d'ailleurs que les doutes de Christophe n'étaient que pour la forme et
qu'ils auraient le bon goût de céder aux premiers arguments, recourut
aux livres saints, à l'autorité de l'Évangile, aux miracles, à la
tradition. Mais il commença à s'assombrir, quand Christophe, après
l'avoir écouté quelques minutes, l'arrêta en lui disant que c'était
répondre à la question par la question, et qu'il ne lui demandait pas
de lui exposer ce qui faisait justement l'objet de son doute, mais les
moyens de le résoudre. Leonhard dut constater que Christophe était
beaucoup plus malade qu'il ne semblait, et qu'il avait la prétention de
ne se laisser convaincre qu'au moyen de la raison. Cependant il pensait
encore que Christophe jouait l'esprit fort--(il n'imaginait pas qu'on
pût l'être sincèrement).--Il ne se découragea donc pas, et, fort de
sa science récente, il fit appel à ses connaissances d'école; il
déballa pêle-mêle, avec plus d'autorité que d'ordre, ses preuves
métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'âme immortelle.
Christophe, l'esprit tendu, le front plissé par l'effort, peinait
silencieusement; il lui faisait recommencer ses mots, cherchait
laborieusement à en pénétrer le sens, à l'enfoncer en soi, à suivre
le raisonnement. Puis il éclata, déclara qu'on se moquait de lui, que
tout cela c'était des jeux d'esprit, des plaisanteries de beaux
parleurs qui fabriquaient des mots et qui s'amusaient ensuite à croire
que ces mots étaient des choses. Leonhard, piqué, se porta garant de
la bonne foi des auteurs. Christophe haussa les épaules, et dit, en
jurant, que si ce n'étaient pas des farceurs, c'étaient de sacrés
littérateurs; et il exigea d'autres preuves.
Quand Leonhard reconnut, avec stupeur, que Christophe était
irrémédiablement atteint, il ne s'intéressa plus à lui. Il se
souvint qu'on lui avait recommandé de ne pas perdre son temps k
discuter avec des incrédules,--du moins quand ils s'entêtent à ne pas
vouloir croire. C'est risquer de se troubler soi-même, sans nul profit
pour l'autre. Mieux vaut abandonner le malheureux à la volonté de
Dieu, qui, si c'est son dessein, saura bien l'éclairer; ou sinon, qui
oserait aller contre la volonté de Dieu? Leonhard ne s'obstina donc pas
à prolonger la discussion. Il se contenta de dire avec douceur qu'il
n'y avait rien à faire pour le moment, qu'aucun raisonnement n'était
capable de montrer le chemin tant qu'on était résolu à ne pas le
voir, et qu'il fallait prier, faire appel à la grâce: rien n'est
possible sans elle; il faut la désirer, il faut vouloir, pour croire.
Vouloir? pensait amèrement Christophe. Ainsi, Dieu existera, parce que
je voudrai qu'il existe! Ainsi, la mort n'existera plus, parce qu'il me
plaira de la nier!... Hélas!... Comme la vie est facile à ceux qui
n'ont pas le besoin de voir la vérité, à ceux qui n'ont le pouvoir de
la voir comme ils désirent, et de se fabriquer des rêves complaisants,
où dormir douillettement! Dans un tel lit Christophe était bien sûr
de ne dormir jamais...
Leonhard continuait à parler. Il s'était rabattu sur son sujet de
prédilection: les charmes de la vie contemplative; et sur ce terrain
sans danger, il ne tarissait plus. De sa voix monotone qui tremblait de
plaisir, il disait les joies de la vie en Dieu, en dehors du monde, loin
du bruit, dont il parlait avec un accent inattendu de haine (il le
détestait presque autant que Christophe), loin des violences, loin des
railleries, loin des petites misères dont on souffre, chaque jour, dans
le nid chaud et sûr de la foi, d'où l'on contemple en paix les
malheurs du monde étranger et lointain. Christophe, en l'écoutant
parler, perçait l'égoïsme de cette foi. Leonhard en eut le soupçon;
il se hâta de s'expliquer. Ce n'était pas une vie d'oisiveté que la
vie de contemplation! Au contraire: on agit plus par la prière que par
l'action; que serait le monde sans la prière? On expie pour les autres,
on se charge de leurs fautes, on leur offre ses mérites, on intercède
pour le monde auprès de Dieu.
