l'après-midi. Ils étaient restés enfermés dans la maison, sans se
parler, à lire, bâiller, regarder par la fenêtre; ils étaient
ennuyés et maussades. Vers quatre heures, le ciel s'éclaircit. Ils
coururent au jardin. Ils s'accoudèrent sur la terrasse, contemplant
au-dessous d'eux les pentes de gazon qui descendaient vers le fleuve. La
terre fumait, une tiède vapeur montait au soleil; des gouttelettes de
pluie étincelaient sur l'herbe; l'odeur de la terre mouillée et le
parfum des fleurs se mêlaient; autour d'eux bruissait le vol doré des
abeilles. Ils étaient côte à côte, et ne se regardaient pas; ils ne
pouvaient se décider à rompre le silence. Une abeille vint gauchement
s'accrocher à une grappe de glycine, lourde de pluie, et fit basculer
sur elle une cataracte d'eau. Ils rirent en même temps; et aussitôt,
ils sentirent qu'ils ne se boudaient plus, qu'ils étaient bons amis.
Pourtant ils continuaient à ne pas se regarder.
Brusquement, sans tourner la tête, elle lui prit la main, et elle lui dit:
--Venez!
Elle l'entraîna en courant vers le petit labyrinthe boisé, aux
sentiers bordés de buis, qui s'élevait au centre du bosquet. Ils
escaladèrent la pente, ils glissaient sur le sol détrempé; et les
arbres mouillés secouaient sur eux leurs branches. Près d'arriver au
faîte, elle s'arrêta, pour respirer.
--Attendez... attendez... dit-elle tout bas, tâchant de reprendre haleine.
Il la regarda. Elle regardait d'un autre côté: elle souriait,
haletante, la bouche entr'ouverte; sa main était crispée dans la main
de Christophe. Ils sentaient leur sang battre dans leurs paumes
pressées et leurs doigts qui tremblaient. Autour d'eux, le silence. Les
pousses blondes des arbres frissonnaient au soleil; une petite pluie
s'égouttait des feuilles, avec un bruit argentin; et dans le ciel
passaient les cris aigus des hirondelles.
Elle retourna la tête vers lui: ce fut un éclair. Elle se jeta à son
cou, il se jeta dans ses bras.
--Minna! Minna! chérie!...
--Je t'aime, Christophe! Je t'aime!
Ils s'assirent sur un banc de bois mouillé. Ils étaient pénétrés
d'amour, un amour doux, profond, absurde. Tout le reste avait disparu.
Plus d'égoïsme, plus de vanité, plus d'arrière-pensées. Toutes les
ombres de l'âme étaient balayées par ce souffle d'amour. «Aimer,
aimer»,--disaient leurs yeux riants et humides de larmes. Cette froide
et coquette petite fille, ce garçon orgueilleux, étaient dévorés du
besoin de se donner, de souffrir, de mourir l'un pour l'autre. Ils ne se
reconnaissaient plus, ils n'étaient plus eux-mêmes; tout était
transformé: leur cœur, leurs traits, leurs yeux rayonnaient d'une
bonté et d'une tendresse touchantes. Minutes de pureté, d'abnégation,
de don absolu de soi, qui ne reviendront plus dans la vie!
Après un balbutiement éperdu, après des promesses passionnées
d'être l'un à l'autre toujours, après des baisers et des mots
incohérents et ravis, ils s'aperçurent qu'il était tard, et ils
revinrent en courant, se tenant par la main, au risque de tomber dans
les allées étroites, se heurtant aux arbres, ne sentant rien, aveugles
et ivres de joie.
Lorsqu'il l'eut quittée, il ne rentra pas chez lui: il n'aurait pu
dormir. Il sortit de la ville et marcha à travers champs; il se promena
au hasard, dans la nuit. L'air était frais, la campagne obscure et
déserte. Une chouette hululait frileusement. Il allait comme un
somnambule. Il monta la colline, au milieu des vignes. Les petites
lumières de la ville tremblaient dans la plaine, et les étoiles dans
le ciel sombre. Il s'assit sur un mur du chemin, et fut pris brusquement
d'une crise de larmes. Il ne savait pourquoi. Il était trop heureux; et
l'excès de sa joie était fait de tristesse et de joie; il s'y mêlait
de la reconnaissance pour son bonheur, de la pitié pour ceux qui
n'étaient pas heureux, un sentiment mélancolique et doux de la
fragilité des choses, l'enivrement de vivre. Il pleura avec délices,
il s'endormit au milieu de ses pleurs. Quand il se réveilla, c'était
l'aube incertaine. Les brouillards blancs traînaient sur le fleuve et
enveloppaient la ville, où Minna dormait, écrasée de fatigue, le
cœur illuminé par un rire de bonheur.
