de brûler, de briser, d'assouvir par des actes aveugles et forcenés la
force qui l'étouffait. Ces accès finissaient d'ordinaire par de
brusques détentes: il pleurait, il se jetait par terre, il embrassait
la terre, il eût voulu y enfoncer ses dents, ses mains, se repaître
d'elle; il tremblait de fièvre et de désir.
Un soir, il se promenait à l'orée d'un bois. Ses yeux étaient grisés
de lumière, la tête lui tournait; il était dans cet état
d'exaltation, où tout est transfiguré. La lumière veloutée du soir y
ajoutait sa magie. Des rayons de pourpre et d'or flottaient sous les
châtaigniers. Des lueurs phosphorescentes semblaient sortir des prés.
Le ciel était voluptueux et doux comme des yeux. Dans une prairie
voisine, une fille fanait. En chemise et jupon court, le cou et les bras
nus, elle ratissait l'herbe et la mettait en tas. Elle avait le nez
court, les joues larges, le front rond, un mouchoir sur les cheveux. Le
soleil couchant rougissait sa peau brûlée, comme une poterie, qui
semblait absorber les derniers rayons du jour.
Elle fascina Christophe. Appuyé contre un hêtre, il la regardait
s'avancer vers la lisière du bois. Elle ne s'occupait pas de lui. Un
moment, elle leva son regard indifférent: il vit ses yeux bleu dur dans
la face halée. Elle passa, si près que quand elle se pencha pour
ramasser les herbes, par la chemise entre-bâillée il vit un duvet
blond sur la nuque et l'échine. L'obscur désir qui le gonflait éclata
tout d'un coup. Il se jeta sur elle, par derrière, l'empoigna par le
cou et la taille, lui renversa la tête en arrière, lui enfonça dans
la bouche entr'ouverte sa bouche. Il baisa les lèvres sèches et
gercées, il se heurta aux dents qui le mordirent de colère. Ses mains
couraient sur les bras rudes, sur la chemise trempée de sueur. Elle se
débattit. Il serra plus étroitement, il eut envie de l'étrangler.
Elle se dégagea, cria, cracha, s'essuya les lèvres avec sa main, et le
couvrit d'injures. Il l'avait lâchée, et s'enfuyait à travers champs.
Elle lui lança des pierres, et continuait de décharger sur lui une
litanie d'appellations ordurières. Il rougissait, bien moins de ce
qu'elle pouvait dire ou penser que de ce qu'il pensait lui-même.
L'inconscience subite de son acte le remplissait de terreur. Qu'avait-il
fait? Qu'allait-il faire? Ce qu'il en pouvait comprendre ne lui
inspirait que dégoût. Et il était tenté par ce dégoût. Il luttait
contre lui-même, et il ne savait de quel côté était le vrai
Christophe. Une force aveugle l'assaillait, il la fuyait en vain:
c'était se fuir soi-même. Que ferait-elle de lui? Que ferait-il
demain..., dans une heure..., le temps de traverser en courant la terre
labourée, d'arriver au chemin?... Y arriverait-il seulement? Ne
s'arrêterait-il pas, pour revenir eu arrière, et courir à cette
fille? Et alors?... Il se souvenait de la seconde de délire, où il la
tenait à lu gorge. Tous les actes étaient possibles. Un crime même!
.. Oui, même un crime... Le tumulte de son cœur le faisait haleter.
Arrivé au chemin, il s'arrêta pour respirer. La fille causait,
là-bas, avec une autre fille attirée par ses pris; et, les poings sur
les hanches, elles le regardaient, en riant aux éclats.
Il revint. Il s'enferma chez lui, plusieurs jours, sans bouger. Il ne
sortait, môme en ville, que quand il y était forcé. Il évitait
peureusement toute occasion de passer les portes, de s'aventurer dans
les champs: il craignait d'y retrouver le souffle de folie, qui s'était
abattu sur lui, comme un coup de vent dans un calme d'orage. Il croyait
que les murailles de la ville pourraient l'en préserver. Il ne pensait
pas qu'il suffit, pour que l'ennemi se glisse, d'une fente imperceptible
entre deux volets clos, de l'épaisseur d'un regard.
