Son gendre, Vogel, employé à la chancellerie du palais, avait une

cinquantaine d'années. Grand, fort, tout à fait chauve, des lunettes

d'or collées aux tempes, et d'assez bonne mine, il se croyait malade,

et sans doute l'était, bien qu'il n'eût évidemment pas tous les maux

qu'il se prêtait, mais l'esprit aigri par la niaiserie de son métier,

et le corps un peu ruiné par sa vie sédentaire. Très laborieux

d'ailleurs, non sans mérite, ayant même une certaine culture, il

était victime de l'absurde vie moderne, et comme beaucoup d'employés

enchaînés à leurs bureaux, succombait au démon de l'hypocondrie. Un

de ces malheureux, que Goethe appelait «_ein trauriger ungriechischer

Hypochondrist_»--«un hypocondre morose et pas du tout grec»,--qu'il

plaignait, mais qu'il avait bien soin de fuir.

Amalia n'usait ni de l'un ni de l'autre système. Robuste, bruyante et

active, elle ne s'apitoyait pas sur les jérémiades de son mari; elle

le secouait rudement. Mais à vivre toujours ensemble, nulle force ne

résiste; et quand, dans un ménage, l'un des deux est neurasthénique,

il y a de grandes chances pour que, quelques années après, ils le

soient tous les deux. Amalia avait beau crier contre Vogel: l'instant

d'après, elle gémissait plus fort que lui; et, sautant sans transition

des rebuffades aux lamentations, elle ne lui faisait aucun bien; elle

décuplait au contraire son mal, en donnant à des niaiseries un

retentissement assourdissant. Elle finissait non seulement par achever

d'accabler le malheureux Vogel, épouvanté des proportions que

prenaient ses plaintes répercutées par cet écho, mais par s'accabler

elle-même. À son tour, elle prenait l'habitude de gémir sans raison

sur sa solide santé, et sur celle de son père, et de sa fille, et de

son fils. Ce devenait une manie: à force de le dire, elle se le

persuadait. Le moindre rhume était pris au tragique; tout était un

sujet d'inquiétudes. Quand on allait bien, elle se tourmentait encore,

en pensant à la maladie prochaine. Ainsi la vie se passait dans des

transes perpétuelles. Au reste, on ne s'en portait pas plus mal; et il

semblait que cet état de plaintes constantes servît à entretenir la

santé générale. Chacun mangeait, dormait, travaillait, comme à

l'ordinaire; et la vie du ménage n'en était pas ralentie. L'activité

d'Amalia ne se satisfaisait point de s'exercer du matin au soir, du haut

en bas de la maison: il fallait que chacun s'évertuât autour d'elle:

et c'était un branle-bas de meubles, un lavage de carreaux, un

frottement de parquets, un bruit de voix, de pas, une trépidation, un

mouvement perpétuels.

Les deux enfants, écrasés par cette bruyante autorité, qui ne

laissait personne libre, semblaient trouver naturel de s'y soumettre. Le

garçon, Leonhard, avait une jolie figure insignifiante, et des

manières compassées. La jeune fille. Rosa, une blondine, avec d'assez

beaux yeux, bleus, doux et affectueux, eût été agréable, par la

fraîcheur de son teint délicat et son air de bonté, sans un nez un

peu fort et gauchement planté, qui alourdissait la figure et lui

donnait un caractère niais. Elle rappelait cette jeune fille de

Holbein, qui est au musée de Bâle,--la fille du bourgmestre

Meier,--assise, les yeux baissés, les mains sur ses genoux, ses cheveux

pâles dénoués sur ses épaules, l'air gêné de son nez disgracieux.

Mais Rosa ne s'en inquiétait guère, et cela ne troublait point son

caquet inlassable. On entendait sans cesse sa voix aiguë qui racontait

des histoires,--toujours essoufflée, comme si elle n'avait jamais le

temps de tout dire, toujours excitée et pleine d'entrain, en dépit des

gronderies qu'elle essuyait de sa mère, de son père, du grand-père,

exaspérés, moins parce qu'elle parlait toujours, que parce qu'elle les

empêchait de parler. Car ces excellentes gens, bons, loyaux,

dévoués,--la crème des honnêtes gens,--avaient presque toutes les

vertus; mais il leur en manquait une qui fait le charme de la vie: la

vertu du silence.

