OEUVRES
DE
VOLTAIRE.
TOME XXXIII
DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
RUE JACOB, N° 24.
OEUVRES
DE
VOLTAIRE
PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, N° 2O.
MDCCCXXIX.
ZADIG.
ou
LA DESTINÉE,
HISTOIRE ORIENTALE.
1747
Préface de l'Éditeur
Je possède un volume petit in-8°, intitulé: _Memnon, histoire
orientale_, Londres (Paris), 1747. Ce volume, réimprimé sous le
même titre, en 1748, contient quinze chapitres, qui font partie
de _Zadig, ou la Destinée, histoire orientale_, 1748, in-12.
Zadig a de plus que Memnon trois chapitres, qui sont aujourd'hui
les XII, XIII, et XVII. L'édition encadrée de I775 est la
première qui contienne le chapitre VII. Deux autres chapitres,
les XIV et XV, et des additions au chapitre vi, parurent pour la
première fois dans les éditions de Kehl. Colini, secrétaire de
Voltaire en 1753, raconte[1] que les additions faites alors à
Zadig, «les calomnies et les méchancetés des courtisans, la
fausse interprétation donnée par ceux-ci à des demi-vers trouvés
dans un buisson, la disgrâce du héros, sont autant d'allégories
dont l'explication se présente naturellement.» Cependant, dès
l'édition de 1747, le chapitre iv contient les demi-vers; les
chapitres XIV et XV n'ont été, comme je l'ai dit, ajoutés qu'en
1785; les chapitres XII, XIII et XVII sont, comme on l'a vu, de
1748. Ce serait donc au chapitre VII que se borneraient les
additions faites en 1753; et ce chapitre n'a été publié qu'en
1775.
[1] _Mon séjour auprès de Voltaire_, page 61.
A l'occasion de Zadig, Longchamp raconte que Voltaire désirant
faire imprimer ce roman pour son compte, mais craignant que les
imprimeurs n'en tirassent des exemplaires au-delà du nombre
convenu, et que le livre ne fût répandu dans le public avant que
l'auteur l'eût offert à ses amis, eut recours au moyen suivant,
pour parer aux inconvénients qu'il redoutait. Il fit venir
l'imprimeur Prault, et lui demanda quel serait le prix d'une
édition tirée à mille exemplaires. Le prix parut trop élevé à
Voltaire; mais, dès le lendemain, Prault vint de lui-même
proposer une diminution d'un tiers dans le prix, et _Voltaire lui
donna la première moitié du roman de Zadig, qui était écrit sur
des cahiers détachés, dont le dernier se terminait avec la fin
d'un chapitre_, annonçant que pendant que cette partie serait
sous presse, il reverrait l'autre. Voltaire fit avertir Machuel,
libraire de Rouen , momentanément à Paris, et après les
conventions sur le prix, lui remit la fin de l'ouvrage, en
indiquant à quelle page' il devait commencer. Lorsque tout fut
terminé, Voltaire fit brocher les exemplaires qu'il destinait à
ses amis, en fit faire la distribution , et répondit aux plaintes
des imprimeurs par l'exposé des craintes qu'il avait eues:
J'ai abrégé le récit de Longchamp, sans le rendre plus vrai. Je
ne connais aucune édition de Zadig qui le confirme, aucune dont
une feuille se termine avec la fin d'un chapitre.
------
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
sont de Voltaire.
Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.
Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
BEUCHOT.
4 octobre 1829.
ZADIG.
ou
LA DESTINÉE,
HISTOIRE ORIENTALE.
1747
APPROBATION[1].
Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour
homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi,
curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux
mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai
assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage détestable.
[1] Cette plaisanterie était dans l'édition de Zadig de 1748.
Elle existait encore dans l'édition in-4° (tome XVII, publié en
1771). Mais ayant été omise dans l'édition encadrée de 1795,
elle ne fut pas reproduite dans les éditions de Kehl. La
première des éditions modernes où on la trouve est celle de
M. Lequien, 1823. B.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DE ZADIG
A LA SULTANE SHERAA,
PAR SADI.
Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire.