_DEUXIÈME PARTIE_
SABINE
Dans une aile de la maison, de l'autre côté de la cour, logeait au
rez-de-chaussée une jeune femme de vingt ans, veuve depuis quelques
mois, avec une petite fille. Madame Sabine Froehlich était aussi
locataire du vieux Euler. Elle occupait la boutique qui donnait sur la
rue, et elle avait de plus deux chambres sur la cour, avec jouissance
d'un petit carré de jardin, séparé de celui des Euler par une simple
clôture de fil de fer, où s'enroulait du lierre. On l'y voyait
rarement; l'enfant s'y amusait seule, du matin au soir, à tripoter la
terre; et le jardin poussait comme il voulait, au grand mécontentement
du vieux Justus, qui aimait les allées ratissées et le bel ordre dans
la nature. Il avait essayé de faire à sa locataire quelques
observations à ce sujet; mais c'était probablement pour cela qu'elle
ne se montrait plus; et le jardin n'en allait pas mieux.
Madame Froehlich tenait une petite mercerie, qui aurait pu être assez
achalandée, grâce à la situation dans une rue commerçante, au cœur
de la ville; mais elle ne s'en occupait pas beaucoup plus que du jardin.
Au lieu de faire son ménage elle-même, comme il convenait, selon
madame Vogel, à une femme qui se respecte,--surtout quand elle n'est
pas dans une situation de fortune qui permette, sinon excuse
l'oisiveté,--elle avait pris une petite servante, une fille de quinze
ans, qui venait quelques heures, le matin, pour faire les chambres et
garder le magasin, pendant que la jeune femme s'attardait paresseusement
dans son lit, ou à sa toilette.
Christophe l'apercevait parfois, à travers ses carreaux, circulant dans
sa chambre, pieds nus, en sa longue chemise, ou assise pendant des
heures en face de son miroir; car elle était si insouciante qu'elle
oubliait de fermer ses rideaux; et, quand elle s'en apercevait, elle
était si indolente qu'elle ne prenait pas la peine d'aller les baisser.
Christophe, plus pudique, s'écartait de sa fenêtre, pour ne pas la
gêner: mais la tentation était forte. En rougissant un peu, il jetait
un regard de côté sur les bras nus, un peu maigres, languissamment
levés autour des cheveux défaits, les mains jointes derrière la
nuque, s'oubliant dans cette pose, jusqu'à ce qu'ils fussent engourdis,
et qu'elle les laissât retomber. Christophe se persuadait que c'était
par mégarde qu'il voyait en passant cet agréable spectacle, et qu'il
n'en était pas troublé dans ses méditations musicales; mais il y
prenait goût, et il finit par perdre autant de temps à regarder madame
Sabine qu'elle en perdait à faire sa toilette. Non pas qu'elle fût
coquette: elle était plutôt négligée, à l'ordinaire, et n'apportait
pas à sa mise le soin méticuleux qu'y mettaient Amalia ou Rosa. Si
elle s'éternisait devant son miroir, c'était pure paresse; à chaque
épingle qu'elle enfonçait, il lui fallait se reposer de ce grand
effort, en se faisant dans la glace de petites mines dolentes. Elle
n'était pas encore tout à fait habillée, à la fin de la journée.
Souvent, la bonne sortait, avant que Sabine fût prête; et un client
sonnait à la porte du magasin. Elle le laissait sonner et appeler une
ou deux fois, avant de se décider à se lever de sa chaise. Elle
arrivait, souriante, sans se presser,--sans se presser, cherchait
l'article qu'on lui demandait,--et, si elle ne le trouvait pas après
quelques recherches, ou même (cela arrivait) s'il fallait, pour
l'atteindre, se donner trop de peine, transporter par exemple l'échelle
d'un bout de la pièce à l'autre,--elle disait tranquillement qu'elle
n'avait plus l'objet; et comme elle ne s'inquiétait pas de mettre un
peu d'ordre chez elle, ou de renouveler les articles qui manquaient, les
clients se lassaient ou s'adressaient ailleurs. Sans rancune, du reste.
Le moyen de se fâcher avec cette aimable personne, qui parlait d'une
voix douce, et ne s'émouvait de rien! Tout ce qu'on pouvait lui dire
lui était indifférent; et on le sentait si bien que ceux qui
commençaient à se plaindre n'avaient même pas le courage de
continuer: ils partaient, répondant par un sourire à son charmant
sourire; mais ils ne revenaient plus. Elle ne s'en troublait point. Elle
souriait toujours.