Christophe était en veine de patience. Ses chagrins avaient assagi son

humeur intolérante et emportée. L'expérience qu'il avait faite de

l'indifférence cruelle des âmes élégantes, le portait â sentir

davantage le prix de braves gens sans grâce et diablement ennuyeux,

mais qui avaient de la vie une conception austère; parce qu'ils

vivaient sans joie, ils lui semblaient vivre sans faiblesse. Ayant

décidé qu'ils étaient excellents et qu'ils devaient lui plaire, il

s'efforçait, en Allemand qu'il était, de se persuader qu'ils lui

plaisaient en effet. Mais il n'y réussissait point: il manquait de ce

complaisant idéalisme germanique, qui ne veut pas voir et ne voit pas

ce qu'il lui serait désagréable de remarquer, par crainte de troubler

la tranquillité commode de ses jugements et l'agrément de sa vie. Au

contraire, il ne sentait jamais si bien les défauts des gens que quand

il les aimait, car il eût voulu les aimer entièrement, sans aucune

restriction: c'était une sorte de loyauté inconsciente, un besoin

irrésistible de vérité, qui le rendait plus clairvoyant et plus

exigeant à l'égard de ce qui lui était le plus cher. Aussi ne

tarda-t-il pas à ressentir une sourde irritation des travers de ses

hôtes. Ceux-ci ne cherchaient point à les déguiser. Ils étalaient

tout ce qu'ils avaient d'insupportable; et le meilleur restait en eux

caché. C'était ce que se disait Christophe, qui, s'accusant

d'injustice, entreprit de passer outre à ses premières impressions et

de découvrir les excellentes qualités qu'ils dissimulaient avec tant

de soin.

Il essaya de lier conversation avec le vieux Justus Euler, qui ne

demandait pas mieux. Il éprouvait pour lui une secrète sympathie, en

souvenir de grand-père qui l'aimait et le vantait. Mais le bon

Jean-Michel avait, plus que Christophe, l'heureuse faculté de se faire

illusion sur ses amis; et Christophe s'en aperçut. En vain chercha-t-il

à connaître les souvenirs de Euler sur grand-père. Il ne réussit à

tirer de lui qu'une image décolorée, passablement caricaturesque de

Jean-Michel, et des bribes d'entretiens sans aucun intérêt.

Invariablement, les récits de Euler commençaient par:

--Comme je le disais à ton pauvre grand-père...

Il n'avait rien entendu, que ce qu'il avait dit lui-même.

Peut-être que Jean-Michel n'écoutait pas autrement. La plupart des

amitiés ne sont guère que des associations de complaisance mutuelle,

pour parler de soi avec un autre. Mais du moins Jean-Michel, si

naïvement qu'il s'abandonnât à sa joie de discourir, avait une

sympathie toujours prête à se dépenser à tort et à travers. Il

s'intéressait à tout; il regrettait de n'avoir plus quinze ans, pour

voir les merveilleuses inventions des générations nouvelles, et pour

se mêler à leurs pensées. Il avait cette qualité, la plus précieuse

de la vie: une fraîcheur de curiosité, que les années n'altéraient

point, et qui renaissait avec chaque matin. Il n'avait pas assez de

talent pour utiliser ce don; mais combien de gens de talent auraient pu

le lui envier! La plupart des hommes meurent à vingt ou trente ans:

passé ce terme, ils ne sont plus que leur propre reflet; le reste de

leur vie s'écoule à se singer eux-mêmes, à répéter d'une façon de

jour en jour plus mécanique et plus grimaçante ce qu'ils ont dit,

fait, pensé, aimé, au temps où ils _étaient._

Il y avait si longtemps que le vieux Euler avait _été_, et il avait

_été_ si peu que ce qui restait de lui était bien pauvre. En dehors

de son ancien métier et de sa vie de famille, il ne savait rien, et ne

voulait rien savoir. Il avait sur toutes choses des idées toutes faites

qui dataient de son adolescence. Il prétendait se connaître aux arts;

mais il s'en tenait à certains noms consacrés, au sujet desquels il ne

manquait pas de réciter des formules emphatiques: tout le reste était

nul et non avenu. Quand on lui parlait d'artistes modernes, il

n'écoutait point, et parlait d'autre chose. Il se disait passionné de

musique, et demandait à Christophe de jouer. Mais dès que Christophe,

qui y fut pris une ou deux fois, commençait à jouer, le vieux

commençait à causer, tout haut, avec sa fille, comme si la musique

redoublait son intérêt pour tout ce qui n'était pas la musique.

