Le lendemain, Christophe, qui se croyait un peu responsable de

l'accident, vint prendre de ses nouvelles; et, pour la première lois,

il lui témoigna une apparence d'affection. Elle en fut pénétrée de

reconnaissance, elle bénit son mal. Elle eût souhaité de souffrir,

toute sa vie, pour avoir, toute sa vie, une telle joie.--Elle dut rester

étendue plusieurs jours, sans bouger; elle les passa à ressasser les

paroles du grand-père, et à les discuter: car le doute était venu.

Avait-il dit:

--Cela fera...

Ou bien:

--Cela ferait...?

Mais était-il même possible qu'il eût rien dit de semblable?--Oui, il

l'avait bien dit, elle en était certaine... Quoi! Ils ne voyaient donc

pas qu'elle était laide, et que Christophe ne pouvait la souffrir?...

Mais il était si bon d'espérer! Elle en arrivait à croire qu'elle

s'était peut-être trompée, qu'elle n'était pas aussi laide qu'elle

croyait; elle se soulevait sur sa chaise pour tâcher de se voir dans la

glace accrochée en face: elle ne savait plus que penser. Après tout,

son grand-père et son père étaient meilleurs juges: on ne peut se

juger soi-même... Mon Dieu! si c'était possible!... Si, par hasard...

si, sans qu'elle s'en doutât, si... si elle était jolie!... Peut-être

s'exagérait-elle aussi les sentiments peu sympathiques de Christophe.

Sans doute, l'indifférent garçon, après les marques d'intérêt qu'il

lui avait données, au lendemain de l'accident, ne s'inquiétait plus

d'elle; il oubliait de prendre de ses nouvelles; mais Rosa l'excusait:

il était préoccupé de tant de choses! comment eût-il pensé à elle?

On ne doit pas juger un artiste, comme les autres hommes.

Pourtant, si résignée qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher

d'attendre, avec un battement de cœur, quand il passait près d'elle,

une parole de sympathie. Un seul mot, un regard...: son imagination

faisait le reste. Les commencements de l'amour ont besoin de si peu

d'aliment! C'est assez de se voir, de se frôler en passant; une telle

force de rêve ruisselle de l'âme à ces moments qu'elle peut presque

suffire à créer son amour; un rien la plonge dans des extases, qu'à

peine retrouvera-t-elle plus tard, quand, devenue plus exigeante, à

mesure qu'elle est plus satisfaite, elle possède enfin l'objet de son

désir.--Rosa vivait tout entière, sans que personne en sût rien, dans

un roman forgé par elle de toutes pièces: Christophe l'aimait en

secret et n'osait le lui dire, par timidité, ou pour quelque inepte

raison, romanesque et romantique, qui plaisait à l'imagination de cette

petite oie sentimentale. Elle bâtissait là-dessus des histoires sans

fin, d'une absurdité parfaite: elle le savait elle-même, mais ne

voulait pas le savoir; elle se mentait voluptueusement, pendant des

jours, des jours, penchée sur son ouvrage. Elle en oubliait de parler:

tout son flot de paroles était rentré en elle, comme un fleuve disparu

subitement sous la terre. Mais là, il prenait sa revanche. Quelle

débauche de discours, de conversations muettes! Parfois on voyait ses

lèvres remuer, comme chez ceux qui ont besoin, quand ils lisent,

d'épeler tout bas les syllabes, afin de les comprendre.

Au sortir de ces rêves, elle était heureuse et triste. Elle savait que

les choses n'étaient pas comme elle venait de se les raconter; mais il

lui en restait un reflet de bonheur, et elle se remettait à vivre avec

plus de confiance. Elle ne désespérait pas de gagner Christophe.

