Il écrivit un quintette pour clarinette et instruments à cordes. La

première partie était un poème d'espoir et de désir juvéniles; la

dernière, un badinage d'amour, où faisait irruption l'humour un peu

sauvage de Christophe. Mais l'œuvre entière avait été écrite pour

le second morceau: le _larghetto_, où Christophe avait peint une petite

âme ardente et ingénue, était, ou devait être le portrait de Minna.

Nul ne l'y eût reconnue, et elle moins que personne; mais l'important

était qu'il l'y reconnût parfaitement; il éprouvait un frémissement

de plaisir à l'illusion de sentir qu'il s'était emparé de l'être de

la bien-aimée. Nul travail ne lui fut plus facile et heureux: c'était

une détente à l'excès de l'amour, que l'absence amassait en lui; et

en même temps, le souci de l'œuvre d'art, l'effort nécessaire pour

dominer et concentrer la passion dans une forme belle et claire, lui

donnait une santé d'esprit, un équilibre de toutes ses facultés, qui

lui causait une volupté physique. Souveraine jouissance connue de tout

artiste: pendant le temps qu'il crée, il échappe à l'esclavage du

désir et de la douleur; il en devient le maître; et tout ce qui le

faisait jouir, et tout ce qui le faisait souffrir, lui semble le libre

jeu de sa volonté. Instants trop courts: car il retrouve ensuite, plus

lourdes, les chaînes de la réalité.

Tant que Christophe fut occupé de ce travail, il eut à peine le temps

de songer à l'absence de Minna: il vivait avec elle. Minna n'était

plus en Minna, elle était toute en lui. Mais quand il eut fini, il se

retrouva seul, plus seul qu'avant, plus las; il se rappela qu'il y avait

deux semaines qu'il avait écrit à Minna, et qu'elle ne lui avait pas

répondu.

Il lui écrivit de nouveau; et, cette fois, il ne put se résoudre à

observer tout à fait la contrainte qu'il s'était imposée dans la

première lettre. Il reprochait à Minna, sur un ton de plaisanterie,--car

il n'y croyait pas,--de l'avoir oublié. Il la taquinait sur sa paresse

et lui faisait d'affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec

beaucoup de mystère, pour piquer sa curiosité, et parce qu'il voulait

lui en faire une surprise, au retour. Il décrivait minutieusement le

chapeau qu'il avait acheté; et il racontait que, pour obéir aux ordres

de la petite despote,--car il avait pris à la lettre toutes ses

prétentions,--il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin

de refuser toutes les invitations. Il n'ajoutait pas qu'il était même en

froid avec le grand-duc, parce que, dans l'excès de son zèle, il s'était

dispensé de se rendre à une soirée du château, où il était convié. Toute

la lettre était d'un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets,

chers aux amoureux: il s'imaginait que Minna seule en avait la clef, et

il se croyait fort habile, parce qu'il avait eu soin de remplacer partout

le mot d'amour par celui d'amitié.

Après avoir écrit, il éprouva un soulagement momentané: d'abord,

parce que la lettre lui avait donné l'illusion d'un entretien avec

l'absente; et parce qu'il ne doutait pas que Minna n'y répondît

aussitôt. Il fut donc très patient pendant les trois jours qu'il avait

accordés à la poste pour porter sa lettre à Minna et lui rapporter la

réponse. Mais, quand le quatrième jour fut passé, il recommença à

ne plus pouvoir vivre. Il n'avait plus d'énergie, ni d'intérêt aux

choses, que pendant l'heure qui précédait l'arrivée de chaque poste.

