Elle souriait:
--Il y a tant à faire!
--C'est vrai, dit-il, vous avez votre magasin.
--Oh! fit-elle tranquillement, cela ne m'occupe pas beaucoup.
--C'est votre fillette alors qui vous prend tout votre
temps?
--Oh! non, la ‘pauvre petite! elle est bien sage, elle s'amuse
toute seule.
--Alors?
Il s'excusa de son indiscrétion. Mais elle s'en amusait.
--Il y avait tant, tant de choses!
--Quelles?
--Elle ne pouvait pas dire. Il y en avait de toutes sortes. Quand ce ne
serait que se lever, faire sa toilette, penser au dîner, faire le
dîner, manger le dîner, penser au souper, ranger un peu sa chambre...
La journée était déjà finie... Et il fallait bien pourtant avoir
aussi un peu de temps pour ne rien faire!...
--Et vous ne vous ennuyez pas?
--Jamais.
--Même quand vous ne faîtes rien?
--Surtout quand je ne fais rien. C'est bien plutôt de faire quelque
chose, qui m'ennuie.
Ils se regardèrent en riant.
--Que vous êtes heureuse! dit Christophe. Moi, je ne sais pas ne
rien faire.
--Il me semble que vous savez très bien.
--J'apprends depuis quelques jours.
--Eh bien, vous arriverez.
Il avait le cœur paisible et reposé, quand il venait de causer avec
elle. Il lui suffisait de la voir. Il se détendait de ses inquiétudes,
de ses irritations, de cette angoisse nerveuse qui lui contractait le
cœur. Nul trouble quand il lui parlait. Nul trouble quand il songeait
à elle. Il n'osait se l'avouer; mais, dès qu'il était près d'elle,
il se sentait pénétré par une torpeur délicieuse, il s'assoupissait
presque. Les nuits, il dormait comme il n'avait jamais dormi.
En revenant de son travail, il jetait un coup d'œil dans l'intérieur
de la boutique. Il était rare qu'il ne vît pas Sabine. Ils se
saluaient en souriant. Parfois, elle était sur le seuil, et ils
échangeaient quelques mots; ou bien il entr'ouvrait la porte, il
appelait la petite, et lui glissait dans la main un cornet de bonbons.
Un jour, il se décida à entrer. Il prétendit avoir besoin de boutons
pour son veston. Elle se mit à en chercher; mais elle ne les trouva
pas. Tous les boutons étaient mêlés: impossible de s'y reconnaître.
Elle était un peu ennuyée qu'il vît ce désordre. Lui s'en
divertissait, et se penchait curieusement pour mieux voir.
--Non! fit-elle, en tâchant de cacher le tiroir avec ses mains. Ne
regardez pas! C'est un fouillis...
Elle se remit à chercher. Mais Christophe la gênait. Elle se dépita,
et repoussant le tiroir:
--Je ne trouve pas, dit-elle. Allez donc chez Lisi, dans la rue à
côté. Elle en a sûrement. Elle a tout ce qu'on veut.
Il rit de cette façon de faire des affaires.
--Est-ce que vous lui envoyez ainsi tous vos clients?
--Ce n'est pas la première fois, répondit-elle gaiement.
Elle avait pourtant un peu honte.
--C'est trop ennuyeux de ranger, reprit-elle. Je remets de jour en jour
pour le faire... Mais je le ferai sûrement demain.
--Voulez-vous que je vous aide? dit Christophe.
Elle refusa. Elle eût bien voulu accepter; mais elle n'osait pas, à
cause des commérages. Et puis, cela l'humiliait.
Ils continuèrent à causer.
--Et vos boutons? dit-elle à Christophe, après un moment. Vous n'allez
pas chez Lisi?
--Jamais de la vie, dit Christophe. J'attendrai que vous ayez rangé.
--Oh! dit Sabine, qui avait déjà oublié ce qu'elle venait de dire,
n'attendez pas si longtemps!
Ce cri du cœur les mit en joie.
Christophe s'approcha du tiroir qu'elle avait repoussé:
--Laissez-moi chercher, voulez-vous?
Elle courut à lui pour l'empêcher:
--Non, non, je vous en prie, je suis sûre que je n'ai pas...
--Je parie que vous l'avez.
Du premier coup, il ramena, triomphant, le bouton qu'il voulait. Il lui
en fallait d'autres. Il voulut continuer de fouiller; mais elle lui
arracha la boîte des mains, et, se piquant d'amour-propre, elle-même
elle chercha.