Elle semblait une jeune figure florentine. Les sourcils levés, bien
dessinés, les yeux gris à demi ouverts, sous le rideau des cils. La
paupière intérieure un peu gonflée, avec un léger pli creusé
dessous. Le mignon petit nez se relevait vers le bout par une courbe
légère. Une autre petite courbe le séparait de la lèvre supérieure,
qui se retroussait au-dessus de la bouche entr'ouverte, avec une moue de
lassitude souriante. La lèvre inférieure était un peu grosse; le bas
de la figure, rond, avait le sérieux enfantin des vierges de Filippo
Lippi. Le teint était un peu brouillé, les cheveux brun clair, des
boucles en désordre, et un chignon à la diable. Elle avait un corps
menu, aux os délicats, aux mouvements paresseux. Mise sans beaucoup de
soin,--une jaquette qui bâillait, des boutons qui manquaient, de
vilains souliers usés, l'air un peu souillonnette,--elle charmait par
sa grâce juvénile, sa douceur, sa chatterie instinctive. Quand elle
venait prendre l'air à la porte de la boutique, les jeunes gens qui
passaient la regardaient avec plaisir; et bien qu'elle ne se souciât
pas d'eux, elle ne manquait pas de le remarquer. Son regard prenait
alors cette expression reconnaissante et joyeuse, qu'ont les yeux de
toute femme qui se sent regardée avec sympathie. Il semblait dire:
--Merci!... Encore! Encore! Regardez-moi!...
Mais quelque plaisir qu'elle eût à plaire, jamais sa nonchalance
n'eût fait le moindre effort pour plaire.
Elle était un objet de scandale pour les Euler-Vogel. Tout en elle les
blessait: son indolence, le désordre de sa maison, la négligence de sa
toilette, son indifférence polie à leurs observations, son éternel
sourire, la sérénité impertinente avec laquelle elle avait accepté
la mort de son mari, les indispositions de son enfant, ses mauvaises
affaires, les ennuis gros et menus de la vie quotidienne, sans
que rien changeât rien à ses chères habitudes, à ses flâneries
éternelles,--tout en elle les blessait: et le pire de tout, qu'ainsi
faite, elle plaisait. Madame Vogel ne pouvait le lui pardonner. On eût
dit que Sabine le fît exprès pour infliger par sa conduite un démenti
ironique aux fortes traditions, aux vrais principes, au devoir insipide,
au travail sans plaisir, à l'agitation, au bruit, aux querelles, aux
lamentations, au pessimisme sain, qui était la raison d'être de la
famille Euler, comme de tous les honnêtes gens, et faisait de leur vie
un purgatoire anticipé. Qu'une femme qui ne faisait rien et se donnait
du bon temps, toute la sainte journée, se permît de les narguer de son
calme insolent, tandis qu'ils se tuaient à la peine comme des
galériens,--et que, par-dessus le marché, le monde lui donnât
raison,--cela passait les bornes, c'était h décourager d'être
honnête!... Heureusement, Dieu merci! il y avait encore quelques gens
de bon sens sur terre. Madame Vogel se consolait avec eux. On
échangeait les observations du jour sur la petite veuve, qu'on épiait
à travers ses persiennes. Ces commérages faisaient la joie de la
famille, le soir, quand on était réunis à table. Christophe
écoutait, d'une oreille distraite. Il était si habitué à entendre
les Vogel se faire les censeurs de la conduite de leurs voisins qu'il
n'y prêtait plus aucune attention. D'ailleurs, il ne connaissait encore
de madame Sabine que sa nuque et ses bras nus, qui, bien qu'assez
plaisants, ne lui permettaient pas de se faire une opinion définitive
sur sa personne. Il se sentait pourtant plein d'indulgence pour elle;
et, par esprit de contradiction, il lui savait gré surtout de ne point
plaire à madame Vogel.
Le soir, après dîner, quand il faisait très chaud, on ne pouvait
rester dans la cour étouffante, où le soleil donnait, toute
l'après-midi. Le seul endroit de la maison où l'on respirât un peu
était le côté de la rue. Euler et son gendre allaient quelquefois
s'asseoir sur le pas de leur porte, avec Louisa. Madame Vogel et Rosa
n'apparaissaient qu'un instant: elles étaient retenues par les soins du
ménage; madame Vogel mettait son amour-propre à bien montrer qu'elle
n'avait pas le temps de flâner; et elle disait, assez haut pour qu'on
l'entendît, que tous ces gens qui étaient là, à bâiller sur leurs
portes, sans faire œuvre de leurs dix doigts, lui donnaient sur les
nerfs. Ne pouvant--(elle le regrettait)--les forcer à s'occuper, elle
prenait le parti de ne pas les voir, et elle rentrait travailler
rageusement. Rosa se croyait obligée de l'imiter. Euler et Vogel
trouvaient des courants d'air partout, ils craignaient de se refroidir,
et remontaient chez eux; ils se couchaient fort tôt, et n'auraient,
pour un empire, changé la moindre chose à leurs habitudes. À partir
de neuf heures, il ne restait plus que Louisa et Christophe. Louisa
passait ses journées dans sa chambre; et, le soir, Christophe
s'obligeait, quand il le pouvait, à lui tenir compagnie, pour la forcer
à prendre un peu l'air. Seule, elle ne fût point sortie: le bruit de
la rue l'effarait. Les enfants se poursuivaient avec des cris aigus.
