Sabine. Ils prirent en passant quelques invités sur le chemin. Le temps
était frais et sec. Le clair soleil faisait reluire les rouges grappes
des cerisiers dans les champs. Sabine souriait. Sa figure pâlotte
était rosée par l'air vif. Christophe tenait sur ses genoux la petite
fille. Ils ne cherchaient pas à se parler, ils parlaient à leurs
voisins, peu importait à qui, et de quoi: ils étaient contents
d'entendre la voix l'un de l'autre, ils étaient contents d'être
emportés dans la même voiture. Ils échangeaient des regards de joie
enfantine, en se montrant une maison, un arbre, un passant. Sabine
aimait la campagne; mais elle, n'y allait presque jamais: son incurable
paresse lui interdisait toute promenade; il y avait près d'un an
qu'elle n'était sortie de la ville: aussi jouissait-elle des moindres
choses qu'elle voyait. Elles n'étaient point nouvelles pour Christophe;
mais il aimait Sabine; et comme tous ceux qui aiment, il voyait tout au
travers d'elle, il sentait chacun de ses tressaillements de plaisir, il
exaltait encore les émotions qu'elle éprouvait: car en se confondant
avec l'aimée, il lui prêtait son être.
Arrivés au moulin, ils trouvèrent dans la cour les gens de la ferme et
les autres invités, qui les reçurent avec un vacarme assourdissant.
Les poules, les canards et les chiens faisaient chorus. Le meunier
Bertold, un gaillard au poil blond, carré de la tête et des épaules,
aussi gros et grand que Sabine était frêle, enleva sa petite sœur
dans ses bras, et la posa délicatement à terre, comme s'il avait peur
de la casser. Christophe ne tarda pas à s'apercevoir que la petite
sœur faisait, selon l'habitude, ce qu'elle voulait du colosse, et que,
tout en se moquant lourdement de ses caprices, de sa paresse, et de ses
mille et un défauts, il la servait à pieds baisés. Elle y était
habituée, et le trouvait naturel. Elle trouvait tout naturel, et ne
s'étonnait de rien. Elle ne faisait rien pour être aimée: il lui
semblait tout simple qu'elle le fut; et si elle ne l'était point, elle
n'en avait souci: c'est pourquoi chacun l'aimait.
Christophe fit une autre découverte, qui lui causa moins de plaisir.
C'est qu'un baptême suppose non seulement une marraine, mais un
parrain, et que celui-ci a sur celle-là des droits, auxquels il se
garde de renoncer, quand la marraine est jeune et jolie. Il s'en avisa,
quand il vit un fermier, aux cheveux blonds frisottants, avec des
anneaux dans les oreilles, s'approcher de Sabine en riant et l'embrasser
sur les deux joues. Au lieu de se dire qu'il était un sot de l'avoir
oublié, et un sot plus sot encore de s'en formaliser, il en voulut à
Sabine, comme si elle avait fait exprès de l'attirer dans ce
guet-apens. Sa mauvaise humeur augmenta, quand il se trouva séparé
d'elle, dans la suite de la cérémonie. De temps en temps, Sabine se
retournait, dans le cortège qui serpentait à travers les prairies, et
elle lui jetait un regard amical. Il affectait de ne pas la voir. Elle
sentait qu'il était fâché, elle devinait pourquoi; mais cela ne
l'inquiétait guère: elle s'en amusait. Aurait-elle eu une brouille
avec quelqu'un qu'elle aimait, malgré la peine qu'elle en eût
ressentie, elle n'eût jamais fait le moindre effort pour dissiper le
malentendu: il fallait se donner trop de mal. Tout finirait bien par
s'arranger tout seul...