------
Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit,
je ne baise point la poussière de vos pieds, parceque vous ne
marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur
des roses. Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien
sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui de
s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il
ne semble dire. Je vous prie de le lire et d'en juger; car,
quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous
les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos
talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au
matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de
n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit très
sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux
que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous
êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes douce sans
être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez
vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit
n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous
ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité
que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours paru pure comme
votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui
m'a fait croire que vous prendriez plus de goût qu'une autre à
cet ouvrage d'un sage.
Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi
n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre
sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans
commençaient à écrire des _Mille et une nuits_, des _Mille et un
jours_, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les
sultanes aimaient mieux les _Mille et un_. Comment pouvez-vous
préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans
raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour cela
que nous les aimons, répondaient les sultanes.
Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez
un vrai Ouloug. J'espère même que, quand vous serez lasse des
conversations générales, qui ressemblent assez aux _Mille et un_,
à cela près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une
minute pour avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez
été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous
aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été
ces rois qui auraient fait le voyage.
Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange,
votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
SADI.
ZAD1G,
ou
LA DESTINÉE.
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CHAPITRE 1.
Le borgne
Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme
nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation.
Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il
n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et
savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de
voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par des
railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à
ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces
turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on
appelait _conversation_ dans Babylone. Il avait appris, dans le
premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon
gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une
piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes
et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point
d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre,
_Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te
mordre_. Il était aussi sage qu'on peut l'être; car il cherchait
à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens
Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la
nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la
métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire
fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était
de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la
nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au
centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec
une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que
c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil
tournait sur lui-même, et que l'année avait douze mois, il se
taisait sans colère et sans dédain.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des
amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et
modéré, un coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être
heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa
naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone.
Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire
l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui
allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de
Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate,
ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches.
C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, à
qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout
lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de
Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de
n'être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa
vanité, lui fit penser qu'il aimait éperdument Sémire. Il
voulait l'enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les
emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler
le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du
mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle
s'écriait, Mon cher époux! on m'arrache à ce que j'adore. Elle
n'était point occupée de son danger; elle ne pensait qu'à son
cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec
toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé seulement
de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez
elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit
son libérateur. Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon
époux, je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la
vie. Jamais il n'y eut un coeur plus pénétré que celui de
Sémire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments
plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment
du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de
l'amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit
bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de
flèche reçu près de l'oeil lui avait fait une plaie profonde.
Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses
yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le
moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un
abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya
jusqu'à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec
un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il
perdrait l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste
accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il, je
l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables.
Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la
profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès
perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit
un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne
le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre
visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et
pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la
campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle
dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion
insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la
nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa
douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais
enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocité de ce
qu'il éprouvait servit même à le consoler.
Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille
élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit
Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et
vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus
tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et
beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les
mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de
vertu.
CHAPITRE II[1].
Le nez.
[1] Le chapitre est imité d'un conte chinois, que Durand a
réimprimé, en 1803, sons le titre de, _La Matrone chinoise_, à
la suite de sa traduction de la _Satire de Pétrone_, et que Du
Halde avait déjà imprimé dans le tome III de sa _Description de
la Chine_. B.
Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant
de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère
épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas!
dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le
spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la
jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un
tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette
prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer
auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait
auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui
aimait véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à
quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc,
belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se
répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si
violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas
à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à
qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres:
il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le
pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant
passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le
troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui
annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même,
qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on
venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du
jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir.
Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils
pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et
dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé
la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il
mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame
pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le
dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du
défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était
exempt.
Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent;
la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences
dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas
quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta
beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle
daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives
douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle
avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui
répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me
soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui
soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas
plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoult[a]
contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du
jeune homme, détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle,
quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain
sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le
passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde
vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au
tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour
couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe.
Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le
rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre
la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de
détourner un ruisseau.
[a] Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui
guérissait el prévenait toutes les apoplexies, dans les
gazettes, avec un sachet pendu au cou.--Cette note est de 1748;
on y lit, ainsi que dans le texte, _Arnou_. Mais l'édition de
1747, sous le titre de _Memnon_, dont j'ai parlé dans ma
préface de ce volume, porte _Arnoult_, qui est le véritable
nom: voyez tome XXVI, page 186. B.