Christophe l'écoutait, en silence, avec une hostilité croissante. Il
sentait chez Leonhard l'hypocrisie de ce renoncement. Il n'était pas
assez injuste pour la prêter à tous ceux qui croient. Il savait bien
que cette abdication de la vie est chez un petit nombre une
impossibilité de vivre, un désespoir poignant, un appel à la
mort,--que c'est, chez un plus petit nombre, une extase passionnée...
(Combien de temps dure-t-elle?)... Mais, chez la plupart des hommes,
n'est-ce pas trop souvent le froid raisonnement d'âmes plus éprises de
leur tranquillité que du bonheur des autres, ou de la vérité? Et si
les cœurs sincères en ont conscience, combien ils doivent souffrir de
cette profanation de leur idéal!...
Leonhard, tout heureux, exposait maintenant la beauté et l'harmonie du
monde, vu du haut de son perchoir divin: en bas, tout était sombre,
injuste, douloureux; d'en haut, tout devenait clair, lumineux, ordonné;
le monde était semblable à une boîte d'horlogerie, parfaitement
réglée...
Christophe n'écoutait plus que d'une oreille distraite. Il se
demandait: «Croit-il, ou bien croit-il qu'il croit?» Cependant sa
propre foi, son désir passionné de foi, n'en était pas ébranlé. Ce
n'était pas la médiocrité d'âme et les pauvres arguments d'un sot
comme Leonhard, qui pouvaient y porter atteinte...
La nuit descendait sur la ville. Le banc, où ils étaient assis, était
dans l'ombre; les étoiles s'allumaient, une buée blanche montait du
fleuve, les grillons bruissaient sous les arbres du cimetière. Les
cloches se mirent à sonner: la plus aiguë d'abord, toute seule, comme
un oiseau plaintif, interrogea le ciel; puis la seconde, une tierce
au-dessous, se mêla à sa plainte; enfin vint la plus grave, à la
quinte, qui semblait leur donner la réponse. Les trois voix se
fondirent. C'était, au pied des tours, le bourdonnement d'une ruche
grandiose. L'air et le cœur tremblaient. Christophe, retenant son
souffle, pensait combien la musique des musiciens est pauvre auprès de
cet océan de musique, où grondent des milliers d'êtres: c'est la
faune sauvage, le libre monde des sons, auprès du monde domestiqué,
catalogué, froidement étiqueté par l'intelligence humaine. Il se
perdait dans cette immensité sonore, sans rivages et sans bornes...
Et quand le puissant murmure se fut tu, quand ses derniers
frémissements se furent éteints dans l'air, Christophe se réveilla.
Il regarda, effaré, autour de lui... Il ne reconnaissait plus rien.
Tout était changé autour de lui, en lui. Il n'y avait plus de Dieu...
De même que la foi, la perte de la foi est souvent, elle aussi, un coup
de la grâce, une lumière subite. La raison n'y est pour rien; et il
suffit d'un rien: un mot, un silence, un son de cloche. On se promène,
on rêve, on ne s'attend à rien. Brusquement, tout s'écroule. On se
voit entouré de ruines. On est seul. On ne croit plus.
Christophe épouvanté ne pouvait comprendre pourquoi, comment cela
s'était produit. C'était comme, au printemps, la débâcle d'un
fleuve...
La voix de Leonhard continuait de résonner, plus monotone que la voix
d'un grillon. Christophe ne l'entendait plus. La nuit était tout à
fait venue. Leonhard s'arrêta. Surpris de l'immobilité de Christophe,
inquiet de l'heure avancée, il proposa de rentrer. Christophe ne
répondait pas. Leonhard lui prit le bras. Christophe tressaillit, et
regarda Leonhard avec des yeux égarés.
--Christophe, il faut revenir, dit Leonhard.
--Va au diable! cria Christophe avec fureur.
--Mon Dieu! Christophe, qu'est-ce que je vous ai fait? demanda
peureusement Leonhard, ahuri.
Christophe se ressaisit.
--Oui, tu as raison, mon bon, fit-il d'un ton plus doux. Je ne sais
ce que je dis. Va à Dieu! Va à Dieu!
Il resta seul. Il avait le cœur plein de détresse.
--Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, crispant les mains, levant la
tête passionnément vers le ciel noir. Pourquoi est-ce que je ne crois
plus? Pourquoi est-ce que je ne puis plus croire? Que s'est-il passé en
moi?...
