garde de lord Holland,
et, la veille du jour où l'imputation devait être examinée, le carme
fut trouvé mort.
Richard travailla lui-même pour Lancastre. Il s'entoura de petites
gens, il fatigua les propriétaires d'emprunts, de vexations; enfin, il
commit le grand crime qui a perdu tant de rois d'Angleterre[13], il se
maria en France. Il n'y avait qu'un point difficile pour Lancastre et
son fils Derby, c'était de se décider entre les deux grands partis,
entre l'Église établie et les novateurs. Richard rendit à Derby le
service de l'exiler; c'était le dispenser de choisir. De loin, il
devint la pensée de tous; chacun le désira, le croyant pour soi.
[Note 13: Henri II, Édouard II, Richard II, Henri VI, Charles Ier.]
La chose mûre, l'archevêque de Cantorbéry alla chercher Derby en
France[14]. Celui-ci débarqua, déclarant humblement qu'il ne réclamait
rien que le bien de son père. On a vu comment il se trouva forcé de
régner. Alors il prit son parti nettement. Au grand étonnement des
novateurs, parmi lesquels il avait été élevé à Oxford, Henri IV se
déclara le champion de l'Église établie: «Mes prédécesseurs, dit-il
aux prélats, vous appelaient pour vous demander de l'argent. Moi, je
viens vous voir pour réclamer vos prières. Je maintiendrai les
libertés de l'Église; je détruirai, selon mon pouvoir, les hérésies et
les hérétiques[15].»
[Note 14: Il avait été banni par Richard II et son temporel
confisqué.]
[Note 15: Henri IV, intimement uni aux évêques d'Angleterre, commença
son règne par leur donner des armes contre les trois genres d'ennemis
qu'ils avaient à craindre: 1º contre le _pape_, contre l'invasion du
_clergé étranger_; 2e contre les _moines_ (les moines achetaient des
bulles du pape pour se dispenser de payer la dîme aux évêques); 3e
contre les _hérétiques_. (Statutes of the realm.)]
Il y eut un compromis amical entre le roi et l'Église. Elle le sacra,
l'oignit. Lui, il lui livra ses ennemis. Les adversaires des prêtres
furent livrés aux prêtres, pour être jugés, brûlés[16]. Tout le monde
y trouvait son compte. Les biens des lollards étaient confisqués; un
tiers revenait au juge ecclésiastique, un tiers au roi. Le dernier
tiers était donné aux communes où l'on trouverait des hérétiques;
c'était un moyen ingénieux de prévenir leur résistance, de les
allécher à la délation[17].
[Note 16: Les diocésains peuvent faire arrêter ceux qui prêchent ou
_enseignent sans leur autorisation_ et les faire _brûler_, en lieu
apparent et élevé; «In eminenti loco comburi faciant.»--«And them
before the people in an high place do to be _burnt_.» Ibidem.]
[Note 17: Turner. En 1430, il n'en était plus ainsi; tout revenait au
roi.]
Les prélats, les barons, n'avaient mis leur homme sur le trône que
pour régner eux-mêmes. Cette royauté qu'ils lui avaient donnée en
gros, ils la lui reprirent en détail. Non contents de faire les lois,
ils s'emparèrent indirectement de l'administration. Ils finirent par
nommer au roi une sorte de conseil de tutelle, dans lequel il ne
pouvait rien faire[18]. Il regretta alors d'avoir livré les lollards;
il essaya de soustraire aux prêtres le jugement des gens de ce parti.
Il songeait, comme Richard II, à chercher un appui chez l'étranger; il
voulait marier son fils en France.
[Note 18: Ces conditions étaient plus humiliantes qu'aucune de celles
qui avaient été imposées à Richard II. Il devait prendre seize
conseillers, se laisser guider uniquement par leurs avis, etc.]
Mais son fils même n'était pas sûr. On a remarqué, non sans apparence
de raison, qu'en Angleterre les aînés aiment moins leurs pères[19];
avant d'être fils, ils sont héritiers. Le fils de Lancastre était
d'autant plus impatient de porter la couronne à son tour, qu'il avait,
par une victoire, raffermi cette couronne sur la tête de son père. Lui
aussi, il traitait avec les Français[20], mais à part et pour son
compte.
[Note 19: «Le droit de primogéniture met de la rudesse dans les
rapports du père au fils aîné. Celui-ci s'habitue à se considérer
comme indépendant; ce qu'il reçoit de ses parents est à ses yeux une
dette plus qu'un bienfait. La mort d'un père, celle d'un frère aîné,
dont on attend l'héritage, sont sur la scène anglaise l'objet de
plaisanteries que l'on applaudit et qui chez nous révolteraient le
public.» Mme de Staël.--Je ne puis m'empêcher de rapprocher de ceci le
mot de l'historien romain dans son tableau des proscriptions: «Il y
eut beaucoup de fidélité dans les épouses, assez dans les affranchis,
quelque peu chez les esclaves, _aucune dans les fils_; tant, l'espoir
une fois conçu, il est difficile d'attendre! Velleius Paterculus.]
[Note 20: Le fils négociait avec le parti de Bourgogne, tandis que le
père se rapprochait du parti d'Orléans.]