CHAPITRE III.
Le chien et le cheval.
Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit
dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est
la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de
répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il
chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus
heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre
que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à
lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne
craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui
couper le nez.
Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur
les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer
combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches
d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois
de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait
point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la
porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout
les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt
une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres
hommes ne voient rien que d'uniforme.
[1]Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir
à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui
paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà
et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu
de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque,
n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit
modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez
raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très
petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle
boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très
longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout
essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je
n'ai jamais su si la reine avait une chienne.
[1] L'_Année littéraire_, 1767, I, 145 et suiv., reproche à
Voltaire d'avoir pris l'idée de ce chapitre au chevalier de
Mailly, auteur anonyme de _Le Voyâge et les Aventures des trois
princes de Sarendip, traduits du persan_, 1719 (et non 1716),
iii-12. B.
Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de
la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était
échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone.
Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient après lui
avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne.
Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait
point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadig, le
cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot
fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long;
les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses
fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où
est-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit
Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.
Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig
n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le
firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le
condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie.
A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la
chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de
réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre
cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il
avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quoi il
fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand
Desterham; il parla en ces termes:
«Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui
avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant,
et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de
parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade,
que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le
cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me
promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le
vénérable eunuque et le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur
le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que
c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs,
imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des
pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les
mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des
petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens
différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du
sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les
oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était
toujours moins creusé par une patte que par les trois autres,
j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu
boiteuse, si je l'ose dire.
«A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me
promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des
fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales distances.
Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière
des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de
large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds
et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue
de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de
gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres qui
formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des
branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval y
avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à
son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats; car il en a
frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une
pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par
les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d'une
autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin.»
Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de
Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne
parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et
dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on
devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît
l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été
condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent
chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces;
ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour
les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop
savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point
dire ce qu'il avait vu.
Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état
s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On
interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il
avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à
cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur
indulgence, selon la coutume de Babylone.
Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se
promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du
roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et
qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie!
CHAPITRE IV.
L'envieux.
Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des
maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg
de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous
les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le
matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir,
sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt
combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute
sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon.
Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal
n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres,
puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les
accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons
point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et
par là nous obéirons tous à Zoroastre.
Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du
griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d'aller
accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor[1], le plus sot des
Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait
empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait
récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami
Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux
Yébor, et lui dit:
Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir
Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et
il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose
soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point
immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il
faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre
pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire par le
moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant,
et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages.
Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent,
et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria: A
quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux
êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut
plus vivre qu'en bonne compagnie.
[1] Anagramme de Boyer, théatin, confesseur de dévotes titrées,
évêque par leurs intrigues, qui n'avaient pu réussir à le faire
supérieur de son couvent; puis précepteur du dauphin, et enfin
ministre de la feuille, par le conseil du cardinal de Fleury,
qui, comme tous les hommes médiocres, aimait à faire donner les
places à des hommes incapables de les remplir, mais aussi
incapables de se rendre dangereux. Ce Boyer était un fanatique
imbécile qui persécuta M. de Voltaire dans plus d'une occasion.
K.
Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et
les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats,
souvent précédés de concerts, et animés par des conversations
charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de
l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de
gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni
celui des mets, n'étaient faits par la vanité; car en tout il
préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la
considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.
Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la
méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était
rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel
esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se
vengeait par en médire[2]. Tout riche qu'il était, il avait de
la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars
qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses
louanges l'irritait davantage. Il allait quelquefois chez Zadig,
et se mettait à table sans être prié: il y corrompait toute la
joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les
viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir
donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla
souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le
palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne
pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas
souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on
appelait l'_Envieux_ dans Babylone, voulut perdre Zadig,
parcequ'on l'appelait l'_Heureux_. L'occasion de faire du mal se
trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois
dans l'année, comme dit Zoroastre.