Alors il trépidait d'impatience. Il devenait superstitieux et cherchait

dans les moindres signes--le pétillement du foyer, un mot dit au

hasard--l'assurance que la lettre arrivait. Une fois l'heure passée, il

retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades: le

seul but de l'existence était d'attendre le prochain courrier; et toute

son énergie était dépensée à trouver la force d'attendre

jusque-là. Mais quand le soir venait et qu'il n'y avait plus

d'espérance pour la journée, alors c'était l'accablement: il lui

semblait qu'il ne réussirait jamais à vivre jusqu'au lendemain; et il

restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser,

n'ayant même pas la force de se coucher, jusqu'à ce qu'un reste de

volonté lui fît gagner son lit; et il dormait d'un lourd sommeil,

plein de rêves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne

finirait jamais.

Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie.

Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur

même, d'avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé

d'inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant.

Si donc elle ne lui écrivait pas, c'est qu'elle était malade,

mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume et écrivit une

troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas

plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe.

L'heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouillé la

page en la tournant, sali l'enveloppe en la fermant: n'importe! Il

n'aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à

la poste, et attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il

eut la vision nette de Minna, malade, qui l'appelait; il se leva, fut

sur le point de partir à pied, d'aller la rejoindre. Mais où? Où la

retrouver?

Le quatrième matin, arriva la lettre de Minna,--une demi-page,--froide

et pincée. Minna disait qu'elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui

inspirer ces stupides appréhensions, qu'elle allait bien, qu'elle

n'avait pas le temps d'écrire, qu'elle le priait de s'exalter moins à

l'avenir et d'interrompre sa correspondance.

Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna.

Il s'accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des

lettres imprudentes et absurdes qu'il avait écrites. Il se traita

d'imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau

faire: il était bien forcé de sentir que Minna ne l'aimait pas autant

qu'il l'aimait.

Les jours qui suivirent furent si mornes qu'ils ne peuvent se raconter.

Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à

l'existence: ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d'une

façon machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s'intéressât,

était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un

écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le

séparaient du retour de Minna.

La date du retour était passée. Depuis une semaine déjà, elle aurait

dû être là. À la prostration de Christophe avait succédé une

agitation fébrile. Minna lui avait promis, en partant, de l'avertir du

jour et de l'heure de l'arrivée. Il attendait, de moment en moment,

pour aller au-devant d'elle; et il se perdait en conjectures pour

expliquer ce retard.

Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-père, le tapissier

Fischer, était venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il

faisait souvent, après dîner. Christophe, qui se rongeait, allait

remonter dans sa chambre, après avoir en vain guetté le passage du

facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le

lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser

des rideaux. Christophe, saisi, demanda:

--Elles sont donc revenues?

--Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer,

goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentrées avant-hier.

Christophe n'entendit rien de plus; il quitta la chambre et se prépara

à sortir. Sa mère, qui depuis quelque temps le surveillait à la

dérobée, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement où il

allait. Il ne répondit pas et sortit. Il souffrait.

Il courut chez mesdames de Kerich. Il était neuf heures du soir. Elles

étaient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir.

Elles lui dirent bonsoir avec tranquillité. Minna, occupée à écrire,

lui tendit la main par-dessus la table, et continua sa lettre, en lui

demandant de ses nouvelles, d'un air distrait. Elle s'excusait

d'ailleurs de son impolitesse et feignait d'écouter ce qu'il disait;

mais elle l'interrompit' pour demander un renseignement à sa mère. Il

avait préparé des paroles touchantes sur ce qu'il avait souffert

pendant leur absence: il put à peine en balbutier quelques mots;

personne ne les releva, et il n'eut pas le courage de continuer: cela

sonnait faux.