Sans se l'avouer, elle entreprit sa conquête. Avec la sûreté

d'instinct que donne une grande affection, la fillette maladroite sut

trouver, du premier coup, le chemin par où elle pouvait atteindre au

cœur de son ami. Elle ne s'adressa pas directement à lui. Mais, dès

qu'elle fut guérie et qu'elle put de nouveau circuler à travers la

maison, elle se rapprocha de Louisa. Le moindre prétexte lui était

bon. Elle trouvait mille petits services à lui rendre. Quand elle

sortait, elle ne manquait jamais de se charger de ses commissions; elle

lui épargnait les courses au marché, les discussions avec les

fournisseurs, elle allait lui chercher l'eau à la pompe de la cour,

elle faisait même une partie de son ménage, elle lavait les carreaux,

elle frottait le parquet, malgré les protestations de Louisa, confuse

de ne pas faire seule sa tâche, mais si lasse qu'elle n'avait pas la

force de s'opposer à ce qu'on lui vînt en aide. Christophe restait

absent tout le jour. Louisa se sentait abandonnée, et la compagnie de

la fillette affectueuse et bruyante lui faisait du bien. Rosa

s'installait chez elle. Elle apportait son ouvrage, et elles se

mettaient à causer. La fillette, avec des ruses gauches, cherchait à

amener la conversation sur Christophe. D'entendre parler de lui,

d'entendre seulement son nom, la rendait heureuse; ses mains

tremblaient, elle évitait de lever les yeux. Louisa, ravie de parler de

son cher Christophe, racontait de petites histoires d'enfance,

insignifiantes et un tantinet ridicules; mais il n'était pas à

craindre que Rosa les jugeât ainsi: ce lui était une joie et un émoi

indicibles, de se représenter Christophe petit enfant et faisant les

sottises ou les gentillesses de cet âge; la tendresse maternelle qui

est dans le cœur de toute femme se mêlait délicieusement en elle à

l'autre tendresse; elle riait de bon cœur, et elle avait les yeux

humides. Louisa était attendrie de l'intérêt que Rosa lui

témoignait. Elle devinait ce qui se passait dans le cœur de la

fillette, et elle n'en montrait rien; mais elle s'en réjouissait: car,

seule de la maison, elle savait ce que valait ce cœur. Parfois, elle

s'arrêtait de parler, pour la regarder. Rosa, étonnée du silence,

levait les yeux de son ouvrage. Louisa lui souriait. Rosa se jetait dans

ses bras, avec une brusquerie passionnée, elle cachait sa figure dans

le sein de Louisa. Puis, elles se remettaient à travailler et à

causer, comme avant.

Le soir, lorsque Christophe rentrait, Louisa, reconnaissante des

attentions de Rosa et poursuivant le petit plan qu'elle avait formé, ne

tarissait pas en éloges de sa jeune voisine. Christophe était touché

de la bonté de Rosa. Il voyait le bien qu'elle faisait à sa mère,

dont la figure redevenait plus sereine; et il la remerciait avec

effusion. Rosa balbutiait, et se sauvait pour cacher son trouble: elle

paraissait mille fois plus intelligente ainsi et plus sympathique à

Christophe que si elle lui avait parlé. Il la regarda d'un œil moins

prévenu, et il ne cacha point sa surprise de découvrir en elle des

qualités qu'il n'eût pas soupçonnées. Rosa s'en apercevait; elle

remarquait les progrès de sa sympathie, et pensait que cette sympathie

s'acheminait vers l'amour. Elle s'abandonnait plus que jamais à ses

rêves. Elle était près de croire, avec la belle présomption de

l'adolescence, que ce qu'on désire de tout son être finit par

s'accomplir.--D'ailleurs, qu'y avait-il de déraisonnable dans son

désir? Christophe n'eût-il pas dû être plus sensible qu'un autre à

sa bonté, au besoin affectueux qu'elle avait de se dévouer?

Mais Christophe ne songeait pas à elle. Il l'estimait. Elle ne tenait

aucune place dans sa pensée. Il avait de bien autres préoccupations en

ce moment! Christophe n'était plus Christophe. Il ne se reconnaissait

plus. Un travail formidable s'accomplissait en lui, bouleversait

jusqu'au fond de son être.

Christophe sentait une lassitude et une inquiétude extrêmes. Il était

brisé sans cause, la tête lourde, les yeux, les oreilles, tous les

sens ivres et bourdonnants. Impossible de fixer son esprit nulle part.

L'esprit sautait d'objet en objet, dans une fièvre épuisante. Ce

papillotement d'images lui donnait le vertige. Il l'attribua d'abord à

un excès de fatigue et à l'énervement des jours de printemps. Mais le

printemps passait, et son mal ne faisait que croître.

C'était ce que les poètes, qui ne touchent aux choses que d'une main

élégante, nomment l'inquiétude de l'adolescence, le trouble de

Chérubin, l'éveil du désir amoureux dans la chair et le cœur

juvéniles. Comme si l'effroyable crise de l'être qui craque, et meurt,

et renaît de toutes parts, comme si ce cataclysme, où tout: la foi, la

pensée, l'action, la vie entière, semble près de s'anéantir et se

reforge dans les convulsions de la douleur et de la joie, se réduisait

à une niaiserie d'enfant!