[2] Imitation d'une phrase de Montaigne, citée p. 119 du tome
XXVII. B.
L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec
deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses
galantes, sans autre intention que celle de les dire. La
conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer
heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui
avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait
beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes,
et écrivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à
lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en
faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu,
l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont jamais
bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa
en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire,
et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les
chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la
maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il
trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement
rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne fesait
un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un
hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former
un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le
roi; on y lisait:
Par les plus grands forfaits
Sur le trône affermi,
Dans la publique paix
C'est le seul ennemi.
L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait
entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable.
Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette
satire écrite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison,
lui, ses deux amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait,
sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa
sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout
haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas
d'être bon poëte; mais il était au désespoir d'être condamné
comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison
une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait.
On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient.
Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice
à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et
qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il
mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient
affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien
étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit
de l'Envieux.
Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi
s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur
un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre
voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau de tablettes
à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et
la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince
curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui
paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a
toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers:
l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se
souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette
de Zadig, se la fit apporter.
On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble
parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait
faits:
Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre.
Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.
Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre:
C'est le seul ennemi qui soit à redouter.
Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et
qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig
se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine:
il leur demanda très humblement pardon d'avoir fait de mauvais
vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le
roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore
davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait
injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne
fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du
roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous
ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La
reine le regarda dès-lors avec une complaisance qui pouvait
devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour
Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est
pas si difficile d'être heureux.
CHAPITRE V.
Les généreux.
Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous
les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement,
au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la
plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le
premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles
actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux
voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des
extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque
une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles:
«Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner
beaucoup de sujets qui vous ressemblent!»
Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des
grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui
venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté
des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le
premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient
mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point
de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'Envieux
toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de
disputer le prix.
Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès
considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas
même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la
valeur de ce que l'autre avait perdu[1].
[1] C'est à peu près le trait de Des Barreaux. Voyez, tome
XIX, le _Catalogue des écrivains_, en tête du _Siècle de Louis
XIV_; et dans les _Mélanges_, année 1767, la septième des
_Lettres à S. A. monseigneur le prince de***_. B.
Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris
d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près
d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en
cédant la fille.
Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie,
avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des
soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait
contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient
sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse,
et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il
aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui
remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le
courage de souffrir la vie.
Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et
dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne
m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné.
J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon
favori Coreb. Je plaignais de lui avec violence, et tous mes
courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me
dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en
pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans
nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur,
qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de
son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé
avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain
était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de
ceux dont on vient de réciter les actions généreuses; mais je
donne la coupe à Zadig.
Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe,
c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque étant roi
vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il
contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge
qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à
son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui
de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque: ils virent
leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la
coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne
garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus
longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve
encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin heureux!
Mais il se trompait.
CHAPITRE VI.
Le ministre.
Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour
remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone
applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il
n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans
furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez
lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la
reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il,
c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier
ministre: la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient
fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc
de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un
bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet
répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était
bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent
prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son
ministère de son mieux.
Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne
fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point
les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui
déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui
jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la
tempérait; et quand on manquait de lois, son équité en fesait
qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.
C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il
vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un
innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir
les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent
était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à
obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit
ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était
mort aux Indes; il avait fait ses héritiers ses deux fils par
portions égales, après avoir marié leur soeur, et il laissait un
présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui
serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le
second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa soeur;
chacun disait: C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet
aime mieux sa soeur; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente
mille pièces.
Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à
l'aîné: Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière
maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le
jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher! Zadig
dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué! répondit-il,
je vais rendre à mon père tout ce que j'ai; mais je voudrais
qu'il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez
rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces; c'est
vous qui aimez le mieux votre père.
Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux
mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de
l'un et de l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous
deux l'épouser. Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des
deux qui m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire. C'est
moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. C'est moi qui ai
eu cet avantage, dit l'autre. Eh bien! répondit-elle, je
reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui pourra
donner la meilleure éducation. Elle accoucha d'un fils. Chacun
des mages veut l'élever. La cause est portée devant Zadig. Il
fait venir les deux mages. Qu'enseigneras-tu à ton pupille?
dit-il au premier. Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit
parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la démonomanie;
ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le
concret, les monades et l'harmonie préétablie. Moi, dit le
second, je tâcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis.
