À table, son père parla de ce qui alimentait les entretiens du

quartier: l'arrivée de madame de Kerich et de sa fille, avec une

quantité incroyable de bagages. La place aux marronniers était remplie

de badauds qui venaient assister au déballage des voitures. Christophe,

très intrigué par cette nouvelle, qui, dans l'horizon borné de sa

vie, était un événement important, retourna au travail, cherchant

d'après les récits de son père, hyperboliques comme à l'ordinaire,

à imaginer les hôtes de la maison enchantée. Puis sa tâche le

reprit, et il avait oublié, quand, près de rentrer chez lui, le soir,

tout lui revint à l'esprit; et une curiosité le poussa à monter à

son poste d'observation, pour épier ce qui se passait à l'intérieur

des murs. Il ne vit rien que les calmes allées, où les arbres

immobiles semblaient dormir dans les derniers rayons de soleil. Au bout

de quelques minutes, il avait perdu le souvenir de l'objet de sa

curiosité, et il s'abandonnait à la douceur du silence. Cette place

baroque,--debout en équilibre instable sur le faîte de la

borne,--était un lieu d'élection pour ses rêves. Au sortir de la

ruelle laide, étouffée, dans l'ombre, les jardins ensoleillés avaient

un rayonnement magique. Son esprit s'en allait à la dérive dans ces

espaces harmonieux, et des musiques chantaient; il s'endormait en

elles...

Il rêvait ainsi, les yeux, la bouche ouverts, et il n'aurait pu dire

depuis quand il rêvait: car il ne voyait rien. Soudain, il eut un

saisissement. Devant lui, au détour d'une allée, debout, le

regardaient deux figures féminines. L'une,--une jeune dame en noir, aux

traits fins, incorrects, aux cheveux blond cendré, grande, élégante,

un laisser-aller nonchalant dans la pose de la tête, l'observait avec

des yeux bienveillants et railleurs. L'autre,--une fillette de quinze

ans, également en grand deuil, faisait la mine d'une enfant prise d'un

accès de fou rire; un peu en arrière de sa mère, qui, sans la

regarder, lui faisait signe de se taire, elle se cachait la bouche dans

ses mains, comme si elle avait toutes les peines du monde à s'empêcher

d'éclater. C'était une fraîche figure, blanche, rose et ronde; elle

avait un petit nez un peu gros, une petite bouche un peu grosse, un

petit menton grassouillet, de fins sourcils, des yeux clairs, et une

profusion de cheveux blonds, qui, tressés en nattes, s'enroulaient en

couronne autour de sa tête, découvrant la nuque ronde et le front

lisse et blanc:--une petite figure de Cranach.

Christophe fut pétrifié par cette apparition. Au lieu de se sauver, il

resta, cloué sur place. Ce ne fut que quand il vit la jeune dame faire

quelques pas vers lui, avec son aimable sourire moqueur, qu'il s'arracha

à son immobilité, et sauta,--dégringola--de la borne, entraînant

avec lui des plâtras du mur. Il entendait une voix bienveillante, qui

l'appelait familièrement: «Petit!», et un éclat de rire enfantin,

clair, liquide comme une voix d'oiseau. Il se retrouva dans la ruelle,

sur les genoux et les mains; et, après une seconde d'ahurissement, il

détala à toutes jambes, comme s'il avait peur qu'on ne le poursuivît.

Il était honteux; cette honte le reprenait par accès, dans sa chambre,

tout seul. Depuis, il n'osa plus passer par la ruelle, dans la crainte

baroque qu'on ne fût embusqué pour l'attendre. Quand il était forcé

de s'aventurer près de la maison, il rasait les murs, baissait la

tête, et courait presque, sans se retourner. En même temps, il ne

cessait de penser aux deux aimables figures; il montait au grenier,

enlevant ses chaussures pour qu'on ne l'entendît pas; et il

s'ingéniait à regarder par la lucarne, du côté de la maison et du

parc des Kerich, bien qu'il sût parfaitement qu'il était impossible de

voir autre chose que le dôme des arbres et les cheminées du faite.

