pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et
Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait
dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et
de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée céleste,
c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien
usage d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de
discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les
autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un
rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous
tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les
saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas
s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages,
répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos
marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi
ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de
vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux
extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop
brillantes pour que je ne les adore pas. Le soir venu, Zadig
alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait
souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à
genoux devant ces cires allumées, et leur dit: Éternelles et
brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré
ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. Que
faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous,
répondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître
et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La
sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus
son encens aux créatures, et adora l'Etre éternel qui les a
faites.
Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue
originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes
par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient.
Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée
voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de
son mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le _bûcher
du veuvage_. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de
femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de
Sétoc étant mort, sa veuve, nommée _Almona_, qui était fort
dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans
le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à
Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du
genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes
veuves qui pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins
élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on
pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus
de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui
de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il
rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus
ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais
trouver la jeune veuve.
Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son
esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit
combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la
loua encore sur sa constance et sur son courage. Vous aimiez
donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout,
répondit la dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme
insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son
bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir
bien délicieux à être brûlée vive. Ah! cela fait frémir la
nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis
dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se
moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait
convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui
parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie,
et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui
qui lui parlait. Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité
de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois
que je vous prierais de m'épouser.
Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder
cette déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs
des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de
faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se
brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête
pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se
brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir
détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant
de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
CHAPITRE XII.
Le souper.
Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la
sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se
rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut
pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de
diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait
que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à
Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un
Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un
Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents
voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour
se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. Quel
abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces
d'or sur le meilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc,
sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? Sur le corps de ma
tante, répondit l'Égyptien; c'était la plus brave femme d'Egypte.
Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai
fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais
dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il
est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici
mille onces d'or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant,
il était prêt de manger d'une excellente poule bouillie, quand
l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur: Ah!
qu'allez-vous faire? Manger de cette poule, dit l'homme à la
momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait
faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette
poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante.
Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature.
Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le
colérique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons
bien. Vous adorez un boeuf! est-il possible? dit l'homme du
Gange. Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a
cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne
parmi nous n'y trouve à redire. Ah! cent trente-cinq mille ans!
dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que
quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous
sommes vos anciens; et Brama nous avait défendu de manger des
boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les
autels et à la broche. Voilà un plaisant animal que votre Brama,
pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre
Brama de si beau? Le bramin répondit: C'est lui qui a appris aux
hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu
des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès
de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands
bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages.
Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la
queue dorée, avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de
l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut
plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai
son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut
manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très
grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes
tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me
rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent
trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de
quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre
mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous
donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès.
L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les
Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf
Apis, le beau poisson Oannès; mais peut-être que le Li ou le
Tien[a], comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les
poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que
la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne
dispute pas d'antiquité, parcequ'il suffit d'être heureux, et que
c'est fort peu de chose d'être ancien; mais, s'il fallait parler
d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que
nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en
Chaldée.
[a] Mots chinois qui signifient proprement: _li_, la lumière
naturelle, la raison; et _tien_, le ciel; et qui signifient aussi
Dieu.
Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le
Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de
tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état
où il est? Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin
interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on
disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit
en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui
valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait
toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres,
étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde;
qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais
que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect
pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath,
il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et
Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig,
qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva
enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il
lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le
Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés.
Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parcequ'il
avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: Mes
amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du
même avis. A ce mot, ils se récrièrent tous. N'est-il pas vrai,
dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a
fait le gui et le chêne? Assurément, répondit le Celte. Et vous,
monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain
boeuf celui qui vous a donné les boeufs? Oui, dit l'Egyptien.
Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait
la mer et les poissons. D'accord, dit le Chaldéen. L'Indien,
ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier
principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que
le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre
supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. Le Grec
qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée.
Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas
là de quoi se quereller. Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après
avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans
sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son
procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu.
CHAPITRE XIII.
Le rendez-vous.
Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient
résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes
veuves qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit;
c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig pour le mauvais
tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent donc Zadig d'avoir
des sentiments erronés sur l'armée céleste; ils déposèrent contre
lui, et jurèrent qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles
ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable
fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs
vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils
l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer;
mais, dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le
condamner à être brûlé à petit feu. Sétoc, désespéré, employa en
vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se
taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à
la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut de le tirer
du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula
son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig
devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour
le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et
prudente.
Elle se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus
riche et le plus galant, et alla demander une audience secrète au
chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard
vénérable, elle lui parla en ces termes: Fils aîné de la grande
Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien (c'étaient les
titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai
bien peur d'avoir commis un péché énorme, en ne me brûlant pas
dans le bûcher de mon cher mari. En effet qu'avais-je à
conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie.