Il y avait une disproportion trop grande entre la ruine de sa foi et la
conversation qu'il venait d'avoir avec Leonhard: il était évident que
cette conversation n'en était pas plus la cause que les criailleries
d'Amalia et les ridicules de ses hôtes n'étaient cause de
l'ébranlement qui se produisait depuis peu dans ses résolutions
morales. Ce n'étaient là que des prétextes. Le trouble ne venait pas
du dehors. Le trouble était en lui. Il sentait s'agiter dans son cœur
des monstres inconnus, et il n'osait pas se pencher sur sa pensée, pour
voir son mal en face... Son mal? Était-ce un mal? Une langueur, une
ivresse, une angoisse voluptueuse le pénétraient. Il ne s'appartenait
plus. En vain, il tâchait de se raidir dans son stoïcisme d'hier. Tout
craquait d'un coup. Il avait la sensation soudaine du vaste monde,
brûlant, sauvage, incommensurable,... le monde qui déborde Dieu!...
Ce ne fut qu'un instant. Mais tout l'équilibre de sa vie ancienne en
fut désormais rompu.
De toute la famille, il n'y avait qu'une personne, à laquelle
Christophe n'eût prêté aucune attention: c'était la petite Rosa.
Elle n'était point belle; et Christophe qui, lui-même, était très
loin d'être beau, se montrait fort exigeant pour la beauté des autres.
Il avait la cruauté tranquille de la jeunesse, pour qui une femme
n'existe pas, quand elle est laide,--à moins qu'elle n'ait passé
l'âge où l'on inspire la tendresse, et qu'elle n'ait plus droit qu'à
des sentiments graves, paisibles, quasi religieux. Rosa ne se
distinguait d'ailleurs par aucun don spécial, quoiqu'elle ne fût pas
sans intelligence; et elle était affligée d'un bavardage qui faisait
fuir Christophe. Aussi ne s'était-il pas donné la peine de la
connaître, jugeant qu'il n'y avait rien à connaître en elle; c'était
tout au plus s'il l'avait regardée.
Elle valait mieux pourtant que beaucoup de jeunes filles; elle valait
mieux, en tout cas, que Minna, tant aimée. C'était une bonne petite,
sans coquetterie, sans vanité, qui, jusqu'à l'arrivée de Christophe,
ne s'était pas aperçue qu'elle était laide, ou ne s'en inquiétait
pas; car on ne s'en inquiétait pas autour d'elle. S'il arrivait que le
grand-père, ou la mère, le lui dît, par gronderie, elle ne faisait
qu'en rire: elle ne le croyait pas, ou n'y attachait aucune importance;
et eux, pas davantage. Tant d'autres, aussi laides et plus, avaient
trouvé qui les aimât! Les Allemands ont d'heureuses indulgences pour
les imperfections physiques: ils peuvent ne pas les voir; ils peuvent
même arriver à les embellir, par la vertu d'une imagination
complaisante qui trouve des rapports inattendus entre toute figure et
les plus illustres exemplaires de la beauté humaine. Il n'eût pas
fallu beaucoup presser le vieux Euler, pour lui faire déclarer que sa
petite-fille avait le nez de la Junon Ludovisi. Heureusement, il était
trop grognon pour faire des compliments; et Rosa, indifférente à la
forme de son nez, ne mettait d'amour-propre qu'à l'accomplissement,
suivant les rites, des fameux devoirs du ménage. Elle avait accepté
comme parole d'Évangile tout ce qu'on lui avait enseigné. Ne sortant
guère de chez elle, elle avait peu de termes de comparaison, admirait
naïvement les siens, et croyait ce qu'ils disaient. De nature
expansive, confiante, facilement satisfaite, elle tâchait de se mettre
au ton chagrin de la maison, et répétait docilement les réflexions
pessimistes qu'elle entendait. Elle avait le cœur le plus dévoué,
pensait toujours aux autres, cherchant à faire plaisir, partageant les
soucis, devinant les désirs, ayant besoin d'aimer, sans idée de
retour. Naturellement, les siens en abusaient, bien qu'ils fussent bons
et qu'ils l'aimassent: on est toujours tenté d'abuser de l'amour de
ceux qui vous sont tout livrés. On était si sûr de ses attentions
qu'on ne lui en savait pas gré: quoi qu'elle fît, on attendait
davantage. Puis, elle était maladroite; elle avait de la gaucherie, de
la précipitation, des mouvements brusques et garçonniers, des
expansions de tendresse qui amenaient des désastres. C'était un verre
brisé, une carafe renversée, une porte brutalement fermée: toutes
choses qui déchaînaient contre elle l'indignation de la maison.