Le jour baissait. Elle s'approcha de la fenêtre. Christophe s'assit à
quelques pas; la fillette grimpa sur ses genoux. Il feignait d'écouter
son verbiage, et y répondait distraitement. Il regardait Sabine, qui se
savait regardée. Elle se penchait sur la boîte. Il apercevait sa nuque
et un peu de sa joue.--Et tandis qu'il la regardait, il vit qu'elle
rougissait. Et il rougit aussi.
L'enfant parlait toujours. Personne ne lui répondait. Sabine ne
bougeait plus. Christophe ne voyait pas ce qu'elle faisait: il était
sûr qu'elle ne faisait rien, elle ne regardait même pas la boîte
qu'elle tenait. Le silence se prolongeait. La petite fille inquiète se
laissa glisser des genoux de Christophe:
--Pourquoi vous ne dites plus rien?
Sabine se retourna brusquement, et la serra dans ses bras. La boîte se
répandit par terre; la petite poussa des cris de joie, elle courut à
quatre pattes à la poursuite des boutons qui roulaient sous les
meubles. Sabine revint près de la fenêtre, et appuya son visage contre
les carreaux. Elle semblait s'absorber dans la vue du dehors.
--Adieu, dit Christophe, troublé.
Elle ne bougea point la tête, et dit tout bas:
--Adieu.
L'après-midi, le dimanche, la maison restait vide. Toute la famille se
rendait à l'église et entendait les vêpres. Sabine n'y allait point.
Christophe, en plaisantant, lui en fit des reproches, une fois qu'il
l'aperçut assise devant sa porte, dans le petit jardin, tandis que les
belles cloches s'égosillaient à l'appeler. Elle répondit sur le même
ton que la messe seule était obligatoire; les vêpres ne l'étaient
pas: il était donc inutile, et même un peu indiscret, de faire excès
de zèle; et elle aimait à penser qu'au lieu de lui en vouloir. Dieu
lui en saurait gré.
--Vous faites Dieu à votre image, dit Christophe.
--Cela m'ennuierait tant, à sa place! fit-elle d'un ton convaincu.
--Vous ne vous occuperiez pas souvent du monde, si vous étiez à sa place.
--Tout ce que je lui demanderais, c'est qu'il ne s'occupât pas de moi.
--Cela n'en irait peut-être pas plus mal, dit Christophe.
--Chut! s'écria Sabine, nous disons des impiétés!
--Je ne vois pas l'impiété qu'il y a à dire que Dieu vous ressemble.
Je suis sûr qu'il est flatté.
--Voulez-vous vous taire! dit Sabine, moitié riant, moitié fâchée.
Elle commençait à craindre que Dieu ne se scandalisât. Elle se hâta
de détourner la conversation.
--Et puis, dit-elle, c'est le seul moment de la semaine, où l'on
peut jouir en paix du jardin.
--Oui, dit Christophe. Ils ne sont pas là.
Ils se regardèrent.
--Quel silence! fit Sabine. On n'est pas habitué... On ne sait plus
où on est...
Oh! cria brusquement Christophe avec colère, il y a des jours où
j'ai envie de l'étrangler!
Il n'était pas besoin d'expliquer de qui il voulait parler.
--Et les autres? demanda Sabine gaiement.
--C'est vrai, dit Christophe, découragé. Il y a Rosa.
--Pauvre petite! dit Sabine.
Ils se turent.
--Si c'était toujours comme c'est maintenant!... soupira Christophe.
Elle leva vers lui ses yeux riants, puis les baissa de nouveau. Il
s'aperçut qu'elle travaillait.
--Que faites-vous là? demanda-t-il.
(Il était séparé d'elle par le rideau de lierre tendu entre les
deux jardins).
--Vous voyez bien, dit-elle, en levant une écuelle qu'elle tenait
sur ses genoux; j'écosse des petits pois.
Elle poussa up gros soupir.
--Mais ce n'est pas désagréable! dit-il en riant.
--Oh! répondit-elle, c'est mourant, d'avoir à s'occuper toujours
de son dîner!
--Je parie, dit-il, que si c'était possible, vous vous passeriez
de dîner, plutôt que d'avoir l'ennui de le préparer.
--Bien sûr! s'écria-t-elle.
--Attendez! Je vais vous aider.
Il enjamba la clôture, et vint près d'elle.