Ce jeune Henri plaisait au peuple. C'était une svelte et élégante
figure, comme on les trouve volontiers dans les nobles familles
anglaises. C'était un infatigable _fox-hunter_, si leste qu'il
pouvait, disait-on, chasser le daim à pied. Il avait fait longtemps
les petites et rudes guerres des Galles, la chasse aux hommes.
Il se lia aux mécontents, se faufila parmi les lollards, courant leurs
réunions nocturnes, dans les champs[21], dans les hôtelleries. Il se
fit l'ami de leur chef, du brave et dangereux Oldcastle, celui même
que Shakespeare, ennemi des sectaires de tout âge[22], a
malicieusement transformé dans l'ignoble Falstaff. Le père n'ignorait
rien. Mais enfermer son fils, c'eût été se déclarer contre les
lollards, dont il voulait justement se rapprocher à cette époque.
Cependant, le roi, malade, lépreux, chaque jour plus solitaire et plus
irritable, pouvait être jeté par ses craintes dans quelque résolution
violente. Son fils cherchait à le rassurer par une affectation de
vices et de désordres, par des folies de jeunesse, adroitement
calculées. On dit qu'un jour il se présenta devant son père couvert
d'un habit de satin tout percé d'oeillets, où les aiguilles tenaient
encore par leur fil; il s'agenouilla devant lui, lui présenta un
poignard pour qu'il l'en perçât, s'il pouvait avoir quelque défiance
d'un jeune fol, si ridiculement habillé.
[Note 21: C'était comme nos écoles _buissonnières_ du XVIe siècle.]
[Note 22: Il est dit toutefois dans Henri IV que Falstaff parlait:
Contre la prostituée de Babylone.--Shakespeare a fait de rares
allusions aux puritains naissants, toutes malveillantes. Voir entre
autres celle qui se trouve dans Twelfth Night, act. III, scène
II.--Quant à Falstaff, j'aurai occasion d'y revenir.]
Quoi qu'il en soit de cette histoire, le roi ne put s'empêcher de
faire comme s'il se fiait à lui. Pour lui donner patience, il
consentit à ce qu'il entrât au conseil. Mais ce n'était pas encore
assez. Le jour de sa mort, comme il ouvrait les yeux après une courte
léthargie, il vit l'héritier qui mettait la main sur la couronne,
posée (selon l'usage) sur un coussin près du lit du roi. Il l'arrêta,
avec cette froide et triste parole: «Beau fils, quel droit y
avez-vous? Votre père n'y eut pas droit[23].»
[Note 23: Le roi lui demanda pourquoi il emportait sa couronne, et le
prince lui dit: «Monseigneur, voici en présence ceux qui m'avoient
donné à entendre et affirmé que vous estiez trépassé; et pour ce que
_je suis votre fils aîné_...» Monstrelet.]
Dans les derniers temps qui précédèrent son avénement, Henri V avait
tenu une conduite double, qui donnait de l'espoir aux deux partis.
D'un côté, il resta étroitement lié avec Oldcastle[24], avec les
lollards. De l'autre, il se déclara l'ami de l'Église établie, et
c'est sans doute comme tel qu'il finit par présider le conseil. À
peine roi, il cessa de ménager les lollards; il rompit avec ses amis.
Il devint l'homme de l'Église, le prince selon le coeur de Dieu; il
prit la gravité ecclésiastique, «au point, dit le moine historien,
qu'il eût servi d'exemple aux prêtres mêmes[25].»
[Note 24: Tellement que l'archevêque de Cantorbéry hésitait à
l'attaquer, le croyant encore ami du roi. (Walsingham.)]
[Note 25: «Repente mutatus est in virum alterum..., cujus mores et
gestus omni conditioni, tam religiosorum quam laicorum, in exempla
fuere.» Walsingham.]
D'abord, il accorda des lois terribles aux seigneurs laïques et
ecclésiastiques, ordonnant aux justices de paix de poursuivre les
serviteurs et gens de travail, qui fuyaient de comté en comté[26]. Une
inquisition régulière fut organisée contre l'hérésie. Le chancelier,
le trésorier, les juges, etc., devaient, en entrant en charge, jurer
de faire toute diligence pour rechercher et détruire les hérétiques.
En même temps le primat d'Angleterre enjoignait aux évêques et
archidiacres de s'enquérir _au moins deux fois par an_ des personnes
suspectes d'hérésie, d'exiger dans chaque commune que trois hommes
respectables déclarassent sous serment s'ils connaissaient des
hérétiques, des gens qui _différassent des autres_ dans leur vie et
habitudes, des gens qui _tolérassent_ ou reçussent les suspects, des
gens qui possédassent des livres dangereux _en langue anglaise_, etc.
[Note 26: Statutes of the realm.]
Le roi, s'associant aux sévérités de l'Église, abandonna lui-même son
vieil ami Oldcastle à l'archevêque de Cantorbéry[27]. Des processions
eurent lieu par ordre du roi, pour chanter les litanies, avant les
exécutions.