À table, placé entre la meunière et une grosse fille aux joues
rouges, qu'il avait escortée à la messe, sans daigner faire attention
à elle, Christophe eut l'idée de regarder sa voisine; et, l'ayant
trouvée passable, il lui fit, pour se venger, une cour bruyante qui
attirât l'attention de Sabine. Il y réussit; mais Sabine n'était pas
femme à être jalouse de rien, ni de personne: pourvu qu'elle fût
aimée, il lui était indifférent qu'on aimât d'autres; et, au lieu de
s'en piquer, elle fut ravie de voir que Christophe s'amusait. De l'autre
bout de la table, elle lui adressa son plus charmant sourire. Christophe
fut décontenancé; il ne douta plus de l'indifférence de Sabine; et il
retomba dans son mutisme boudeur, dont rien ne put le tirer, ni les
agaceries, ni les rasades. À la fin, comme il s'assoupissait, se
demandant rageusement ce qu'il était venu faire au milieu de cette
interminable mangeaille, il n'entendit pas le meunier proposer une
promenade en bateau, pour reconduire à leurs fermes certains des
invités. Il ne vit pas Sabine qui lui faisait signe de venir de son
côté, pour prendre la même barque. Quand il y pensa, il n'y avait
plus de place pour lui; et il dut monter dans un autre bateau. Cette
nouvelle déconvenue ne l'eût pas rendu plus aimable, s'il n'avait
bientôt découvert qu'il allait semer en route presque tous ses
compagnons. Alors il se dérida, et leur fit bon visage. D'ailleurs,
cette belle après-midi sur l'eau, le plaisir de ramer, la gaieté de
ces braves gens, finirent par dissiper toute sa mauvaise humeur. Sabine
n'étant plus là, il ne se surveilla plus, et n'eut plus de scrupules
à s'amuser franchement, comme les autres.
Ils étaient dans trois barques. Elles se suivaient de près, cherchant
à se dépasser. Ils s'adressaient de l'une à l'autre des injures
joyeuses. Quand les barques se frôlaient, Christophe voyait le regard
souriant de Sabine; et il ne pouvait s'empêcher de lui sourire aussi:
la paix était faite. C'est qu'il savait que tout à l'heure ils
reviendraient ensemble.
On se mit à chanter des chansons à quatre voix. Chaque groupe, à tour
de rôle, disait un des couplets; le refrain était repris en chœur.
Les barques, espacées, se répondaient en écho. Les sons glissaient
sur l'eau, comme des oiseaux. De temps en temps, un bateau accostait à
la rive: un ou deux paysans descendaient; ils restaient sur le bord, et
faisaient des signaux aux barques qui s'éloignaient. La petite troupe
s'égrenait. Les voix se détachaient une à une du concert. À la fin,
ils furent seuls, Christophe, Sabine et le meunier.
Ils revinrent dans la même barque, redescendant le fil de l'eau.
Christophe et Bertold tenaient les rames, mais ils ne ramaient pas.
Sabine, assise à l'arrière, en face de Christophe, causait avec son
frère, et regardait Christophe. Ce dialogue leur permettait de se
contempler en paix. Jamais ils n'eussent pu le faire, si les paroles
menteuses s'étaient tues. Les paroles semblaient dire: «Ce n'est pas
vous que je vois.» Mais les regards se disaient: «Qui es-tu? toi que
j'aime!... toi que j'aime, qui que tu sois!...»
Le ciel se couvrait, les brouillards s'élevaient des prairies, la
rivière fumait, le soleil s'éteignit au milieu des vapeurs. Sabine
s'enveloppa les épaules et la tête, en frissonnant, de son petit
châle noir. Elle semblait fatiguée. Comme le bateau, longeant la rive,
glissait sous les branches étendues des saules, elle ferma les yeux: sa
figure toute menue était blême; ses lèvres avaient un pli douloureux;
elle ne bougeait plus, elle paraissait souffrir,--avoir souffert,--être
morte. Christophe eut le cœur serré. Il se pencha vers elle. Elle
rouvrit les yeux, elle vit les yeux inquiets de Christophe qui
l'interrogeaient, et elle leur sourit. Ce fut pour lui comme un rayon de
soleil. Il demanda à mi-voix:
--Vous êtes malade?
Elle lui fit signe que non, et dit:
--J'ai froid.
