Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des

financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que

je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la

Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez

rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans

Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put

trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois

bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à

tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque

petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner; et dès le

premier jour tous les bossus furent heureux. Les pages, qui

n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout

de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine;

mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par

des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes

ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes,

quatre-vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une

toute jeune, toute neuve, de qui sa majesté n'avait jamais

approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui

offrirent jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible, et

ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient ces bossus de

croire que de l'argent les rendrait mieux faits. On lui présenta

les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi

encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et

ensuite le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et

ne daigna pas même soupçonner le mérite du second. Le coeur fait

tout, disait-elle; je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni

aux grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze:

j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai

qu'il daigne m'aimer. Le roi fut transporté de joie,

d'étonnement, et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui avait

fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide;

c'était le nom de cette jeune personne. Il lui donna son coeur:

elle le méritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si

brillante; jamais les charmes de la beauté ne furent si

enchanteurs. La vérité de l'histoire ne permet pas de taire

qu'elle fesait mal la révérence, mais elle dansait comme les

fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces:

elle était pleine de talents et de vertus.

Nabussan aimé l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut

la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi

qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs

ont appelées depuis <bo_o^pis>. Le chef des bonzes avait établi

cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour

s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que

ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en

constitution fondamentale d'état. Tous les ordres de l'empire

vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait

publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés,

que l'abomination était à son comble, que toute la nature était

menacée d'un événement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de

Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les

financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de

leurs plaintes.

Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent

de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les

états du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les

bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'état, se

contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les

mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de

belles prières en musique, et laissèrent l'état en proie aux

barbares.

O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras?

s'écria douloureusement Nabussan. Très volontiers, répondit

Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en

voudrez. Laissez à l'abandon les terres où sont situés leurs

châteaux, et défendez seulement les vôtres. Nabussan n'y manqua

pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer

son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont

les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de

leurs terres. Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi

finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils

sages et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré

l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de

l'état; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte; les

financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit

suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent souvent

dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans le cabinet,

selon la sentence de Zoroastre: c'était tous les jours de

nouvelles accusations; la première est repoussée, la seconde

effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.

Zadig intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami

Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus

qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des

nouvelles d'Astarté; car, disait-il, si je reste dans Serendib,

les bonzes me feront empaler; mais où aller? je serai esclave en

Egypte, brûlé selon toutes les apparences en Arabie, étranglé à

Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue:

partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée.

CHAPITRE XVI.

Le brigand.

En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie pétrée de la

Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes

armés en sortirent. Il se vit entouré; on lui criait: Tout ce

que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à

notre maître. Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui

avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts les

premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla;

ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant.

On voyait deux hommes se défendre contre une multitude; un tel

combat ne pouvait durer long-temps. Le maître du château, nommé

Arbogad, ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que fesait

Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et

vint lui-même écarter ses gens, et délivrer les deux voyageurs.

Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien

que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me

paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi

commune. Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens

de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig.

Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle

_voleurs_; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une

foule de mauvaises; il volait avec une rapacité furieuse, et

donnait libéralement: intrépide dans l'action, assez doux dans le

commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout

plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation,

qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous

conseille de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire;

ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce

que je suis. Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps

vous exercez cette noble profession? Dès ma plus tendre jeunesse,

reprit le seigneur. J'étais valet d'un Arabe assez habile; ma

situation m'était insupportable. J'étais au désespoir de voir

que, dans toute la terre qui appartient également aux hommes, la

destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines

à un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne désespérez pas; il y

avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'être un

atome ignoré dans les déserts; au bout de quelques années il

devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la

couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression;

j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant. Je

commençai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je

me mis en état de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser

peu-à-peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et

moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même

dédommagé avec usure: on me considéra beaucoup; je devins

seigneur brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le

satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop

riche pour avoir rien à craindre; je donnai de l'argent au

satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis

mes domaines; il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie

pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et

point du tout celle de payeur.

Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar,

un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec

son ordre: j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa

présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour

serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait lui

valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit que ses

honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis

voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis

sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers,

et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme

lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que

Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans Babylone.

Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté?

Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que

Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un

grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de

beaux coups à faire encore, et que pour ma part j'en ai fait

d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous

rien de la destinée de la reine? On m'a parlé d'un prince

d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses

concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je

suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs

femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher

quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On

n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait

pas marchand; peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être

est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez

pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait

avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées,

que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.

Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours,

fesait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus

heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi

heureux que lui. Enfin doucement assoupi par les fumées du vin,

il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans

l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu

fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre. L'empire

est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée!

un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable

a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire

que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?

Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait

dans le château; mais tout le monde était occupé, personne ne lui

répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes,

on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans

cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il

en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions

douloureuses.

Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la

malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de

l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des

Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de

tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait

éprouvées.

CHAPITRE XVII.

Le pêcheur.

A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord

d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se

regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché

sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet,

qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.

Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,

disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus

célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai

été ruiné. J'avais la plus jolie femme qu'homme pût posséder, et

j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue

pillée et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de

ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O mon

filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y

jeter. En disant ces mots il se lève, et s'avance dans

l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.

Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi

malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut

aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête,

il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on

en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon

Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se

sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable.

La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux

malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant

l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.

Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur.

C'est, répondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource. J'ai

été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone,

et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à

la crème de l'empire. La reine Astarté et le fameux ministre

Zadig les aimaient passionnément. J'avais fourni à leurs maisons

six cents fromages. J'allai un jour à la ville pour être payé;

j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient

disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais

vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un

papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je

volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la

bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle

était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la

fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me paierait point mes

fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui

était une de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection

dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa.

Elle était plus blanche que ces fromages à la crème qui

commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était

pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur.

C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison.

J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au

porteur: Ah, ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en

ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème

excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie.

Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me

restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme

de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon

affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut

fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà

dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient.

Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison

pour avoir ma femme.

Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait

pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en

offrit trente onces; le second, vingt; et le troisième, dix.

J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un

prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son

passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée.

Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis

retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister du

métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les

hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous,

auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière.

Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment

Zadig ému et transporté lui disait: Quoi! vous ne savez rien de

la destinée de la reine? Non, seigneur, répondait le pêcheur;

mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes

fromages à la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au

désespoir. Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout

votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête

homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous

donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est

pas si honnête, je vous conseille de ne pas chercher à la

reprendre. Croyez-moi, allez à Babylone; j'y serai avant vous,

parceque je suis à cheval, et que vous êtes à pied.

Adressez-vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez

rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne

serez-vous pas toujours malheureux.

O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour

consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler?

En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent

qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi,

baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous êtes un ange

sauveur.

Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des

larmes. Quoi! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc

aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que

toi cent fois, répondait Zadig. Mais comment se peut-il faire,

disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que

celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig,

était le besoin, et que je suis infortuné par le coeur. Orcan

vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela

dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste

de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine

jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au

pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces

gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit,

va chez le seigneur Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le

pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en

accusant toujours le sien.

CHAPITRE XVIII.

Le basilic.

Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui

cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit

la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander

s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches.

Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons

ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien

étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que

c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un

basilic, dit-elle. Un basilic, madame! et pour quelle raison,

s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre

seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord

de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très

humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a

ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est

un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par

des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme

bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic:

laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il

m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes.

Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic,

et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord

d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le

gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait

majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle

était penchée vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de

sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec

laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se

trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité

de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la

lettre Z, puis un A; il fut étonné; puis parut un D; il

tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il

vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque

temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée:

O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser

vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom

de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles,

la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig,

jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et

succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient

à-la-fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était

Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle

que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle

dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un

moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses

regards sur les yeux d'Astarté, qui se rouvraient avec une

langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances

immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles

humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux,

en quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et

il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de

Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord

de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont

les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait

vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient; elle

l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait

soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le

récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin

tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui

conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans

cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine!

comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et

accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic

pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin?

Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je

vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je

pardonne au ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le

roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de

tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit

la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous

savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de

l'ordre de sa sublime majesté. A peine le fidèle Cador vous

eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa entrer chez moi

au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me

conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère,

m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux

fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus

là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant

d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour

l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion

mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et

d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de

soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le

roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous

aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya

des satellites après vous et après moi.

Zadig, ou la Destinée, histoire orientale · 第 4 / 6 段