[Note 27: L'examen d'Oldcastle par l'archevêque est très-curieux dans
l'histoire du moine Walsingham; il est impossible de tuer avec plus de
sensibilité; le juge s'attendrit, il pleure; on le plaindrait
volontiers plus que la victime.--«Dominus Cantuariensis gratiose se
obtulit, et paratum fore promisit ad absolvendum eum; sed ille...
petere noluit... Cui compatiens dominus Cant. dixit: Caveatis... Unde
dominus Cant. sibi compatiens... Cui archiepiscopus affabiliter et
suaviter... Consequenter dominus Cant. suavi et modesto modo
rogavit... Quibus dictis dominus Cant. flebili vultu eum
alloquebatur... Ergo, cum magna cordis amaritudine, processit ad
prolationem sententiæ.» Walsingham, p. 384.--Elmham célèbre en prose
et en vers les exécutions et les processions. «Rege jubente... Regia
mens gaudet.» Turner, vol. III, p. 142.]
L'Église frappait, et elle tremblait. Les lollards avaient affiché
qu'ils étaient cent mille en armes. Ils devaient se réunir au champ de
Saint-Gilles, le lendemain de l'Épiphanie. Le roi y alla de nuit, et
les attendit avec des troupes; mais ils n'acceptèrent pas la bataille.
Ce champion de l'Église n'avait pas seulement contre lui les ennemis
de l'Église; il avait les siens encore, comme Lancastre, comme
usurpateur. Les uns s'obstinaient à croire que Richard II n'était pas
mort. Les autres disaient que l'héritier légitime était le comte de
March; et ils disaient vrai. Scrop lui-même, le principal conseiller
d'Henri, le confident, l'_homme du coeur_, conspira avec deux autres
en faveur du comte de March.
À cette fermentation intérieure, il n'y avait qu'un remède, la guerre.
Le 16 avril 1415, Henri avait annoncé au Parlement qu'il ferait une
descente en France. Le 29, il ordonna à tous les seigneurs de se tenir
prêts. Le 28 mai, prétendant une invasion imminente des Français, il
écrivit à l'archevêque de Cantorbéry et aux autres prélats,
d'_organiser les gens d'Église pour la défense du royaume_[28]. Trois
semaines après, il ordonna aux chevaliers et écuyers de passer en
revue les hommes capables de porter les armes, de les diviser par
compagnies. L'affaire de Scrop le retardait, mais il complétait ses
préparatifs[29]. Il animait le peuple contre les Français, en faisant
courir le bruit que c'étaient eux qui payaient des traîtres, qui
avaient gagné Scrop, pour déchirer, ruiner le pays[30].
[Note 28: De arraiatione cleri: «Prompti sint ad resistendum contra
malitiam inimicorum regni, ecclesiæ, etc.» Rymer, 3e éd., vol. IV, rs
I, p. 123; 28 mai 1415.]
[Note 29: Traité pour avoir des vaisseaux de Hollande, 18 mars 1415.
Presse des navires, 11 avril; des armuriers (operariis arcuum, etc.,
_tam intra libertates quam extra_), le 20; presse des matelots, le 3
mai; recherche de charrettes, le 16; achat de clous et de fers de
chevaux, le 25; achat de boeufs et vaches, le 4 juin; ordre pour cuire
du pain et brasser de la bière, le 27 mai; presse des maçons,
charpentiers, serruriers, etc.--5 juin, négociations avec le Gallois
Owen Glendour; 24 juillet, testament du roi; défense de la frontière
d'Écosse; négociations avec l'Aragon, avec le duc de Bretagne, _avec
le duc de Bourgogne_, 10 août; Bedford nommé gardien de l'Angleterre,
11 août; au maire de Londres, 12, etc. Rymer, t. IV, p. I, p.
109-146.]
[Note 30: Walsingham y croit. Mais Turner voit très-bien que ce
n'était qu'un faux bruit.]
Henri envoya en France deux ambassades coup sur coup, disant qu'il
était roi de France, mais qu'il voulait bien attendre la mort du roi,
et en attendant épouser sa fille, avec toutes les provinces cédées par
le traité de Brétigny; c'était une terrible dot; mais il lui fallait
encore la Normandie, c'est-à-dire le moyen de prendre le reste. Une
grande ambassade[31] vint en réponse lui offrir, au lieu de la
Normandie, le Limousin, en portant la dot de la princesse jusqu'à
850,000 écus d'or. Alors le roi d'Angleterre demanda que cette somme
fût payée comptant. Cette vaine négociation dura trois mois (13
avril-28 juillet), autant que les préparatifs d'Henri. Tout étant
prêt, il fit donner des présents considérables aux ambassadeurs et les
renvoya, leur disant qu'il allait les suivre.
[Note 31: Jamais le roi de France n'avait envoyé à celui d'Angleterre
une ambassade aussi solennelle; il y avait douze ambassadeurs, et leur
suite se composait de cinq cent quatre-vingt-douze personnes.
(Rymer.)]
Tout le monde en Angleterre avait besoin de la guerre. Le roi en avait
besoin. La branche aînée avait eu ses batailles de Crécy et de
Poitiers. La cadette ne pouvait se légitimer que par une bataille.
L'Église en avait besoin, d'abord pour détacher des lollards une foule
de gens misérables qui n'étaient lollards que faute d'être soldats.
Ensuite, tandis qu'on pillerait la France, on ne songerait pas à
piller l'Église; la terrible question de sécularisation serait
ajournée.