Christophe exaspéré se levait au milieu du morceau: personne ne le

remarquait. Il n'y avait que quelques vieux airs,--trois ou quatre,--les

uns très beaux, les autres très laids, mais tous également

consacrés, qui avaient le privilège d'obtenir un silence relatif et

une approbation absolue. Dès les premières notes, le vieux tombait en

extase, et les larmes lui venaient aux yeux, moins pour le plaisir qu'il

y goûtait que pour celui qu'il y avait jadis goûté. Christophe finit

par prendre ces airs en horreur, bien que certains d'entre eux, comme

l'_Adélaïde_ de Beethoven, lui fussent chers: le vieux en fredonnait

les premières mesures, et déclarait que «cela, c'était de la

musique», la comparant avec mépris à «toute cette sacrée musique

moderne, qui n'a pas de mélodie».--Il est vrai qu'il n'en connaissait

rien.

Son gendre, plus instruit, se tenait au courant du mouvement artistique;

mais c'était encore pis: car il apportait dans ses jugements un esprit

de dénigrement perpétuel. Il ne manquait ni de goût, ni

d'intelligence; mais il ne pouvait prendre son parti d'admirer ce qui

était moderne. Il eût tout aussi bien dénigré Mozart et Beethoven,

s'ils eussent été de son temps, et reconnu le mérite de Wagner ou de

Richard Strauss, s'ils eussent été morts depuis un siècle. Sa nature

chagrine se refusait à admettre qu'il pût y avoir encore, de son

vivant, des grands hommes vivants: cette pensée lui déplaisait. Il

était si aigri de sa vie manquée qu'il tenait à se persuader qu'elle

était manquée pour tous, qu'il n'en pouvait être autrement, et que

ceux qui croyaient le contraire, ou qui le prétendaient, étaient de

deux choses l'une: des nigauds ou des farceurs.

Aussi ne parlait-il des célébrités nouvelles que sur un ton d'amère

ironie; et, comme il n'était point sot, il ne manquait pas d'en

découvrir, dès le premier coup d'œil, les côtés faibles et

ridicules. Tout nom nouveau le mettait en défiance; avant de rien

connaître d'un artiste, il était disposé à le critiquer,--puisqu'il

ne le connaissait pas. S'il avait de la sympathie pour Christophe,

c'était parce qu'il croyait que cet enfant misanthrope trouvait la vie

mauvaise, comme lui, et d'ailleurs était sans génie. Rien ne rapproche

les petites âmes souffreteuses et mécontentes, comme la constatation

de leur commune impuissance. Rien non plus ne contribue davantage à

rendre le goût de la santé à ceux qui sont sains, que le contact de

ce sot pessimisme de médiocres et de malades, qui, parce qu'ils ne sont

pas heureux, nient le bonheur des autres. Christophe en fit l'épreuve.

Ces pensées moroses lui étaient pourtant familières; mais il

s'étonnait de les retrouver dans la bouche de Vogel et de ne les plus

reconnaître: elles lui devenaient hostiles; il en était blessé.

Il était bien plus révolté encore par les façons d'Amalia. La brave

femme ne faisait après tout qu'appliquer les théories de Christophe

sur le devoir. Elle avait à tout propos ce mot dans la bouche. Elle

travaillait sans relâche, et voulait que chacun travaillât comme elle.

Ce travail n'avait pas pour but de rendre les autres et elle-même plus

heureux: au contraire! On pouvait presque dire qu'il avait pour

principal objet d'être une gêne pour tous et de rendre la vie le plus

désagréable possible,--afin de la sanctifier. Rien n'aurait pu la

décider à interrompre, un seul moment, le saint office du ménage,

cette sacro-sainte institution, qui prend chez tant de femmes la place

de tous les autres devoirs moraux et sociaux. Elle se serait crue

perdue, si elle n'avait aux mêmes jours, aux mêmes heures, frotté le

parquet, lavé les carreaux, fait briller les boutons de porte, battu

les tapis à tour de bras, remué les chaises, les tables, les armoires.

Elle y mettait de l'ostentation. On eût dit qu'il s'agissait de son

honneur. Et n'est-ce pas, d'ailleurs, sous cette forme que beaucoup de

femmes imaginent et défendent leur honneur? C'est une sorte de meuble

qu'il faut tenir brillant, un parquet bien ciré, froid, dur,--et

glissant.