Quand Minna eut terminé la lettre, elle prit un ouvrage, et, s'asseyant

à quelques pas de lui, se mit à lui raconter le voyage qu'elle avait

fait. Elle parlait des semaines agréables qu'elle avait passées, des

promenades à cheval, de la vie de château, de la société

intéressante; elle s'animait peu à peu et faisait des allusions à des

événements ou à des gens, que Christophe ne connaissait pas, et dont

le souvenir les faisait rire, sa mère et elle. Christophe se sentait un

étranger au milieu de ce récit; il ne savait quelle contenance faire,

et riait d'un air gêné. Il ne quittait pas des yeux le visage de

Minna, implorant l'aumône d'un regard. Mais quand elle le

regardait,--ce qu'elle faisait rarement, s'adressant plus souvent à sa

mère qu'à lui,--ses yeux, comme sa voix, étaient aimables et

indifférents. Se surveillait-elle à cause de sa mère? Il eût voulu

lui parler, seul à seule; mais madame de Kerich ne les quitta pas un

moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui fût

personnel; il parla de ses travaux, de ses projets; il avait conscience

que Minna lui échappait; et il tâchait de l'intéresser à lui. En

effet, elle sembla l'écouter avec beaucoup d'attention; elle coupait

son récit par des interjections variées, qui ne tombaient pas toujours

très à propos, mais dont le ton semblait plein d'intérêt. Mais au

moment où il se remettait à espérer, grisé par un de ses charmants

sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et

bâiller. Il s'interrompit net. Elle s'en aperçut, et s'excusa

aimablement, prétextant sa fatigue. Il se leva, pensant qu'on le

retiendrait encore; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts,

il attendait une invitation à revenir le lendemain: il n'en fut pas

question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit

la main,--une main indifférente, qui s'abandonnait froidement dans sa

main; et il prit congé d'elle au milieu du salon.

Il rentra chez lui, l'effroi au cœur. De la Minna d'il y avait deux

mois, de sa chère Minna, il ne restait plus rien. Que s'était-il

passé? Qu'était-elle devenue? Pour un pauvre garçon, qui n'avait

jamais encore éprouvé les changements incessants, la disparition

totale, et le renouvellement absolu des âmes vivantes, dont la plupart

ne sont pas des âmes, mais des collections d'âmes, qui se succèdent,

et s'éteignent constamment, la simple vérité était trop cruelle pour

qu'il pût se résoudre à y croire. Il en repoussait l'idée avec

épouvante, et tâchait de se persuader qu'il avait mal su voir, que

Minna était toujours la même. Il décida de retourner chez elle, le

lendemain matin, de lui parler à tout prix.

Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de

l'horloge. Dès la première heure, il alla roder autour de la maison

des de Kerich; il entra aussitôt qu'il put. Ce ne fut pas Minna qu'il

vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s'occupait à

arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la véranda. Elle eut

une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe:

--Ah! fit-elle, c'est vous!... Vous venez à propos, j'ai justement à

vous parler. Attendez, attendez...

Elle rentra un moment, pour déposer la carafe et s'essuyer les mains,

et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine déconfite de

Christophe, qui sentait l'approche du malheur.

--Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.

Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich.

Elle ne se pressait pas de parler, s'amusant du trouble de l'enfant.

--Asseyons-nous là, dit-elle enfin.

Ils étaient sur le banc, où Minna lui avait tendu ses lèvres, la veille

du départ.

--Je pense que vous savez de quoi il s'agit, dit madame de Kerich, qui

prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n'aurais jamais cru

cela, Christophe. Je vous estimais un garçon sérieux. J'avais

confiance en vous. Je n'aurais jamais pensé que vous en abuseriez, pour

essayer de tourner la tête à ma fille. Elle était sous votre garde.

Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-même.

Il y avait une légère ironie dans le ton:--madame de Kerich

n'attachait pas la moindre importance à cet amour d'enfants;--mais

Christophe ne le sentit pas; et ces reproches, qu'il prit au tragique,

comme il prenait toute chose, lui allèrent au cœur:

--Mais, madame... mais, madame... (balbutia-t-il, les larmes aux yeux.)

Je n'ai jamais abusé de votre confiance... Ne le croyez pas, je vous en

prie... Je ne suis pas un malhonnête homme, je vous jure!... J'aime

mademoiselle Minna, je l'aime de toute mon âme, mais je veux

l'épouser.