En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie,
ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur
éblouissante. Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. Le
pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux
le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de
sa vie de si beaux bras. Hélas! lui dit la veuve, les bras
peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez
que la gorge n'était pas digne de mes attentions. Alors elle
laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais
formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru
auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du
lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands
yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu
tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc
de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du
mont Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail
renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela
ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il fit
en bégayant une déclaration tendre. Almona le voyant enflammé
lui demanda la grâce de Zadig. Hélas! dit-il, ma belle dame,
quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait
de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes
confrères. Signez toujours, dit Almona. Volontiers, dit le
prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma
facilité. Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez
seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le
soleil sera couché, et dès que la brillante étoile _Sheat_ sera
sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et
vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. Elle
sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le
vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces. Il employa
le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la
cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de
Ternate, et attendit avec impatience que l'étoile _Sheat_ vînt à
paraître.
Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife.
Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du
firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses
charmes. Elle lui demanda la même grâce, et on lui proposa d'en
donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au
second pontife au lever de l'étoile _Algénib_. De là elle passa
chez le troisième et chez le quatrième prêtre, prenant toujours
une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile en étoile.
Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une
affaire importante. Ils s'y rendirent: elle leur montra les
quatre noms, et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la
grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun
fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y
trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée. Zadig
fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté d'Almona, qu'il en
fit sa femme [1].
[1] Dans l'édition de 1748 et dans toutes celles qui l'ont
suivie, jusques à l'édition de Kehl exclusivement, ce chapitre
se terminait ainsi: «Zadig partit après s'être jeté aux pieds
de sa belle libératrice. Sétoc et lui se quittèrent en
pleurant, en se jurant une amitié éternelle, et en se
promettant que le premier des deux qui ferait une grande
fortune en ferait part à l'autre.
«Zadig marcha du côté de la Syrie, toujours pensant à la
malheureuse Astarté,et toujours réfléchissant sur le sort qui
s'obstinait à se jouer de lui et à le persécuter. Quoi!
disait-il, quatre cents onces d'or pour avoir vu passer une
chienne! condamné à être décapité pour quatre mauvais vers à la
louange du roi! prêt à être étranglé parceque la reine avait
des babouches de la couleur de mon bonnet! réduit en esclavage
pour avoir secouru une femme qu'on battait; et sur le point
d'être brûlé pour avoir sauvé la vie à toutes les jeunes veuves
arabes!»
Venait ensuite ce qui forme aujourd'hui le chapitre XVI. B.
CHAPITRE XIV.
La danse.
Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'île
de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme
on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa
femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami
Zadig de faire pour lui le voyage. Hélas! disait Zadig, faut-il
que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté
et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura;
et il partit.
Il ne fut pas long-temps dans l'île de Serendib, sans y être
regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de
tous les différents entre les négociants, l'ami des sages, le
conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi
voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que
valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami.
La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était
nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés
de Moabdar. Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu?
Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa majesté;
car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de
Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des
meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il était
difficile de ne le pas aimer.
Ce bon prince était toujours loué, trompé, et volé: c'était à qui
pillerait ses trésors. Le receveur-général de l'île de Serendib
donnait toujours cet exemple fidèlement suivi par les autres. Le
roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais
il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du
roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait
toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez
tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen
de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point?
Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous
donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charmé lui
demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. Il n'y
a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront
pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus
de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous
vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un
receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera
le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le
plus habile! Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile,
repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement
le plus honnête homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que
le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître
les financiers. Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens
et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si votre majesté
veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera
bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la
plus aisée. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné
d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait
donné pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous
l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette
épreuve plus que vous ne pensez. Le jour même il fit publier, au
nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut
receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de
Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le
premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils
s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait
venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour
le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait,
pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un
huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après
l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques
minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors
dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés
dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais
on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient
tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à
leurs côtés? Quels fripons! disait tout bas Zadig. Un seul
d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le
regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme.
Ah! l'honnête homme! le brave homme! disait Zadig. Le roi
embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres
furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car
chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait
rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché
pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il
y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée
_le corridor de la Tentation_. On aurait en Perse empalé ces
soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une
chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de
l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du
souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement
justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à
Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor
public, car Nabussan était fort indulgent.
Il était aussi fort reconnaissant; il donna à Zadig une somme
d'argent plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais
volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des
exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée
d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua
vers son coeur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut
prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit
embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant
être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. Ah! l'amour,
dit le roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné
ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère
que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve,
comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. Zadig,
ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en
finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
CHAPITRE XV.
Les yeux bleus.
Le corps et le coeur, dit le roi à Zadig.... A ces mots le
Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre sa majesté. Que je
vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le
coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de
Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur
et de l'esprit[1], composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni
de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez. Nabussan continua
ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destinés à aimer; la
première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite.
J'ai ici cent femmes à mon service, toutes belles, complaisantes,
prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi.
Mon coeur n'est pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop
éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se
soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie mes
femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi;
je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je
possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez
m'en trouver une dont je sois sûr d'être aimé.
[1] Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent
ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y
revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I
de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de
l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_;
et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B.