Elle était assise sur une chaise, à l'entrée de sa maison. Il s'assit
sur une marche, à ses pieds. Dans les plis de sa robe ramassés sur son
ventre, il puisait des poignées de gousses vertes; et il versait les
petites balles rondes dans l'écuelle posée entre les genoux de Sabine.
Il regardait à terre. Il voyait les bas noirs de Sabine, qui moulaient
ses chevilles et ses pieds. Il n'osait lever les yeux vers elle.
L'air était lourd. Le ciel très blanc, très bas, sans un souffle.
Aucune feuille ne bougeait. Le jardin était clos de grands murs: le
monde finissait là.
L'enfant était sortie avec une voisine. Ils étaient seuls. Ils ne
disaient rien. Ils ne pouvaient plus rien dire. Sans voir, il prenait
sur les genoux de Sabine d'autres poignées de petits pois; ses doigts
tremblaient en la touchant: ils rencontrèrent, au milieu des gousses
fraîches et lisses, les doigts de Sabine qui tremblaient. Ils ne purent
plus continuer. Ils restèrent immobiles, ne se regardant pas: elle,
renversée sur sa chaise, la bouche entrouverte, les bras pendants; lui,
assis b ses pieds, adossé contre elle; il sentait le long de son
épaule et de son bras la tiédeur de la jambe de Sabine. Ils étaient
haletants. Christophe appuyait ses mains contre la pierre, pour les
rafraîchir: une de ses mains frôla le pied de Sabine, sorti de son
soulier, et resta posée sur lui, ne put se détacher. Un frisson les
parcourut. Ils étaient près du vertige. La main de Christophe serrait
les doigts menus du petit pied de Sabine. Sabine, moite et glacée, se
penchait vers Christophe...
Des voix connues les arrachèrent à cette ivresse. Ils tressaillirent.
Christophe se releva d'un bond, et repassa la barrière. Sabine ramassa
les épluchures dans sa robe, et regagna la maison. De la cour, il se
retourna. Elle était sur le seuil. Ils se regardèrent. Des
gouttelettes de pluie commençaient à faire sonner les feuilles des
arbres... Elle referma sa porte. Madame Vogel et Rosa rentraient... Il
remonta chez lui...
Comme le jour jaunâtre s'éteignait, noyé dans des torrents de pluie,
il se leva de sa table, mû par une impulsion irrésistible; il courut
à sa fenêtre fermée, et il tendit les bras vers la fenêtre d'en
face. Au même moment, à la fenêtre d'en face, derrière les vitres
closes, dans la demi-ombre de la chambre, il vit--il crut voir--Sabine
qui lui tendait les bras.
Il se précipita hors de chez lui. Il descendit l'escalier. Il courut à
la barrière du jardin. Au risque d'être vu, il allait la franchir.
Mais, comme il regardait la fenêtre où elle lui était apparue, il vit
que tous les volets étaient fermés. La maison semblait dormir. Il
hésita à continuer. Le vieux Euler, qui allait à sa cave, l'aperçut
et l'appela. Il revint sur ses pas. Il crut avoir rêvé.
Rosa ne fut pas longtemps sans s'apercevoir de ce qui se passait. Elle
était sans défiance, elle ne savait pas encore ce que c'était qu'un
sentiment jaloux. Elle était prête à tout donner, et ne demandait
rien en échange. Mais si elle se résignait mélancoliquement à ce que
Christophe ne l'aimât point, elle n'avait jamais envisagé la
possibilité que Christophe aimât une autre.
Un soir, après dîner, elle venait de terminer une ennuyeuse
tapisserie, à laquelle elle travaillait depuis des mois. Elle se sentit
heureuse, et elle eut envie de s'émanciper un peu, pour une fois,
d'aller causer avec Christophe. Elle profita de ce que sa mère avait le
dos tourné, pour s'esquiver de la chambre. Elle se glissa hors de la
maison, comme un écolier en faute. Elle se réjouissait de confondre
Christophe, qui avait affirmé dédaigneusement qu'elle ne finirait
jamais son travail. La pauvre petite avait beau connaître les
sentiments de Christophe à son égard; elle était toujours disposée
à juger du plaisir que les autres devaient avoir à la rencontrer,
d'après celui qu'elle éprouvait en les voyant.
Elle sortit. Devant la maison, Christophe et Sabine étaient assis. Le
cœur de Rosa se serra. Pourtant elle ne s'arrêta pas à cette
impression irraisonnée; et gaiement, elle interpella Christophe. Le
bruit de sa voix aiguë, dans le silence de la nuit, produisit sur
Christophe l'effet d'une fausse note. Il tressaillit sur sa chaise, et
grimaça de colère. Rosa lui agitait triomphalement sa tapisserie sous
le nez. Christophe la repoussa avec impatience.