L'accomplissement de sa tâche ne rendait pas madame Vogel plus aimable.

Elle s'acharnait aux niaiseries du ménage, comme à un devoir imposé

par Dieu. Et elle méprisait celles qui ne faisaient pas comme elle, qui

prenaient du repos, qui savaient entre leurs travaux jouir un peu de la

vie. Elle allait relancer jusque dans sa chambre Louisa, qui, de temps

en temps, au milieu de son ouvrage, s'asseyait pour rêver. Louisa

soupirait, mais se soumettait, avec un sourire confus. Heureusement

Christophe n'en savait rien: Amalia attendait qu'il fût sorti, pour

faire ces irruptions dans leur appartement; et, jusqu'à présent, elle

ne s'était pas attaquée directement à lui: il ne l'eût pas

supporté. Il se sentait vis-à-vis d'elle dans un état d'hostilité

latente. Ce qu'il lui pardonnait le moins, c'était son vacarme. Il en

était excédé. Enfermé dans sa chambre,--une petite pièce basse qui

donnait sur la cour,--la fenêtre hermétiquement close, malgré le

manque d'air, afin de ne pas entendre le remue-ménage de la maison, il

ne réussissait point à s'en défendre. Involontairement, il

s'attachait à suivre, avec une attention surexcitée, les moindres

bruits d'en bas; et quand la terrible voix, qui perçait les cloisons,

après une accalmie momentanée, s'élevait de nouveau, il était pris

de rage; il criait, frappait du pied, lui adressait à travers le mur

une collection d'injures. Dans le tapage général, on ne s'en

apercevait même pas: on croyait qu'il composait. Il donnait madame

Vogel à tous les diables. Il n'y avait pas de respect, ni d'estime qui

tînt. Il lui semblait, à ces instants, qu'il eût préféré la plus

dévergondée des femmes, pourvu qu'elle se tût, à l'honnêteté et à

toutes les vertus, quand elles font trop de bruit.

Cette haine du bruit le rapprocha de Leonhard. Le jeune garçon, seul,

au milieu de l'agitation générale, restait toujours tranquille, et

n'élevait jamais la voix plus fort à un moment qu'à un autre. Il

s'exprimait d'une façon correcte et mesurée, choisissant tous ses

mots, et ne se pressant pas. La bouillante Amalia n'avait pas la

patience d'attendre qu'il eût fini; tous s'exclamaient sur sa lenteur.

Il ne s'en émouvait point. Rien n'altérait son calme et sa

respectueuse déférence. Christophe avait appris que Leonhard se

destinait à la vie ecclésiastique; et sa curiosité en était vivement

excitée.

Christophe se trouvait, à l'égard de la religion, dans un état assez

étrange: il ne savait pas dans quel état il se trouvait. Il n'avait

jamais eu le temps d'y songer sérieusement. Il n'était pas assez

instruit, et il était beaucoup trop absorbé par les difficultés de

l'existence, pour avoir pu s'analyser et mettre de l'ordre dans ses

pensées. Violent comme il était, il passait d'un extrême à l'autre,

et delà foi entière à la négation absolue, sans s'inquiéter d'être

ou non d'accord avec soi-même. Quand il était heureux, il ne pensait

guère à Dieu, mais il était assez disposé à y croire. Quand il

était malheureux, il y pensait, mais il n'y croyait guère: il lui

semblait impossible qu'un Dieu autorisât le malheur et l'injustice. Ces

difficultés l'occupaient d'ailleurs fort peu. Au fond, il était trop

religieux pour penser beaucoup à Dieu. Il vivait en Dieu, il n'avait

pas besoin d'y croire. Bon pour ceux qui sont faibles, ou affaiblis,

pour les vies anémiques! Ils aspirent à Dieu, comme la plante au

soleil. Le mourant s'accroche à la vie. Mais celui qui porte en lui le

soleil et la vie, qu'irait-il les chercher hors de lui?

Christophe ne se fût probablement jamais préoccupé de ces questions,

s'il avait vécu seul. Mais les obligations de la vie sociale

l'obligeaient à fixer sa pensée sur ces problèmes puérils et oiseux,

qui tiennent une place disproportionnée dans le monde, et où il faut

prendre parti, puisqu'on s'y heurte à chaque pas. Comme si une âme

saine, généreuse, débordante de force et d'amour, n'avait pas mille

choses plus pressées à faire que de s'inquiéter si Dieu existe ou

non!... Si encore il ne s'agissait que de croire à Dieu! Mais il faut

croire à un Dieu, de telles dimensions, de telle forme, de telle

couleur et de telle race! Pour cela, Christophe n'y songeait même pas.

