Mais la plainte ne s'apaisait pas, et reprenait, angoissée:

--Ne me méprisez pas! Ne me méprisez pas!...

Et brusquement, Christophe se vit couché lui-même à la place du mort;

il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il

sentait sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie,

irrémédiablement perdue. Et il pensait avec épouvante: «Toutes les

souffrances, toutes les misères du monde, plutôt que d'en arriver là!

»... Combien il en avait été près! N'avait-il pas failli céder à

la tentation de briser sa vie, pour échapper lâchement à sa peine?

Comme si toutes les peines, toutes les trahisons n'étaient pas des

chagrins d'enfant auprès de la torture et du crime suprêmes de se

trahir soi-même, de renier sa foi, de se mépriser dans la mort!

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui

veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre

des armées d'ennemis invisibles: les forces meurtrières de la nature,

les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent

traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. Il vit qu'il avait été

sur le point de tomber dans le piège. Il vit que le bonheur et l'amour

étaient une duperie d'un moment, pour amener le cœur à désarmer et

à abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son

Dieu:

--Va, va, sans jamais te reposer.

--Mais où irai-je, Seigneur? Quoique je fasse, où que j'aille, la fin

n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là?

--Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez

souffrir! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma

Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être:--un Homme.

L'ADOLESCENT

_PREMIÈRE PARTIE_

LA MAISON EULER

La maison était plongée dans le silence. Depuis la mort du père, tout

semblait mort. Maintenant que s'était tue la voix bruyante de Melchior,

on n'entendait plus, du matin au soir, que le murmure lassant du fleuve.

Christophe s'était rejeté dans un travail obstiné. Il mettait une

rage muette à se punir d'avoir voulu être heureux. Aux condoléances

et aux mots affectueux il ne répondait rien, raidi dans son orgueil. Il

s'acharnait à ses tâches quotidiennes, et donnait ses leçons avec une

attention glacée. Ses élèves qui connaissaient son malheur étaient

choquées de son insensibilité. Mais ceux qui, plus âgés, avaient

quelque expérience de la douleur, savaient ce que cette froideur

apparente pouvait, chez un enfant, dissimuler de souffrance; et ils

avaient pitié. Il ne leur savait point gré de leur sympathie. La

musique même ne lui apportait aucun soulagement. Il en faisait sans

plaisir, comme un devoir. On eût dit qu'il trouvât une joie cruelle à

ne plus avoir de joie à rien, ou à se le persuader, à se priver de

toutes les raisons de vivre, et à vivre pourtant.

Ses deux frères, effrayés par le silence de la maison en deuil,

s'étaient empressés de la fuir. Rodolphe était entré dans la maison

de commerce de son oncle Théodore, et il logeait chez lui. Quant à

Ernst, après avoir essayé de deux ou trois métiers, il s'était

engagé sur un des bateaux du Rhin, qui font le service entre Mayence et

Cologne; et il ne reparaissait que quand il avait besoin d'argent.

Christophe restait donc seul avec sa mère dans la maison trop grande;

et l'exiguïté des ressources, le paiement de certaines dettes qui

s'étaient découvertes après la mort du père, les avaient décidés,

quelque peine qu'ils en eussent, à chercher un autre logement plus

humble et moins coûteux.

Ils trouvèrent un petit étage,--deux ou trois chambres au second

étage d'une maison de la rue du Marché. Le quartier était bruyant, au

centre de la ville, loin du fleuve, loin des arbres et de tous les lieux

familiers. Mais il fallait consulter la raison, et non le sentiment;

Christophe avait là une belle occasion de satisfaire à son besoin

chagrin de mortification. D'ailleurs, le propriétaire de la maison, le

vieux greffier Euler, était un ami de grand-père, il connaissait la

famille: c'était assez pour décider Louisa, perdue dans sa maison

vide, et irrésistiblement attirée vers ceux qui gardaient le souvenir

des êtres qu'elle avait aimés.

Ils se préparèrent au départ. Ils savourèrent longuement l'amère

mélancolie des derniers jours passés au foyer triste et cher que l'on

quitte pour jamais. Ils osaient à peine échanger leur douleur; ils en

avaient honte ou peur. Chacun pensait qu'il ne devait pas montrer sa

faiblesse à l'autre. À table, tous deux seuls dans une lugubre pièce

aux volets demi-clos, ils n'osaient pas élever la voix, ils se

hâtaient de manger et évitaient de se regarder, par crainte de ne

pouvoir cacher leur trouble. Ils se séparaient aussitôt après.