Dès le matin, ils réussirent à se revoir au jardin, et ils se dirent
de nouveau qu'ils s'aimaient; mais déjà, ce n'était plus la divine
inconscience de la veille. Elle jouait un peu l'amoureuse; et lui,
quoique plus sincère, tenait aussi un rôle. Ils parlèrent de ce que
serait leur vie. Il regretta sa pauvreté, son humble condition. Elle
affecta la générosité, et elle jouit de sa générosité. Elle se
disait indifférente à l'argent. Il est vrai qu'elle l'était: car elle
ne le connaissait pas, ne connaissant pas son manque. Il lui promit de
devenir un grand artiste; elle trouvait cela amusant et beau, comme un
roman. Elle crut de son devoir de se conduire en véritable amoureuse.
Elle lut des poésies, elle fut sentimentale. Il était gagné par la
contagion. Il soignait sa toilette: il était ridicule; il surveillait
sa façon de parler: il était prétentieux. Madame de Kerich le
regardait en riant, et se demandait ce qui avait pu le rendre aussi
stupide.
Mais ils avaient des minutes d'ineffable poésie. Elles éclataient
subitement au milieu des journées un peu pâles, tel un rayon de soleil
au travers du brouillard. C'était un regard, un geste, un mot qui ne
signifiait rien, et les inondait de bonheur; c'étaient les: «Au
revoir!», le soir, dans l'escalier mal éclairé, les yeux qui se
cherchaient, se devinaient dans la demi-obscurité, le frisson des mains
qui se touchaient, le tremblement de la voix, tous ces petits riens,
dont leur souvenir se repaissait, la nuit, quand ils dormaient d'un
sommeil si léger que le son de chaque heure les réveillait, et quand
leur cœur chantait: «Il m'aime», comme le murmure d'un ruisseau.
Ils découvrirent le charme des choses. Le printemps souriait avec une
merveilleuse douceur. Le ciel avait un éclat, l'air avait une
tendresse, qu'ils ne connaissaient pas. La ville tout entière, les
toits rouges, les vieux murs, les pavés bosselés, se paraient d'un
charme familier, qui attendrissait Christophe. La nuit, quand tout le
monde dormait, Minna se levait du lit et restait à la fenêtre,
assoupie et fiévreuse. Et les après-midi, quand il n'était pas là,
elle rêvait, assise dans la balançoire, un livre sur les genoux, les
yeux à demi fermés, somnolente de lassitude heureuse, le corps et
l'esprit flottant dans l'air printanier. Elle passait des heures
maintenant au piano, répétant, avec une patience exaspérante pour les
autres, des accords, des passages, qui la faisaient devenir toute
blanche et froide d'émotion. Elle pleurait en entendant de la musique
de Schumann. Elle se sentait pleine de pitié et de bonté pour tous; et
il l'était, comme elle. Ils donnaient de furtives aumônes aux pauvres
qu'ils rencontraient, et ils échangeaient des regards compatissants:
ils étaient heureux d'être si bons.
À vrai dire, ils ne l'étaient que par intermittences. Minna
découvrait tout à coup combien était triste l'humble vie de
dévouement de la vieille Frida, qui servait dans la maison, depuis
l'enfance de sa mère; et elle courait se jeter à son cou, au grand
étonnement de la bonne vieille, occupée à repriser du linge dans la
cuisine. Mais cela ne l'empêchait pas, deux heures après, de lui
parler durement, parce que Frida n'était pas venue au premier coup de
sonnette. Et Christophe, qui était dévoré d'amour pour tout le genre
humain, et se détournait de sa route, pour ne pas écraser un insecte,
était plein d'indifférence pour sa propre famille. Par une réaction
bizarre, il était même d'autant plus froid et plus sec envers les
siens qu'il avait plus d'affection pour le reste des êtres: à peine
s'il pensait à eux; il leur parlait avec brusquerie et les voyait avec
ennui. Leur bonté à tous deux n'était qu'un trop-plein de tendresse,
qui débordait par crises, et dont bénéficiait, au hasard, le premier
qui passait. En dehors de ces crises, ils étaient plus égoïstes qu'à
l'ordinaire; car leur esprit était rempli par une pensée unique, et
tout y était ramené.