Constamment rabrouée, la petite s'en allait pleurer dans un coin. Ses
larmes ne duraient guère. Elle reprenait son air riant et son caquet,
sans ombre de rancune contre qui que ce fût.
L'arrivée de Christophe fut un événement considérable dans sa vie.
Elle avait souvent entendu parler de lui. Christophe tenait une place
dans les potins de la ville: c'était une manière de petite
célébrité locale; son nom revenait souvent dans les entretiens de la
famille Euler, surtout au temps où vivait encore le vieux Jean-Michel,
qui, fier de son petit-fils, en allait chanter les louanges chez toutes
ses connaissances. Rosa avait aperçu une ou deux fois au concert le
jeune musicien. Quand elle apprit qu'il viendrait loger chez eux, elle
battit des mains. Sévèrement semoncée de ce manque de tenue, elle
devint confuse. Elle n'y voyait pas malice. Dans une vie aussi uniforme
que la sienne, un hôte nouveau était une distraction inespérée. Elle
passa les derniers jours avant son arrivée, dans une fièvre d'attente.
Elle était dans les transes que la maison ne lui plût pas, et elle
s'appliqua à rendre l'appartement avenant, autant qu'il était
possible. Elle porta même, le matin de l'emménagement, un petit
bouquet de fleurs sur la cheminée, comme souhait de bienvenue. Quant à
elle, elle n'avait pris aucun soin pour paraître à son avantage; et le
premier regard que lui jeta Christophe suffit à la lui faire juger
laide et mal fagotée. Elle ne le jugea point de même, encore qu'elle
aurait eu de bonnes raisons pour cela; car Christophe, exténué,
affairé, mal soigné, était encore plus laid qu'à l'ordinaire. Mais
Rosa, qui était incapable de penser le moindre mal de quiconque, Rosa,
qui regardait son grand-père, son père et sa mère, comme parfaitement
beaux, ne manqua pas de voir Christophe comme elle s'attendait à le
voir, et l'admira de tout son cœur. Elle fut fort intimidée de l'avoir
pour voisin à table; et malheureusement, sa timidité se traduisit par
ce flot de paroles, qui lui aliéna du premier coup les sympathies de
Christophe. Elle ne s'en aperçut pas, et cette première soirée resta
dans son esprit un souvenir lumineux. Seule dans sa chambre après
qu'ils furent remontés chez eux, elle entendait les pas des nouveaux
hôtes marcher au-dessus de sa tête; et ce bruit résonnait joyeusement
en elle: la maison lui semblait revivre.
Le lendemain, pour la première fois, elle se regarda dans la glace avec
une attention inquiète; et, sans se rendre compte encore de l'étendue
de son malheur, elle commença à le pressentir. Elle chercha à juger
ses traits, un à un; mais elle n'y parvint pas. Elle avait de tristes
appréhensions. Elle soupira profondément, et voulut introduire dans sa
toilette quelques changements. Elle ne réussit qu'à s'enlaidir encore.
Elle eut de plus la malencontreuse idée d'assommer Christophe de ses
prévenances. Dans son désir naïf de voir constamment ses nouveaux
amis et de leur rendre service, elle montait et descendait l'escalier à
tout moment, leur apportant à chaque fois un objet inutile, s'obstinant
à les aider, et toujours riant, causant, criant. Seule la voix
impatiente de sa mère pouvait, en l'appelant, interrompre son zèle et
ses discours. Christophe faisait grise mine: sans les bonnes
résolutions qu'il avait prises, il eût éclaté vingt fois. Il tint
bon deux jours; le troisième, il ferma sa porte à clef. Rosa frappa,
appela, comprit, redescendit confuse, et ne recommença plus. Il
expliqua, quand il la vit, qu'il était occupé à un travail pressant
et ne pouvait se déranger. Elle s'excusa humblement. Elle ne pouvait se
faire illusion sur l'insuccès de ses innocentes avances: elles allaient
droit contre leur but, elles éloignaient Christophe. Il ne prenait plus
la peine de cacher sa mauvaise humeur; il n'écoutait même plus quand
elle parlait, et ne déguisait pas son impatience. Elle sentait que son
bavardage l'irritait; et elle parvenait, à force de volonté, à garder
le silence pendant une partie de la soirée; mais c'était plus fort
qu'elle: elle recommençait tout à coup sa musique. Christophe la
plantait là, au milieu d'une phrase. Elle ne lui en voulait pas. Elle
s'en voulait à elle-même. Elle se jugeait bête, ennuyeuse, ridicule;
ses défauts lui apparaissaient énormes, elle voulait les combattre;
mais elle était découragée par l'échec de ses premières tentatives,
elle se disait qu'elle ne pourrait jamais, qu'elle n'avait pas la force.