Jésus ne tenait presque aucune place dans ses pensées. Ce n'était pas

qu'il ne l'aimât point: il l'aimait, quand il pensait à lui; mais il

ne pensait pas à lui. Il se le reprochait parfois, il s'en chagrinait,

il ne comprenait pas pourquoi il ne s'y intéressait pas davantage.

Pourtant il pratiquait, tous les siens pratiquaient, son grand-père

lisait la Bible; lui-même suivait la messe; il la servait, en quelque

sorte, puisqu'il était organiste; et il s'appliquait à sa tâche avec

une conscience exemplaire. Mais il eût été bien embarrassé, au

sortir de l'église, de dire à quoi il avait pensé. Il se mit à la

lecture des Livres Saints, pour fixer ses idées, et il y prit de

l'amusement, et même du plaisir, mais comme à des livres beaux et

curieux, qui ne diffèrent pas essentiellement d'autres livres, que

personne ne songe à appeler sacrés. Pour dire la vérité, s'il avait

de la sympathie pour Jésus, il en avait bien plus pour Beethoven. Et,

à son orgue de Saint-Florian, où il accompagnait l'office du dimanche,

il était plus occupé de son orgue que de la messe, et plus religieux,

les jours où la chapelle jouait du Bach que les jours où elle jouait

du Mendelssohn. Certaines cérémonies lui causaient une ferveur

exaltée. Mais était-ce bien Dieu qu'il aimait alors, ou seulement la

musique, comme un prêtre imprudent le lui avait dit un jour, par

plaisanterie, sans se douter du trouble où le jetterait sa boutade? Un

autre n'y eût pas pris garde et n'eût rien changé à sa façon de

vivre,--(tant de gens s'accommodent de ne pas savoir ce qu'ils

pensent!)--Mais Christophe était affligé d'un besoin de sincérité

gênant, qui lui inspirait des scrupules à tout propos. Et du jour

qu'il en eut, il lui devint impossible de n'en pas avoir toujours. Il se

tourmentait, il lui semblait qu'il agissait avec duplicité. Croyait-il,

ou ne croyait-il pas?... Il n'avait pas les moyens, matériels ni

intellectuels,--(il faut du savoir et des loisirs)--pour résoudre la

question, seul. Et cependant, il fallait la résoudre, sous peine

d'être un indifférent, ou un hypocrite. Or, il était aussi incapable

d'être l'un que l'autre.

Il chercha à sonder timidement les gens qui l'entouraient. Tous avaient

l'air sûrs d'eux-mêmes. Christophe brûlait de connaître leurs

raisons. Il n'y parvenait point. Presque jamais on ne lui faisait une

réponse précise: c'étaient des discours à côté. Certains le

traitaient d'orgueilleux, et lui disaient que cela ne se discute point,

que des milliers de gens plus intelligents que lui et meilleurs avaient

cru sans discuter, qu'il n'avait qu'à faire comme eux. Il en était

même qui prenaient un air froissé, comme si c'eût été une offense

personnelle de leur poser une telle question; ce n'étaient peut-être

pas les plus sûrs de leur fait. D'autres haussaient les épaules et

disaient en souriant: «Bah! cela ne peut pas faire de mal...» Et leur

sourire disait: «Et c'est tellement commode!...» Ceux-là, Christophe

les méprisait, de toute la force de son cœur.

Il avait essayé de s'ouvrir de ses inquiétudes à un prêtre; mais il

fut découragé par cette tentative. Il ne put discuter sérieusement.

Si affable que fût son interlocuteur, il faisait poliment sentir qu'il

n'y avait point d'égalité réelle entre Christophe et lui; il semblait

entendu d'avance que sa supériorité était incontestée, et que la

discussion ne pouvait pas franchir les limites qu'il lui assignait, sans

une sorte d'inconvenance: c'était un jeu de parade tout à fait

inoffensif. Quand Christophe avait voulu passer outre, et poser des

questions, auxquelles il ne plaisait pas au digne homme de répondre, il

s'en était tiré avec un sourire protecteur, quelques citations

latines, et une objurgation paternelle de prier, prier, pour que Dieu

l'éclairât.--Christophe était sorti de l'entretien, humilié et

blessé par ce ton de supériorité polie. À tort ou à raison, pour

rien au monde, il n'aurait eu de nouveau recours à un prêtre. Il

admettait bien que ces hommes lui étaient supérieurs par

l'intelligence et leur titre sacré; mais lorsque l'on discute, il n'y a

plus ni supérieur, ni inférieur, ni titres, ni âge, ni nom: rien ne

compte que la vérité, devant elle tout le monde est égal.