Christophe retournait à ses affaires; mais, dès qu'il avait un instant

de liberté, il revenait, il s'introduisait en cachette chez lui, il

montait sur la pointe des pieds dans sa chambre ou au grenier. Alors il

fermait la porte, il s'asseyait dans un coin, sur une vieille malle, ou

sur le rebord de la fenêtre, et il restait sans penser, se remplissant

du bourdonnement indéfinissable de la vieille maison qui tressaillait

au moindre pas. Son cœur tremblait comme elle. Il épiait anxieusement

les souffles du dedans et du dehors, les craquements du plancher, les

bruits imperceptibles et familiers: il les reconnaissait tous. Il

perdait conscience, sa pensée était envahie par les images du passé;

il ne sortait de son engourdissement qu'au son de l'horloge de

Saint-Martin, qui lui rappelait qu'il était temps de repartir.

À l'étage au-dessous, le pas de Louisa allait et venait doucement.

Pendant des heures, on ne l'entendait plus; elle ne faisait aucun bruit.

Christophe tendait l'oreille. Il descendait, un peu inquiet, comme on le

reste longtemps, après un grand malheur. Il entr'ouvrait la porte:

Louisa lui tournait le dos; elle était assise devant un placard, au

milieu d'un fouillis de choses: des chiffons, de vieux effets, des

objets dépareillés, des souvenirs qu'elle avait sortis, sous prétexte

de les ranger. Mais la force lui manquait: chacun lui rappelait quelque

chose; elle le tournait et le retournait; et elle se mettait à rêver;

l'objet s'échappait de ses mains; elle restait, des heures, les bras

pendants, affaissée sur sa chaise et perdue dans une torpeur

douloureuse.

La pauvre Louisa vivait maintenant la meilleure partie de ses jours dans

le passé,--ce triste passé, qui avait été pour elle bien avare de

joie; mais elle était si habituée à souffrir qu'elle conservait la

gratitude des moindres bienfaits rendus, et que les pâles lueurs qui

brillaient de loin en loin dans sa vie suffisaient à l'illuminer. Tout

le mal que lui avait fait Melchior était oublié, elle ne se souvenait

que du bien. L'histoire de son mariage avait été le grand roman de sa

vie. Si Melchior y avait été entraîné par un caprice, dont il

s'était vite repenti, c'était de tout son cœur qu'elle s'était

donnée; elle s'était crue aimée, comme elle aimait; et elle en avait

gardé à Melchior une reconnaissance attendrie. Ce qu'il était devenu,

par la suite, elle ne cherchait pas à le comprendre. Incapable de voir

la réalité comme elle est, elle savait seulement la supporter comme

elle est, en humble et brave femme, qui n'a pas besoin de comprendre la

vie, pour vivre. Ce qu'elle ne s'expliquait pas, elle s'en remettait à

Dieu de l'expliquer. Par une piété singulière, elle prêtait à Dieu

la responsabilité des injustices qu'elle avait pu souffrir de Melchior

et des autres, n'attribuant à ceux-ci que le bien qu'elle en avait

reçu. Aussi cette existence de misère ne lui avait laissé aucun

souvenir amer. Elle se sentait seulement usée,--chétive

créature,--par ces années de privations et de fatigues; et maintenant

que Melchior n'était plus là, maintenant que deux de ses fils

s'étaient envolés du foyer, et que le troisième semblait pouvoir se

passer d'elle, elle avait perdu tout courage pour agir; elle était

lasse, somnolente, sa volonté était engourdie. Elle traversait une de

ces crises de neurasthénie, qui frappent souvent, au déclin de la vie,

les personnes laborieuses, quand un coup imprévu leur enlève toute

raison de travailler. Elle n'avait plus le courage de finir le bas

qu'elle tricotait, de ranger le tiroir où elle cherchait, de se lever

pour fermer la fenêtre: elle restait assise, la pensée vide, sans

force,--que pour se souvenir. Elle avait conscience de sa déchéance,

et elle en rougissait; elle s'efforçait de la cacher à son fils; et

Christophe, absorbé par l'égoïsme de sa propre peine, n'avait rien

remarqué. Sans doute, il avait des impatiences secrètes contre les

lenteurs de sa mère, maintenant, à parler, à faire les moindres

choses; mais, si différentes que fussent ces façons de son activité

accoutumée, il ne s'en était pas préoccupé.