Quelle place avait prise dans la vie de Christophe la figure de la
fillette! Quelle émotion, quand, la cherchant dans le jardin, il
apercevait de loin; la petite robe blanche;--quand, au théâtre, assis
à quelques pas de leurs places encore vides, il entendait la porte de
la baignoire s'ouvrir, et la rieuse voix qu'il connaissait si
bien;--quand, dans une conversation étrangère, le cher nom de Kerich
était prononcé! Il pâlissait, rougissait; pendant quelques minutes,
il ne voyait ni n'entendait plus rien. Et aussitôt après, un torrent
de sang lui remontait dans le corps, un assaut de forces inconnues.
Cette petite Allemande naïve et sensuelle avait des jeux bizarres. Elle
posait sa bague sur une couche de farine; et il fallait la prendre, l'un
après l'autre, avec les dents, sans se blanchir le nez. Ou bien elle
passait au travers d'un biscuit une ficelle, dont chacun mettait un des
bouts dans sa bouche; et il s'agissait d'arriver le plus vite possible,
en mangeant la ficelle, à mordre le biscuit. Leurs visages se
rapprochaient, leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se touchaient,
ils riaient d'un rire factice, et leurs mains étaient glacées.
Christophe se sentait envie de mordre, de faire du mal; il se rejetait
brusquement en arrière; et elle continuait à rire, d'une façon
forcée. Ils se détournaient l'un de l'autre, feignaient
l'indifférence, et se regardaient à la dérobée.
Ces jeux troubles avaient pour eux un attrait inquiétant. Christophe en
avait peur et leur préférait la gêne même des réunions, où madame
de Kerich ou quelque autre assistait. Nulle présence importune ne
pouvait interrompre l'entretien de leurs cœurs amoureux; la contrainte
ne faisait que le rendre plus intense et plus doux. Tout alors prenait
entre eux un prix infini: un mot, un plissement de lèvres, un coup
d'œil, suffisaient à faire transparaître sous le voile banal de la
vie ordinaire le riche et frais trésor de leur vie intérieure. Eux
seuls le pouvaient voir: ils le croyaient du moins et se souriaient,
heureux de leurs petits mystères. À écouter leurs paroles, on n'eût
rien remarqué qu'une conversation de salon sur des sujets
indifférents: pour eux, c'était un chant perpétuel d'amour. Ils
lisaient les nuances les plus fugitives de leurs traits et de leur voix,
comme en un livre ouvert; aussi bien auraient-ils pu lire, les yeux
fermés: car ils n'avaient qu'à écouter leur propre cœur, pour y
entendre l'écho du cœur de l'ami. Ils débordaient de confiance dans
la vie, dans le bonheur, en eux-mêmes. Leurs espoirs étaient sans
limites. Ils aimaient, ils étaient aimés, heureux, sans une ombre,
sans un doute, sans une crainte pour l'avenir. Sérénité unique de ces
jours de printemps! Pas un nuage au ciel. Une foi si fraîche que rien
ne semble pouvoir la faner jamais. Une joie si abondante que rien ne
pourra l'épuiser. Vivent-ils? Rêvent-ils? Ils rêvent sans doute. Il
n'y a rien de commun entre la vie et leur rêve. Rien, sinon qu'à cette
heure magique, eux-mêmes ne sont qu'un rêve: leur être s'est fondu,
au souffle de l'amour.
Madame de Kerich ne fut pas longue à s'apercevoir de leur petit
manège, qui se croyait très fin, et qui était très gauche. Minna en
avait quelque soupçon, depuis que sa mère était entrée à
l'improviste, un jour qu'elle parlait à Christophe de plus près qu'il
ne convenait, et qu'au bruit de la porte ils s'étaient éloignés
précipitamment, avec une maladroite confusion. Madame de Kerich avait
feint de ne rien remarquer. Minna le regrettait presque. Elle eût voulu
avoir à lutter contre sa mère: c'eût été plus romanesque.