Un mois après, il jouait dans un des concerts hebdomadaires du _Hof

Musik Verein_ un concerto de sa composition pour piano et orchestre. Il

était arrivé au milieu de la dernière partie du morceau, quand il vit

par hasard, dans la loge en face de lui, madame de Kerich et sa fille,

qui le regardaient. Il s'y attendait si peu qu'il en fut étourdi et

faillit manquer sa réponse à l'orchestre. Il continua de jouer d'une

façon mécanique, jusqu'à la fin du concerto. Lorsque ce fut fini, il

vit, bien qu'il évitât de regarder de leur côté, que madame et

mademoiselle de Kerich applaudissaient avec une légère exagération,

comme si elles avaient voulu qu'il les vît applaudir. Il se hâta de

quitter la scène. Au moment de sortir du théâtre, il aperçut dans le

couloir, séparée par quelques rangées de personnes, madame de Kerich

qui semblait le guetter au passage. Il était impossible qu'il ne la

vît pas: il feignit pourtant de ne pas la voir; et, rebroussant chemin,

il sortit précipitamment par la porte de service du théâtre. Ensuite,

il se le reprocha; car il se rendait bien compte que madame de Kerich ne

lui voulait aucun mal. Mais il savait que, si c'était à recommencer,

il recommencerait. Il avait la frayeur de la rencontrer dans la rue.

Quand il apercevait au loin une forme qui lui ressemblait, il prenait un

autre chemin.

Ce fut elle qui vint à lui.

Un matin qu'il rentrait pour dîner, Louisa, toute fière, lui raconta

qu'un laquais en livrée était venu déposer une lettre à son adresse;

et elle lui remit une grande enveloppe bordée de noir, dont l'envers

portait gravées les armes des Kerich. Christophe l'ouvrit, tremblant de

lire--précisément ce qu'il lut:

«Madame Josepha von Kerich invitait monsieur le _Hof Musicus_

Christophe Krafft à venir prendre le thé chez elle, aujourd'hui à

cinq heures et demie.»

--Je n'irai pas, déclara Christophe.

--Comment! s'exclama Louisa. J'ai dit que tu irais.

Christophe fit une scène à sa mère, il lui reprocha de se mêler de

ce qui ne la regardait pas.

--Le domestique attendait la réponse. J'ai dit que tu étais justement

libre aujourd'hui. Tu n'as rien, à cette heure.

Christophe eut beau s'irriter, jurer qu'il n'irait pas, il ne pouvait

plus se dérober. Quand vint l'heure de l'invitation, il se prépara en

rechignant; secrètement, il n'était pas fâché que le hasard fît

violence à sa mauvaise volonté.

Madame de Kerich n'avait pas eu de peine à reconnaître dans le

pianiste du concert le petit sauvage, dont la tête ébouriffée lui

était apparue au-dessus du mur de son jardin. Elle avait pris des

informations sur lui dans le voisinage; et ce qu'elle avait appris de la

vie difficile et courageuse de l'enfant lui avait inspiré de

l'intérêt pour lui et la curiosité de lui parler.

Christophe, guindé dans une absurde redingote, qui lui donnait l'air

d'un pasteur de campagne, arriva à la maison, malade de timidité. Il

cherchait à se persuader que mesdames de Kerich n'avaient pas eu le

temps de remarquer ses traits, le premier jour qu'elles l'avaient vu.

Par un long corridor, dont le tapis étouffait le bruit des pas, un

domestique l'introduisit dans une chambre, dont une porte vitrée

donnait sur le jardin. Il faisait, ce jour-là, une petite pluie froide;

un bon feu brillait dans la cheminée. Près de la fenêtre, à travers

laquelle on entrevoyait les silhouettes mouillées des arbres dans la

brume, les deux femmes étaient assises, tenant sur leurs genoux, madame

de Kerich un ouvrage, et sa fille un livre, dont elle faisait la

lecture, lorsque Christophe entra. Elles échangèrent, en le voyant, un

coup d'œil malicieux.

--Elles me reconnaissent, pensa Christophe, tout penaud.

Il s'épuisait à faire de gauches révérences.

Madame de Kerich sourit gaiement, et lui tendit la main:

--Bonjour, mon cher voisin, dit-elle. Je suis contente de vous voir.

Depuis que je vous ai entendu au concert, je voulais vous dire le

plaisir que vous nous aviez fait. Et comme le seul moyen de vous le dire

était de vous faire venir, j'espère que vous me pardonnerez de l'avoir

employé.

Il y avait dans ces paroles aimables et banales tant de cordialité,

malgré une pointe cachée d'ironie, que Christophe se sentit rassuré.

--Elles ne me reconnaissent pas, pensa-t-il, soulagé.

Madame de Kerich désigna sa fille, qui avait fermé son livre et

observait curieusement Christophe.

--Ma fille Minna, dit-elle, qui désirait beaucoup vous voir.

--Mais, maman, dit Minna, ce n'est pas la première fois que nous

nous voyons.

Et elle éclata de rire.

--Elles m'ont reconnu, pensa Christophe, atterré.

--C'est vrai, dit madame de Kerich, en riant aussi, vous nous avez

fait visite, le jour de notre arrivée.

À ces mots, la fillette rit de plus belle, et Christophe prit un air si

piteux que, quand Minna jetait les yeux sur lui, son rire redoublait.

C'était un rire fou: elle en pleurait. Madame de Kerich, qui voulait

l'arrêter, ne pouvait s'empêcher de rire aussi; et Christophe, malgré

sa gêne, fut gagné par la contagion. Leur bonne humeur était

irrésistible: impossible de s'en formaliser. Mais Christophe perdit

tout à fait contenance, lorsque Minna, reprenant haleine, lui demanda

ce qu'il pouvait bien faire sur leur mur. Elle s'amusait de son trouble,

et il balbutiait, éperdu. Madame de Kerich vint à son secours et

détourna l'entretien, en faisant servir le thé.

Elle le questionna amicalement sur sa vie. Mais il ne se rassurait pas.

Il ne savait comment s'asseoir, il ne savait comment tenir sa tasse, qui

menaçait de chavirer; il se croyait obligé, à chaque fois qu'on lui

offrait de l'eau, du lait, du sucre, ou des gâteaux, de se lever

précipitamment et de remercier avec des révérences, raide, serré

dans sa redingote, son col et sa cravate, comme dans une carapace,

n'osant pas, ne pouvant pas tourner la tête, ni adroite, nia gauche,

ahuri par la multiplicité des questions de madame de Kerich et par

l'exubérance de ses façons, glacé par les regards de Minna qu'il

sentait attachés à ses traits, à ses mains, à ses mouvements, à son

habillement. Elles le troublaient encore plus, en voulant le mettre à

l'aise,--madame de Kerich, par son flot de paroles,--Minna, par les

œillades coquettes qu'elle lui faisait, pour s'amuser.

Enfin, elles renoncèrent à tirer de lui autre chose que des

salutations et des monosyllabes; et madame de Kerich, qui faisait à

elle seule tous les frais de la conversation, lui demanda, lassée, de

se mettre au piano. Bien plus intimidé que par un public de concert, il

joua un adagio de Mozart. Mais sa timidité même, le trouble que son

cœur commençait d'éprouver auprès de ces deux femmes, l'émotion

ingénue qui gonflait sa poitrine, et le rendait heureux et malheureux

ensemble, s'accordaient avec la tendresse et la pudeur juvénile de ces

pages, et leur prêtaient un charme de printemps. Madame de Kerich en

fut touchée; elle le dit avec l'exagération louangeuse, habituelle aux

gens du monde; elle n'en était pas moins sincère, et l'excès même de

l'éloge était doux, venant d'une aimable bouche. La maligne Minna se

taisait, elle regardait avec étonnement ce garçon si stupide quand il

parlait, et dont les doigts étaient si éloquents. Christophe sentait

leur sympathie, et il s'enhardissait. Il continua de jouer; puis, se

retournant à demi vers Minna, avec un sourire gêné, et sans lever les

yeux:

--Voilà ce que je faisais sur le mur, dit-il timidement.

Il joua une petite œuvre, où il avait en effet développé les idées

musicales qui lui étaient venues à sa place favorite, en regardant le

jardin, non pas, à vrai dire, le soir où il avait vu Minna et madame

de Kerich,--(il cherchait à se le persuader, pour quelles obscures

raisons?)--mais bien des soirs avant; et l'on pouvait retrouver dans le

balancement tranquille de cet _andante con moto_ les impressions

sereines des chants d'oiseaux et de l'endormement majestueux des grands

arbres dans la paix du soleil couchant.

Ses deux auditrices l'écoutaient avec ravissement. Quand il eut fini,

madame de Kerich se leva, lui prit les mains avec sa vivacité

habituelle, et le remercia avec effusion. Minna battit des mains, cria

que c'était «admirable», et que, pour qu'il composât encore d'autres

œuvres aussi «sublimes» que celle-là, elle lui ferait mettre une

échelle contre le mur, afin qu'il pût y travailler tout à son aise.

Madame de Kerich dit à Christophe de ne pas écouter cette folle de

Minna; elle le pria, puisqu'il aimait son jardin, d'y venir aussi

souvent qu'il voudrait; et elle ajouta qu'il n'aurait même pas besoin

de venir les saluer, si cela l'ennuyait.

--Vous n'avez pas besoin de venir nous saluer, trouva bon de répéter

Minna. Seulement, si vous ne venez pas, gare à vous!

Elle agitait le doigt, d'un petit air menaçant.

Minna n'avait nullement un désir impérieux que Christophe lui fît

visite, ni même qu'il s'astreignit envers elle aux règles de la

politesse; mais il lui plaisait de produire un petit effet, que son

instinct lui faisait juger charmant.

Christophe rougit de plaisir. Madame de Kerich acheva de le gagner par

le tact avec lequel elle lui parla de sa mère et de son grand-père,

qu'elle avait autrefois connu. L'affectueuse cordialité des deux femmes

le pénétrait; il s'exagérait cette bonté facile, cette bonne grâce

mondaine, par le désir qu'il avait de la croire profonde. Il se mit à

raconter ses projets, ses misères, avec une naïve confiance. Il ne

s'apercevait plus de l'heure qui passait, et il eut un sursaut

d'étonnement, lorsqu'un domestique vint annoncer le dîner. Mais sa

confusion se changea en bonheur, quand madame de Kerich lui dit de

rester dîner avec elles, comme de bons amis qu'on allait être, qu'on

était déjà. On lui mit son couvert entre la mère et la fille; et il

donna une idée moins avantageuse de ses talents à table qu'au piano.

Cette partie de son éducation avait été fort négligée; il était

disposé à croire qu'à table, manger et boire étaient l'essentiel,

que la façon n'importait guère. Aussi, la proprette Minna le regardait

avec une moue scandalisée.

On comptait qu'aussitôt après le souper, il s'en irait. Mais il les

suivit dans le petit salon, il s'assit avec elles, il ne songeait pas à

partir. Minna étouffait des bâillements et faisait des signes à sa

mère. Il ne s'en apercevait pas, parce qu'il était grisé de son

bonheur et qu'il pensait que les autres étaient comme lui,--parce que

Minna, en le regardant, continuait de jouer des prunelles, par

habitude,--et enfin, parce qu'une fois assis, il ne savait plus comment

se lever et prendre congé. Il serait resté toute la nuit, si madame de

Kerich ne l'eût congédié, avec un aimable sans-façon.

Il partit, emportant en lui la lumière caressante des yeux bruns de

madame de Kerich, des yeux bleus de Minna; il sentait sur sa main le fin

contact des doigts délicats et doux comme des fleurs; et une subtile

odeur, qu'il n'avait jamais encore respirée, l'enveloppait,

l'étourdissait, le faisait défaillir.

Il revint deux jours après, comme ils en étaient convenus, pour donner

une leçon de piano à Minna. À partir de ce moment, il venait

régulièrement sous ce prétexte, deux fois par semaine, le matin; et

bien souvent, il retournait le soir, pour faire de la musique et pour

causer.

Madame de Kerich le voyait volontiers. C'était une femme intelligente

et bonne. Elle avait trente-cinq ans, lorsqu'elle avait perdu son mari;

et bien que jeune de corps et de cœur, elle s'était retirée sans

regret du monde, où elle était fort lancée. Peut-être s'en

séparait-elle d'autant plus facilement qu'elle s'y était beaucoup

amusée et jugeait sainement qu'on ne peut à la fois avoir eu et avoir.

Elle était attachée à la mémoire de monsieur de Kerich, non qu'elle

eût eu pour lui, à aucun moment de son union, rien qui ressemblât à

de l'amour: il lui suffisait d'une bonne amitié; elle avait des sens

tranquilles et un esprit affectueux.

Elle s'était consacrée à l'éducation de sa fille; mais la même

modération, qu'elle portait dans l'amour, atténuait ce que la

maternité a souvent d'exalté et de maladif, quand l'enfant est le seul

être sur qui la femme puisse reporter ses jalouses exigences d'aimer et

d'être aimée. Elle chérissait Minna, mais la jugeait avec clarté et

ne se dissimulait aucune de ses imperfections, pas plus qu'elle ne

cherchait à se faire illusion sur elle-même. Spirituelle, sensée,

elle avait un regard infaillible pour découvrir du premier coup d'œil

le faible et le ridicule de chacun; elle y trouvait plaisir, sans

l'ombre de méchanceté; car elle était aussi indulgente que railleuse,

et, tout en s'amusant des gens, elle aimait à leur rendre service.

Le petit Christophe fournit à sa bonté et à son esprit critique une

occasion de s'exercer. Durant les premiers temps de son séjour dans la

ville, où son grand deuil la tenait à l'écart de la société,

Christophe lui fut une distraction. Par son talent, d'abord. Elle aimait

la musique, quoique n'étant pas musicienne; elle y trouvait un

bien-être physique et moral, où sa pensée s'engourdissait

paresseusement dans une agréable mélancolie. Assise auprès du

feu,--tandis que Christophe jouait,--un ouvrage dans les mains, et

souriant vaguement, elle goûtait une jouissance muette au va-et-vient

machinal de ses doigts, et aux mouvements incertains de sa rêverie,

flottant parmi les images tristes ou douces du passé.

Mais plus encore qu'à la musique, elle s'intéressait au musicien. Elle

était assez intelligente pour sentir les rares dons de Christophe, bien

qu'elle ne fût pas capable de discerner son originalité véritable.

Elle se plaisait curieusement à surveiller l'éveil de cette flamme

mystérieuse, qu'elle voyait poindre en lui. Elle avait vite apprécié

ses qualités morales, sa droiture, son courage, cette sorte de

stoïcisme, si touchant chez un enfant. Elle ne l'en regardait pas moins

avec la perspicacité ordinaire de ses yeux fins et moqueurs. Elle

s'amusait de sa gaucherie, de sa laideur, de ses petits ridicules; elle

ne le prenait pas tout à fait au sérieux (elle ne prenait pas

grand'chose au sérieux). Les saillies bouffonnes, les violences,

l'humeur fantasque de Christophe, lui faisaient croire d'ailleurs qu'il

n'était pas très bien équilibré; elle voyait en lui un de ces

Krafft, qui étaient de braves gens et de bons musiciens, mais tous un

peu toqués.

Cette légère ironie échappait à Christophe; il ne sentait que la

bonté de madame de Kerich. Il était si peu habitué à ce qu'on fût

bon pour lui! Bien que ses fonctions au palais le missent en contact

journalier avec le monde, le pauvre Christophe était resté un petit

sauvage, sans instruction et sans éducation. L'égoïsme de la cour ne

s'occupait de lui que pour tirer profit de son talent, sans chercher à

lui servir en rien. Il venait au palais, se mettait au piano, jouait, et

s'en allait, sans que jamais personne se donnât la peine de causer avec

lui, si ce n'était pour lui faire quelque compliment distrait.

Personne, depuis la mort du grand-père, ni à la maison, ni au dehors,

n'avait eu la pensée de l'aider s'instruire, à se conduire dans la

vie, à devenir un homme. Il souffrait de son ignorance et de sa

grossièreté de manières. Il suait sang et eau pour se former tout

seul; mais il n'y arrivait pas. Les livres, les entretiens, les

exemples, tout lui manquait. Il lui eût fallu avouer sa détresse à un

ami, et il ne pouvait s'y décider. Même avec Otto, il n'avait pas

osé, parce qu'aux premiers mots qu'il avait hasardés, Otto avait pris

un ton de supériorité dédaigneuse, qui lui avait été comme une

brûlure de fer rouge.

Et voici qu'avec madame de Kerich, tout devenait aisé. D'elle-même,

sans qu'il fût besoin de lui demander rien--(il en coûtait tellement

à l'orgueil de Christophe!)--elle lui remontrait doucement ce qu'il ne

fallait pas faire, l'avertissait de ce qu'il fallait faire, lui donnait

des conseils sur la façon de s'habiller, de manger, de marcher, de

parler, ne lui laissait passer aucune faute d'usage, de goût ou de

langage; et il était impossible d'en être blessé, tant sa main était

légère et attentive à ménager cet amour-propre ombrageux d'enfant.

Elle fit aussi son éducation littéraire, sans avoir l'air d'y toucher:

elle ne semblait pas s'étonner de ses étranges ignorances; mais elle

ne négligeait aucune occasion de relever ses erreurs, simplement,

tranquillement, comme s'il était tout naturel que Christophe se fût

trompé; au lieu de l'effaroucher par des leçons pédantes, elle avait

imaginé d'occuper leurs réunions du soir, en faisant lire à Minna ou

à lui de belles pages d'histoire, ou des poètes allemands et

étrangers. Elle le traitait en enfant de la maison, avec quelques

petites nuances de familiarité protectrice, qu'il n'apercevait pas.

Elle s'occupait même de ses vêtements, elle les lui renouvelait, elle

lui tricotait un cache-nez de laine, elle lui faisait présent de menus

objets de toilette, et avec tant de gentillesse qu'il ne se sentait pas

gêné de ces soins et de ces cadeaux. Bref, elle avait pour lui ces

petites attentions et cette sollicitude quasi maternelle, que toute

bonne femme a d'instinct pour tout enfant qui lui est confié, sans

qu'il soit nécessaire qu'elle éprouve pour lui un sentiment profond.

Mais Christophe croyait que cette tendresse s'adressait à lui

personnellement, et il se fondait en reconnaissance; il avait des

effusions brusques et passionnées, qui semblaient un peu ridicules à

madame de Kerich, mais qui ne laissaient point de lui faire plaisir.

Avec Minna, les rapports étaient autres. Quand Christophe l'avait revue

pour sa première leçon, tout enivré encore des souvenirs de la veille

et des regards caressants de la fillette, il avait été surpris de

trouver une petite personne entièrement différente de celle qu'il

avait vue, quelques heures auparavant. Elle le regardait à peine,

n'écoutait pas ce qu'il disait; et, lorsqu'elle levait les yeux vers

lui, il y lisait une froideur si glaciale qu'il en était saisi. Il se

tourmenta longtemps pour savoir en quoi il avait pu l'offenser. Il ne

l'avait offensée en rien; et les sentiments de Minna ne lui étaient ni

moins, ni plus favorables, aujourd'hui qu'hier: aujourd'hui comme hier,

Minna avait pour lui une parfaite indifférence. Si, la première fois,

elle s'était mise en frais de sourires pour le recevoir, c'était par

une coquetterie instinctive de petite fille, qui s'amuse à essayer le

pouvoir de ses yeux sur le premier venu, fût-il un chien coiffé, qui

s'offre à son désœuvrement. Mais dès le lendemain, cette conquête

trop facile n'avait plus aucun intérêt pour elle. Elle avait

sévèrement observé Christophe; et elle l'avait jugé un garçon laid,

pauvre, mal élevé, qui jouait bien du piano, mais qui avait de

vilaines mains, qui tenait sa fourchette à table d'une façon

abominable, et qui coupait le poisson avec son couteau. Il lui

paraissait donc fort peu intéressant. Elle voulait bien prendre des

leçons de piano avec lui; elle consentait même à s'amuser avec lui,

parce qu'elle n'avait pas d'autre compagnon pour le moment, et que,

malgré ses prétentions à n'être plus une enfant, il lui venait par

bouffées un besoin fou de dépenser son trop-plein de gaieté, que

surexcitait, comme chez sa mère, la contrainte imposée par le deuil

récent. Mais elle ne se souciait pas plus de Christophe que d'un animal

domestique; s'il lui arrivait encore, dans ses jours de pire froideur,

de lui faire les doux yeux, c'était par pur oubli, et parce qu'elle

pensait à autre chose,--ou bien, tout simplement, pour n'en pas perdre

l'habitude. Le cœur de Christophe bondissait, quand elle le regardait

ainsi. Et c'est à peine si elle le voyait: elle se racontait des

histoires. Cette jeune personne était à l'âge où l'on se caresse les

sens avec des rêves agréables et flatteurs. Elle pensait constamment

à l'amour, avec un grand intérêt et une curiosité qui n'était

innocente que par son ignorance. D'ailleurs, elle n'imaginait l'amour,

en demoiselle bien élevée, que sous l'espèce du mariage. La forme de

son idéal était loin d'être fixée. Tantôt elle rêvait d'épouser

un lieutenant, tantôt un poète dans le genre sublime et correct, à la

Schiller. Un projet démolissait l'autre; et le dernier venu était

toujours accueilli avec le même sérieux et une égale conviction. Les

uns et les autres étaient tout prêts à céder le pas à une réalité

avantageuse. Car il est remarquable de voir avec quelle aisance les

jeunes filles romanesques oublient leurs rêves, quand une apparence

moins idéale, mais plus sûre, vient se présenter à elles.

Au demeurant, la sentimentale Minna était tranquille et froide. En

dépit de son nom aristocratique et de la fierté que lui donnait sa

particule nobiliaire, elle avait une âme de petite ménagère

allemande, à l'âge exquis de l'adolescence.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 15 / 31 段