Quoi de plus digne aussi de la respectable Église d'Angleterre et qui
pût lui faire plus d'honneur, que de réformer cette France
schismatique, de la châtier fraternellement, de lui faire sentir la
verge de Dieu? Ce jeune roi si dévoué, si pieux, ce David de l'Église
établie, était visiblement l'instrument prédestiné d'une si belle
justice.
Tout était difficile avant cette résolution; tout devint facile.
Henri, sûr de sa force, essaya de calmer les haines en faisant
réparation au passé. Il enterra honorablement Richard II. Les partis
se turent. Le parlement unanime vota pour l'expédition une somme
inouïe. Le roi réunit six mille hommes d'armes, vingt-quatre mille
archers, la plus forte armée que les Anglais eussent eue depuis plus
de cinquante ans[32].
[Note 32: Outre les canonniers, ouvriers, etc. Quinze cents bâtiments
de transport.--Tels sont les nombres indiqués par Monstrelet, t. III,
p. 313. Lefebvre dit: huit cents bâtiments. Rien n'est plus incertain
que les calculs de ce temps. Lefebvre croit que le roi de France avait
deux cent mille hommes devant Arras, en 1414; Monstrelet en donne cent
cinquante mille aux Français à la bataille d'Azincourt. Je crois
cependant qu'il a été mieux instruit sur le nombre réel de l'armée
anglaise à son départ.]
Cette armée, au lieu de s'amuser autour de Calais, aborda directement
à Harfleur, à l'entrée de la Seine. Le point était bien choisi.
Harfleur, devenu ville anglaise, eût été bien autre chose que Calais.
Il eût tenu la Seine ouverte; les Anglais pouvaient dès lors entrer,
sortir, pénétrer jusqu'à Rouen et prendre la Normandie, jusqu'à Paris,
prendre la France, peut-être.
L'expédition avait été bien conçue, très-bien préparée. Le roi s'était
assuré de la neutralité de Jean sans Peur; il avait loué ou acheté
huit cents embarcations en Zélande et en Hollande, pays soumis à
l'influence du duc de Bourgogne, et qui d'ailleurs ont toujours prêté
volontiers des vaisseaux à qui payait bien[33]. Il emporta beaucoup de
vivres, dans la supposition que le pays n'en fournirait pas.
[Note 33: Sous Charles VI, sous Louis XIII, etc.]
D'autre part, l'Église d'Angleterre, de concert avec les communes,
n'oublia rien pour sanctifier l'entreprise: jeûnes, prières,
processions, pèlerinages[34]. Au moment même de l'embarquement on
brûla encore un hérétique. Le roi prit part à tout dévotement. Il
emmena bon nombre de prêtres, particulièrement l'évêque de Norwich,
qui lui fut donné pour principal conseiller.
[Note 34: Les scrupules d'Henri allèrent jusqu'à refuser le service
d'un gentleman qui lui amenait vingt hommes, mais qui avait été moine,
et n'était rentré dans la vie séculière qu'au moyen d'une _dispense du
pape_. Ces dispenses étaient le sujet d'une guerre continuelle entre
Rome et l'Église d'Angleterre.]
Le passage ne fut pas disputé, la France n'avait pas un vaisseau[35];
la descente ne le fut pas non plus, les populations de la côte
n'étaient pas en état de combattre cette grande armée. Mais elles se
montrèrent très-hostiles; le duc de Normandie, c'est le premier titre
que prit Henri V, fut mal reçu dans son duché; les villes, les
châteaux se gardèrent; les Anglais n'osaient s'écarter, ils n'étaient
maîtres que de la plage malsaine que couvrait leur camp.
[Note 35: Le roi n'en avait pas; mais plusieurs villes, telles que la
Rochelle, Dieppe, etc., en avaient un assez grand nombre.]
N'oublions pas que notre malheureux pays n'avait plus de gouvernement.
Les deux partis ayant reflué au nord, au midi, le centre était vide;
Paris était las, comme après les grands efforts, le roi fol, le
dauphin malade, le duc de Berri presque octogénaire. Cependant ils
envoyèrent le maréchal de Boucicaut à Rouen, puis ils y amenèrent le
roi, pour réunir la noblesse de l'Île-de-France, de la Normandie et de
la Picardie. Les gentilshommes de cette dernière province reçurent
ordre contraire du duc de Bourgogne[36]; les uns obéirent au roi, les
autres au duc; quelques-uns se joignirent même aux Anglais.
[Note 36: Le serviteur des ducs de Bourgogne, qui depuis fut leur
héraut d'armes, sous le nom de Toison d'or, avoue ceci expressément:
«Y allèrent à puissance de gens, _jà soit_ (quoique) _le duc de
Bourgogne mandât_ par ses lettres patentes, _que ils ne bougeassent_,
et que ne servissent ni partissent de leurs hostels, jusques à tant
qu'il leur fist sçavoir.» Lefebvre de Saint-Remy.]
Harfleur fut vaillamment défendu, opiniâtrement attaqué. Une brave
noblesse s'y était jetée. Le siége traîna; les Anglais souffrirent
infiniment sur cette côte humide. Leurs vivres s'étaient gâtés. On
était en septembre, au temps des fruits; ils se jetèrent dessus
avidement. La dyssenterie se mit dans l'armée et emporta les hommes
par milliers, non-seulement les soldats, mais les nobles, écuyers,
chevaliers, les plus grands seigneurs, l'évêque même de Norwich. Le
jour de la mort de ce prélat, l'armée anglaise, par respect,
interrompit les travaux du siége.
