Christophe ne comprenait naturellement rien au mécanisme

compliqué,--plus compliqué en apparence qu'en réalité,--du cœur

féminin. Il était souvent dérouté par les façons de ses belles

amies; mais il était si heureux de les aimer qu'il leur faisait crédit

de tout ce qui chez elles l'inquiétait et l'attristait un peu, afin de

se persuader qu'il en était aimé autant qu'il les aimait. Un mot ou un

regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en était si

bouleversé parfois qu'il avait des crises de larmes.

Assis devant la table, dans le tranquille petit salon, à quelques pas

de madame de Kerich, qui cousait à la lueur de la lampe...--(Minna

lisait de l'autre côté de la table; ils ne se parlaient pas: par la

porte entr'ouverte du jardin, on voyait le sable de l'allée briller au

clair de lune; un murmure léger venait des cimes des arbres...)--il se

sentait le cœur gonflé de bonheur. Brusquement, sans raison, il

sautait de sa chaise, se jetait aux genoux de madame de Kerich, lui

saisissait la main, armée ou non de l'aiguille, et la couvrait de

baisers, y appuyait sa bouche, ses joues, ses yeux en sanglotant. Minna

levait les yeux de son livre, et haussait légèrement les épaules, en

faisant sa petite moue. Madame de Kerich regardait en souriant le grand

garçon qui se roulait à ses pieds, et elle lui caressait la tête de

sa main restée libre, en disant de sa jolie voix, affectueuse et

ironique:

--Eh bien, mon grand bêta, eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc?

Ô la douceur de cette voix, de cette paix, de ce silence, de cette

atmosphère délicate, sans cris, sans heurts, sans rudesse, de cette

oasis au milieu de la rude vie, et,--lumière héroïque, dorant de ses

reflets les objets et les êtres,--de ce monde enchanté qu'évoquait la

lecture des divins poètes, Gœthe, Schiller, Shakespeare, torrents de

force, de douleur et d'amour!...

Minna lisait, la tête penchée sur le livre, la figure légèrement

colorée par l'animation du débit, avec sa voix fraîche, qui zézayait

un peu et tâchait de prendre un ton important, quand elle parlait au

nom des guerriers et des rois. Parfois, madame de Kerich prenait

elle-même le livre; elle prêtait alors aux actions tragiques la grâce

spirituelle et tendre de son être; mais, le plus souvent, elle

écoutait, renversée dans son fauteuil, son éternel ouvrage sur ses

genoux; elle souriait à sa propre pensée:--car c'était toujours elle

qu'elle retrouvait au fond de toutes les œuvres.

Christophe aussi avait essayé de lire; mais il avait dû y renoncer: il

ânonnait, s'embrouillait dans les mots, sautait les ponctuations,

semblait ne rien comprendre, et était si ému qu'il devait s'arrêter

aux passages pathétiques, sentant venir les larmes. Alors, dépité, il

jetait le livre sur la table; et ses deux amies riaient aux éclats...

Combien il les aimait! Il emportait partout leur image avec lui, et

cette image se mêlait à celles des figures de Shakespeare et de

Gœthe. Il ne les distinguait presque plus les unes des antres. Telle

suave parole du poète, qui éveillait jusqu'au fond de son être des

frémissements passionnés, ne se séparait plus pour lui de la chère

bouche qui la lui avait fait entendre pour la première fois. Vingt ans

plus tard, il ne pourra relire ou voir jouer _Egmont_ ou _Romeo_, sans

que surgisse à certains vers le souvenir de ces calmes soirées, de ces

rêves de bonheur, et les visages aimés de madame de Kerich et de

Minna.