Il en fut frappé, pour la première fois, un jour qu'il la surprit, au

milieu de ses chiffons répandus sur le parquet, entassés à ses pieds,

remplissant ses mains et couvrant ses genoux. Elle avait le cou tendu,

la tête penchée en avant, le visage rigide. En l'entendant entrer,

elle eut un tressaillement; une rougeur monta à ses joues blanches;

d'un mouvement instinctif, elle s'efforça de cacher les objets qu'elle

tenait, et elle balbutia, avec un sourire gêné:

--Tu vois, je rangeais...

Il eut la sensation poignante de cette pauvre âme échouée parmi les

reliques de son passé, et il fut saisi de compassion. Pourtant il prit

un ton un peu brusque et grondeur, afin de l'arracher à son apathie:

--Allons, maman, allons, il ne faut pas rester ainsi, au milieu de cette

poussière, dans cette chambre fermée! Cela fait du mal. Il faut se

secouer, il faut en finir avec ces rangements.

--Oui, dit-elle docilement.

Elle essaya de se lever, pour remettre les objets dans le tiroir. Mais

elle se rassit aussitôt, laissant retomber avec découragement ce

qu'elle avait pris.

--Je ne peux pas, je ne peux pas, gémit-elle, je n'en viendrai jamais

à bout!

Il fut effrayé. Il se pencha sur elle, il lui caressa le front avec

ses mains.

--Voyons, maman, qu'est-ce que tu as? dit-il. Veux-tu que je t'aide?

Est-ce que tu es malade?

Elle ne répondait pas. Elle avait une sorte de sanglot intérieur. Il

lui prit les mains, il se mit à genoux devant elle, pour mieux la voir

dans la demi-ombre de la chambre.

--Maman! dit-il, inquiet.

Louisa, le front appuyé sur son épaule, s'abandonna à une crise de larmes.

--Mon petit, répétait-elle, en se serrant contre lui, mon petit!... Tu

ne me quitteras pas? Promets-moi, tu ne me quitteras pas?

Il avait le cœur déchiré de pitié:

--Mais non, maman, je ne te quitterai pas. Qu'est-ce que c'est que

cette idée?

--Je suis si malheureuse! Ils m'ont tous quitté, tous...

Elle montrait les objets qui l'entouraient, et l'on ne savait si elle

parlait d'eux, ou de ses fils et de ses morts.

--Tu resteras avec moi? Tu ne me quitteras pas?... Qu'est-ce que

je deviendrais, si tu t'en allais aussi?

--Je ne m'en irai pas. Nous resterons ensemble. Ne pleure plus. Je

te le promets.

Elle continuait à pleurer, sans pouvoir s'arrêter. Il lui essuya les

yeux avec son mouchoir.

--Qu'as-tu, chère maman? Tu souffres?

--Je ne sais pas, je ne sais pas ce que j'ai.

Elle faisait effort pour se calmer et sourire.

--J'ai beau me raisonner: pour un rien, je me remets à pleurer...

Tiens, tu vois, je recommence... Pardonne-moi. Je suis bête. Je suis

vieille. Je n'ai plus de force. Je n'ai plus de goût à rien. Je ne

suis plus bonne à rien. Je voudrais être enterrée avec tout cela...

Il la pressait contre son cœur, comme un enfant.

--Ne te tourmente pas, repose-toi, ne pense plus...

Elle s'apaisait peu à peu.

--C'est absurde, j'ai honte... Mais, qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce

que j'ai?

Cette vieille travailleuse ne parvenait pas à comprendre pourquoi sa

force s'était tout à coup rompue; et elle en était humiliée. Il

feignit de ne pas s'en apercevoir.

--Un peu de fatigue, maman, dit-il, tâchant de prendre un ton

indifférent. Cela ne sera rien, tu verras...

Mais il était inquiet aussi. Depuis l'enfance, il était habitué à la

voir vaillante, résignée, silencieusement résistante à toutes les

épreuves. Et cet abattement lui faisait peur.

