secrètes de Babylone prétendent qu'il succomba une fois, mais
qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son
amante avec distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en
apercevoir, des marques de sa protection, était une femme de
chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait
à elle-même pour se consoler: Il faut que cet homme-là ait
prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore
même en fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où
plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres ne prononcent
que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine!
La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à lui dans un bon
moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très
distrait, prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces
heureuses circonstances interprétait tout à son avantage,
s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la
reine Astarté. Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux
présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était
son amie intime; celle-ci fut cruellement piquée de la
préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher
cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir.
Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les mêmes
jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même
feseuse? L'Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla
consulter son mari l'Envieux.
Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des
distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait:
il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine.
Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur
des herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes
de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait
mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le
blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas!
disait-il, j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et
piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera
le serpent?
CHAPITRE VIII.
La jalousie.
Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son
mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et
avec Astarté son auguste épouse. Les charmes de sa conversation
redoublaient encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit
ce que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses grâces
firent insensiblement sur Astarté une impression dont elle ne
s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait dans le sein de
l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule et sans crainte au
plaisir de voir et d'entendre un homme cher à son époux et à
l'état; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait à
ses femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges; tout
servait à enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait
pas. Elle fesait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait
plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler
qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses
expressions étaient d'une femme sensible.
Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait
tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper
le nez à son époux. La familiarité d'Astarté, ses discours
tendres, dont elle commençait à rougir, ses regards, qu'elle
voulait détourner, et qui se fixaient sur les siens, allumèrent
dans le coeur de Zadig un feu dont il s'étonna. Il combattit; il
appela à son secours la philosophie, qui l'avait toujours
secouru; il n'en tira que des lumières, et n'en reçut aucun
soulagement. Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine
violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs; il
combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait
remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements et des
larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette douce
liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se
couvraient d'un nuage; ses discours étaient contraints et sans
suite: il baissait la vue; et quand, malgré lui, ses regards se
tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine
mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils
semblaient se dire l'un à l'autre: Nous nous adorons, et nous
craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d'un feu que nous
condamnons.
Zadig sortait d'auprès d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé
d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de
ses agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador,
comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une
vive douleur, fait enfin connaître son mal par un cri qu'un
redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule
sur son front.
Cador lui dit: J'ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez
vous cacher à vous-même; les passions ont des signes auxquels on
ne peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu
dans votre coeur, si le roi n'y découvrira pas un sentiment qui
l'offense. Il n'a d'autre défaut que celui d'être le plus jaloux
des hommes. Vous résistez à votre passion avec plus de force que
la reine ne combat la sienne, parccque vous êtes philosophe, et
parceque vous êtes Zadig. Astarté est femme; elle laisse parler
ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit
pas encore coupable. Malheureusement rassurée sur son innocence,
elle néglige des dehors nécessaires. Je tremblerai pour elle,
tant qu'elle n'aura rien à se reprocher. Si vous étiez d'accord
l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion
naissante et combattue éclate; un amour satisfait sait se cacher.
Zadig frémit à la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur;
et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut
coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine
prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de
tant de rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée;
tantôt si interdite, quand elle lui parlait en présence du roi;
une rêverie si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti,
que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina
tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les
babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de
Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes,
et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient là de terribles
indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en
certitude dans son esprit aigri.
Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de
leurs coeurs. On pénétra bientôt qu'Astarté était tendre, et que
Moabdar était jaloux. L'Envieux engagea l'Envieuse à envoyer au
roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour
surcroît de malheur, cette jarretière était bleue. Le monarque
ne songea plus qu'à la manière de se venger. Il résolut une nuit
d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau
au point du jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque,
exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre du
roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était pas sourd. On
le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se passait de
plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet était
très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de
surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais
comment faire pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait
s'exécuter dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il
avait appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il
passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait faire
entendre à la reine. Son dessin représentait le roi agité de
fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres à son
eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des
jarretières bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu
du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig
étranglé à ses pieds. L'horizon représentait un soleil levant
pour marquer que cette horrible exécution devait se faire aux
premiers rayons de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il
courut chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit entendre
qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau à la reine.
Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de
Zadig; on le réveille; on lui donne un billet de la reine; il
doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main
tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la
consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut
ces paroles: «Fuyez dans l'instant même, ou l'on va vous
arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre
amour et de mes rubans jaunes. Je n'étais point coupable; mais
je sens que je vais mourir criminelle.»
Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu'on fît venir
Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le
força d'obéir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis.
Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa
mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge
de sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous
avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver,
et je vous apprendrai ce qui se sera passé à Babylone.
Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus
légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit
monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre
l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt Cador, plongé
dans l'étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.
Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on
voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et
s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et
pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la
destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la
première reine du monde, il fit un moment[1] de retour sur
lui-même, et s'écria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu!
à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement trompé;
la troisième, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que
les autres, va mourir! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours
été pour moi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au
comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible
précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant
d'autres, je serais heureux comme eux. Accablé de ces réflexions
funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pâleur de
la mort sur le visage, et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre
désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.
[1] L'erratum de l'édition de Kehl dit de mettre, _un mouvement
de retour_. J'ai suivi le texte de 1747,1748, etc. B.
CHAPITRE IX.
La femme battue.
Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation
d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le
port[1] de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui
ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la
terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la
nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de
si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en
effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit
atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs,
en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son
âme s'élançait jusque dans l'infini, et contemplait, détachée de
ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite,
rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait
qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers
disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière
qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce
flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur
accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte; et
déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il
lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les
jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand
chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son
secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà
atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme
l'accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de
l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que
l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut
considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui
même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit
pénétré de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien.
Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi
des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces
cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait
quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en
cette langue: Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de
respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi
un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a
pour sa défense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu
l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge.
En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main
par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer
l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le
coup d'un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont
elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle
se brise entre leurs mains. L'Égyptien tire son épée; Zadig
s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là
porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La
dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde.
L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était
plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête
conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère
aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et
le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut
se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui
tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie.
L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans
le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui
plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible,
et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et
lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de le tuer: je vous ai
vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie
jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu
meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon
amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité,
madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit
Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait
m'arracher la vie parceque vous m'avez conjuré de vous secourir.
Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant
des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la
jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que tu fusses à sa
place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été
de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous êtes, vous
mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes
extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il
remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine
avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que
fesaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute
bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est
elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. Ils
ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de
la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore
une fois, étranger généreux! je vous demande pardon de m'être
plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au
tombeau! L'envie avait passé à Zadig de se battre désormais pour
elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus.
D'ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de
secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés
par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en
hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers
de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus
étonné du caractère de cette dame.
[1] C'est d'après un erratum manuscrit de feu Decroix que j'ai
mis _port_. Les éditions que j'ai vues portent toutes, sans
exception, le _pôle de Canope_. Voltaire a dit, dans le
chapitre V du Taureau blanc (tome XXXIV): _Je m'en vais auprès
du lac de Sirbon, par Canope_. B.
CHAPITRE X.
L'esclavage.
Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré
par le peuple. Chacun criait: Voilà celui qui a enlevé la belle
Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il,
Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est
trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point
assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait
me tuer, parceque je lui avais demandé très humblement grâce pour
la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un
étranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a
pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie
commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme.
Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple
conduisit Zadig à la maison de ville. On commença par le faire
panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son
domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que
Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang
d'un homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au
profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux
habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée
en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon
de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais
le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement
que le maître. On ne fesait pas de comparaison entre ces deux
hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les
attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et
en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison.
Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la
patience; mais, selon sa coutume, il fesait des réflexions sur la
vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma
destinée se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici
d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à l'amende pour
avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un
griffon; j'ai été envoyé au supplice parceque j'avais fait des
vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé
parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave
avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne
perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien
que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le
serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un
autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite
bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il parlait
ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la
reine de Babylone.
Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte
avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le
désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la
route, fesait bien plus de cas du valet que du maître, parceque
le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les
petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux
journées d'Horeb: on répartit sa charge sur le dos de chacun des
serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant
tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui
en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre.
Le marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil.
Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui
apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son
commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées
sous un volume égal; les propriétés de plusieurs animaux utiles;
le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui
parut un sage. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade,
qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet
de s'en repentir.
Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents
onces d'argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en
présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et
l'Hébreu, ne pouvant être convaincu, s'appropriait l'argent du
marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le moyen
de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était
devenu son conseil. En quel endroit, demanda Zadig,
prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large
pierre, répondit le marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel
est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un
fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif
ou flegmatique, avisé ou imprudent. C'est de tous les mauvais
payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien!
insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le
juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi
au juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet
homme, au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne
veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils
sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent
fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille
chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous
resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne;
je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très
volontiers, répondit le juge; et il se mit à expédier d'autres
affaires.
A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre
n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant, répondit: Votre
grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas
encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici, et il
faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig,
je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage;
puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur
elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt
contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la
pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq
cents onces, qui furent bientôt payées.
L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
l'Arabie.
CHAPITRE XI.
Le bûcher.