Sa mère se garda bien de lui en fournir l'occasion; elle était trop
intelligente pour s'inquiéter. Mais devant Minna, elle parlait de
Christophe avec ironie, et raillait impitoyablement ses ridicules: elle
le démolit en quelques mots. Elle n'y mettait aucun calcul, elle
agissait d'instinct, avec la perfidie naturelle d'une bonne femme, qui
défend son bien. Minna eut beau se rebiffer, bouder, dire des
impertinences, et s'obstiner à nier la vérité des observations: elles
n'étaient que trop justifiées, et madame de Kerich avait une habileté
cruelle à blesser au bon endroit. La largeur des souliers de
Christophe, la laideur de ses habits, son chapeau mal brossé, sa
prononciation provinciale, sa façon ridicule de saluer, la vulgarité
de ses éclats de voix, rien n'était oublié de ce qui pouvait
atteindre l'amour-propre de Minna: c'était une simple remarque,
décochée en passant; jamais cela ne prenait la forme d'un
réquisitoire; et quand Minna, irritée, se dressait sur ses ergots pour
répliquer, madame de Kerich, innocemment, était déjà occupée d'un
autre sujet. Mais le trait restait, et Minna était touchée.
Elle commença à voir Christophe d'un œil moins indulgent. Il le sentait
vaguement et lui demandait, inquiet:
--Pourquoi me regardez-vous ainsi?
Elle répondait:
--Pour rien.
Mais, l'instant d'après, quand il était joyeux, elle lui reprochait
avec âpreté de rire trop bruyamment. Il était consterné, il n'eût
jamais pensé qu'il fallût se surveiller avec elle, pour lire: toute sa
joie était gâtée.--Ou bien, quand il causait, dans un entier abandon,
elle l'interrompait d'un air distrait, pour faire une remarque
désobligeante sur sa toilette, ou elle relevait ses expressions
communes avec un pédantisme agressif. Il n'avait plus envie de parler,
et parfois se fâchait. Puis il se persuadait que ces façons qui
l'irritaient étaient une preuve de l'intérêt que lui portait Minna;
et elle se le persuadait elle-même. Il tâchait humblement d'en faire
son profit. Elle lui en savait peu de gré: car il n'y réussissait
guère.
Mais il n'eut pas le temps de s'apercevoir du changement qui s'opérait
en elle. Pâques était venu, et Minna devait faire, avec sa mère, un
petit voyage chez des parents, du côté de Weimar.
La dernière semaine avant la séparation, ils retrouvèrent leur
intimité des premiers jours. Sauf quelques impatiences, Minna fut plus
affectueuse que jamais. La veille du départ, ils se promenèrent
longuement dans le parc; elle attira Christophe au fond de la charmille,
et lui passa au cou un sachet parfumé, où elle avait enfermé une
boucle de ses cheveux; ils se renouvelèrent des serments éternels, ils
jurèrent de s'écrire chaque jour; et, dans le ciel, ils firent choix
d'une étoile, afin de la regarder, chaque soir, au même moment, tous
deux.
Le jour fatal arriva. Dix fois, dans la nuit, il s'était demandé:
«Où sera-t-elle demain?»; et maintenant, il pensait: «C'est
aujourd'hui. Ce matin, elle est encore ici. Ce soir...» Il alla chez
elle, avant qu'il fût huit heures. Elle n'était pas levée. Il essaya
de se promener dans le jardin: il ne put, il revint. Les corridors
étaient pleins de malles et de paquets; il s'assit dans le coin d'une
chambre, épiant les bruits de porte, les craquements de plancher,
reconnaissant les pas qui trottaient à l'étage au-dessus. Madame de
Kerich passa, eut un léger sourire, et lui jeta, sans s'arrêter, un
bonjour railleur. Minna parut enfin; elle était pâle, elle avait les
yeux gonflés; elle n'avait pas plus dormi que lui, cette nuit. Elle
donnait des ordres aux domestiques, d'un air affairé; elle tendit la
main à Christophe, en continuant de parler à la vieille Frida. Elle
était déjà prête à partir. Madame de Kerich revint. Elles
discutèrent ensemble, au sujet d'un carton à chapeau. Minna ne
semblait faire aucune attention à Christophe, qui se tenait, oublié,
malheureux, à côté du piano. Elle sortit avec sa mère, puis rentra;
du seuil, elle cria encore quelque chose à madame de Kerich. Elle ferma
la porte. Ils étaient seuls. Elle courut à lui, lui saisit la main, et
l'entraîna dans le petit salon voisin, dont les volets étaient clos.
Alors elle approcha brusquement sa figure de celle de Christophe, et
elle l'embrassa violemment, de toutes ses forces. Elle demandait, en
pleurant:
--Tu promets, tu promets, tu m'aimeras toujours?
Ils sanglotaient tout bas, et faisaient des efforts convulsifs, pour
qu'on ne les entendît pas. Ils se séparèrent, au bruit de pas qui
venaient. Minna, s'essuyant les yeux, reprit avec les domestiques son
petit air important; mais sa voix tremblait.