Il l'aida à ranger les affaires éparses sur le plancher. De temps en

temps, elle s'attardait à un objet; mais il le lui prenait des mains

doucement, et elle le laissait faire.

À partir de ce jour, il s'obligea à rester davantage avec elle. Dès

qu'il avait fini sa tâche, au lieu de s'enfermer chez lui, il venait la

rejoindre. Il sentait combien elle était seule, et qu'elle n'était pas

assez forte pour l'être: il y avait danger à la laisser.

Il s'asseyait à côté d'elle, le soir, près de la fenêtre ouverte

qui donnait sur la route. La campagne s'éteignait peu à peu. Les gens

rentraient à leur foyer. Les petites lumières s'allumaient dans les

maisons, au loin. Ils avaient vu cela mille fois. Mais bientôt, ils ne

le verraient plus. Ils échangeaient des mots entrecoupés. Ils se

faisaient mutuellement remarquer les moindres incidents connus, prévus,

de la soirée, avec un intérêt toujours renouvelé. Ils se taisaient

longuement. Louisa rappelait, sans raison apparente, un souvenir, une

histoire décousue, qui lui passait par la tête. Sa langue se déliait

un peu, maintenant qu'elle sentait auprès d'elle un cœur aimant. Elle

faisait effort pour parler. Cela lui était difficile: car elle avait

pris l'habitude de rester à l'écart des siens; elle regardait ses fils

et son mari comme trop intelligents, pour causer avec elle; elle n'osait

pas se mêler à leur conversation. La pieuse sollicitude de Christophe

lui était chose nouvelle et infiniment douce, mais qui l'intimidait.

Elle cherchait ses mots, elle avait peine à s'exprimer; ses phrases

restaient inachevées, obscures. Parfois, elle avait honte de ce qu'elle

disait; elle regardait son fils, et s'arrêtait au milieu d'une

histoire. Mais il lui serrait la main: elle se sentait rassurée. Il

était pénétré d'amour et de pitié pour cette âme enfantine et

maternelle, où il s'était blotti, quand il était enfant, et qui

cherchait en lui maintenant un appui. Et il prenait un plaisir

mélancolique à ces petits bavardages sans intérêt pour tout autre

que pour lui, à ces souvenirs insignifiants d'une vie toujours

médiocre et sans joie, mais qui semblaient à Louisa d'un prix infini.

Il cherchait quelquefois à l'interrompre; il craignait que ces

souvenirs ne l'attristassent encore, il l'engageait à se coucher. Elle

comprenait son intention, et elle lui disait, avec des yeux

reconnaissants:

--Non, je t'assure, cela me fait du bien; restons encore un peu.

Ils restaient jusqu'à ce que la nuit fût avancée, et le quartier

endormi. Alors, ils se disaient bonsoir, elle, un peu soulagée de

s'être déchargée d'une partie de ses peines, lui, le cœur un peu

gros de ce fardeau nouveau.

Le jour du départ arrivait. La veille, ils restèrent plus longtemps

que d'habitude dans la chambre sans lumière. Ils ne se parlaient pas.

De temps en temps, Louisa gémissait: «Ah! mon Dieu!» Christophe

tâchait d'occuper son attention des mille petits détails du

déménagement du lendemain. Elle ne voulait pas se coucher. Il l'y

obligea affectueusement. Mais lui-même, remonté dans sa chambre, ne se

coucha pas avant longtemps. Penché à la fenêtre, il s'efforçait de

percer l'obscurité, de voir une dernière fois les ténèbres mouvantes

du fleuve, au pied de la maison. Il entendait le vent dans les grands

arbres du jardin de Minna. Le ciel était noir. Nul passant dans la rue.

Une pluie froide commençait à tomber. Les girouettes grinçaient. Dans

une maison voisine, un enfant pleurait. La nuit pesait sur la terre,

d'une tristesse écrasante. Les heures monotones, les demies et les

quarts au timbre fêlé, s'égouttaient dans le silence morne, que

ponctuait le bruit de la pluie sur les toits.

Comme Christophe se décidait enfin à se coucher, le cœur transi, il

entendit la fenêtre au-dessous qui se fermait. Et, dans son lit, il

pensa qu'il est cruel pour les pauvres gens de s'attacher au passé: car

ils n'ont pas le droit d'avoir, comme les riches, un passé; ils n'ont

pas de maison, pas un coin sur la terre où ils puissent abriter leurs

souvenirs: leurs joies, leurs peines, tous leurs jours sont dispersés

au vent.