Harfleur n'était pas secouru. Un convoi de poudre envoyé de Rouen fut
pris en chemin. Une autre tentative ne fut pas plus heureuse; des
seigneurs avaient réuni jusqu'à six mille hommes pour surprendre le
camp anglais; leur impétuosité fit tout manquer, ils se découvrirent
avant le moment favorable.
Cependant ceux qui défendaient Harfleur n'en pouvaient plus de
fatigue. Les Anglais ayant ouvert une large brèche, les assiégés
avaient élevé des palissades derrière. On leur brûla cet immense
ouvrage, qui fut trois jours à se consumer. L'Anglais employait un
moyen infaillible de les mettre à bout; c'était de tirer jour et nuit;
ils ne dormaient plus.
Ne voyant venir aucun secours, ils finirent par demander deux jours
pour savoir si l'on viendrait à leur aide. «Ce n'est pas assez de deux
jours, dit l'Anglais; vous en aurez quatre.» Il prit des otages, pour
être sûr qu'ils tiendraient leur parole. Il fit bien, car le secours
n'étant pas venu au jour dit, la garnison eût voulu se battre encore.
Quelques-uns même, plutôt que de se rendre, se réfugièrent dans les
tours de la côte, et là ils tinrent dix jours de plus.
Le siége avait duré un mois. Mais ce mois avait été plus meurtrier que
toute l'année qu'Édouard III resta campé devant Calais. Les gens
d'Harfleur avaient, comme ceux de Calais, tout à craindre des
vainqueurs. Un prêtre anglais qui suivait l'expédition nous apprend,
avec une satisfaction visible, par quels délais on prolongea
l'inquiétude et l'humiliation de ces braves gens: «On les amena dans
une tente, et ils se mirent à genoux, mais ils ne virent pas le roi;
puis dans une tente où ils s'agenouillèrent longtemps, mais ils ne
virent pas le roi. En troisième lieu, on les introduisit dans une
tente intérieure, et le roi ne se montra pas encore. Enfin, on les
conduisit au lieu où le roi siégeait. Là ils furent longtemps à
genoux, et notre roi ne leur accorda pas un regard, sinon lorsqu'ils
eurent été très-longtemps agenouillés. Alors le roi les regarda, et
fit signe au comte de Dorset de recevoir les clefs de la ville. Les
Français furent relevés et rassurés[37].»
[Note 37: Ms. cité par Sir Harris Nicolas dans son histoire de la
bataille d'Azincourt (1832), p. 129. Ce remarquable opuscule offre
toute l'impartialité qu'on devait attendre d'un Anglais judicieux, qui
d'ailleurs n'a pas oublié l'origine française de sa famille. Qu'il me
soit permis de faire remarquer en passant que beaucoup d'étrangers
distingués descendent de nos réfugiés français: sir Nicolas, miss
Martineau, Savigny, Ancillon, Michelet de Berlin, etc.]
Le roi d'Angleterre, avec ses capitaines, son clergé, son armée, fit
son entrée dans la ville. À la porte, il descendit de cheval et se
fit ôter sa chaussure; il alla, pieds nus, à l'église paroissiale
«regrâcier son Créateur de sa bonne fortune.» La ville n'en fut pas
mieux traitée; une bonne partie des bourgeois furent mis à rançon,
tout comme les gens de guerre; tous les habitants furent chassés de la
ville, les femmes même et les enfants; on leur laissait cinq sols et
leurs jupes[38].
[Note 38: Le chapelain rapporte les lamentations de ces pauvres gens,
et il ajoute, avec une bien singulière préoccupation anglaise,
qu'après tout ils regrettaient une possession à laquelle _ils
n'avaient pas droit_. «For the loss of their accustomed, _though
unlawful_, habitations.» V. Sir Nicolas, p. 214.]
Les vainqueurs, au bout de cette guerre de cinq semaines, étaient déjà
bien découragés. Des trente mille hommes qui étaient partis, il en
restait vingt mille; et il en fallut renvoyer encore cinq mille, qui
étaient blessés, malades ou trop fatigués. Mais, quoique la prise
d'Harfleur fût un grand et important résultat, le roi, qui l'avait
acheté par la perte de tant de soldats, de tant de personnages
éminents, ne pouvait se présenter devant le pays en deuil, s'il ne
relevait les esprits par quelque chose de chevaleresque et de hardi.
D'abord il défia le dauphin à combattre corps à corps. Puis, pour
constater que la France n'osait combattre, il déclara que d'Harfleur
il irait, à travers champs, jusqu'à la ville de Calais[39].
[Note 39: Cette expédition a été racontée par trois témoins oculaires
qui tous trois étaient dans le camp anglais: Hardyng, un chapelain
d'Henri V, et Lefebvre de Saint-Remy, gentilhomme picard, du parti
bourguignon, qui suivit l'armée d'Henri. Il n'y a qu'un témoin de
l'autre parti, Jean de Vaurin, qui n'ajoute guère au récit des autres.
Je suivrai volontiers les témoignages anglais. L'historien français
qui raconte ce grand malheur national doit se tenir en garde contre
son émotion, doit s'informer de préférence dans le parti ennemi.]
