Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si

extravagantes pouvait raisonner si bien. Enfin, après un

entretien aussi instructif qu'agréable, l'hôte reconduisit ses

deux voyageurs dans leur appartement, en bénissant le ciel qui

lui avait envoyé deux hommes si sages et si vertueux. Il leur

offrit de l'argent d'une manière aisée et noble qui ne pouvait

déplaire. L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de

lui, comptant partir pour Babylone avant le jour. Leur

séparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et

d'inclination pour un homme si aimable.

Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent

long-temps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour

éveilla son camarade. Il faut partir, dit-il; mais tandis que

tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un

témoignage de mon estime et de mon affection. En disant ces

mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig

épouvanté jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une

action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force

supérieure; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà

assez loin avec son compagnon, la regardait brûler

tranquillement. Dieu merci! dit-il, voilà la maison de mon cher

hôte détruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots

Zadig fut tenté à-la-fois d'éclater de rire, de dire des injures

au révérend père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit

rien de tout cela, et toujours subjugué par l'ascendant de

l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.

Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu

de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle

fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le

lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs

jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un

passage dangereux. Le jeune homme empressé marche au-devant

d'eux. Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au

jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre

tante. Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la

rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est

engouffré dans le torrent. O monstre! ô le plus scélérat de tous

les hommes! s'écria Zadig. Vous m'aviez promis plus de

patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous

les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le

maître a trouvé un trésor immense: apprenez que ce jeune homme

dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans

un an, et vous dans deux. Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig;

et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées,

t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal?

Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard

n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la

jeunesse. Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes

couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. O

envoyé du ciel! ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu

es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à

se soumettre aux ordres éternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad,

jugent de tout sans rien connaître: tu étais celui de tous les

hommes qui méritait le plus d'être éclairé. Zadig lui demanda la

permission de parler. Je me défie de moi-même, dit-il; mais

oserai-je te prier de m'éclaircir un doute: ne vaudrait-il pas

mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de

le noyer? Jesrad reprit: S'il avait été vertueux, et s'il eût

vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme

qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. Mais

quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et

des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les

méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent

à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il

n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig,

s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit

Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des

événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui

serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de

l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des

millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre.

Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense.

Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes

dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout

ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa

place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui

qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient

de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même

hasard que cette maison est brûlée: mais il n'y a point de

hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou

prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus

malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer

sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il

faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait _mais_, l'ange

prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux

adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des

airs: Prends ton chemin vers Babylone.

CHAPITRE XXI.

Les énigmes.

Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé

le tonnerre, marchait au hasard. Il entra dans Babylone le jour

où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés

dans le grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et

pour répondre aux questions du grand-mage. Tous les chevaliers

étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut

dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se

rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les

coeurs de lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer,

frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de

l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie

à l'agitation de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la

dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était

sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche. Un

murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et

charmé de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui

avaient combattu de paraître dans l'assemblée.

J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes

armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je

demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes.

On alla aux voix: sa réputation de probité était encore si

fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à

l'admettre.

Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de

toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la

plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus

étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne

se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie

tout ce qui est grand?

C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui

n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir

vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de

l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la

lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long,

ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est

plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est plus

lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il

s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise jusque dans

l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en

regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier

tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les

grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison.

On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reçoit sans

remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux

autres quand on ne sait où l'on en est, et qu'on perd sans s'en

apercevoir?

Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'était la vie. Il

expliqua toutes les autres énigmes avec la même facilité. Itobad

disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il en serait

venu à bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner

la peine. On proposa des questions sur la justice, sur le

souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses de Zadig

furent jugées les plus solides. C'est bien dommage, disait-on,

qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.

Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans

la lice. C'est à moi qu'appartient l'armure blanche. Le

seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea

apparemment qu'elle lui siérait mieux que la verte. Je suis

prêt à lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon épée,

contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que

c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame.

Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne

doutait pas qu'étant casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt

aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de

chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine qui le

regardait, pénétrée de joie et de crainte. Itobad tira la

sienne, en ne saluant personne. Il s'avança sur Zadig comme un

homme qui n'avait rien à craindre. Il était prêt à lui fendre la

tête: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le

fort de l'épée au faible de son adversaire, de façon que l'épée

d'Itobad se rompit. Alors Zadig saisissant son ennemi au corps

le renversa par terre; et lui portant la pointe de son épée au

défaut de la cuirasse: Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous

tue. Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un

homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son

magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses

brillants cuissards; s'en revêtit, et courut dans cet équipage se

jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva aisément que l'armure

appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d'un consentement

unanime, et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant

d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de

l'univers d'être son époux. Itobad alla se faire appeler

monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il

avait présent à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il

se souvenait même du grain de sable devenu diamant. La reine et

lui adorèrent la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse

Missouf courir le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad,

auquel il donna un grade honorable dans son armée, avec promesse

de l'avancer aux premières dignités s'il se comportait en vrai

guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le métier de brigand.

Sétoc fut appelé du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour

être à la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé et chéri

selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le

seul monarque de la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut

pas oublié. On donna une belle maison au pêcheur. Orcan fut

condamné à lui payer une grosse somme, et à lui rendre sa femme;

mais le pêcheur, devenu sage, ne prit que l'argent.

Ni la belle Sémire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait

borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper

le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L'Envieux

mourut de rage et de honte. L'empire jouit de la paix, de la

gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau siècle de la

terre; elle était gouvernée par la justice et par l'amour. On

bénissait Zadig, et Zadig bénissait le ciel[a].

[a] C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouvé de

l'histoire de Zadig. On sait qu'il a essuyé bien d'autres

aventures qui ont été fidèlement écrites. On prie messieurs

les interprètes des langues orientales de les communiquer, si

elles parviennent jusqu'à eux.--Cette note de Voltaire parut

pour la première fois dans les éditions de Kehl. B.

FIN DE L'HISTOIRE DE ZADIG.

Zadig, ou la Destinée, histoire orientale · 第 6 / 6 段