Les deux hommes étendirent sur elle leurs manteaux; ils enveloppèrent
ses pieds, ses jambes et ses genoux, comme un enfant qu'on borde dans
son lit. Elle se laissait faire, et les remerciait du regard. Une pluie
fine et glacée commençait à tomber. Ils reprirent les rames, et se
hâtèrent de revenir. De lourdes nuées éteignaient le ciel. La
rivière roulait des flots d'encre. Des lumières s'allumaient aux
fenêtres des maisons, de-ci de-là, dans les champs. Quand ils
arrivèrent au moulin, la pluie tombait à flots, et Sabine était
transie.
On alluma un grand feu dans la cuisine, et on attendit que l'averse fut
passée. Mais elle ne fit que redoubler, et le vent se mit de la partie.
Ils avaient trois lieues à faire en voiture, pour revenir à la ville.
Le meunier déclara qu'il ne laisserait pas partir Sabine par un temps
pareil; il leur proposa à tous deux de passer la nuit à la ferme.
Christophe hésitait à accepter; il chercha conseil dans les yeux de
Sabine; mais les yeux de Sabine fixaient obstinément les flammes du
foyer: on eut dit qu'ils craignaient d'influer sur la décision de
Christophe. Mais quand Christophe eut dit oui, elle tourna vers lui sa
figure rougissante--(était-ce du reflet du feu?)--et il vit qu'elle
était contente.
Chère soirée... La pluie faisait rage au dehors. Le feu lançait dans
la noire cheminée des essaims d'étincelles dorées. Ils faisaient
cercle autour. Leurs silhouettes fantasques s'agitaient sur le mur. Le
meunier montrait à la fillette de Sabine comment on fait des ombres
avec les mains. L'enfant riait et n'était pas tout à fait rassurée.
Sabine, penchée sur le feu, l'attisait machinalement avec une lourde
pincette; elle était un peu lasse, et rêvassait en souriant, tandis
que, sans écouter, elle hochait la tête aux bavardages de sa
belle-sœur, qui lui contait ses affaires domestiques. Christophe, assis
dans l'ombre, à côté du meunier, tirait doucement les cheveux de
l'enfant, et regardait le sourire de Sabine. Elle savait qu'il la
regardait. Il savait qu'elle lui souriait. Ils n'eurent pas occasion de
se parler une seule fois de la soirée, ni de se regarder en face: ils
ne le cherchaient point.
Ils se séparèrent de bonne heure. Leurs chambres étaient voisines.
Une porte intérieure menait de l'une à l'autre. Christophe vérifia
machinalement que le verrou était mis du côté de Sabine. Il se coucha
et s'efforça de dormir. La pluie cinglait les vitres. Le vent hululait
dans la cheminée. Une porte battait à l'étage au-dessus. Un peuplier
battu par l'ouragan craquait devant la fenêtre. Christophe ne pouvait
fermer les yeux. Il pensait qu'il était sous le même toit, auprès
d'elle. Un mur l'en séparait. Il n'entendait aucun bruit dans la
chambre de Sabine. Mais il croyait la voir. Soulevé sur son lit, il
l'appelait à voix basse, à travers la muraille, il lui disait des mots
tendres et passionnés. Et il lui semblait entendre la voix aimée qui
lui répondait, qui redisait ses paroles, qui l'appelait tout bas; il ne
savait pas si c'était lui qui faisait les demandes et les réponses, ou
si vraiment elle parlait. À un appel plus fort, il ne put résister: il
se jeta hors du lit; à tâtons dans la nuit, il s'approcha de la porte;
il ne voulait pas l'ouvrir, il se sentait rassuré par cette porte
fermée. Et comme il touchait de nouveau à la poignée, il vit que la
porte s'ouvrait...