Tout son corps et son âme fermentaient. Il les considérait, sans force

pour lutter, avec un mélange de curiosité et de dégoût. Il ne

comprenait point ce qui se passait en lui. Son être se désagrégeait.

Il passait les journées dans des torpeurs accablantes. Ce lui était

une torture de travailler. La nuit, il avait des sommeils pesants et

hachés, des rêves monstrueux, des poussées de désirs: une âme de

bête se ruait en lui. Brûlant, trempé de sueur, il se regardait avec

horreur; il tâchait de secouer les pensées immondes et démentes, et

il se demandait s'il devenait fou.

Le jour ne le mettait pas à l'abri de ces pensées de brute. Dans ces

bas-fonds de l'âme, il se sentait couler: rien à quoi se retenir;

nulle barrière à opposer au chaos. Toutes ses armures, toutes ces

forteresses dont le quadruple rempart l'entourait fièrement: son Dieu,

son art, son orgueil, sa foi morale, tout s'écroulait, se détachait,

pièce à pièce. Il se voyait nu, lié, couché, sans pouvoir faire un

mouvement, comme un cadavre sur qui grouille la vermine. Il avait des

sursauts de révolte: qu'était devenue sa volonté? Il l'appelait en

vain: tels les efforts qu'on fait dans le sommeil, lorsqu'on sait que

l'on rêve, et qu'on veut s'éveiller. On ne réussit qu'à rouler de

rêve en rêve, comme une masse de plomb. À la fin, il trouvait moins

pénible de ne pas lutter. Il en prenait son parti avec un fatalisme

apathique.

Le flot régulier de sa vie semblait interrompu. Tantôt il s'infiltrait

dans des crevasses souterraines; tantôt il rejaillissait avec une

violence saccadée. La chaîne des jours était brisée. Au milieu de la

plaine unie des heures s'ouvraient des trous béants, où l'être

s'engouffrait. Christophe assistait à ce spectacle, comme s'il lui

était étranger. Tout et tous,--et lui-même,--lui devenaient

étrangers. Il continuait d'aller à ses affaires, il accomplissait sa

tâche d'une façon automatique; il lui semblait que la mécanique de sa

vie allait s'arrêter d'un instant à l'autre: les rouages étaient

faussés. À table avec sa mère et ses hôtes, à l'orchestre, au

milieu des musiciens et du public, soudain se creusait un vide dans son

cerveau: il regardait avec stupeur les figures grimaçantes qui

l'entouraient; et il ne comprenait plus. Il se demandait:

--Quel rapport y a-t-il entre ces êtres et...?

Il n'osait même pas dire:

--... et moi.

Car il ne savait plus s'il existait. Il parlait, et sa voix lui semblait

sortir d'un autre corps. Il se remuait, et il voyait ses gestes de loin,

de haut,--du faîte d'une tour. Il se passait la main sur le front,

l'air égaré. Il était près d'actes extravagants.

Surtout quand il était le plus en vue, quand il était tenu de se

surveiller davantage. Par exemple, les soirs où il allait au château,

ou quand il jouait en public. Il était pris subitement d'un besoin

impérieux de faire quelque grimace, de dire une énormité, de tirer le

nez au grand-duc, ou de flanquer son pied dans le derrière d'une dame.

Il lutta, tout un soir, qu'il conduisait l'orchestre, contre l'envie

insensée de se déshabiller en public; et, du moment qu'il entreprit de

repousser cette idée, il en fut hanté; il lui fallut toute sa force

pour n'y point céder. Au sortir de cette lutte imbécile, il était

trempé de sueur, et le cerveau vidé. Il devenait vraiment fou. Il lui

suffisait de penser qu'il ne fallait pas faire une chose, pour que cette

chose s'imposât à lui, avec la ténacité affolante d'une idée fixe.