Madame de Kerich sourit.

--Non, mon pauvre garçon, (dit-elle, avec cette bienveillance, si

dédaigneuse au fond, qu'il allait enfin comprendre,) non, ce n'est pas

possible, c'est un enfantillage.

--Pourquoi? Pourquoi? demandait-il.

Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu'elle parlât

sérieusement, rassuré presque par sa voix plus douce. Elle continuait

de sourire, et disait:

--Parce que.

Il insistait. Avec des ménagements ironiques,--(elle ne le prenait pas

tout a fait au sérieux,)--elle lui dit qu'il n'avait pas de fortune,

que Minna avait d'autres goûts. Il protestait que cela ne faisait rien,

qu'il serait riche, célèbre, qu'il aurait les honneurs, l'argent, tout

ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique; elle

était amusée de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la

tête pour dire non. Il s'obstinait toujours.

--Non, Christophe, dit-elle d'un ton décidé, non, ce n'est pas la

peine de discuter, c'est impossible. Il ne s'agit pas seulement

d'argent. Tant de choses!... La situation...

Elle n'eut pas besoin d'achever. Ce fut une aiguille qui le perça

jusqu'aux moelles. Ses yeux s'ouvrirent. Il vit l'ironie du sourire

amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit

brusquement tout ce qui le séparait de cette femme, qu'il aimait d'un

amour filial, qui semblait le traiter d'une façon maternelle; il sentit

ce qu'il y avait de protecteur et de dédaigneux dans son affection. Il

se leva, tout pâle. Madame de Kerich continuait à lui parler de sa

voix caressante: mais c'était fini; il n'entendait plus la musique des

paroles, il percevait sous chaque mot la sécheresse de cette âme

élégante. Il ne put répondre un mot. Il partit. Tout tournait autour

de lui.

Rentré dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une

convulsion de colère et d'orgueil révolté, comme quand il était

petit. Il mordait son oreiller, il enfonçait son mouchoir dans sa

bouche, pour qu'on ne l'entendît pas crier. Il haïssait madame de

Kerich. Il haïssait Minna. Il les méprisait avec fureur. Il lui

semblait qu'il avait été souffleté, il tremblait de honte et de rage.

Il lui fallait répondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s'il ne se

vengeait.

Il se releva, et écrivit une lettre d'une violence imbécile:

«Madame,

«Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous êtes trompée sur

moi. Mais ce que je sais, c'est que je me suis trompé cruellement sur

vous. J'avais cru que vous étiez mes amies. Vous le disiez, vous

faisiez semblant de l'être, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois

maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour

moi n'était qu'une duperie: vous vous serviez de moi, je vous amusais,

je vous distrayais, je vous faisais de la musique,--j'étais votre

domestique. Votre domestique, je ne le suis pas! Je ne suis celui de

personne!

«Vous m'avez fait durement sentir que je n'avais pas le droit d'aimer

votre fille. Rien au monde ne peut empêcher mon cœur d'aimer ce qu'il

aime; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous.

C'est le cœur qui ennoblit l'homme: si je ne suis pas comte, j'ai

peut-être plus d'honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du

moment qu'il m'insulte, je le méprise. Je méprise comme la boue tout

ce qui se prétend noble, s'il n'a pas la noblesse de l'âme.

«Adieu! Vous m'avez méconnu. Vous m'avez trompé. Je vous déteste.

«Celui qui aime, en dépit de vous, et qui aimera jusqu'à sa mort

mademoiselle Minna, _parce qu'elle est à lui_, et que rien ne peut la

lui reprendre.»