Zadig prononça: Que tu sois son père ou non, tu épouseras sa
mère.
[1]Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre
l'itimadoulet de Médie, nommé _Irax_. C'était un grand seigneur
dont le fonds n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la
vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui
parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas
plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les
tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse
gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger.
[1]Toute la fin de ce chapitre a paru, pour la première fois
dans les éditions de Kehl. B.
Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze
voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six
cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter.
L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait
inviolablement observée; et voici comme les choses se passèrent.
Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le
maître de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta
une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois
minutes, le refrain était:
Que son mérite est extrême!
Que de grâces! que de grandeur!
Ah! combien monseigneur
Doit être content de lui-même!
Après l'exécution de la cantate un chambellan lui fit une
harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait
expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient.
La harangue finie, on le conduisit à table au son des instruments.
Le dîner dura trois heures; dès qu'il ouvrit la bouche pour
parler, le premier chambellan dit: II aura raison. A peine
eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écria:
II a raison! Les deux autres chambellans firent de grands éclats
de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire.
Après dîner on lui répéta la cantate.
Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi
des rois l'honorait selon ses mérites; la seconde lui parut moins
agréable; la troisième fut gênante; la quatrième-fût
insupportable; la cinquième fut un supplice: enfin, outré
d'entendre toujours cbanter,
Ah! combien monseigneur
Doit être content de lui-même!
d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué
chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le
roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son
maître-d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus
appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut
plus heureux; car, comme dit le Sadder[1], toujours du plaisir
n'est pas du plaisir.
[1] Sur le Sadder, voyez tome XV, pages 309-314; et dans les
_Mélanges_, année 1777, la _troisième niaiserie_, fesant partie
de: _Un chrétien contre six Juifs_. B.
CHAPITRE VII
Les disputes et les audiences.
C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son
génie et la bonté de son âme; on l'admirait, et cependant on
l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes,
tout l'empire était rempli de son nom; toutes les femmes le
lorgnaient; tous les citoyens célébraient sa justice; les savants
le regardaient comme leur oracle; les prêtres même avouaient
qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor. On était bien
loin alors de lui faire des procès sur les griffons; on ne
croyait que ce qui lui semblait croyable.
Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis
quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes
opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans
le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette
coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit.
On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour
savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait
les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation
et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds
joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le
Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne
fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.
L'Envieux et sa femme prétendirent que dans son discours il n'y
avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser
les montagnes et les collines[1]. Il est sec et sans génie,
disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir[2], ni les
étoiles tomber[3], ni le soleil se fondre comme de la cire[4]; il
n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le
style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas
parcequ'il était dans le bon chemin, non pas parcequ'il était
raisonnable, non pas parcequ'il était aimable, mais parcequ'il
était premier vizir.
[1] Allusion aux versets 4 et 6 du psaume CXIII. B.
[2] Versets 3 et 5 du même psaume. B.
[3] Verset 12 du chapitre XIV d'Isaïe. B.
[4] On lit dans l'_Exode_, XVI, 21: _Cumque incaluisset sol,
liquefiebat_; el dans Judith, XVI, 18: _Petrae, sicut cera,
liquescent_. B.
Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages
blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était
une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver;
les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des
hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna
qu'on se tournât comme on voudrait.
Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires
particulières et les générales: le reste du jour il s'occupait
des embellissements de Babylone: il fesait représenter des
tragédies où l'on pleurait, et des comédies où l'on riait; ce qui
était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître
parcequ'il avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus
que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et des
distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents.
Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi
disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre!
et tous deux ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été
pendu.
Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences
aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles
n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de
l'Envieux s'y présenta des premières; elle lui jura par Mithra,
par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la
conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était
un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le
punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré
par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit
par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa
politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la
dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des
plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de
l'Envieux y pensa beaucoup.