Il passait des heures à les regarder, le soir, quand elles

lisaient,--la nuit, quand il rêvait, dans son lit, éveillé, les yeux

ouverts,--le jour, quand il rêvait, au pupitre d'orchestre, jouant

machinalement, les paupières à demi closes. Il avait pour toutes deux

la plus innocente tendresse; et, ne connaissant pas l'amour, il se

croyait amoureux. Mais il ne savait pas au juste s'il l'était de la

mère ou de la fille. Il s'interrogeait gravement, et ne savait laquelle

choisir. Cependant, comme il lui semblait qu'il fallait se décider à

tout prix, il penchait pour madame de Kerich. Et en effet il découvrit,

aussitôt après avoir pris ce parti, que c'était elle qu'il aimait. Il

aimait ses yeux intelligents, le sourire distrait de sa bouche

entrouverte, son joli front d'un caractère si jeune, avec la raie de

côté dans les cheveux fins et lisses, sa voix un peu voilée, avec sa

petite toux, ses mains maternelles, l'élégance de ses mouvements, et

son âme inconnue. Il frissonnait de bonheur, quand, assise auprès de

lui, elle lui expliquait avec bonté un passage d'un livre qu'il ne

comprenait pas: elle appuyait sa main sur l'épaule de Christophe; il

sentait la tiédeur de ses doigts, son haleine sur sa joue, et le doux

parfum de son corps; il écoutait dans l'extase, ne pensait plus au

livre, et ne comprenait rien. Elle s'en apercevait, elle lui

demandait de répéter ce qu'elle avait dit: il restait muet; elle se

fâchait en riant, et lui poussait le nez dans son livre, en lui

disant qu'il ne serait jamais qu'un petit âne. À quoi il répliquait

que cela lui était égal, pourvu qu'il fût son petit âne, et

qu'elle ne le chassât pas de chez elle. Elle feignait de faire

des difficultés; puis elle disait que, bien qu'il fût un vilain

petit âne, fort stupide, elle consentait à le garder,--et peut-être

même à l'aimer,--quoiqu'il ne fût bon à rien, si au moins il était bon

tout court. Alors ils riaient tous deux, et il nageait dans la joie.

Depuis qu'il avait découvert qu'il aimait madame de Kerich, Christophe

se détachait de Minna. Il commençait à être irrité de sa froideur

dédaigneuse; et comme, à force de la voir, il s'était enhardi peu à

peu à reprendre avec elle sa liberté de manières, il ne lui cachait

pas sa mauvaise humeur. Elle aimait à le piquer, et il répliquait

vertement. Ils se disaient des choses désagréables, dont madame de

Kerich ne faisait que rire. Christophe, qui n'avait pas le dessus dans

cette joute de parole, sortait parfois si exaspéré qu'il croyait

détester Minna; il se persuadait qu'il ne revenait chez elle qu'à

cause de madame de Kerich.

Il continuait à lui enseigner le piano. Deux fois par semaine, le

matin, de neuf heures à dix heures, il surveillait les gammes et les

exercices de la fillette. La chambre où ils se tenaient était le

studio de Minna. Curieuse salle de travail, qui reflétait avec une

fidélité amusante le fouillis baroque de ce petit cerveau féminin.

Sur la table, de minuscules statuettes de chats musiciens,--tout un

orchestre,--l'un jouant du violon, l'autre du violoncelle, une petite

glace de poche, des objets de toilette, et des objets pour écrire,

parfaitement rangés. Sur l'étagère, des bustes microscopiques de

musiciens: Beethoven renfrogné, Wagner avec son béret, et l'Apollon du

Belvédère. Sur la cheminée, à côté d'une grenouille fumant une

pipe de roseau, un éventail en papier, sur lequel était peint le

théâtre de Bayreuth. Dans la bibliothèque à deux rayons, quelques

livres: Lübke, Mommsen, Schiller, _Sans famille_, Jules Verne,

Montaigne. Aux murs, de grandes photographies de la Vierge Sixtine et de

tableaux de Herkomer: elles étaient bordées de rubans bleus et verts.

Il y avait aussi une vue d'hôtel suisse, dans un cadre de chardons

argentés; et surtout, une profusion, partout, dans tous les coins de la

chambre, de photographies d'officiers, de ténors, de chefs d'orchestre,

d'amies,--toutes avec des dédicaces, presque toutes avec des vers, ou

du moins, avec ce qu'on est convenu, en Allemagne, d'appeler des vers.

Au milieu de cette pièce, sur un socle de marbre, trônait le buste de

Brahms barbu; et, au-dessus du piano, se balançaient au bout d'un fil

de petits singes en peluche et des souvenirs de cotillon.