Aussi fut-il heureux de trouver un garçon de son âge, qui crût.

Lui-même ne demandait qu'à croire; et il espérait que Leonhard lui en

donnerait de bonnes raisons. Il lui fit des avances. Leonhard répondit

avec sa douceur habituelle, mais sans empressement: il n'en mettait à

rien. Comme on ne pouvait avoir une conversation suivie à la maison,

sans être interrompu à tout instant par Amalia ou parle vieux,

Christophe proposa une promenade, le soir, après dîner. Leonhard

était trop poli pour refuser, quoiqu'il s'en fût dispensé volontiers;

car sa nature indolente avait peur de la marche, de la conversation, et

de tout ce qui lui coûtait un effort.

Christophe était gêné pour entamer l'entretien. Après deux ou trois

phrases gauches sur des sujets indifférents, il se jeta, avec une

brusquerie un peu brutale, dans la question qui lui tenait au cœur. Il

demanda à Leonhard si vraiment il allait se faire prêtre, et si

c'était pour son plaisir. Leonhard, interloqué, jeta sur lui un regard

inquiet; mais quand il vit que Christophe n'avait aucune intention

hostile, il se rassura:

--Oui, répondit-il. Comment en serait-il autrement?

--Ah! fit Christophe. Vous êtes bien heureux!

Leonhard sentit une nuance d'envie dans la voix de Christophe, et il en

fut agréablement flatté. Il changea aussitôt de manières, il devint

expansif, sa figure s'éclaira:

--Oui, dit-il. Je suis heureux.

Il rayonnait.

--Comment faites-vous pour cela? demanda Christophe.

Leonhard, avant de répondre, proposa de s'asseoir, sur un banc

tranquille, dans une galerie du cloître de Saint-Martin. On apercevait

delà un coin de la petite place, plantée d'acacias, et, plus loin, la

campagne, baignée par la brume du soir. Le Rhin coulait au pied de la

colline. Un vieux cimetière abandonné, dont les tombes étaient

noyées sous un flot d'herbes, dormait à côté d'eux, derrière sa

grille close.

Leonhard se mit à parler. Il disait, les yeux brillants de

contentement, combien il était doux d'échapper à la vie, d'avoir

trouvé l'asile, où l'on sera pour toujours à l'abri. Christophe,

encore meurtri par ses blessures récentes, sentait passionnément ce

désir de repos et d'oubli; mais il s'y mêlait un regret. Il demanda,

avec un soupir:

--Et pourtant, est-ce que cela ne vous coûte pas de renoncer tout à

fait à la vie?

--Oh! fit l'autre tranquillement, qu'y a-t-il à regretter? N'est-elle

pas triste et laide?

--Il y a de belles choses aussi, dit Christophe, regardant le beau soir.

--Il y a quelques belles choses, mais peu.

--Ce peu, c'est encore beaucoup pour moi!

--Oh! bien, c'est une simple affaire de bon sens. D'un côté, un peu de

bien et beaucoup de mal; de l'autre, ni bien ni mal, sur terre; et

après, un bonheur infini: est-ce qu'on peut hésiter?

Christophe n'aimait pas beaucoup cette arithmétique. Une vie si

économe lui paraissait bien pauvre. Cependant, il s'efforçait de se

persuader que c'était la sagesse.

--Ainsi, demanda-t-il avec un peu d'ironie, il n'y a pas de risque que

vous vous laissiez séduire par une heure de plaisir?

--Quelle sottise! quand on sait que ce n'est qu'une heure, et qu'il

y a toute l'éternité après!

--Vous en êtes donc bien sûr, de cette éternité?

--Naturellement.

Christophe l'interrogea. Il avait un frémissement de désir et

d'espoir. Si Leonhard allait lui fournir enfin les preuves invincibles

de croire! Avec quelle passion il renoncerait lui-même à tout le reste

du monde, pour le suivre en Dieu!

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 20 / 31 段