Il réussit à lui voler son mouchoir, qu'elle avait laissé tomber, son
petit mouchoir sale, fripé, humide de ses pleurs.
Il accompagna ses amies dans leur voiture jusqu'à la gare. Assis en
face l'un de l'autre, les deux enfants osaient à peine se regarder, de
peur de fondre en larmes. Leurs mains se cherchaient furtivement et se
serraient, à se faire mal. Madame de Kerich les observait avec une
bonhomie narquoise et semblait ne rien voir.
Enfin, l'heure sonna. Debout près de la portière, quand le train
s'ébranla, Christophe se mit à courir à côté de la voiture, sans
regarder devant lui, bousculant les employés, les yeux attachés aux
yeux de Minna, jusqu'à ce que le train le dépassât.. Il continua de
courir, jusqu'à ce qu'il ne vît plus rien. Alors il s'arrêta, hors
d'haleine; et il se retrouva sur le quai de la gare, au milieu
d'indifférents. Il rentra à sa maison, d'où par bonheur les siens
étaient sortis; et, tout le matin, il pleura.
Il connut pour la première fois l'affreux chagrin de l'absence.
Tourment intolérable pour tous les cœurs aimants. Le monde est vide,
la vie est vide, tout est vide. On ne peut plus respirer: c'est une
angoisse mortelle. Surtout quand persistent autour de nous les traces
matérielles du passage de l'amie, quand les objets qui nous entourent
l'évoquent constamment, quand on reste dans le décor familier où l'on
vécut ensemble, quand on s'acharne à revivre aux mêmes lieux le
bonheur disparu. Alors, c'est comme un gouffre qui s'ouvre sous les pas:
on se penche, on a le vertige, on va tomber, on tombe. On croit voir la
mort en face. Et c'est bien elle qu'on voit: l'absence n'est qu'un de
ses masques. On assiste tout vif à la disparition du plus cher de son
cœur: la vie s'efface, c'est le trou noir, le néant.
Christophe alla revoir tous les endroits aimés, pour souffrir
davantage. Madame de Kerich lui avait laissé la clef du jardin, pour
qu'il pût s'y promener en leur absence. Il y retourna, le jour même,
et faillit suffoquer de douleur. Il lui semblait, en venant, qu'il y
retrouverait un peu de celle qui était partie: il ne la retrouva que
trop, son image flottait sur toutes les pelouses; il s'attendait à la
voir paraître à tous les détours des allées: il savait bien qu'elle
ne paraîtrait pas; mais il se torturait à se persuader le contraire,
à rechercher les traces de ses souvenirs amoureux, le chemin du
labyrinthe, la terrasse tapissée de glycine, le banc dans la charmille;
et il mettait une insistance de bourreau à se répéter: «Il y a huit
jours... il y a trois jours... hier, c'était ainsi, hier, elle était
ici... ce matin même...» Il se labourait le cœur avec ces pensées,
jusqu'à ce qu'il dût s'arrêter, étouffant, près de mourir.--À son
deuil se mêlait une colère contre lui de tout ce beau temps perdu,
sans qu'il en eût profité. Tant de minutes, tant d'heures, où il
jouissait du bonheur infini de la voir, de la respirer, de se nourrir
d'elle! Et il ne l'avait pas apprécié! Il avait laissé fuir le temps,
sans avoir savouré chacun des plus petits moments! Et maintenant!...
Maintenant, il était trop tard... Irréparable! Irréparable!
Il revint chez lui. Les siens lui furent odieux. Il ne put supporter
leurs visages, leurs gestes, leurs entretiens insipides, les mêmes que
la veille, les mêmes que les jours d'avant, les mêmes que lorsqu'elle
était là. Ils continuaient de mener leur vie accoutumée, comme si un
tel malheur ne venait pas de s'accomplir auprès d'eux. La ville non
plus ne se doutait de rien. Les gens allaient à leurs occupations,
riants, bruyants, affairés; les grillons chantaient, le ciel rayonnait.
Il les haïssait tous, il se sentait écrasé par l'égoïsme universel.
Mais il était plus égoïste, a lui seul, que l'univers entier. Rien
n'avait plus de prix pour lui. Il n'avait plus de bonté. Il n'aimait
plus personne.
Il passa de lamentables journées. Ses occupations le reprirent d'une
façon automatique; mais il n'avait plus de courage pour vivre.
Un soir qu'il était à table avec les siens, muet et accablé, le
facteur heurta à la porte et lui remit une lettre. Son cœur la
reconnut, avant d'avoir vu l'écriture. Quatre paires d'yeux, braqués
sur lui, avec une curiosité indiscrète, attendaient qu'il la lût,
s'accrochant à l'espoir de cette distraction, qui les sortit de leur
ennui accoutumé. Il posa la lettre à côté de son assiette et se
força à ne pas l'ouvrir, prétendant avec indifférence qu'il savait
de quoi il s'agissait. Mais ses frères, vexés, n'en crurent rien, et
continuèrent de l'épier: en sorte qu'il fut à la torture, jusqu'à la
fin du repas. Alors seulement il fut libre de s'enfermer dans sa
chambre. Son cœur battait si fort qu'il faillit déchirer la lettre en
l'ouvrant. Il tremblait de ce qu'il allait lire; mais, dès qu'il eut
parcouru les premiers mots, une joie l'envahit.
C'était quelques lignes très affectueuses. Minna lui écrivait en
cachette. Elle l'appelait: «Cher _Christlein_», elle lui disait
qu'elle avait bien pleuré, qu'elle avait regardé l'étoile, chaque
soir, qu'elle avait été à Francfort, qui était une ville grandiose,
où il y avait des magasins admirables, mais qu'elle ne faisait
attention à rien, parce qu'elle ne pensait qu'à lui. Elle lui
rappelait qu'il avait juré de lui rester fidèle, et de ne voir
personne en son absence, afin de penser uniquement à elle. Elle voulait
qu'il travaillât pendant tout le temps qu'elle ne serait pas là, afin
qu'il devint célèbre, et qu'elle le fût aussi. Elle finissait en lui
demandant s'il se souvenait du petit salon, où ils s'étaient dit
adieu, le matin du départ; et elle le priait d'y retourner un matin;
elle assurait qu'elle y serait encore, en pensée, et qu'elle lui dirait
encore adieu, de la même façon. Elle signait: «Éternellement à toi!
Éternellement!...»; et elle avait ajouté un post-scriptum, pour lui
recommander d'acheter un chapeau canotier, au lieu de son vilain
feutre:--«tous les messieurs distingués en portent ici: un canotier de
grosse paille, avec un large ruban bleu».
Christophe lut quatre fois la lettre, avant d'arriver à la comprendre
tout à fait. Il était étourdi, il n'avait même plus la force d'être
heureux; il se sentit brusquement si las qu'il se coucha, relisant et
baisant la lettre à tout instant. Il la mit sous son oreiller, et sa
main s'assurait sans cesse qu'elle était là. Un bien-être ineffable
se répandait en lui. Il dormit d'un trait jusqu'au lendemain.
Sa vie devint plus supportable. La pensée fidèle de Minna flottait
autour de lui. Il entreprit de lui répondre; mais il n'avait pas le
droit de lui écrire librement, il devait cacher ce qu'il sentait;
c'était pénible et difficile. Il s'évertua à voiler maladroitement
son amour sous des formules de politesse cérémonieuse, dont il se
servait toujours d'une façon ridicule.
Sa lettre partie, il attendit la réponse de Minna, il ne vécut plus
que dans cette attente. Pour prendre patience, il essaya de se promener,
de lire. Mais il ne pensait qu'à Minna, il se répétait son nom avec
une obstination de maniaque; il avait pour ce nom un amour si idolâtre
qu'il gardait dans sa poche un volume de Lessing, parce que le nom de
Minna s'y trouvait; et, chaque jour, il faisait un long détour, au
sortir du théâtre, pour passer devant une boutique de mercière, dont
l'enseigne portait les cinq lettres adorées.
Il se reprocha de se distraire, quand elle lui avait recommandé avec
insistance de travailler, pour la rendre illustre. La naïve vanité de
cette demande le touchait, comme une marque de confiance. Il résolut,
pour y répondre, d'écrire une œuvre qui lui serait non seulement
dédiée, mais vraiment consacrée. Aussi bien n'aurait-il pu rien faire
d'autre, en ce moment. À peine en eut-il conçu le dessein que les
idées musicales affluèrent. Telle une masse d'eau, accumulée dans un
réservoir depuis des mois, et qui s'écroulerait d'un coup, brisant ses
digues. Il ne sortit plus de sa chambre, pendant huit jours. Louisa
déposait son dîner à la porte: car il ne la laissait même pas
entrer.