Minna arrivait en retard, les yeux encore gonflés de sommeil, l'air

boudeur; elle tendait à peine la main à Christophe, disait un froid

bonjour, et, muette, grave et digne, allait s'asseoir au piano. Quand

elle était seule, elle ses plaisait à faire d'interminables gammes:

car cela lui permettait de prolonger agréablement son état de

demi-sommeil et les rêves qu'elle se contait. Mais Christophe

l'obligeait à fixer son attention sur des exercices difficiles: aussi,

pour se venger, elle s'ingéniait quelquefois à jouer le plus mal

qu'elle pouvait. Elle était assez musicienne, mais n'aimait pas la

musique,--comme beaucoup d'Allemandes. Mais, comme beaucoup

d'Allemandes, elle croyait devoir l'aimer; et elle prenait ses leçons

assez consciencieusement, à part quelques moments de malice diabolique,

pour faire enrager son maître. Elle le faisait enrager bien davantage

par l'indifférence glaciale avec quoi elle s'appliquait. Le pire était

quand elle imaginait qu'il était de son devoir de mettre de l'âme dans

un passage d'expression: elle devenait sentimentale, et elle ne sentait

rien.

Le petit Christophe, assis auprès d'elle, n'était pas très poli. Il

ne lui faisait jamais de compliments: loin de là. Elle lui en gardait

rancune, et ne laissait passer aucune de ses observations, sans

réplique. Elle discutait tout ce qu'il disait; quand elle se trompait,

elle s'obstinait à soutenir qu'elle jouait ce qui était marqué. Il

s'irritait, et ils continuaient à échanger des impertinences. Les yeux

baissés sur les touches, elle observait Christophe et jouissait de sa

fureur. Pour se désennuyer, elle inventait de petites ruses stupides,

qui n'avaient d'autre objet que d'interrompre la leçon et d'agacer

Christophe. Elle feignait de s'étrangler, pour se rendre intéressante;

elle avait une quinte de toux, ou bien elle avait quelque chose de très

important à dire à la femme de chambre. Christophe savait que c'était

de la comédie; et Minna savait que Christophe savait que c'était de la

comédie; et elle s'en amusait: car Christophe ne pouvait lui dire ce

qu'il pensait.

Un jour qu'elle se livrait à ce divertissement, et qu'elle toussotait

languissamment, le museau caché dans son mouchoir, comme si elle était

près de suffoquer, guettant du coin de l'œil Christophe exaspéré,

elle eut l'idée ingénieuse de laisser tomber le mouchoir, pour forcer

Christophe à le ramasser: ce qu'il fit de la plus mauvaise grâce du

monde. Elle l'en récompensa d'un «Merci!» de grande dame, qui faillit

le faire éclater.

Elle jugea ce jeu trop bon pour ne pas le redoubler. Le lendemain, elle

recommença. Christophe ne broncha pas: il bouillait de colère. Elle

attendit un moment, puis dit d'un ton dépité:

--Voudriez-vous, je vous prie, ramasser mon mouchoir?

Christophe n'y tint plus.

--Je ne suis pas votre domestique! cria-t-il grossièrement. Ramassez-le

vous-même!

Minna fut suffoquée. Elle se leva brusquement de son tabouret, qui tomba:

--Oh! c'est trop fort, dit-elle, tapant rageusement sur le clavier.

Elle sortit furieuse.

Christophe l'attendit. Elle ne revint pas. Il avait honte de son action:

il sentait qu'il s'ôtait conduit comme un petit goujat. Aussi, il

était à bout, elle se moquait de lui avec trop d'effronterie! Il

craignit que Minna ne se plaignît à sa mère et qu'il ne se fût

aliéné pour toujours l'esprit de madame de Kerich. Il ne savait que

faire; car, s'il regrettait sa brutalité, pour rien au monde il n'eût

demandé pardon.

Il revint à tout hasard le lendemain, quoiqu'il pensât que Minna

refuserait de prendre sa leçon. Mais Minna, qui était trop fière pour

se plaindre, Minna, dont la conscience n'était pas d'ailleurs à l'abri

de tout reproche, reparut, après s'être fait attendre cinq minutes de

plus qu'à l'ordinaire; et elle alla s'asseoir devant le piano, droite,

raide, sans tourner la tête, ni prononcer un mot, comme si Christophe

n'existait pas. Elle n'en prit pas moins sa leçon et toutes les leçons

suivantes, parce qu'elle savait fort bien que Christophe se connaissait

en musique et qu'elle devait apprendre à jouer proprement du piano, si

elle voulait être--ce qu'elle prétendait être: une demoiselle bien

née, d'une éducation accomplie.