Il fut saisi. Il la referma doucement, il la rouvrit, il la referma
encore. N'était-elle pas fermée tout à l'heure? Oui, il en était
sur. Qui donc l'avait ouverte?... Les battements de son cœur
l'étouffaient. Il s'appuya sur son lit, il s'assit pour respirer. Il
était terrassé par la passion. Elle lui enlevait la faculté de faire
aucun mouvement: tout son corps fut pris d'un tremblement. Il avait la
terreur de cette joie inconnue, qu'il appelait depuis des mois, et qui
était là, près de lui, dont rien ne le séparait plus. Ce garçon
violent et possédé d'amour, brusquement, ne sentait plus qu'effroi et
répugnance devant ses désirs réalisés. Il avait honte d'eux, honte
de ce qu'il allait faire. Il aimait trop pour oser jouir de ce qu'il
aimait, il le redoutait plutôt: il eût tout fait pour éviter d'être
heureux. Aimer, aimer, n'est-ce donc possible qu'au prix de profaner ce
qu'on aime?...
Il était retourné près de la porte; et, tremblant d'amour et de
crainte, la main sur la serrure, il ne pouvait se décider à ouvrir.
Et de l'autre côté de la porte, ses pieds nus sur le carreau,
grelottante de froid, Sabine était debout.
Ainsi, ils hésitèrent,... combien de temps? Des minutes? Des
heures?... Ils ne savaient pas qu'ils étaient là; et pourtant ils le
savaient. Ils se tendaient les bras,--lui, écrasé par un amour si fort
qu'il n'avait pas le courage d'entrer,--elle, l'appelant, l'attendant,
et tremblant qu'il n'entrât... Et quand il se décida enfin à entrer,
elle venait de se décider à repousser le verrou.
Alors il se traita de fou. Il pesa sur la porte, de toute sa force. Sa
bouche collée sur la serrure, il supplia:
--Ouvrez!
Il appelait Sabine, tout bas; elle pouvait entendre son souffle
haletant. Elle restait près de la porte, immobile, glacée, claquant
des dents, sans force ni pour ouvrir, ni pour se recoucher...
L'ouragan continuait à faire craquer les arbres et battre les portes de
la maison... Ils retournèrent, chacun vers son lit, le corps brisé, le
cœur plein de tristesse. Les coqs chantaient d'une voix enrouée. Les
premières lueurs de l'aube parurent à travers les carreaux couverts de
buée. Une aube lamentable, blafarde, noyée dans l'opiniâtre pluie...
Christophe se leva, dès qu'il put; il descendit dans la cuisine, il
causa avec les gens. Il avait hâte d'être parti, et il craignait de se
retrouver seul en présence de Sabine. Ce lui fut presque un
soulagement, quand la fermière vint dire que Sabine était souffrante,
qu'elle avait pris froid dans la promenade d'hier, et qu'elle ne
partirait pas, ce matin.
Le trajet de retour fut lugubre. Il avait refusé la voiture, et
revenait à pied, par les campagnes mouillées, dans le brouillard
jaunâtre qui enveloppait la terre, les arbres, les maisons, d'un
linceul. Ainsi que la lumière, la vie semblait éteinte. Tout avait
l'air de spectres. Lui-même était comme un spectre.
À la maison, il trouva des visages irrités. Tous étaient scandalisés
qu'il eût passé la nuit, Dieu savait où, avec Sabine. Il s'enferma
dans sa chambre et se mit à travailler. Sabine revint le lendemain, et
s'enferma de son côté. Ils prirent garde de ne pas se rencontrer. Le
temps était toujours pluvieux et froid; ni l'un ni l'autre ne sortait.
Ils se voyaient derrière leurs vitres closes. Sabine était
enveloppée, au coin du feu, et songeait, Christophe était enfoui dans
ses papiers. Ils se saluaient d'une fenêtre à l'autre, avec réserve.