Pourtant, elle essayait de nouveau.
Mais il y avait d'autres défauts contre lesquels elle ne pouvait rien:
que faire contre sa laideur? Elle ne pouvait plus en douter. La
certitude de son infortune lui était brusquement apparue, un jour
qu'elle se regardait dans la glace: c'avait été un coup de foudre.
Naturellement, elle s'exagérait encore le mal, elle voyait son nez dix
fois plus gros qu'il n'était; il lui semblait occuper tout le visage;
elle n'osait plus se montrer, elle aurait voulu mourir. Mais la jeunesse
possède une telle force d'espoir que ces accès de découragement ne
duraient point; elle se figurait ensuite qu'elle s'était trompée; elle
cherchait à le croire, et elle en venait même, par instants, à
trouver son nez très ordinaire, et presque assez bien fait. Son
instinct lui fit alors chercher, mais bien maladroitement, quelques
ruses enfantines, une façon de se coiffer qui dégageât moins le front
et n'accusât pas autant les disproportions du visage. Elle n'y mettait
pas de coquetterie; aucune pensée d'amour n'avait traversé son esprit,
ou c'était à son insu. Elle demandait peu de chose: rien qu'un peu
d'amitié; et ce peu, Christophe ne paraissait pas disposé à le lui
accorder. Il semblait à Rosa qu'elle eût été parfaitement heureuse,
s'il avait bien voulu seulement lui dire, quand ils se rencontraient, un
bonjour, un bonsoir amical, avec bonté. Mais le regard de Christophe
était si dur et si froid à l'ordinaire! Elle en était glacée. Il ne
lui disait rien de désagréable; elle eût mieux aimé des reproches
que ce cruel silence.
Un soir, Christophe était à son piano, et jouait. Il s'était
installé dans une étroite pièce mansardée, tout en haut de la
maison, afin d'être moins dérangé par le bruit. Rosa l'écoutait d'en
bas, avec émotion. Elle aimait la musique, quoiqu'elle eût le goût
mauvais, ne l'ayant jamais formé. Tant que sa mère était là, elle
restait dans un coin de la chambre, penchée sur son ouvrage, et elle
semblait absorbée dans son travail; mais son âme était attachée aux
sons qui venaient de là-haut. Aussitôt que, par bonheur, Amalia
sortait, pour une course dans le voisinage, Rosa se levait d'un bond,
jetait l'ouvrage, et grimpait, le cœur battant, jusqu'au seuil de la
mansarde. Elle retenait son souffle et appliquait son oreille contre la
porte. Elle restait ainsi, jusqu'à ce qu'Amalia rentrât. Elle allait
sur la pointe des pieds, prenant garde de ne faire aucun bruit; mais
comme elle n'était pas très adroite, et, comme elle était toujours
pressée, elle manquait souvent de dégringoler dans l'escalier; et une
fois qu'elle écoutait, le corps penché en avant, la joue collée à la
serrure, elle perdit l'équilibre et vint buter la porte avec son front.
Elle fut si consternée qu'elle en perdit haleine. Le piano s'arrêta
net: elle n'eut pas la force de se sauver. Elle se relevait, quand la
porte s'ouvrit. Christophe la vit, lui jeta un regard furibond, puis,
sans une parole, l'écarta brutalement, descendit avec colère, et
sortit. Il ne revint que pour dîner, ne prêta aucune attention à ses
regards désolés, qui imploraient un pardon, fit comme si elle
n'existait point, et pendant plusieurs semaines il cessa complètement
de jouer. Rosa en répandit d'abondantes larmes, en secret; personne ne
s'en apercevait, personne ne faisait attention à elle. Elle priait Dieu
ardemment pour quoi? Elle ne savait trop. Elle avait besoin de confier
ses chagrins. Elle était sûre que Christophe la détestait.