Tous les chiens du quartier y répondaient avec leurs aboiements. On
entendait des sons de piano, une clarinette un peu plus loin, et, dans
une rue voisine, un cornet à piston. Des voix s'interpellaient. Les
gens allaient et venaient par groupes, devant leurs maisons. Louisa se
serait crue perdue, si on l'eût laissée seule au milieu de ce
tohu-bohu. Mais auprès de son fils, elle y trouvait presque plaisir. Le
bruit s'apaisait graduellement. Les enfants et les chiens se couchaient
les premiers. Les groupes s'égrenaient. L'air devenait plus pur. Le
silence descendait. Louisa racontait de sa voix fluette les petites
nouvelles que lui avaient apprises Amalia ou Rosa. Elle n'y trouvait pas
un très grand intérêt. Mais elle ne savait de quoi causer avec son
fils, et elle éprouvait le besoin de se rapprocher de lui, de dire
quelque chose. Christophe, qui le sentait, feignait de s'intéresser à
ce qu'elle racontait; mais il n'écoutait pas. Il s'engourdissait
vaguement, et repassait les événements de sa journée.
Un soir qu'ils étaient ainsi,--pendant que sa mère parlait, il vit
s'ouvrir la porte de la mercerie voisine. Une forme féminine sortit
silencieusement, et s'assit dans la rue. Quelques pas séparaient sa
chaise de Louisa. Elle s'était placée dans l'ombre la plus épaisse.
Christophe ne pouvait voir son visage; mais il la reconnaissait. Sa
torpeur s'effaça. L'air lui parut plus doux. Louisa ne s'était pas
aperçue de la présence de Sabine, et continuait à mi-voix son
tranquille bavardage. Christophe l'écoutait mieux, et il éprouvait le
besoin d'y mêler ses réflexions, de parler, d'être entendu
peut-être. La mince silhouette demeurait sans bouger, un peu
affaissée, les jambes légèrement croisées, les mains l'une sur
l'autre posées à plat sur ses genoux. Elle regardait devant elle, elle
ne semblait rien entendre. Louisa s'assoupissait. Elle rentra.
Christophe dit qu'il voulait rester encore un peu.
Il était près de dix heures. La rue s'était vidée. Les derniers
voisins rentraient l'un après l'autre. On entendait le bruit des
boutiques qui se fermaient. Les vitres éclairées clignaient de l'œil,
s'éteignaient. Une ou deux s'attardaient encore: elles moururent.
Silence... Ils étaient seuls, ils ne se regardaient pas, ils retenaient
leur souffle, ils semblaient ignorer qu'ils étaient l'un près de
l'autre. Des champs lointains venaient le parfum des prairies fauchées,
et, d'un balcon voisin, l'odeur d'un pot de giroflées. L'air était
immobile. La Voie lactée coulait. Au-dessus d'une cheminée, le Chariot
de David inclinait ses essieux; dans le pâle ciel vert, ses étoiles
fleurissaient comme des marguerites. À l'église de la paroisse, onze
heures sonnèrent, répétées tout autour par les autres églises, aux
voix claires ou rouillées, et, dans l'intérieur des maisons, par les
timbres assourdis des pendules, ou par les coucous enroués.
Ils s'éveillèrent de leur songerie, et se levèrent en même temps.
Et, comme ils allaient rentrer, chacun de son côté, tous deux ils se
saluèrent de la tête, sans parler. Christophe remonta dans sa chambre.
Il alluma sa bougie, s'assit devant sa table, la tête dans ses mains,
et resta longtemps sans penser. Puis il soupira, et se coucha.
Le lendemain, en se levant, il s'approcha machinalement de la fenêtre,
et regarda du côté de la chambre de Sabine. Mais les rideaux étaient
clos. Ils le furent, toute la matinée. Ils le furent toujours depuis.