Ils ne se rendaient pas compte exactement de ce qu'ils sentaient: ils
s'en voulaient l'un à l'autre, ils s'en voulaient à eux-mêmes, ils en
voulaient aux choses. La nuit de la ferme était écartée de leur
pensée: ils en rougissaient, et ils ne savaient pas s'ils rougissaient
davantage de leur folie, ou de n'y avoir pas cédé. Il leur était
pénible de se voir: car cette vue leur rappelait des souvenirs qu'ils
voulaient fuir; et, d'un commun accord, ils se retirèrent l'un et
l'autre au fond de leurs chambres, pour s'oublier tout à fait. Mais
cela n'était pas possible, et ils souffraient de cette hostilité
secrète. Christophe était poursuivi par l'expression de sourde
rancune, qu'il avait pu lire une fois sur le visage glacé de Sabine,
Elle n'était pas moins malheureuse de ces pensées; elle avait beau les
combattre, les nier même; elle ne pouvait pas s'en défaire. Il s'y
joignait la honte que Christophe eût deviné ce qui se passait en
elle;--et la honte de s'être offerte... la honte de s'être offerte et
de ne s'être pas donnée.
Christophe accepta avec empressement l'occasion qui s'offrit d'aller
pour quelques concerts à Cologne et à Düsseldorf. Il était bien aise
de passer deux ou trois semaines loin de la maison. La préparation de
ces concerts et la composition d'une œuvre nouvelle qu'il voulait y
jouer l'occupèrent tout entier, et il finit par oublier les souvenirs
importuns. Ils s'effaçaient aussi de l'esprit de Sabine, reprise par la
torpeur de sa vie habituelle. Ils en vinrent à penser l'un à l'autre
avec indifférence. S'étaient-ils vraiment aimés? Ils en doutaient.
Christophe fut sur le point de partir pour Cologne, sans avoir dit adieu
à Sabine.
La veille de son départ, un je ne sais quoi les rapprocha. C'était une
de ces après-midi de dimanche, où tous étaient à l'église.
Christophe aussi était sorti, pour terminer ses préparatifs de voyage.
Sabine, assise dans son minuscule jardin, se chauffait aux derniers
rayons du soleil. Christophe rentra: il était pressé, son premier
mouvement en la voyant fut de saluer et de passer. Mais quelque chose le
retint, au moment où il passait: fut-ce la pâleur de Sabine, ou
quelque sentiment indéfinissable: remords, crainte, tendresse?... Il
s'arrêta, se retourna vers Sabine, et, appuyé sur la clôture du
jardin, il lui souhaita le bonsoir. Sans répondre, elle lui tendit la
main. Son sourire était plein de bonté,--d'une bonté qu'il ne lui
avait jamais vue. Son geste voulait dire: «Paix entre nous...» Il
saisit sa main par-dessus la barrière, il se pencha sur elle, et la
baisa. Elle n'essaya point de la retirer. Il avait envie de se jeter à
genoux, de lui dire: «Je vous aime»... Ils se regardèrent en silence.
Mais ils ne s'expliquèrent point. Après un moment, elle dégagea sa
main, elle détourna la tête. Il se détourna aussi, afin de cacher son
trouble. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux
rassérénés. Le soleil se couchait. Des nuances subtiles, violet,
orange et mauve, couraient dans le ciel froid et clair. Elle resserra
frileusement son châle sur ses épaules, d'un geste qui lui était
familier. Il demanda:
--Comment allez-vous?
Elle fit une petite moue, comme si cela ne valait pas la peine de
répondre. Ils continuaient de se regarder, heureux. Il leur semblait
qu'ils s'étaient perdus, et qu'ils venaient de se retrouver...
Il rompit enfin le silence, et dit:
--Je pars demain.
La figure de Sabine s'effara:
--Vous partez? répéta-t-elle.
Il se hâta d'ajouter:
--Oh! seulement pour deux ou trois semaines.
--Deux ou trois semaines! dit-elle, d'un air consterné.
Il expliqua qu'il s'était engagé pour des concerts, mais qu'une
fois de retour, il ne bougerait plus de tout l'hiver.
--L'hiver, dit-elle, c'est loin...
--Mais non, fit-il, ce sera bientôt arrivé.
Elle hochait la tête, sans le regarder.