--Elle est finie, finie! insistait Rosa.
--Eh bien, allez en commencer une autre! dit sèchement Christophe.
Rosa fut consternée. Toute sa joie était tombée.
Christophe continua méchamment:
--Et quand vous en aurez fait trente, quand vous serez bien vieille,
vous pourrez au moins vous dire que vous n'avez pas perdu votre vie!
Rosa avait envie de pleurer:
--Mon Dieu! comme vous êtes méchant, Christophe! dit-elle.
Christophe eut honte, et lui dit quelques mots d'amitié. Elle se
contentait de si peu qu'elle retrouva, aussitôt sa confiance; et elle
repartit de plus belle dans son bruyant bavardage: elle ne pouvait
parler bas, elle criait à tue-tête, suivant l'habitude de la maison.
Malgré tous ses efforts, Christophe ne put cacher sa mauvaise humeur.
Il répondit d'abord quelques monosyllabes irrités; puis il ne
répondit rien, il tourna le dos, et s'agitait sur sa chaise, en
grinçant des dents, à ses notes de crécelle. Rosa voyait qu'elle
l'impatientait, elle savait qu'elle devait se taire; mais elle n'en
continuait que plus fort. Sabine, silencieuse, dans l'ombre, à quelques
pas, assistait à la scène avec une impassibilité ironique. Puis,
lassée, et sentant que la soirée était perdue, elle se leva et
rentra, Christophe ne s'aperçut de son départ que quand elle n'était
plus là. Il se leva aussitôt et, sans même s'excuser, il disparut de
son côté, avec un sec bonsoir.
Rosa, restée seule dans la rue, regardait, atterrée, la porte par où
il venait de rentrer. Les larmes la gagnaient. Elle revint
précipitamment, remonta chez elle, sans faire de bruit, pour ne pas
avoir à parler à sa mère, se déshabilla en toute hâte, et, une fois
dans son lit, enfoncée sous ses draps, elle sanglota. Elle ne cherchait
pas à réfléchir sur ce qui s'était passé; elle ne se demandait pas
si Christophe aimait Sabine, si Christophe et Sabine ne pouvaient la
souffrir; elle savait que tout était perdu, que la vie n'avait plus de
sens, qu'il ne lui restait qu'à mourir.
Le lendemain matin, la réflexion lui revint avec l'éternel et
décevant espoir. En repassant les événements de la veille, elle se
persuada qu'elle avait eu tort de leur attribuer cette importance. Sans
doute, Christophe ne l'aimait pas; elle s'y résignait, gardant au fond
du cœur la pensée inavouée qu'elle finirait par se faire aimer, à
force de l'aimer. Mais où avait-elle pris qu'il y eût quelque chose
entre Sabine et lui? Comment aurait-il pu aimer, intelligent comme il
était, une petite personne, dont l'insignifiance et la médiocrité
frappaient les yeux de tous? Elle se sentit rassurée,--et n'en
commença pas moins à surveiller Christophe. Elle ne vit rien, de tout
le jour, puisqu'il n'y avait rien à voir; mais Christophe, qui la vit
en revanche rôder tout le jour autour de lui, sans s'expliquer
pourquoi, en conçut une irritation singulière. Elle y mit le comble,
le soir, quand elle reparut et s'installa décidément à côté d'eux,
dons la rue. Ce fut une réédition de la scène de la veille: Rosa
seule parla. Mais Sabine n'attendit pas aussi longtemps, pour retourner
chez elle; et Christophe l'imita. Rosa ne pouvait plus se dissimuler que
sa présence était importune; mais la malheureuse fille tachait de se
duper. Elle ne voyait pas qu'elle ne pouvait rien faire de pis que de
chercher à s'imposer; et, avec sa maladresse habituelle, elle continua,
les jours suivants.
Le lendemain, Christophe, flanqué de Rosa, attendit vainement que
Sabine parût.
Le surlendemain, Rosa se trouva seule. Ils avaient renoncé à lutter.
Mais elle n'y gagnait rien, que la rancune de Christophe, furieux
d'être privé de ses chères soirées, son unique bonheur. Il lui
pardonnait d'autant moins qu'absorbé par ses propres sentiments, il ne
se fût jamais avisé de deviner ceux de Rosa.