Christophe proposa à sa mère, le soir suivant, d'aller de nouveau
s'asseoir devant la porte de la maison. Il en prit l'habitude. Louisa
s'en réjouit: elle s'inquiétait de le voir s'enfermer dans sa chambre,
aussitôt après dîner, fenêtre close, volets clos.--La petite ombre
muette ne manqua pas non plus de revenir s'asseoir à sa place
accoutumée. Ils se saluaient d'un rapide signe de tête, sans que
Louisa s'en aperçût. Christophe causait avec sa mère. Sabine souriait
à sa petite fille, qui jouait dans la rue; vers neuf heures, elle
allait la coucher, puis revenait sans bruit. Quand elle tardait un peu,
Christophe commençait à craindre qu'elle ne revînt plus. Il guettait
les bruits de la maison, les rires de la fillette qui ne voulait pas
dormir; il distinguait le frôlement de la robe de Sabine, avant qu'elle
eût paru sur le seuil de la boutique. Alors il détournait les yeux, et
parlait à sa mère d'une voix plus animée. Il avait le sentiment
parfois que Sabine le regardait. Il jetait de son côté des regards
furtifs. Mais jamais leurs yeux ne se rencontraient.
L'enfant servit de lien entre eux. Elle courait dans la rue avec
d'autres petits. Ils s'amusaient ensemble à exciter un brave chien
débonnaire, qui sommeillait, le museau allongé entre les pattes; il
entr'ouvrait un œil rouge, et poussait à la fin un grognement ennuyé:
alors ils se dispersaient, en piaillant d'effroi et de bonheur. La
fillette poussait des cris perçants, et regardait derrière elle, comme
si elle était poursuivie: elle allait se jeter dans les jambes de
Louisa, qui riait affectueusement. Louisa retenait l'enfant, elle la
questionnait; et l'entretien s'engageait avec Sabine. Christophe n'y
prenait point part. Il ne parlait pas à Sabine. Sabine ne lui parlait
pas. Par une convention tacite, ils feignaient de s'ignorer. Mais il ne
perdait pas un mot des propos échangés par-dessus sa tête. Son
silence paraissait hostile à Louisa. Sabine ne le jugeait pas ainsi;
mais il l'intimidait, et elle se troublait un peu dans ses réponses.
Alors elle trouvait une raison pour rentrer.
Pendant toute une semaine, Louisa enrhumée garda la chambre. Christophe
et Sabine se trouvèrent seuls. La première fois, ils en furent
effrayés. Sabine, pour se donner une contenance, tenait la petite sur
ses genoux, et la mangeait de baisers. Christophe gêné ne savait pas
s'il devait continuer d'ignorer ce qui se passait auprès de lui. Cela
devenait difficile: bien qu'ils ne se fussent pas encore adressé la
parole, la connaissance était faite, grâce à Louisa. Il essaya de
sortir une ou deux phrases de sa gorge; mais les sons s'arrêtaient en
route. La fillette, une fois de plus, les tira d'embarras. En jouant à
cache-cache, elle tournait autour de la chaise de Christophe, qui
l'attrapa au passage et l'embrassa. Il n'aimait pas beaucoup les
enfants; mais il éprouvait une douceur singulière à embrasser
celle-ci. La petite se débattait, tout occupée de son jeu. Christophe
la taquina, elle lui mordit les mains; il la laissa glisser à terre.
Sabine riait. Ils échangèrent, en la regardant, des mots
insignifiants. Puis Christophe essaya--(il s'y crut obligé)--de lier
conversation; mais il n'avait pas grandes ressources de parole; et
Sabine ne lui facilitait pas la tâche: elle se contentait de répéter
ce qu'il venait de dire:
--Il faisait bon, ce soir.
--Oui, ce soir était excellent.
--On ne respirait pas dans la cour.
--Oui, la cour était étouffante.
L'entretien devenait pénible. Sabine profita de ce qu'il était l'heure
de faire rentrer la petite, pour rentrer avec elle; et elle ne se montra
plus.
Christophe craignit qu'elle ne fît de même, les soirs suivants, et
qu'elle évitât de se trouver avec lui, tant que Louisa ne serait pas
là. Mais ce fut tout le contraire; et, le lendemain, Sabine essaya de
reprendre l'entretien. Elle le faisait par volonté plutôt que par
plaisir; on sentait qu'elle se donnait beaucoup de mal pour trouver des
sujets de conversation, et qu'elle s'ennuyait elle-même des questions
qu'elle posait: demandes et réponses tombaient au milieu de silences
navrants. Christophe se rappelait les premiers tête-à-tête avec Otto;
mais avec Sabine, les sujets étaient plus restreints encore, et elle
n'avait pas la patience d'Otto. Quand elle vit le peu de succès de ses
tentatives, elle n'insista pas: il fallait se donner trop de mal, cela
ne l'intéressait plus. Elle se tut, et il l'imita.