Ainsi sa vie se passait en une succession de forces démentes et de

chutes dans le vide. Un vent furieux dans le désert. D'où venait ce

souffle? Qu'était cette folie? De quel abîme sortaient ces désirs qui

lui tordaient les membres et le cerveau? Il était comme un arc, qu'une

main forcenée tend jusqu'à le briser,--vers quel but inconnu?--et

qu'elle rejette ensuite, comme un morceau de bois mort. De qui était-il

la proie? Il n'osait l'approfondir. Il se sentait vaincu, humilié, et

il évitait de regarder en face sa défaite. Il était las et lâche. Il

comprenait maintenant ces gens qu'il méprisait jadis: ceux qui ne

veulent pas voir la vérité gênante. Dans ces heures de néant, quand

le souvenir lui revenait du temps qui passait, du travail abandonné, de

l'avenir perdu, il était glacé d'effroi. Mais il ne réagissait point;

et sa lâcheté trouvait des excuses dans l'affirmation désespérée du

néant; il goûtait une amère volupté à s'y abandonner, comme une

épave au fil de l'eau. À quoi bon lutter? Il n'y avait rien, ni beau,

ni bien, ni Dieu, ni vie, ni être d'aucune sorte. Dans la rue, quand il

marchait, tout à coup la terre lui manquait; il n'y avait ni sol, ni

air, ni lumière, ni lui-même: il n'y avait rien. Sa tête

l'entraînait, le front en avant; à peine pouvait-il se retenir, au

bord de la chute. Il pensait qu'il allait tomber, subitement, foudroyé.

Il pensait qu'il était mort...

Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. Et, voyant

tomber l'âme usée et flétrie de son enfance. Il ne se doutait pas

qu'il lui en poussait une nouvelle, plus jeune et plus puissante. Comme

on change de corps, au courant de la vie, on change d'âme aussi; et la

métamorphose ne s'accomplit pas toujours lentement, au fil des jours:

il est des heures de crise, où tout se renouvelle d'un coup. L'ancienne

dépouille tombe. Dans ces heures d'angoisse, l'être croit tout fini.

Et tout va commencer. Une vie meurt. Une autre est déjà née.

Il était seul, dans sa chambre, une nuit, accoudé devant sa table, à

la lueur d'une bougie. Il tournait le dos à la fenêtre. Il ne

travaillait pas. Depuis des semaines il ne pouvait travailler. Tout

tourbillonnait dans sa tête. Il avait tout remis en question à la

fois: religion, morale, art, toute la vie. Et dans cette dissolution

universelle de sa pensée, nul ordre, nulle méthode; il s'était jeté

sur un amas de lectures puisées au hasard dans la bibliothèque

hétéroclite de grand-père, ou dans celle de Vogel: livres de

théologie, de sciences, de philosophie, souvent dépareillés, où il

ne comprenait rien, ayant tout à apprendre; il n'en pouvait finir

aucun, et se perdait en des divagations, des flâneries sans fin, qui

laissaient une lassitude, une tristesse mortelle.

Il s'absorbait, ce soir-là, dans une torpeur épuisante. Tout dormait

dans la maison. Sa fenêtre était ouverte. Pas un souffle ne venait de

la cour. D'épais nuages étouffaient le ciel. Christophe regardait,

comme un hébété, la bougie se consumer au fond du chandelier. Il ne

pouvait se coucher. Il ne pensait à rien. Il sentait ce néant se

creuser d'instant en instant. Il s'efforçait de ne pas voir l'abîme

qui l'aspirait; et, malgré lui, il se penchait au bord. Dans le vide,

le chaos se mouvait, les ténèbres grouillaient. Une angoisse le

pénétrait, son dos frissonnait, sa peau se hérissait, il se

cramponnait à la table, afin de ne pas tomber. Il était dans l'attente

convulsive de choses indicibles, d'un miracle, d'un Dieu...

Soudain, comme une écluse qui s'ouvre, dans la cour, derrière lui, un

déluge d'eau, une pluie lourde, large, droite, croula. L'air immobile

tressaillit. Le sol sec et durci sonna comme une cloche. Et l'énorme

parfum de la terre brûlante et chaude ainsi qu'une bête, l'odeur de

fleurs, de fruits et de chair amoureuse, monta dans un spasme de fureur

et de plaisir. Christophe, halluciné, tendu de tout son être, frémit

dans ses entrailles... Le voile se déchira. Ce fut un éblouissement.