Il y avait beau temps que Sabine les connaissait: elle savait que Rosa
était jalouse, avant même de savoir si elle-même était amoureuse;
mais elle n'en disait rien; et, avec la cruauté naturelle de toute
jolie femme, qui se sait sûre de la victoire, elle assistait,
silencieuse et narquoise, aux efforts inutiles de sa maladroite rivale.
Rosa, restée maîtresse du champ de bataille, contemplait piteusement
le résultat de sa tactique. Le mieux était pour elle de ne pas
s'obstiner, et de laisser en paix Christophe, au moins pour le moment:
ce fut donc ce qu'elle ne fit pas; et comme le pis qu'elle pût faire,
c'était de lui parler de Sabine, ce fut justement ce qu'elle fit.
Le cœur battant, elle lui dit timidement, pour connaître sa pensée,
que Sabine était jolie. Christophe répliqua sèchement qu'elle était
très jolie. Et bien que Rosa eût prévu la réponse qu'elle
s'attirait, elle en reçut un coup au cœur. Elle savait bien que Sabine
était jolie; mais jamais elle n'y avait pris garde; elle la voyait pour
la première fois, par les yeux de Christophe; elle voyait ses traits
fins, son petit nez, sa bouche menue, son corps mignon, ses mouvements
gracieux... Ah! quelle douleur!... Que n'eût-elle pas donné pour être
dans ce corps! Elle ne s'expliquait que trop qu'on le préférât au
sien!... Le sien!... Qu'avait-elle fait pour l'avoir? Qu'il lui pesait!
Qu'il lui paraissait laid! Il lui était odieux. Et penser qu'il n'y
avait que la mort qui l'en délivrerait!... Elle était trop fière et
trop humble à la fois pour se plaindre de n'être pas aimée: elle n'y
avait aucun droit; et elle cherchait à s'humilier encore davantage.
Mais son instinct se révoltait... Non, ce n'était pas juste!...
Pourquoi ce corps, à elle, à elle, et non à Sabine?... Et pourquoi
aimait-on Sabine? Qu'avait-elle fait pour l'être?... Rosa la voyait
sans indulgence, paresseuse, négligente, égoïste, indifférente à
tous, ne s'occupant ni de sa maison, ni de son enfant, ni de qui que ce
fût, n'aimant qu'elle, ne vivant que pour dormir, flâner, et ne rien
faire... Et c'était cela qui plaisait... qui plaisait à Christophe,...
à Christophe, qui était si sévère, à Christophe qu'elle estimait et
qu'elle admirait par-dessus tout! Ah! c'était trop injuste! C'était
trop bête aussi!... Comment Christophe ne le voyait-il pas?--Elle ne
pouvait s'empêcher de lui glisser, de temps en temps, une remarque
désobligeante pour Sabine. Elle ne le voulait pas; mais c'était plus
fort qu'elle. Toujours elle le regrettait, parce qu'elle était bonne et
n'aimait à dire du mal de personne. Mais elle le regrettait encore
plus, parce qu'elle s'attirait ainsi de cruelles réponses qui lui
montraient combien Christophe était épris. Blessé dans son affection,
il cherchait à blesser: il y réussissait. Rosa ne répliquait pas, et
s'en allait, tête basse, serrant les lèvres, pour ne pas pleurer. Elle
pensait que c'était sa faute à elle, qu'elle n'avait que ce qu'elle
méritait, pour avoir fait de la peine à Christophe, en attaquant ce
qu'il aimait.
Sa mère fut moins patiente. Madame Vogel, qui voyait tout, n'avait pas
tardé à remarquer, ainsi que le vieux Euler, les entretiens de
Christophe avec sa jeune voisine: il n'était pas difficile de deviner
le roman. Les projets qu'ils avaient formés en secret de marier quelque
jour Rosa avec Christophe, en étaient contrariés; et cela leur
semblait de la part de Christophe une offense personnelle, bien qu'il ne
fût pas tenu de savoir qu'on avait disposé de lui, sans l'avoir
consulté. Mais le despotisme d'Amalia n'admettait pas qu'on pensât
autrement qu'elle; et il lui paraissait scandaleux que Christophe eût
passé outre à l'opinion méprisante, qu'elle avait, maintes fois,
exprimée sur Sabine.