À peine eut-il jeté sa lettre à la boîte qu'il eut la terreur de ce

qu'il avait fait. Il essaya de n'y plus penser; mais certaines phrases

lui revenaient à la mémoire; et il avait une sueur froide, en songeant

que madame de Kerich lisait ces énormités. Au premier moment, il

était soutenu par son désespoir même; mais, dès le lendemain, il

comprit que sa lettre n'aurait d'autre résultat que de le séparer tout

à fait de Minna: et cela lui parut le pire des malheurs. Il espérait

encore que madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne

prendrait pas celui-ci au sérieux, qu'elle se contenterait d'une

sévère remontrance, et,--qui sait?--qu'elle serait peut-être touchée

par la sincérité de sa passion. Il n'attendait qu'un mot pour se jeter

à ses pieds. Il l'attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle

disait:

«Cher Monsieur,

«Puisque, à votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus

sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous

imposer davantage des relations, devenues pénibles pour vous. Vous

trouverez donc naturel que nous les interrompions. J'espère que vous ne

manquerez pas, dans la suite, d'autres amis, qui sauront vous

apprécier, comme vous désirez l'être. Je ne doute point de votre

avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progrès dans la

carrière musicale. Salutations.

«Josepha von Kerich»

Les plus amers reproches eussent été moins cruels. Christophe se vit

perdu. On peut répondre à qui vous accuse injustement. Mais que faire

contre le néant de cette indifférence polie? Il s'affola. Il pensa

qu'il ne verrait plus Minna, qu'il ne la verrait plus jamais; et il ne

put le supporter. Il sentit le peu que pèse tout l'orgueil du monde, au

prix d'un peu d'amour. Il oublia toute dignité, il devint lâche, il

écrivit de nouvelles lettres, où il suppliait qu'on lui pardonnât.

Elles n'étaient pas moins stupides que celle où il s'emportait. On ne

lui répondit rien.--Et tout fut dit.

Il faillit mourir. Il pensa à se tuer. Il pensa à tuer. Il se figura

du moins qu'il le pensait. Il eut des désirs incendiaires. On ne se

doute pas du paroxysme d'amour et de haine qui dévorent certains cœurs

d'enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin

à son enfance. Elle trempa sa volonté. Mais elle fut bien près de la

briser pour toujours.

Il ne pouvait plus vivre. Accoudé sur sa fenêtre, pendant des heures,

et regardant le pavé de la cour, il songeait, comme quand il était

petit, qu'il y avait un moyen d'échapper à la torture de la vie. Le

remède était là, sous ses yeux, immédiat .. Immédiat? Qui le

savait?... Peut-être après des heures--des siècles--de souffrances

atroces!... Mais si profond était son désespoir d'enfant qu'il se

laissait glisser au vertige de ces pensées.

Louisa voyait qu'il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de

ce qui se passait en lui; mais son instinct l'avertissait du danger.

Elle tâchait de se rapprocher de son fils, de connaître ses peines,

afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l'habitude de

causer intimement avec Christophe; depuis bien des années, il

renfermait ses pensées en lui; et elle était trop absorbée par les

soucis matériels de la vie, pour avoir le temps de chercher à le

deviner. Maintenant qu'elle eût voulu lui venir en aide, elle ne savait

que faire. Elle rôdait autour de lui, comme une âme en peine; elle

eût souhaité de trouver les mots qui lui eussent fait du bien; et elle

n'osait parler, de crainte de l'irriter. Et malgré ses précautions,

elle l'irritait par tous ses gestes, par sa présence même; car elle

n'était pas très adroite, et il n'était pas très indulgent.

Cependant il l'aimait, ils s'aimaient. Mais il suffit de si peu pour

séparer des êtres qui se chérissent! Un parler trop fort, des gestes

maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une façon de

manger, de marcher et de rire, une gêne physique qu'on ne peut

analyser... On se dit que ce n'est rien; et pourtant, c'est un monde.

C'est assez, bien souvent, pour qu'une mère et un fils, deux frères,

deux amis, qui sont tout près l'un de l'autre, restent éternellement

étrangers l'un à l'autre.

Christophe ne trouvait donc pas auprès de sa mère un appui dans la

crise qu'il traversait. Et d'ailleurs, de quel prix est l'affection des

autres pour l'égoïsme de la passion, préoccupée d'elle seule?