Mais qu'elle s'ennuyait! Qu'ils s'ennuyaient tous deux!

Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient,

comme des plumes, dans l'air gris, ils étaient dans le _studio._ Il

faisait a peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse

note qu'elle avait faite, et prétendait que «c'était écrit». Bien

qu'il sût parfaitement qu'elle mentait, Christophe se pencha sur le

cahier, pour voir de près le passage en question. Elle avait sa main

posée sur le pupitre, elle ne la dérangea même pas. Il avait la

bouche tout près de cette main. Il essayait de lire et n'y parvenait

pas: il regardait autre chose,--cette chose délicate, transparente,

comme des pétales de fleur. Brusquement,--(il ne sut ce qui lui passait

par la tête)--il appuya de toutes ses forces ses lèvres sur cette

menotte.

Ils en furent aussi saisis l'un que l'autre. Il se rejeta en arrière,

elle retira sa main,--rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un

mot, ils ne se regardaient pas. Après un moment de silence confus, elle

se frémit à jouer; sa poitrine se soulevait légèrement, comme si

elle était oppressée; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il

ne s'en apercevait pas: il était bien plus troublé qu'elle; ses tempes

battaient, il n'entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait

d'une voix étranglée quelques observations à tort et à travers. Il

pensait qu'il était définitivement perdu dans l'opinion de Minna. Il

était confondu de son action, il la jugeait stupide et grossière.

L'heure de la leçon écoulée, il quitta Minna sans la regarder, et il

oublia même de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait

plus à trouver Christophe mal élevé; si elle avait fait tant de

fautes en jouant, c'est qu'elle ne cessait de l'observer du coin de

l'œil avec une curiosité étonnée, et,--pour la première

fois,--sympathique.

Quand elle fut seule, au lieu d'aller retrouver sa mère, comme les

autres jours, elle s'enferma dans sa chambre et s'interrogea sur cet

événement extraordinaire. Elle s'était accoudée devant sa glace. Ses

yeux lui semblaient doux et brillants. Elle mordait légèrement sa

lèvre dans l'effort de la réflexion. Et tout en regardant avec

complaisance son gentil visage, elle revoyait la scène, rougissait et

souriait. À table, elle fut animée et joyeuse. Elle refusa de sortir

ensuite et resta au salon, une partie de l'après-midi; elle avait un

ouvrage à la main et n'y fit pas dix points qui ne fussent de travers;

mais que lui importait! Dans un coin de la chambre, le dos tourné à sa

mère, elle souriait; ou, prise d'un soudain besoin de se détendre,

elle bondissait dans la pièce, en chantant à tue-tête. Madame de

Kerich tressautait, et l'appelait folle. Minna se jetait à son cou, en

se tordant de rire, et l'embrassait à l'étrangler.

Le soir, rentrée dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se

coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait à se

souvenir, et ne pensait à rien, à force d'avoir pensé tout le jour à

la même chose. Elle se déshabilla lentement; elle s'arrêtait à

chaque instant, assise sur son lit, cherchant à retrouver l'image de

Christophe: c'était un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait; et

maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et éteignit

la lumière. Dix minutes après, la scène du matin lui revint

brusquement à l'esprit, et elle éclata de rire. Sa mère se leva

doucement et ouvrit la porte, croyant que malgré sa défense elle

lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couchée, les yeux

grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.

--Qu'y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaieté?

--Rien du tout, répondit gravement Minna. Je pense.

--Tu es bien heureuse de t'amuser ainsi dans ta compagnie. Mais

maintenant, il faut dormir.

--Oui, maman, répondit la docile Minna.

En elle-même, elle grondait:

--Mais va-t'en donc! Va-t'en donc! jusqu'à ce que la porte se

refermât, et qu'elle pût continuer à savourer ses rêves. Elle tomba

dans un mol engourdissement. Tout près de s'endormir, elle sursauta de

joie:

--Il m'aime... Quel bonheur! Qu'il est gentil de m'aimer!...

Comme je l'aime!