À la lueur de l'éclair, il vit, au fond de la nuit, il vit--il fut le

Dieu. Le Dieu était en lui: Il brisait le plafond de la chambre, les

murs de la maison; Il faisait craquer les limites de l'être; il

remplissait le ciel, l'univers, le néant. Le monde se ruait en Lui,

comme une cataracte. Dans l'horreur et l'extase de cet effondrement,

Christophe tombait aussi, emporté par le tourbillon qui broyait comme

des pailles les lois de la nature. Il avait perdu le souffle, il était

ivre de cette chute en Dieu... Dieu-abîme! Dieu-gouffre, Brasier de

l'Être! Ouragan de la vie! Folie de vivre,--sans but, sans frein, sans

raison,--pour la fureur de vivre!

Quand la crise se dissipa, il tomba dans un profond sommeil, tel qu'il

n'en avait pas eu depuis longtemps. Le lendemain, à son réveil, la

tête lui tournait; il était brisé, ainsi que s'il avait bu. Mais il

gardait au fond du cœur un reflet de la sombre et puissante lumière

qui l'avait terrassé, la veille. Il chercha à la rallumer. Vainement.

Plus il la poursuivait, plus elle lui échappait. Dès lors, son

énergie fut constamment tendue dans l'effort pour faire revivre la

vision d'un instant. Tentatives inutiles. L'extase ne répondait point

à l'ordre de la volonté.

Pourtant cet accès de délire mystique ne resta pas isolé; il se

reproduisit plusieurs fois, mais jamais avec l'intensité de la

première. C'était toujours aux instants où Christophe l'attendait le

moins, à de brèves secondes, si brèves, si soudaines,--le temps de

lever les yeux, ou d'avancer le bras,--que la vision avait passé, avant

qu'il eût le temps de penser que c'était elle; et il se demandait

ensuite s'il n'avait pas rêvé. Après le bolide enflammé qui avait

brûlé la nuit, c'était une poussière lumineuse, de petites lueurs

fugitives, que l'œil avait peine à saisir au passage. Mais elles

reparaissaient de plus en plus souvent; elles finissaient par entourer

Christophe d'un halo de rêve perpétuel et diffus, où son esprit se

diluait. Tout ce qui pouvait le distraire de cette demi-hallucination

l'irritait. Impossible de travailler: il n'y pensait même plus. Toute

société lui était odieuse; et, plus que toute, celle de ses plus

intimes, celle même de sa mère, parce qu'ils prétendaient s'arroger

plus de droits sur son âme.

Il quitta la maison, il prit l'habitude de passer les journées au

dehors, il ne rentrait qu'à la nuit. Il cherchait la solitude des

champs, pour s'y livrer, tout son soûl, comme un maniaque, à

l'obsession de ses idées fixes.--Mais dans le grand air qui lave, au

contact de la terre, cette obsession se détendait, ces idées perdaient

leur caractère de spectres. Son exaltation ne diminua point: elle

redoubla plutôt: mais ce ne fut plus un délire dangereux de l'esprit,

ce fut une saine ivresse de tout l'être: corps et âme, fous de force.

Il redécouvrit le monde, comme s'il ne l'avait jamais vu. Ce fut une

nouvelle enfance. Il semblait qu'une parole magique eût prononcé un:

«Sésame, ouvre-toi!» La nature flambait d'allégresse. Le soleil

bouillonnait. Le ciel liquide, fleuve transparent, coulait. La terre

râlait et fumait de volupté. Les plantes, les arbres, les insectes,

les êtres innombrables étaient les langues étincelantes du grand feu

de la vie qui montait en tournoyant dans l'air. Tout criait de plaisir.

Et cette joie était sienne. Cette force était sienne. Il ne se

distinguait point du reste des choses. Jusque-là, même dans les jours

heureux de l'enfance, où il voyait la nature avec une curiosité

ardente et ravie, les êtres lui semblaient de petits mondes fermés,

effrayants ou burlesques, sans rapports avec lui, et qu'il ne pouvait

comprendre. Était-il même bien sûr qu'ils sentaient, qu'ils vivaient?