La chose était hardie, elle n'était pas téméraire. On connaissait les
divisions de la noblesse française, les défiances qui l'empêchaient de
se réunir en armes. Si elle n'était pas venue à temps, pendant tout un
grand mois, pour défendre le poste qui couvrait la Seine et tout le
royaume, il y avait à parier qu'elle laisserait bien aux Anglais les
huit jours qu'il leur fallait pour arriver à Calais, selon le calcul
d'Henri.
Il lui restait deux mille hommes d'armes, treize mille archers, une
armée leste, robuste; c'étaient ceux qui avaient résisté. Il leur fit
prendre des vivres pour huit jours. D'ailleurs, une fois sorti de
Normandie, il y avait à parier que les capitaines du duc de Bourgogne
en Picardie, en Artois, aideraient à nourrir cette armée, ce qui
arriva. C'était le mois d'octobre, les vendanges se faisaient; le vin
ne manquerait pas; avec du vin, le soldat anglais pouvait aller au
bout du monde.
L'essentiel était de ne pas soulever les populations sur sa route, de
ne pas armer les paysans par des désordres. Le roi fit exécuter à la
lettre les belles ordonnances de Richard II sur la discipline[40]:
Défense du viol et du pillage d'église, sous peine de la potence;
défense de crier _havoc_ (pille!), sous peine d'avoir la tête coupée;
même peine contre celui qui vole un marchand ou vivandier; obéir au
capitaine, loger au logis marqué, sous peine d'être emprisonné et de
perdre son cheval, etc.
[Note 40: Règlement de 1386. V. Sir Nicolas.]
L'armée anglaise partit d'Harfleur le 8 octobre. Elle traversa le pays
de Caux. Tout était hostile. Arques tira sur les Anglais; mais quand
ils eurent fait la menace de brûler tout le voisinage, la ville
fournit la seule chose qu'on lui demandait, du pain et du vin. Eu fit
une furieuse sortie; même menace, même concession; du pain, du vin,
rien de plus.
Sortis enfin de la Normandie, les Anglais arrivèrent le 13 à
Abbeville, comptant passer la Somme à la Blanche-Tache, au lieu même
où Édouard III avait forcé le passage avant la bataille de Crécy.
Henri V apprit que le gué était gardé. Des bruits terribles
circulaient sur la prodigieuse armée que les Français rassemblaient;
le défi chevaleresque du roi d'Angleterre avait provoqué la _furie_
française[41]; le duc de Lorraine, à lui seul, amenait, disait-on,
cinquante mille hommes[42]. Le fait est que, quelque diligence que
mît la noblesse, celle surtout du parti d'Orléans, à se rassembler,
elle était loin de l'être encore. On crut utile de tromper Henri V, de
lui persuader que le passage était impossible. Les Français ne
craignaient rien tant que de le voir échapper impunément. Un Gascon,
qui appartenait au connétable d'Albret, fut pris, peut-être se fit
prendre; mené au roi d'Angleterre, il affirma que le passage était
gardé et infranchissable. «S'il n'en est ainsi, dit-il, coupez-moi la
tête.» On croit lire la scène où le Gascon Montluc entraîna le roi et
le conseil, et le décida à permettre la bataille de Cérisoles.
[Note 41: La noblesse était animée par la honte d'avoir laissé prendre
Harfleur. Le Religieux exprime ici avec une extrême amertume le
sentiment national: «La noblesse, dit-il, en fut moquée, sifflée,
chansonnée, tout le jour chez les nations étrangères. Avoir sans
résistance laissé le royaume perdre son meilleur et son plus utile
port, avoir laissé prendre honteusement ceux qui s'étaient si bien
défendus!»]
[Note 42: Lettre du gouverneur de Calais Bardolf, au duc de Bedford:
«Plaise à vostre Seignurie savoir, que par les entrevenans divers et
bonnes amis, repairans en ceste ville et marche, aussi bien hors des
parties de France, comme _de Flaundres_, me soit dit et rapporté
plainement que sans faulte le Roi nostre Seignur... ara bataille... au
pluis tarde, deins quinsze jours... que le duc de Lorenne ait
assembleie... bien _cinquant mille_ hommes, et que, mes qu'ils soient
tous assemblées, ilz ne seront moins de _cent mille_ ou pluis.» Rymer,
t. IV, p. I, p. 147, 7 octobre 1415.]
Retourner à travers les populations hostiles de la Normandie, c'était
une honte, un danger; forcer le passage du gué était difficile, mais
peut-être encore possible. Lefebvre de Saint-Remy dit lui-même que les
Français étaient loin d'être prêts. Le troisième parti, c'était de
s'engager dans les terres, en remontant la Somme jusqu'à ce qu'on
trouvât un passage. Ce parti eût été le plus hasardeux des trois, si
les Anglais n'eussent eu intelligence dans le pays. Mais il ne faut
pas perdre de vue que depuis 1406, la Picardie était sous l'influence
du duc de Bourgogne; qu'il y avait nombre de vassaux, que les
capitaines des villes devaient craindre de lui déplaire, et qu'il
venait de leur défendre d'armer contre les Anglais. Ceux-ci, venus sur
les vaisseaux de Hollande et de Zélande, avaient dans leurs rangs des
gens du Hainaut; des Picards s'y joignirent, et peut-être les
guidèrent[43].
[Note 43: Lorsqu'on voit un de ces Picards, l'historien Lefebvre de
Saint-Remy, après avoir combattu pour les Anglais à Azincourt, devenir
le confident de la maison de Bourgogne, le servir dans les plus
importantes missions (Lefebvre, prologue, t. VII, p. 258) et enfin
vieillir dans cette cour comme héraut de la Toison d'or, on est bien
tenté de croire que Lefebvre, quoique jeune alors, fut l'agent
bourguignon près d'Henri V. Il ne vint pas seulement pour voir la
bataille, les détails minutieux qu'il donne (p. 499) portent à croire
qu'il suivit l'armée anglaise dès son entrée en Picardie. V. sur
Lefebvre la notice de mademoiselle Dupont (Bulletin de la Société de
l'histoire de France, tome II, 1re partie). La savante demoiselle a
refait toute la vie de Lefebvre; elle a prouvé qu'il avait
généralement copié Monstrelet; il me paraît toutefois qu'en copiant,
il a quelque peu modifié le récit des faits dont il avait été témoin
oculaire.]
L'armée, peu instruite des facilités qu'elle trouverait dans cette
entreprise si téméraire en apparence, s'éloigna de la mer avec
inquiétude. Les Anglais étaient partis le 9 d'Harfleur; le 13, ils
commencèrent à remonter la Somme. Le 14, ils envoyèrent un détachement
pour essayer le passage de Pont-de-Remy; mais ce détachement fut
repoussé; le 15, ils trouvèrent que le passage de Pont-Audemer était
gardé aussi. Huit jours étaient écoulés au 17, depuis le départ
d'Harfleur, mais au lieu d'être à Calais, ils se trouvaient près
d'Amiens. Les plus fermes commençaient à porter la tête basse; ils se
recommandaient de tout leur coeur à Saint-Georges et à la sainte
Vierge. Après tout, les vivres ne manquaient pas. Ils trouvaient à
chaque station du pain et du vin; à Boves, qui était au duc de
Bourgogne, le vin les attendait, en telle quantité, que le roi
craignit qu'ils ne s'enivrassent.
Près de Nesles, les paysans refusèrent les vivres et s'enfuirent. La
Providence secourut encore les Anglais. Un homme du pays vint dire[44]
qu'en traversant un marais, ils trouveraient un gué dans la rivière.
C'était un passage long, dangereux, auquel on ne passait guère. Le roi
avait ordonné au capitaine de Saint-Quentin de détruire le gué, et
même d'y planter des pieux, mais il n'en avait rien fait.
[Note 44: Les deux Bourguignons, Monstrelet et Lefebvre, ne disent
rien de ceci. Ce sont les Anglais qui nous l'apprennent: «But
suddenly, in the midst of their despondency, _one of the villagers_
communicated to the king the invaluable information...» Turner, t. II,
p. 423.]
Les Anglais ne perdirent pas un moment. Pour faciliter le passage, ils
abattirent les maisons voisines, jetèrent sur l'eau des portes, des
fenêtres, des échelles, tout ce qu'ils trouvaient. Il leur fallut tout
un jour; les Français avaient une belle occasion de les attaquer dans
ce long passage.
Ce fut seulement le lendemain, dimanche 20 octobre, que le roi
d'Angleterre reçut enfin le défi du duc d'Orléans, du duc de Bourbon
et du connétable d'Albret. Ces princes n'avaient pas perdu de temps,
mais ils avaient trouvé tous les obstacles que pouvait rencontrer un
parti qui se portait seul pour défenseur du royaume. En un mois, ils
avaient entraîné jusqu'à Abbeville toute la noblesse du midi, du
centre. Ils avaient forcé l'indécision du conseil royal et les peurs
du duc de Berri. Ce vieux duc voulait d'abord que les partis d'Orléans
et de Bourgogne envoyassent chacun cinq cents lances seulement[45];
mais ceux d'Orléans vinrent tous. Ensuite se souvenant de Poitiers, où
il s'était sauvé jadis, il voulait qu'on évitât la bataille, que du
moins le roi et le dauphin se gardassent bien d'y aller. Il obtint ce
dernier point; mais la bataille fut décidée. Sur trente-cinq
conseillers, il s'en trouva cinq contre, trente pour. C'était au fond
le sentiment national; il fallait, dût-on être battu, faire preuve de
coeur, ne pas laisser l'Anglais s'en aller rire à nos dépens après
cette longue promenade. Nombre de gentilshommes des Pays-Bas voulurent
nous servir de seconds dans ce grand duel. Ceux du Hainaut, du
Brabant, de Zélande, de Hollande même si éloignés, et que la chose ne
touchait en rien, vinrent combattre dans nos rangs, malgré le duc de
Bourgogne.
[Note 45: Il avait d'abord fait écrire en ce sens aux deux ducs, avec
défense de venir en personne; c'est ce qu'assure le duc de Bourgogne
dans la lettre au roi. Juvénal des Ursins, p. 299.]
D'Abbeville, l'armée des princes avait de son côté remonté la Somme
jusqu'à Péronne, pour disputer le passage. Sachant qu'Henri était
passé, ils lui envoyèrent demander, selon les us de la chevalerie,
jour et lieu pour la bataille, et quelle route il voulait tenir.
L'Anglais répondit, avec une simplicité digne, qu'il allait droit à
Calais, qu'il n'entrait dans aucune ville, qu'ainsi on le trouverait
toujours en plein champ, à la grâce de Dieu. À quoi il ajouta: «Nous
engageons nos ennemis à ne pas nous fermer la route et à éviter
l'effusion du sang chrétien.»
De l'autre côté de la Somme, les Anglais se virent vraiment en pays
ennemi. Le pain manqua; ils ne mangèrent pendant huit jours que de la
viande, des oeufs, du beurre, enfin ce qu'ils purent trouver. Les
princes avaient dévasté la campagne, rompu les routes. L'armée
anglaise fut obligée, pour les logements, de se diviser entre
plusieurs villages. C'était encore une occasion pour les Français; ils
n'en profitèrent pas. Préoccupés uniquement de faire une belle
bataille, ils laissaient l'ennemi venir tout à son aise. Ils
s'assemblaient plus loin, près du château d'Azincourt, dans un lieu où
la route de Calais se resserrant entre Azincourt et Tramecourt, le roi
serait obligé, pour passer, de livrer bataille.
Le jeudi 24 octobre, les Anglais ayant passé Blangy[46] apprirent que
les Français étaient tout prêts et crurent qu'ils allaient attaquer.
Les gens d'armes descendirent de cheval, et tous, se mettant à genoux,
levant les mains au ciel, prièrent Dieu de les prendre en sa garde.
Cependant il n'y eut rien encore; le connétable n'était pas arrivé à
l'armée française. Les Anglais allèrent loger à Maisoncelle, se
rapprochant d'Azincourt. Henri V se débarrassa de ses prisonniers. «Si
vos maîtres survivent, dit-il, vous vous représenterez à Calais.»
[Note 46: «Comme il fut dit au roy d'Angleterre que il avoit passé son
logis, il s'arrêta et dit: «Jà Dieu ne plaise, entendu que j'ai la
cotte d'armes vestue, que je dois retourner arrière.» Et passa outre.»
Lefebvre.]
Enfin ils découvrirent l'immense armée française, ses feux, ses
bannières. Il y avait, au jugement du témoin oculaire, quatorze mille
hommes d'armes, en tout peut-être cinquante mille hommes; trois fois
plus que n'en comptaient les Anglais[47]. Ceux-ci avaient onze ou
douze mille hommes, de quinze mille qu'ils avaient emmenés d'Harfleur;
dix mille au moins, sur ce nombre, étaient des archers.
[Note 47: Lefebvre, t. VIII, p. 511. _Religieux, ms._, 945 verso.
_Jehan de Vaurin. Chroniques d'Angleterre, vol. V, partie I, chap. 9,
f. 15 verso; ms. de la Bibliothèque royale, nº 6756._--Jean de Vaurin
était à la bataille, comme Lefebvre, mais de l'autre côté: «Moy,
acteur de ceste oeuvre, en sçay la vérité, car en celle assemblée
estoie du costé des François.»]
Le premier qui vint avertir le roi, le Gallois[48] David Gam, comme on
lui demandait ce que les Français pouvaient avoir d'hommes, répondit
avec le ton léger et vantard des Gallois: «Assez pour être tués, assez
pour être pris, assez pour fuir[49].» Un Anglais, sir Walter
Hungerford, ne put s'empêcher d'observer qu'il n'eût pas été inutile
de faire venir dix mille bons archers de plus; il y en avait tant en
Angleterre qui n'auraient pas mieux demandé. Mais le roi dit
sévèrement: «Par le nom de Notre-Seigneur, je ne voudrais pas un homme
de plus. Le nombre que nous avons, c'est le nombre qu'il a voulu; ces
gens placent leur confiance dans leur multitude, et moi dans Celui qui
fit vaincre si souvent Judas Machabée.»
[Note 48: Henri avait des Gallois et des Portugais. On a vu déjà qu'il
avait des gens du Hainault.]
[Note 49: Powel.--Turner.]
Les Anglais, ayant encore une nuit à eux, l'employèrent utilement à se
préparer, à soigner l'âme et le corps, autant qu'il se pouvait.
D'abord ils roulèrent les bannières, de peur de la pluie, mirent bas
et plièrent les belles cottes d'armes qu'ils avaient endossées pour
combattre. Puis, afin de passer confortablement cette froide nuit
d'octobre, ils ouvrirent leurs malles et mirent sous eux de la paille
qu'ils envoyaient chercher aux villages voisins. Les hommes d'armes
remettaient des aiguillettes à leurs armures, les archers des cordes
neuves aux arcs. Ils avaient depuis plusieurs jours taillé, aiguisé
les pieux qu'ils plantaient ordinairement devant eux pour arrêter la
gendarmerie. Tout en préparant la victoire, ces braves gens songeaient
au salut; ils se mettaient en règle du côté de Dieu et de la
conscience. Ils se confessaient à la hâte, ceux du moins que les
prêtres pouvaient expédier. Tout cela se faisait sans bruit, tout bas.
Le roi avait ordonné le silence, sous peine, pour les gentlemen, de
perdre leur cheval, et pour les autres l'oreille droite.