Elle embrassa son oreiller, et s'endormit tout à fait.

La première fois que les deux enfants se retrouvèrent ensemble,

Christophe fut surpris de l'amabilité de Minna. Elle lui dit bonjour,

et lui demanda comment il allait, avec une voix très douce; elle

s'assit au piano, d'un air sage et modeste; et elle fut un ange de

docilité. Elle n'eut plus aucune de ses fantaisies de malicieuse

écolière; mais elle écoutait religieusement les observations de

Christophe, reconnaissait leur justesse, poussait elle-même de petits

cris effarouchés quand elle avait fait une faute, et s'appliquait à se

corriger. Christophe n'y comprenait rien. En très peu de temps, elle

fit des progrès étonnants. Non seulement elle jouait mieux, mais elle

aimait la musique. Si peu flatteur qu'il lût, il dut lui en faire

compliment. Elle rougit de contentement et l'en remercia d'un regard

humide de reconnaissance. Elle se mettait en frais de toilette pour lui;

elle avait des rubans d'une nuance exquise; elle faisait à Christophe

des sourires et des yeux langoureux, qui lui déplaisaient, qui

l'irritaient, qui le remuaient jusqu'au fond de l'âme. À présent,

c'était elle qui cherchait à causer; mais ses conversations n'avaient

rien d'enfantin: elle parlait gravement, et citait les poètes d'un

petit ton pédant et prétentieux. Lui, ne répondait guère; il était

mal à l'aise: cette nouvelle Minna, qu'il ne connaissait pas,

l'étonnait et l'inquiétait.

Elle l'observait toujours. Elle attendait... Quoi?... Le savait-elle

exactement?... Elle attendait qu'il recommençât.--Il s'en fût bien

gardé, convaincu qu'il avait agi comme un rustre; il semblait même n'y

plus penser du tout. Elle s'énervait; et, un jour qu'il était

tranquillement assis, à distance respectable des dangereuses petites

pattes, une impatience la prit: d'un mouvement si prompt qu'elle n'eut

pas le temps d'y réfléchir, elle lui colla sa menotte sur les lèvres.

Il en fut ahuri, puis furieux et honteux. Il ne la baisa pas moins, et

passionnément. Cette effronterie naïve l'indignait; il était sur le

point de planter là Minna.

Mais il ne pouvait plus. Il était pris. Un tumulte de pensées

s'agitait en lui: il n'y reconnaissait rien. Comme des vapeurs qui

montent d'une vallée, elles s'élevaient du fond de son cœur. Il

allait en tout sens, au hasard, dans cette brume d'amour; et quoi qu'il

fît, il ne faisait que tourner en rond autour d'une obscure idée fixe,

un Désir inconnu, redoutable et fascinant, comme la flamme pour

l'insecte. Soudain bouillonnement des forces aveugles de la Nature...

Ils passèrent par une période d'attente. Ils s'observaient, se

désiraient, et se craignaient tous deux. Ils étaient inquiets. Ils

n'en continuaient pas moins leurs petites hostilités et leurs

bouderies; mais il n'y avait plus de familiarités entre eux: ils se

taisaient. Chacun était, en silence, occupé à construire son amour.

L'amour a de curieux effets rétroactifs. Dès l'instant que Christophe

découvrit qu'il aimait Minna, il découvrit du même coup qu'il l'avait

toujours aimée. Depuis trois mois, ils se voyaient presque chaque jour,

sans qu'il se fût douté de cet amour. Mais du moment qu'il l'aimait

aujourd'hui, il fallait absolument qu'il l'eût aimée de toute

éternité.

Ce fut un bien-être pour lui de découvrir enfin _qui_ il aimait. Il y

avait si longtemps qu'il aimait, sans savoir qui! Il fut soulagé, à la

façon d'un malade qui, souffrant d'un malaise général, vague et

énervant, le voit se préciser en une douleur aiguë, localisée sur un

point. Rien ne brise autant que l'amour sans objet précis: il ronge et

dissout les forces. Une passion qu'on connaît tend l'esprit à

l'excès; on est harassé: du moins, on sait pourquoi. Tout plutôt que

le vide!