C'étaient des mécaniques étranges; et Christophe avait pu, avec la

cruauté inconsciente de l'enfance, déchiqueter de malheureux insectes,

sans songer qu'ils souffraient,--pour le plaisir de voir leurs

contorsions grotesques. Il avait fallu que l'oncle Gottfried, si calme

d'ordinaire, lui arrachât des mains, avec indignation, une mouche qu'il

torturait. Le petit avait essayé de rire d'abord; puis il avait fondu

en larmes, ému par l'émotion de l'oncle: il commençait à comprendre

que sa victime existait vraiment, aussi bien que lui, et qu'il avait

commis un crime. Mais si, depuis, il n'eût pas fait de mal aux bêtes,

il n'éprouvait pour elles aucune sympathie; il passait auprès, sans

chercher à sentir ce qui s'agitait dans leur petite machine; il avait

plutôt peur d'y penser: cela avait l'air d'un mauvais rêve.--Et voici

que tout s'éclairait maintenant. Ces humbles et obscures consciences

devenaient à leur tour des foyers de lumière.

Vautré dans l'herbe où pullulaient les êtres, à l'ombre des arbres

bourdonnants d'insectes, Christophe regardait l'agitation fiévreuse des

fourmis, les araignées aux longues pattes, qui semblent danser en

marchant, les sauterelles bondissantes, qui sautent de côté, les

scarabées lourds et précipités, et les vers nus, glabres et roses, à

la peau élastique, marbrée de plaques blanches. Ou, les mains sous la

tête, les yeux fermés, il écoutait l'orchestre invisible, les rondes

d'insectes tournant avec frénésie, dans un rayon de soleil, autour des

sapins odorants, les fanfares des moustiques, les notes d'orgue des

guêpes, les essaims d'abeilles sauvages vibrant comme des cloches à la

cime des bois, et le divin murmure des arbres balancés, le doux

frémissement de la brise dans les branches, le fin froissement des

herbes ondulantes, comme un souffle qui plisse le front limpide d'un

lac, comme le frôlement d'une robe légère et de pas amoureux, qui

s'approchent, qui passent, et se fondent dans l'air.

Tous ces bruits, tous ces cris, il les entendait en lui. Du plus petit

au plus grand de ces êtres, une même rivière de vie coulait: elle le

baignait aussi. Ainsi, il était un d'eux, il était de leur sang, il

entendait l'écho fraternel de leurs joies et de leurs souffrances; leur

force se mêlait à la sienne, comme un fleuve grossi par des milliers

de ruisseaux. Il se noyait en eux. Sa poitrine était près d'éclater

sous la violence de l'air trop abondant, trop fort, qui crevait les

fenêtres et faisait irruption dans la maison close de son cœur

asphyxié. Le changement était trop brusque: après avoir trouvé

le néant partout, quand il n'était préoccupé que de sa propre

existence, et qu'il la sentait lui échapper et se dissoudre

comme une pluie, voici qu'il trouvait partout l'Être sans fin et

sans mesure, maintenant qu'il aspirait à s'oublier soi-même, pour

renaître dans l'univers. Il lui semblait qu'il sortait du tombeau.

Il nageait voluptueusement dans la vie qui coule à pleins bords; et,

entraîné par elle, il se croyait pleinement libre. Il ne savait

pas qu'il l'était moins que jamais, qu'aucun être n'est libre,

que la loi même qui régit l'univers n'est pas libre, que la mort

seule--peut-être--délivre.

Mais la chrysalide qui sortait de sa gaine étouffante, s'étirait

avec délices dans son enveloppe nouvelle, et n'avait pas eu le temps

de reconnaître encore les bornes de sa nouvelle prison.

Un nouveau cycle des jours commença. Jours d'or et de fièvre,

mystérieux et enchantés, comme lorsqu'il était enfant, et qu'il

découvrait, une à une, les choses, pour la première fois. De l'aube

au crépuscule, il vivait dans un mirage perpétuel. Toutes ses

occupations étaient abandonnées. Le consciencieux garçon, qui durant

des années n'avait pas manqué, même malade, une leçon, ni une

répétition d'orchestre, trouvait de mauvais prétextes pour esquiver

le travail. Il ne craignait pas de mentir. Il n'en avait pas de remords.

Les principes de vie stoïques, sous lesquels il avait eu plaisir

jusque-là à ployer sa volonté: la morale, le Devoir, lui

apparaissaient maintenant sans vérité. Leur despotisme jaloux se

brisait contre la Nature. La saine, la forte, la libre nature humaine,

voilà la seule vertu: au diable tout le reste! Il y a de quoi rire de

pitié, quand on voit les petites règles tatillonnes de politique

prudente, que le monde décore du nom de morale, et où il prétend

mettre sous clef la vie! Ridicules taupinières! La vie passe, et tout

est balayé...

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 22 / 31 段