--Quand nous reverrons-nous? dit-elle, après un instant.
Il ne comprit pas bien cette question: il y avait déjà répondu.
--Aussitôt que je serai revenu: dans quinze jours, vingt au plus.
Elle gardait son air atterré. Il essaya de plaisanter:
--Le temps ne vous durera pas, dit-il. Vous dormirez.
--Oui, dit Sabine.
Elle essayait de sourire: mais sa lèvre tremblait.
--Christophe!... dit-elle tout à coup, en se redressant vers lui.
Il y avait dans sa voix un accent de détresse. Elle semblait dire:
--Restez! Ne partez pas!...
Il lui saisit la main, il la regarda, il ne comprenait pas l'importance
qu'elle attachait à ce voyage de quinze jours; mais il n'attendait
qu'un mot d'elle, pour lui dire:
--Je reste...
Au moment où elle allait parler, la porte de la rue s'ouvrit, et Rosa
parut. Sabine retira sa main de la main de Christophe, et rentra
précipitamment chez elle. Sur le seuil, elle le regarda une fois
encore,--et disparut.
Christophe pensait la revoir dans la soirée. Mais, surveillé par les
Vogel, suivi partout par sa mère, en retard comme toujours dans ses
préparatifs de voyage, il ne put trouver un instant pour s'échapper
hors de chez lui.
Le lendemain, il partit de très bonne heure. En passant devant la porte
de Sabine, il eut envie d'entrer, de frapper à la fenêtre: il lui
était pénible de la quitter sans lui avoir dit au revoir;--car il
avait été interrompu par Rosa, avant d'avoir eu le temps de le faire.
Mais il pensa qu'elle dormait, et qu'elle lui saurait mauvais gré de
l'avoir réveillée. Puis, que lui dirait-il? Il était maintenant trop
tard pour renoncer au voyage; et si elle le lui demandait?... Enfin il
ne s'avouait pas qu'il n'était pas fâché d'essayer son pouvoir sur
elle,--au besoin, de lui faire un peu de peine... Il ne prenait pas au
sérieux le chagrin que son départ causait à Sabine; et il pensait que
cette courte absence augmenterait la tendresse que, peut-être, elle
avait pour lui.
Il courut à la gare. Malgré tout, il avait quelques remords. Mais,
dès que le train se mit en marche, tout fut oublié. Il se sentait le
cœur plein de jeunesse. Il salua gaiement la vieille ville, dont le
soleil rosissait les toits et le sommet des tours; et, avec
l'insouciance de ceux qui partent, il dit adieu à ceux qui restaient,
et il n'y pensa plus.
Pendant tout le temps qu'il fut à Düsseldorf et à Cologne, Sabine ne
lui revint pas un jour à l'esprit. Absorbé du matin au soir par les
répétitions et les concerts, par les dîners et les conversations,
occupé de mille objets nouveaux et de la satisfaction orgueilleuse de
ses succès, il n'eut pas le temps de se souvenir. Une seule fois, la
cinquième nuit après son départ, se réveillant brusquement, après
un cauchemar, il s'aperçut qu'il pensait à elle en dormant, et que
c'était cette pensée qui l'avait réveillé; mais il lui fut
impossible de se rappeler comment il pensait à elle. Il était
angoissé et agité. Ce n'était pas surprenant: il avait joué, le
soir, dans un concert, et, au sortir de la salle, il s'était laissé
entraîner à un souper, où il avait bu quelques verres de champagne.
Ne pouvant dormir, il se leva. Une pensée musicale l'obsédait. Il se
dit que c'était cela qui le tourmentait en dormant, et il l'écrivit.
En la relisant, il fut frappé de voir combien elle était triste. Il
n'avait aucune tristesse, en l'écrivant: du moins, il lui semblait
ainsi. Mais il se souvint que d'autres fois, quand il était triste, il
ne pouvait écrire que des musiques joyeuses, dont la gaieté le
blessait. Il ne s'y arrêta pas davantage. Il était habitué, sans les
comprendre, aux surprises de son monde intérieur. Il se rendormit
aussitôt après, et ne se rappelait plus rien, le lendemain matin.