Elle ne se gêna point pour la lui répéter. Chaque fois qu'il était
là, elle trouvait un prétexte pour parler de la voisine; elle
cherchait les choses les plus blessantes à dire, celles qui pouvaient
être le plus sensibles à Christophe; avec sa crudité de vue et de
langage, elle n'avait pas de peine à les trouver. L'instinct féroce de
la femme, si supérieur à celui de l'homme dans l'art de faire du mal,
comme de faire du bien, la faisait insister moins sur la paresse de
Sabine et ses défauts moraux que sur sa malpropreté. Son œil
indiscret et fureteur en avait été chercher des preuves, à travers
les carreaux, jusqu'au fond de la maison, dans les secrets de toilette
de Sabine; et elle les étalait avec une complaisance grossière. Quand
elle ne pouvait tout dire, par décence, elle laissait entendre
davantage.
Christophe pâlissait de honte et de colère; il devenait blanc comme un
linge, et ses lèvres tremblaient. Rosa, qui prévoyait ce qui allait se
passer, suppliait sa mère de finir; elle tâchait même de défendre
Sabine. Mais elle ne faisait que rendre Amalia plus agressive.
Et brusquement, Christophe bondissait de sa chaise. Il tapait sur la
table, et criait que c'était une indignité de parler ainsi d'une
femme, de l'épier chez elle, d'étaler ses misères; il fallait être
bien méchant, pour s'acharner contre un être bon, charmant, paisible,
qui vivait à l'écart, qui ne faisait de mal à personne, qui ne disait
de mal de personne. Mais où se trompait fort, si on croyait lui faire
tort ainsi: on ne faisait que la rendre plus sympathique et faire
ressortir sa bonté.
Amalia sentait qu'elle était allée trop loin; mais elle était
blessée de la leçon; et, portant la dispute sur un autre terrain, elle
disait qu'il était trop facile de parler de bonté: avec ce mot, on
excusait tout. Parbleu! il était bien commode de passer pour bon, en ne
s'occupant jamais de rien, ni de personne, en ne faisant pas son devoir!
À quoi Christophe ripostait que le premier devoir était de rendre la
vie aimable aux autres, mais qu'il y avait des gens, pour qui le devoir
était uniquement ce qui est laid, ce qui est maussade, ce qui ennuie,
ce qui gêne la liberté des autres, ce qui vexe, ce qui blesse le
voisin, les domestiques, sa famille, et soi-même. Dieu nous garde de
ces gens et de ce devoir, comme de la peste!...
La dispute s'envenimait. Amalia devenait fort aigre. Christophe ne lui
cédait en rien.--Et le résultat le plus clair, c'était que,
désormais, Christophe affectait de se montrer constamment avec Sabine.
Il allait frapper à sa porte. Il causait joyeusement et riait avec
elle. Il choisissait pour cela les moments où Amalia et Rosa pouvaient
le voir. Amalia se vengeait par des paroles rageuses. Mais l'innocente
Rosa avait le cœur déchiré par ce raffinement de cruauté; elle
sentait qu'il les détestait, qu'il voulait se venger; et elle pleurait
amèrement.
Ainsi, Christophe, qui avait tant de fois souffert de l'injustice,
apprit à faire souffrir injustement.
À quelque temps de là, le frère de Sabine, meunier à Landegg, un
petit bourg à quelques lieues de la ville, célébra le baptême d'un
garçon. Sabine était marraine. Elle fit inviter Christophe. Il
n'aimait pas ces fêtes; mais pour la satisfaction d'ennuyer les Vogel
et d'être avec Sabine, il accepta avec empressement.
Sabine se donna le malin plaisir d'inviter aussi Amalia et Rosa, sûre
qu'elles refuseraient. Elles n'y manquèrent point. Rosa mourait d'envie
d'accepter. Elle ne détestait pas Sabine, elle se sentait même parfois
le cœur plein de tendresse pour elle, parce que Christophe l'aimait;
elle avait envie de le lui dire, de se jeter à son cou. Mais sa mère
était là, et l'exemple de sa mère. Elle se raidit dans son orgueil,
et refusa. Puis, lorsqu'ils furent partis, et qu'elle pensa qu'ils
étaient ensemble, qu'ils étaient heureux ensemble, qu'ils se
promenaient en ce moment dans la campagne, par cette belle journée de
juillet, tandis qu'elle restait enfermée dans sa chambre, avec une pile
de linge à raccommoder, auprès de sa mère qui grondait, il lui sembla
qu'elle étouffait; et elle maudit son amour-propre. Ah! s'il avait
été encore temps!... S'il avait été encore temps, hélas! elle eût
fait de même...