Bien que Minna eût donné à Christophe de bonnes raisons de croire

qu'il ne lui était pas indifférent, il ne manquait pas de se

tourmenter, et pensait qu'elle le dédaignait. Ils n'avaient jamais eu

une idée nette l'un de l'autre; mais jamais cette idée n'avait été

plus confuse qu'aujourd'hui: c'était une suite incohérente

d'imaginations baroques, qui ne parvenaient pas à s'accorder ensemble:

car ils passaient d'un extrême à l'autre, se prêtant tour à tour des

défauts et des charmes qu'ils n'avaient pas: ceux-ci, quand ils

étaient éloignés l'un de l'autre, ceux-là quand ils étaient

réunis. Dans les deux cas, ils se trompaient juste autant.

Ils ne savaient pas ce qu'ils désiraient eux-mêmes. Pour Christophe,

son amour prenait la forme de cette soif de tendresse, impérieuse,

absolue, qui le brûlait depuis l'enfance, qu'il réclamait des autres,

qu'il eût voulu leur imposer, de gré ou de force. Par moments, se

mêlaient à ce désir despotique d'un sacrifice entier de soi et des

autres,--surtout des autres, peut-être,--des bouffées de désir brutal

et obscur, qui lui donnaient le vertige et qu'il ne comprenait pas.

Minna, surtout curieuse, et ravie d'avoir un roman, cherchait à en

tirer tout le plaisir possible d'amour-propre et de sentimentalité;

elle se dupait de tout cœur sur ce qu'elle éprouvait. Une bonne partie

de leur amour était purement livresque. Ils se ressouvenaient des

romans qu'ils avaient lus, et se prêtaient des sentiments qu'ils

n'avaient point.

Mais le moment venait où ces petits mensonges, ces petits égoïsmes

allaient s'évanouir devant le divin rayonnement de l'amour. Un jour,

une heure, quelques secondes éternelles... Et ce fut si inattendu!...

Ils causaient seuls, un soir. L'ombre tombait dans le salon. Leur

entretien avait pris une teinte grave. Ils parlaient de l'infini, de la

vie, et de la mort. C'était un cadre plus grandiose pour leur

passionnette. Minna se plaignait de sa solitude: ce qui amena

naturellement la réponse de Christophe, qu'elle n'était pas si seule

qu'elle disait.

--Non, fit-elle en secouant sa petite tête, tout cela, ce sont des

mots. Chacun vit pour soi, personne ne s'intéresse à vous, personne ne

vous aime.

Un silence.

--Et moi? dit brusquement Christophe, pâle d'émotion.

L'impétueuse petite personne se leva d'un bond et lui saisit les mains.

La porte s'ouvrit. Ils se rejetèrent en arrière. Madame de Kerich

entra. Christophe se plongea dans un livre, qu'il lisait à l'envers.

Minna, pliée sur son ouvrage, s'enfonçait son aiguille dans le doigt.

Ils ne se trouvèrent plus seuls, de toute la soirée, et ils avaient

peur de l'être. Madame de Kerich s'étant levée pour chercher un objet

dans la chambre voisine, Minna, peu complaisante d'ordinaire, courut le

prendre à sa place; et Christophe profita de son absence pour partir,

sans lui dire bonsoir.

Le lendemain, ils se retrouvèrent, impatients de reprendre l'entretien

interrompu. Ils n'y réussirent point. Les circonstances leur furent

cependant favorables. Ils allèrent en promenade avec madame de Kerich,

et ils eurent dix occasions de causer à leur aise. Mais Christophe ne

pouvait parler; et il en était si malheureux qu'il se tenait sur la

route le plus loin possible de Minna. Celle-ci faisait semblant de ne

pas remarquer son impolitesse; mais elle en fut piquée, et elle le

montra bien. Quand Christophe se força enfin à articuler quelques

mots, elle l'écouta d'un air glacé: ce fut à peine s'il eut le

courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase. La promenade s'achevait. Le

temps passait. Et il se désolait de n'avoir pas su l'employer.

Une semaine s'écoula. Ils crurent s'être trompés sur leurs sentiments

réciproques. Ils n'étaient pas sûrs de n'avoir pas rêvé la scène

de l'autre soir. Minna gardait rancune à Christophe. Christophe

redoutait de la rencontrer seule. Ils étaient plus en froid que jamais.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 16 / 31 段