Il prolongea son voyage, de trois ou quatre jours. Il s'amusait à le
prolonger, sachant qu'il lui suffisait de vouloir, pour revenir
aussitôt: il n'était pas pressé. Ce ne fut que dans le wagon, sur le
chemin du retour, que la pensée de Sabine le reprit. Il ne lui avait
pas écrit. Il était même si insouciant qu'il n'avait pas pris la
peine de réclamer b la poste les lettres qu'on aurait pu lui adresser.
Il trouvait une jouissance secrète à ce silence, il savait que là-bas
on l'attendait, et qu'on l'aimait... Qu'on l'aimait? Jamais elle ne le
lui avait dit encore, jamais il ne le lui avait dit. Sans doute, ils le
savaient, sans avoir besoin de le dire. Pourtant, rien ne valait la
sûreté de l'aveu. Pourquoi avaient-ils tant attendu pour le faire?
Quand ils étaient près de parler, quelque chose, toujours,--un hasard,
une gêne,--les en avait empêchés. Pourquoi? Pourquoi? Que de temps
ils avaient perdu!... Il brûlait d'entendre les chères paroles sortir
de la bouche aimée. Il brûlait de les lui dire, il les disait tout
haut, dans son compartiment vide. À mesure qu'il approchait,
l'impatience l'étreignait, une sorte d'angoisse... Plus vite! Plus vite
donc! Oh! penser que dans une heure il allait la revoir!...
Il était six heures et demie du matin, quand il rentra dans la maison.
Personne n'était encore levé. Les fenêtres de Sabine étaient
fermées. Il passa dans la cour, sur la pointe des pieds, pour qu'elle
ne l'entendît pas. Il riait de la surprendre. Il monta chez lui. Sa
mère dormait. Il fit sa toilette, sans bruit. Il avait faim; mais il
craignit d'éveiller Louisa, en cherchant dans le buffet. Dans la cour,
il entendit des pas; il ouvrit doucement sa fenêtre, et vit Rosa, qui,
la première levée, comme d'habitude, commençait à balayer. Il
l'appela à mi-voix. Elle eut un mouvement de surprise joyeuse, en le
voyant; puis elle prit un air sévère. Il pensa qu'elle lui en voulait
encore; mais il était d'excellente humeur. Il descendit auprès d'elle.
--Rosa, Rosa, dit-il d'une voix joyeuse, donne-moi à manger, ou
je te mange! je meurs de faim!
Rosa sourit, et l'emmena dans la cuisine du rez-de-chaussée. En lui
versant une jatte de lait, elle ne pouvait s'empêcher de lui poser une
kyrielle de questions sur son voyage et sur ses concerts. Mais bien
qu'il fût disposé à y répondre,--(dans le bonheur d'être revenu, il
était presque heureux de retrouver le bavardage de Rosa),--Rosa
s'arrêtait brusquement, au milieu de ses interrogations, sa figure
s'allongeait, elle détournait les yeux, elle était soucieuse. Puis le
bavardage reprenait; mais il semblait qu'elle se le reprochât, et, de
nouveau, elle s'arrêtait court. Il finit par le remarquer, et dit:
--Mais qu'est-ce que tu as donc, Rosa? Est-ce que tu me boudes?
Elle secoua énergiquement la tête, pour dire que non; et, se tournant
vers lui, avec sa brusquerie habituelle, des deux mains elle lui prit le
bras:
--Oh! Christophe!... dit-elle.
Il fut saisi. Il laissa tomber le morceau de pain qu'il tenait.
--Quoi! Qu'est-ce qu'il y a? fit-il.
Elle répétait:
--Oh! Christophe!... Il est arrivé un tel malheur!...
Il repoussa la table. Il bégaya:
--Ici?
Elle montra la maison, de l'autre côté de la cour.
Il cria:
--Sabine!
Elle pleura: