Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je

n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul, en

présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma

poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une

femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de

charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte.

Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme

ne fût la reine de Babylone; ils la menèrent à Moabdar. Leur

méprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais

bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva

très belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit

depuis que ce nom signifie en langue égyptienne _la belle

capricieuse_. Elle l'était en effet; mais elle avait autant

d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au

point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se

développa tout entier: elle se livra sans crainte à toutes les

folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des

mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur

le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à

son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le

grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était point

pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et on le chassa,

parcequ'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de

grand-écuyer à son nain, et la place de chancelier à un page.

C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me

regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au

moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler,

semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il

avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour

du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux

pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je

lui criai: «Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran,

qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une

extravagante.» Moabdar fut confondu de ces paroles au point que

sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie

de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il

devint fou en peu de jours.

Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la

révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si

long-temps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre

d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue,

et on me mit à la tête d'un parti. Cador courut à Memphis, pour

vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces

funestes nouvelles, revint avec son armée faire un troisième

parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui courut au-devant

de lui avec son extravagante Egyptienne. Moabdar mourut percé de

coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon malheur voulut

que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me

menât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui

amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que

le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez

fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort

résolument que, dès qu'il aurait fini une expédition militaire

qu'il allait exécuter, il viendrait à moi. Jugez de ma douleur.

Mes liens avec Moabdar étaient rompus, je pouvais être à Zadig;

et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis

avec toute la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments.

J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes

de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup

d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect

les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine,

mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans

daigner seulement m'adresser la parole, dit à son eunuque noir

que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il

lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des

favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus

digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de

m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais: il répliqua, en

riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là,

et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans

sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et,

je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig!

A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes.

Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me

voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui

j'étais renfermée. Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je

jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par

le dromadaire sur lequel vous étiez monté, par toutes les

circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle.

Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la

résolution de m'y retirer. Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes

beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que

moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver;

vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous

débarrassant d'une rivale. Missouf concerta avec moi les moyens

de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave

égyptienne.

J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé

Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont amenée

dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée

sans savoir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne

cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au

monde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est

toujours prêt à le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de

crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne

despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'il le

guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur

Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apporterait

un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter

cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce

basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse.

Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments

long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours

pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus

passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs

paroles jusqu'à la sphère de Vénus.

Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se

fit présenter à lui, et lui parla en ces termes: Que la santé

immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours!

Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre

maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau

rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser: je ne vous

demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous

avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage

à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique

seigneur Ogul.

La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec

le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer

incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se

serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait été

leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où

l'on se sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie,

comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant

qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui

disait.

Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point

mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores.

Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une

peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre

force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu

de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. Ogul dès le

premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de

fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En

huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et

la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au

ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y

a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien

avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire

subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi

chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire,

et la théologie des mages.

Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était

dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps

pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde.

Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il

était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On

l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au

second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au

premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une

belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours

d'affaire dans ce monde.

CHAPITRE XIX.

Les combats.

La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu'on a

toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse.

Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince

d'Hyrcanie avait été tué dans un combat. Les Babyloniens

vainqueurs déclarèrent qu'Astarté épouserait celui qu'on

choisirait pour souverain. On ne voulut point que la première

place du monde, qui serait celle de mari d'Astarté et de roi de

Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de

reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une

grande lice, bordée d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut

formée à quelques lieues de la ville. Les combattants devaient

s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun d'eux avait derrière

les amphithéâtres un appartement séparé, où il ne devait être vu

ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux qui

seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient

combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que celui

qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé le

vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec

les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les

mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il n'était point

roi, et il fallait recommencer à courir des lances, jusqu'à ce

qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats;

car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus

sage. La reine, pendant tout ce temps, devait être étroitement

gardée: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte

d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à aucun des

prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur ni injustice.

Voilà ce qu'Astarté fesait savoir à son amant, espérant qu'il

montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il

partit, et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son

esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce

grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des

combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi

l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui échut

par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone, après

l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit porter dans sa loge

une armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener

aussi de sa part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut

Astarté à ces présents: son courage et son amour en prirent de

nouvelles forces et de nouvelles espérances.

Le lendemain la reine étant venue se placer sous un dais de

pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les

dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent

dans le cirque. Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du

grand-mage. On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la

dernière. Le premier qui s'avança était un seigneur très riche,

nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit, et sans

esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un homme comme lui

devait être roi; il leur avait répondu: Un homme comme moi doit

régner; ainsi on l'avait armé de pied en cap. Il portait une

armure d'or émaillée de vert, un panache vert, une lance ornée de

rubans verts. On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad

gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme lui à

qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier

chevalier qui courut contre lui le désarçonna; le second le

renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et

les bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que

tout l'amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se

servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par

la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit

tomber sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à lui en

riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prend

par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté. On le

conduisit avec des huées à sa loge, où il devait passer la nuit

selon la loi; et il disait en marchant à peine: Quelle aventure

pour un homme comme moi!

Les autres chevaliers s'acquittèrent mieux de leur devoir. Il y

en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns

allèrent jusqu'à trois. Il n'y eut que le prince Otame qui en

vainquit quatre. Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna

quatre cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il

fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le

premier portait des armes bleues et or, avec un panache de même;

celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient

entre le chevalier bleu et le chevalier blanc. La reine, à qui

le coeur palpitait, fesait des prières au ciel pour la couleur

blanche. Les deux champions firent des passes et des voltes avec

tant d'agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils

étaient si fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la

reine, souhaitait qu'il y eût deux rois dans Babylone. Enfin,

leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de

cette adresse: il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la

croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette à

terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame

étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre crie: Victoire au

chevalier blanc! Otame indigné se relève, tire son épée; Zadig

saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur

l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité

triomphent tour-à-tour. Les plumes de leur casque, les clous de

leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous

mille coups précipités. Ils frappent de pointe et de taille, à

droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils

avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent,

ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des

lions; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent.

Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrête, fait une

feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame

s'écrie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur

Babylone. La reine était au comble de la joie. On reconduisit

le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi

que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des

muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut

juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit

Zadig. Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain

matin, temps où le vainqueur devait apporter sa devise au

grand-mage, pour la confronter et se faire reconnaître.

Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad,

qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva

pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de

Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le

point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage,

déclarer qu'un homme comme lui était vainqueur. On ne s'y

attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait

encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en

retourna dans Babylone. Tout l'amphithéâtre était déjà presque

vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva

que cette armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant

rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les

endosse avec fureur, il avance dans cet équipage.

Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le

reçut avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face.

Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La

patience lui échappa; il écarta à coups de sabre la populace qui

osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne

pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche

qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre: ainsi,

tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de

fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords de

l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être

malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses

disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes,

jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de

m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi

de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs,

le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon infortune. Il lui

échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté

de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui

opprimait les bons et qui fesait prospérer les chevaliers verts.

Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui

avait attiré tant de huées. Un marchand passa, il la lui vendit

à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans

cet équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et

accusant en secret la Providence qui le persécutait toujours.

CHAPITRE XX.

L'ermite[1].

[1] Fréron (_Année littéraire_, 1767,I, 30 et suiv.), reproche

à Voltaire d'avoir tiré presque mot pour mot ce chapitre d'une

pièce de cent cinquante vers, intitulée _The hermite_

(l'ermite), par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs

avaient traité le même sujet, et entre autres l'auteur

français, Bluel d'Arbères, comte de Permission, dans le livre

CV de ses Oeuvres; c'est en 1604 qu'avaient paru les livres CIV

et CXIII, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire,

découvert en 1824. B.

Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et

vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture. Il tenait en main

un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit

une profonde inclination. L'ermite le salua d'un air si noble et

si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui

demanda quel livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit

l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans

les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs

langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre. Cela

redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin,

lui dit ce bon père. Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si

vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard,

peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des

sentiments de consolation dans l'âme des malheureux. Zadig se

sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de

l'ermite. Il lui trouva dans la conversation des lumières

supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de

la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des

vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si touchante,

que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il

le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à ce qu'ils

fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette

grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne

vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours, quelque chose

que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble.

Les deux voyageurs arrivèrent le soir à un château superbe.

L'ermite demanda l'hospitalité pour lui et pour le jeune homme

qui l'accompagnait. Le portier, qu'on aurait pris pour un grand

seigneur, les introduisit avec une espèce de bonté dédaigneuse.

On les présenta à un principal domestique, qui leur fit voir les

appartements magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table

au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât d'un

regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse

et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin d'or

garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher dans un bel

appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta à

chacun une pièce d'or, après quoi on les congédia.

Le maître de la maison, dit Zadig en chemin, me paraît être un

homme généreux, quoique un peu fier; il exerce noblement

l'hospitalité. En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce

de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue et

enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci

avait volé. Il n'osa d'abord en rien témoigner; mais il était

dans une étrange surprise.

Vers le midi, l'ermite se présenta à la porte d'une maison très

petite, où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité

pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut d'un

ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie, où on

leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la

bière gâtée. L'ermite but et mangea d'un air aussi content que

la veille; puis s'adressant à ce vieux valet qui les observait

tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait

de partir, il lui donna les deux pièces d'or qu'il avait reçues

le matin, et le remercia de toutes ses attentions. Je vous prie,

ajouta-t-il, faites-moi parler à votre maître. Le valet étonné

introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit

l'ermite, je ne puis que vous rendre de très humbles grâces de la

manière noble dont vous nous avez reçus: daignez accepter ce

bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance. L'avare

fut près de tomber à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le

temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec

son jeune voyageur. Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout

ce que je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux

autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un

seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un

avare, qui vous traite avec indignité. Mon fils, répondit le

vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que

par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus

sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité: ne vous étonnez

de rien, et suivez-moi. Zadig ne savait encore s'il avait

affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais

l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, lié d'ailleurs

par son serment, ne put s'empêcher de le suivre.

Ils arrivèrent le soir à une maison agréablement bâtie, mais

simple, où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice. Le

maître était un philosophe retiré du monde, qui cultivait en paix

la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas. Il

s'était plu à bâtir cette retraite dans laquelle il recevait les

étrangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation.

Il alla lui-même au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer

d'abord dans un appartement commode. Quelque temps après, il les

vint prendre lui-même pour les inviter à un repas propre et bien

entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières

révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché à la

reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la lice pour disputer

la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne méritent pas

d'avoir un roi comme Zadig. Celui-ci rougissait, et sentait

redoubler ses douleurs. On convint dans la conversation que les

choses de ce monde n'allaient pas toujours au gré des plus sages.

L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de

la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout

dont ils n'apercevaient que la plus petite partie.

On parla des passions. Ah! qu'elles sont funestes! disait

Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau,

repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans

elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade; mais

sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est dangereux

ici-bas, et tout est nécessaire.

On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un présent de

la Divinité; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation

ni idées, il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent

d'ailleurs comme son être.

Zadig, ou la Destinée, histoire orientale · 第 5 / 6 段