Une nuit que les siens dormaient, et qu'assis dans sa chambre, sans

penser, sans bouger, il s'enlizait dans ses dangereuses idées, un bruit

de pas fit résonner la petite rue silencieuse, et un coup frappé à la

porte l'arracha à son engourdissement. On entendait un murmure de voix

indistinctes. Il se rappela que son père n'était pas rentré le soir,

et il pensa avec colère qu'on le ramenait encore ivre, comme

l'autre semaine, où on l'avait trouvé couché en travers de la

rue. Car Melchior n'observait plus aucune retenue; il se livrait

à son vice, sans que sa santé athlétique parût souffrir d'excès et

d'imprudences, qui eussent tué un autre homme. Il mangeait comme

quatre, buvait à tomber ivre-mort, passait des nuits dehors sous la

pluie glacée, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur

ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaieté, voulant que tout le

monde fût gai autour de lui.

Louisa, déjà levée, allait précipitamment ouvrir. Christophe, qui

n'avait pas bougé, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix

avinée de Melchior et les réflexions goguenardes des voisins...

Soudain, une angoisse inexplicable le saisit: il eut peur de ce qui

allait venir... Et aussitôt, un cri déchirant lui fit relever la

tête. Il bondit à la porte...

Au milieu d'un groupe d'hommes, qui parlaient à voix basse, dans le

corridor obscur, éclairé par la lueur tremblante d'une lanterne, sur

une civière était couché, comme autrefois grand-père, un corps

ruisselant d'eau, immobile. Louisa sanglotait à son cou. On avait

trouvé Melchior noyé dans le ru du moulin.

Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres

peines furent balayées. Il se jeta sur le corps de son père, à côté

de Louisa, et ils pleurèrent ensemble.

Assis auprès du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le

visage avait pris maintenant une expression sévère et solennelle, il

sentait la sombre tranquillité du mort entrer en lui. Sa passion

enfantine s'était dissipée, comme un accès de fièvre; le souffle

glacial de la tombe avait tout emporté. Minna, son orgueil, son amour,

hélas! quelle misère! Que tout était peu de chose auprès de cette

réalité, la seule réalité: la mort! Était-ce la peine de tant

souffrir, désirer, s'agiter, pour en arriver là!...

Il regardait son père endormi, et il était pénétré d'une pitié

infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bonté et de tendresse.

Car, avec toutes ses tares, Melchior n'était pas méchant, il y avait

beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il était honnête. Il

avait un peu de la probité intransigeante des Krafft, qui, dans les

questions de moralité et d'honneur, ne souffrait pas de discussion et

n'eût jamais admis ces petites saletés morales, que tant de gens de la

société ne regardent pas tout à fait comme des fautes. Il était

brave et, en toute occasion dangereuse, s'exposait avec une sorte de

jouissance. S'il était dépensier pour lui-même, il l'était aussi

pour les autres: il ne pouvait supporter qu'on fût triste; et il

faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait,--et de ce qui ne

lui appartenait pas,--aux pauvres diables qu'il rencontrait sur son

chemin. Toutes ses qualités apparaissaient maintenant à Christophe: il

les exagérait. Il lui semblait qu'il avait méconnu son père. Il se

reprochait de ne l'avoir pas assez aimé. Il le voyait vaincu par la

vie: il croyait entendre cette malheureuse âme, entraînée à la

dérive, trop faible pour lutter, et gémissant de sa vie inutilement

perdue. Il entendait cette lamentable prière, dont l'accent l'avait

déchiré naguère:

--Christophe! ne me méprise pas!

Et il était bouleversé de remords. Il se jetait sur le lit et baisait

le visage du mort, en pleurant. Il répétait, comme autrefois:

--Mon cher papa, je ne te méprise pas, je t'aime! Pardonne-moi!

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 18 / 31 段