Le lendemain, ils transportèrent, sous la pluie battante, leur pauvre

mobilier dans le nouveau logis. Fischer, le vieux tapissier, leur avait

prêté une charrette et son petit cheval; et il vint leur donner un

coup de main. Mais ils ne purent emporter tous les meubles; car

l'appartement où ils allaient était beaucoup plus étroit que

l'ancien. Christophe dut décider sa mère à laisser les plus vieux et

les plus inutiles. Ce ne fut pas sans peine; les moindres avaient du

prix pour elle: une table boiteuse, une chaise brisée, elle ne voulait

rien sacrifier. Il fallut que Fischer, fort de l'autorité que lui

donnait sa vieille amitié avec grand-père, joignît sa voix grondeuse

à celle de Christophe, et même que, bonhomme, et comprenant sa peine,

il promît de lui conserver en dépôt quelques-uns de ces précieux

débris pour le jour où elle pourrait les reprendre. Alors elle

consentit à s'en séparer, avec déchirement.

Les deux frères avaient été prévenus du déménagement; mais Ernst

était venu dire, la veille, qu'il ne pourrait être là; et Rodolphe ne

parut qu'un moment, vers midi; il regarda charger les meubles, donna

quelques conseils, et repartit d'un air affairé.

Le cortège se mit en marche par les rues boueuses. Christophe tenait la

bride du cheval qui glissait sur les pavés gluants. Louisa, marchant à

côté de son fils, tâchait de l'abriter de la pluie. Ce fut ensuite la

lugubre installation dans l'appartement humide, rendu plus sombre encore

par les reflets blafards du ciel bas. Ils n'eussent pas résisté au

découragement qui les oppressait, sans les attentions de leurs hôtes.

Mais, la voiture étant partie et leurs meubles entassés pêle-mêle

dans la chambre, comme la nuit tombait, Christophe et Louisa, harassés,

affalés l'un sur une caisse, l'autre sur un sac, entendirent une petite

toux sèche dans l'escalier: on frappa à leur porte. Le vieux Euler

entra. Il s'excusa cérémonieusement de déranger ses chers hôtes; il

ajouta que, pour fêter le premier soir de cette heureuse arrivée, il

espérait qu'ils voudraient bien souper en famille avec eux. Louisa,

enfoncée dans sa tristesse, voulait refuser. Christophe n'était pas

très tenté non plus par cette réunion familiale; mais le vieux

insista, et Christophe, songeant qu'il était mieux pour sa mère de ne

point passer cette première soirée dans la nouvelle maison, seule avec

ses pensées, la força à accepter.

Ils descendirent à l'étage au-dessous, où ils trouvèrent toute la

famille réunie: le vieux, sa fille, son gendre Vogel, et ses

petits-enfants, un garçon et une fille, un peu moins âgés que

Christophe. Tous s'empressèrent autour d'eux, leur souhaitant la

bienvenue, s'informant s'ils étaient fatigués, s'ils étaient contents

de leurs chambres, s'ils n'avaient besoin de rien, leur posant dix

questions, auxquelles Christophe ahuri ne comprenait rien; car ils

parlaient tous à la fois. La soupe était déjà servie: ils se mirent

à table. Mais le bruit continua. Amalia, la fille de Euler, avait

entrepris aussitôt de mettre Louisa au courant de toutes les

particularités locales, de la topographie du quartier, des habitudes et

des avantages de la maison, de l'heure où passait le laitier, de

l'heure où elle se levait, des divers fournisseurs et des prix qu'elle

payait. Elle ne la lâchait point, qu'elle n'eût tout expliqué.

Louisa, assoupie, s'efforçait de témoigner de l'intérêt à ces

renseignements; mais les remarques qu'elle se hasardait à faire

témoignaient qu'elle n'avait rien compris, et provoquaient, avec les

exclamations indignées d'Amalia, un redoublement d'informations. Le

vieux greffier Euler expliquait à Christophe les difficultés de la

carrière musicale. L'autre voisine de Christophe, Rosa, la fille

d'Amalia, parlait sans s'arrêter, depuis le commencement du repas, avec

une telle volubilité qu'elle n'avait pas le temps de respirer: elle

perdait haleine au milieu d'une phrase; mais elle reprenait aussitôt.