Aussitôt, tout redevint très doux. La nuit reprit son calme, et le
cœur ses pensées. Sabine se balançait lentement sur sa chaise, en
rêvant. Christophe rêvait, à ses côtés. Ils ne se disaient rien. Au
bout d'une demi-heure, Christophe, se parlant à lui-même, s'extasia à
mi-voix sur les effluves grisants apportés par le vent tiède, qui
venait de passer sur une charrette de fraises. Sabine répondit deux ou
trois mots. Ils se turent de nouveau. Ils savouraient le charme de ces
silences indéfinis, de ces mots indifférents. Ils subissaient le même
rêve; ils étaient pleins d'une seule pensée; ils ne savaient point
laquelle, ils ne se l'avouaient pas à eux-mêmes. Quand onze heures
sonnèrent, ils se quittèrent en souriant.
Le jour d'après, ils ne tentèrent même plus de renouer conversation:
ils reprirent leur cher silence. De loin en loin, quelques monosyllabes
leur servaient à reconnaître qu'ils pensaient aux mêmes choses.
Sabine se mit à rire:
--Comme c'est mieux, dit-elle, de ne pas se forcer à parler! On s'y
croit obligé, et c'est si ennuyeux!
--Ah! fit Christophe, d'un ton pénétré, si tout le monde était de
votre avis!
Ils rirent tous deux. Ils pensaient à madame Vogel.
--La pauvre femme! dit Sabine, comme elle est fatigante!
--Elle ne se fatigue jamais, reprit Christophe, d'un air navré.
Sabine s'égaya de son air et de son mot.
--Vous trouvez cela plaisant? dit-il. Cela vous est bien aisé, à vous.
Vous êtes à l'abri.
--Je crois bien, dit Sabine. Je m'enferme à clef chez moi.
Elle avait un petit rire doux, presque silencieux. Christophe
l'écoutait, ravi, dans le calme de la nuit. Il aspira l'air frais, avec
délices.
--Ah! que c'est bon de se taire! fit-il en s'étirant.
--Et que c'est inutile de parler! dit-elle.
--Oui, dit Christophe, on se comprend si bien!
Ils retombèrent dans leur silence. La nuit les empêchait de se voir.
Ils souriaient tous deux.
Pourtant, s'ils sentaient de même, quand ils étaient ensemble,--ou
s'ils se l'imaginaient,--ils ne savaient rien l'un de l'autre. Sabine ne
s'en inquiétait aucunement. Christophe était plus curieux. Un soir, il
lui demanda:
--Aimez-vous la musique?
--Non, dit-elle simplement. Elle m'ennuie. Je n'y comprends rien du tout.
Cette franchise le charma. Il était excédé par les mensonges des gens
qui se disaient fous de musique et qui mouraient d'ennui, quand ils en
entendaient: ce lui semblait presque une vertu de ne pas l'aimer et de
le dire. Il s'informa si Sabine lisait.
--Non. D'abord, elle n'avait pas de livres.
Il lui offrit les siens.
--Des livres sérieux? demanda-t-elle, inquiète.
--Pas de livres sérieux, si elle ne voulait pas. Des poésies.
--Mais ce sont des livres sérieux!
--Des romans, alors.
Elle fit la moue.
--Cela ne l'intéressait pas?
--Si, cela l'intéressait; mais c'était toujours trop long; jamais elle
n'avait la patience d'aller jusqu'au bout. Elle oubliait le
commencement, elle sautait des chapitres, et elle ne comprenait plus
rien. Alors elle jetait le livre.
--Belle preuve d'intérêt!
Bah! c'était bien assez pour une histoire pas vraie. Elle réservait
son intérêt pour autre chose que pour des livres.
--Pour le théâtre peut-être?
--Ah! bien, non!
--Est-ce qu'elle n'y allait pas?
--Non. Il faisait trop chaud. Il v avait trop de monde. On est bien
mieux chez soi. Les lumières font mal aux yeux. Et les acteurs sont si
laids!
Là-dessus, il était d'accord avec elle. Mais il y avait encore autre
chose au théâtre: les pièces.
--Oui, fit-elle distraitement. Mais je n'ai pas le temps.