Et malgré tout, elle espérait. Il suffisait que Christophe semblât
lui témoigner quelques marques d'intérêt, qu'il parut écouter ce
qu'elle disait, qu'il lui serrât la main plus amicalement que
d'habitude...
Quelques mots imprudents des siens achevèrent de lancer son imagination
sur une piste décevante.
Toute la famille était pleine de sympathie pour Christophe. Ce grand
garçon de seize ans, sérieux et solitaire, qui avait une haute idée
de ses devoirs, leur inspirait à tous une sorte de respect. Ses accès
de mauvaise humeur, ses silences obstinés, son air sombre, ses
manières brusques, n'étaient point faits pour étonner dans une maison
comme celle-là. Même madame Vogel, qui regardait tout artiste comme un
fainéant, n'osait pas lui reprocher, d'une façon agressive, comme elle
en avait envie, les heures qu'il passait à bayer aux corneilles, le
soir, à la fenêtre de sa mansarde, immobile, et penché sur la cour,
jusqu'à ce que la nuit fût venue: car elle savait que, le reste du
jour, il s'exténuait dans ses leçons; et elle le ménageait,--comme
les autres,--pour une raison de derrière la tête, que personne ne
disait, et que chacun savait.
Rosa avait saisi entre ses parents des regards échangés et des
chuchotements mystérieux, quand elle causait avec Christophe. D'abord,
elle n'y prit pas garde. Puis elle en fut intriguée et émue; elle
brûlait de savoir ce qu'ils disaient, mais elle n'eût pas osé le
demander.
Un soir qu'elle était montée sur un banc du jardin, afin de dénouer
la corde tendue entre deux arbres pour faire sécher le linge, elle
s'appuya, pour sauter à terre, sur l'épaule de Christophe. Juste à ce
moment, son regard rencontra celui de son grand-père et de son père,
qui étaient assis, fumant leur pipe, le dos appuyé au mur de la
maison. Les deux hommes échangèrent un clin d'œil; et Justus Euler
dit à Vogel:
--Ça fera un joli couple.
Sur un coup de coude de Vogel, qui remarquait que la fillette écoutait,
il couvrit sa réflexion, fort habilement,--(il le pensait du
moins),--d'un «hum! hum!» retentissant, fait pour attirer l'attention
à vingt pas à la ronde. Christophe, qui lui tournait le dos, ne
s'aperçut de rien; mais Rosa en fut si bouleversée qu'elle oublia
qu'elle sautait, et se tordit le pied. Elle fût tombée, si Christophe
ne l'avait retenue, pestant tout bas contre l'éternelle maladroite.
Elle s'était fait très mal: mais elle n'en montra rien, elle y
songeait à peine, elle songeait à ce qu'elle venait d'entendre. Elle
s'en fut vers sa chambre; chaque pas lui était une douleur, elle se
raidissait, pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle était inondée d'un
trouble délicieux. Elle se laissa tomber sur la chaise au pied de son
lit, et se cacha la figure dans les couvertures. Sa figure la brûlait;
elle avait les larmes aux yeux, et elle riait. Elle avait honte, elle
aurait voulu se cacher au fond de la terre, elle ne parvenait pas à
fixer ses idées; ses tempes battaient, sa cheville lui causait des
élancements aigus, elle était dans un état de torpeur et de fièvre.
Elle entendait vaguement les bruits du dehors, les cris des enfants qui
jouaient dans la rue; et les mots du grand-père résonnaient à son
oreille; elle riait tout bas, elle rougissait, le visage enfoui dans
l'édredon, elle priait, elle remerciait, elle désirait, elle
craignait,--elle aimait.
Sa mère l'appela. Elle essaya de se lever. Au premier pas, elle
éprouva une douleur si intolérable qu'elle faillit avoir une syncope;
la tête lui tournait. Elle crut qu'elle allait mourir, elle aurait
voulu mourir, et, en même temps, elle voulait vivre de toutes les
forces de son être, vivre pour le bonheur promis. Sa mère vint enfin,
et toute la maison fut bientôt en émoi. Grondée suivant l'habitude,
pansée, couchée, elle s'engourdissait dans le bourdonnement de sa
douleur physique et de sa joie intérieure. Douce nuit... Les moindres
souvenirs de cette chère veillée lui restèrent sacrés. Elle ne
pensait pas à Christophe, elle ne savait pas ce qu'elle pensait. Elle
était heureuse.