Vogel, morne, se plaignait de ce qu'il mangeait. Et c'étaient à ce

sujet des discussions passionnées. Amalia, Euler, la petite,

interrompaient leurs discours, pour prendre part au débat; et il

s'élevait des controverses sans fin sur la question de savoir s'il y

avait trop de sel dans le ragoût, ou pas assez: ils se prenaient à

témoin les uns les autres; et pas un avis n'était semblable à

l'autre. Chacun méprisait le goût de son voisin, et croyait le sien

seul raisonnable et sain. On aurait pu discuter là-dessus jusqu'au

Jugement Dernier.

Mais, à la fin, tous s'entendirent pour gémir en commun sur la

méchanceté des temps. Ils s'apitoyèrent affectueusement sur les

chagrins de Louisa et de Christophe, dont ils louèrent, en termes qui

le touchèrent, la conduite courageuse. Ils se complurent à rappeler

non seulement les malheurs de leurs hôtes, mais les leurs, et ceux de

leurs amis et de tous ceux qu'ils connaissaient; et ils tombèrent

d'accord que les bons étaient toujours malheureux, et qu'il n'y avait

de joie que pour les égoïstes et les malhonnêtes gens. Ils conclurent

que la vie était triste, qu'elle ne servait à rien, et qu'il vaudrait

beaucoup mieux être mort, si ce n'était la volonté de Dieu, sans

doute, qu'on vécût pour souffrir. Comme ces idées se rapprochaient du

pessimisme actuel de Christophe, il en conçut plus d'estime pour ses

hôtes, et ferma les yeux sur leurs petits travers.

Quand il remonta avec sa mère dans la chambre en désordre, ils se

sentaient tristes et las, mais un peu moins seuls; et tandis que

Christophe, les yeux ouverts dans la nuit, ne pouvant dormir à cause de

sa fatigue et du bruit du quartier, écoutait les lourdes voitures qui

ébranlaient les murs, et les souffles de la famille endormie à

l'étage au-dessous, il tâchait de se persuader qu'il serait, sinon

heureux, moins malheureux ici, au milieu de ces braves gens,--à vrai

dire, un peu ennuyeux,--qui souffraient des mêmes maux que lui, qui

semblaient le comprendre, et qu'il croyait comprendre.

Mais s'étant à la fin assoupi, il fut désagréablement réveillé

dès l'aube par les voix de ses voisins qui commençaient à discuter,

et par le grincement de la pompe qu'une main rageuse faisait marcher,

pour procéder ensuite au lavage à grande eau de la cour et de

l'escalier.

Justus Euler était un petit vieillard voûté, aux yeux inquiets et

moroses, une figure rouge, plissée, bossuée, la mâchoire édentée,

et une barbe mal soignée, qu'il ne cessait de tourmenter avec ses

mains. Très brave homme, un peu prudhomme, profondément moral, il

s'entendait assez bien avec grand-père. On prétendait qu'il lui

ressemblait. Et, en vérité, il était de la même génération et

élevé dans les mêmes principes; mais il lui manquait la forte vie

physique de Jean-Michel: c'est-à-dire que, tout en pensant comme lui

sur une quantité de points, au fond il ne lui ressemblait guère; car

ce qui fait les hommes, c'est le tempérament, bien plus que les idées;

et quelles que soient les divisions, factices ou réelles, que

l'intelligence a mises entre eux, la grande division de l'humanité est

celle des gens bien portants et de ceux qui ne le sont point. Le vieux

Euler n'était pas des premiers. Il parlait de morale, comme grand

père; mais sa morale n'était pas la même que celle de grand-père;

elle n'avait pas son estomac, ses poumons, et sa face joviale. Tout chez

lui et les siens était bâti sur un plan plus parcimonieux et plus

étriqué. Quarante ans fonctionnaire, maintenant retraité, il

souffrait de cette tristesse de l'inaction, si lourde chez les

vieillards qui ne se sont pas ménagé pour leurs dernières années la

ressource d'une vie intérieure. Toutes ses habitudes naturelles ou

acquises, toutes celles de son métier lui avaient donné quelque chose

de méticuleux et de chagrin, qui se retrouvait à quelque degré chez

chacun de ses enfants.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 19 / 31 段