Otto, qui n'était pas fâché de détourner la conversation, fit

remarquer un oiseau qui donnait des coups de bec dans un arbre. Ils

parlèrent d'autre chose. Dix minutes après, Christophe reprit

brusquement:

--Est-ce que vous vous entendez ensemble?

--Avec qui? demanda Otto.

(Il savait parfaitement avec qui.)

--Avec ton cousin?

--Oui. Pourquoi?

--Pour rien.

Otto n'aimait pas beaucoup son cousin, qui le harcelait de mauvaises

plaisanteries. Mais un instinct de malignité bizarre le poussa à

ajouter, après quelques instants:

--Il est très aimable.

--Qui? demanda Christophe.

(Il savait très bien qui.)

--Franz.

Otto attendit une réflexion de Christophe; mais celui-ci semblait

n'avoir pas entendu: il taillait une baguette dans un noisetier. Otto

reprit:

--Il est amusant. Il sait toujours des histoires.

Christophe siffla négligemment.

Otto surenchérit:

--Et il est si intelligent... et distingué!...

Christophe haussa les épaules, avec l'air de dire:

--Quel intérêt cet individu peut-il bien avoir pour moi?

Et comme Otto, piqué, se disposait à continuer, il lui coupa

brutalement la parole et lui assigna un but pour y courir.

Ils ne touchèrent plus à ce sujet, de toute l'après-midi; mais ils se

battaient froid, en affectant une politesse exagérée, inaccoutumée

entre eux, surtout de la part de Christophe. Les mots lui restaient dans

la gorge. Enfin il n'y tint plus, et, au milieu du chemin, se retournant

vers Otto qui suivait à cinq pas, il lui saisit les mains avec

impétuosité et se débonda, d'un coup:

--Écoute, Otto! Je ne veux pas que tu sois intime avec Franz, parce

que... parce que tu es mon ami; et je ne veux pas que tu aimes quelqu'un

mieux que moi! Je ne veux pas! Vois-tu, tu es tout pour moi. Tu ne peux

pas... tu ne dois pas... Si je ne t'avais plus, je n'aurais plus qu'à

mourir. Je ne sais pas ce que je ferais. Je me tuerais. Je te tuerais.

Non. Pardon!...

Les larmes lui jaillissaient des yeux.

Otto, ému et effrayé par la sincérité d'une douleur, qui grondait de

menaces, se hâta de jurer qu'il n'aimait et n'aimerait jamais personne

autant que Christophe, que Franz lui était indifférent, et qu'il ne le

verrait plus, si Christophe le voulait. Christophe buvait ses paroles,

son cœur renaissait. Il riait et respirait très fort. Il remerciait

Otto avec effusion. Il avait honte de la scène qu'il avait faite; mais

il était soulagé d'un grand poids. Ils se regardaient tous deux,

plantés l'un en face de l'autre, immobiles et se tenant la main; ils

étaient très heureux et embarrassés de leur personne. Ils revinrent

silencieusement; puis ils se remirent à parler, et ils retrouvèrent

leur gaieté: ils se sentaient plus unis que jamais.

Mais ce ne fut pas la dernière scène de ce genre. Maintenant que Otto

sentait son pouvoir sur Christophe, il était tenté d'en abuser; il

savait quel était le point sensible, et il avait une envie

irrésistible d'y mettre le doigt. Non pas qu'il eût plaisir aux

colères de Christophe: au contraire; elles lui faisaient peur. Mais il

se prouvait sa force, en faisant souffrir Christophe. Il n'était pas

méchant: il avait l'âme d'une fille.

Il continua donc, malgré ses promesses, à se montrer bras dessus, bras

dessous, avec Franz, ou avec quelque autre camarade; ils faisaient grand

bruit ensemble, et il riait de façon affectée. Quand Christophe lui

faisait des réflexions, il ricanait et n'avait pas l'air de les prendre

au sérieux, jusqu'à ce que, voyant les yeux de Christophe changer et

ses lèvres trembler de colère, il changeât de ton aussi, inquiet, et

promît de ne plus recommencer. Il recommençait le lendemain.

Christophe lui écrivait des lettres furibondes, où il l'appelait:

--Gredin! Que je n'entende plus parler de toi! Je ne te connais plus.

Que le diable t'emporte, toi, et tous les chiens de ton espèce!

Mais il suffisait d'un mot larmoyant d'Otto, ou, comme il fit une fois,

de l'envoi d'une fleur symbolisant sa constance éternelle, pour que

Christophe se fondît en remords et écrivît:

--Mon ange! Je suis un fou. Oublie mon imbécillité. Tu es le meilleur

des hommes. Ton petit doigt vaut mieux à lui seul que le stupide

Christophe tout entier. Tu as des trésors d'ingénieuse et délicate

tendresse. Je baise ta fleur avec des larmes. Elle est là, sur mon

cœur. Je l'enfonce dans ma peau, à coups de poing. Je voudrais qu'elle

me fît saigner, pour que je sente plus fort ta bonté exquise et mon

infâme idiotie!...

Cependant, ils commençaient à se lasser l'un de l'autre. Il est faux

de prétendre que les petites brouilles entretiennent l'amitié.

Christophe en voulait à Otto des injustices que Otto lui faisait

commettre. Il essayait bien de se raisonner, il se reprochait son

despotisme. Sa nature loyale et emportée, qui, pour la première fois,

faisait l'épreuve de l'amour, s'y donnait tout entière et voulait

qu'on se donnât tout entier. Il n'admettait pas le partage en amitié.

Étant prêt à tout sacrifier à l'ami, il trouvait légitime, et même

nécessaire, que l'ami lui sacrifiât tout. Mais il commençait à

sentir que le monde n'était pas bâti sur le modèle de son caractère

inflexible, et qu'il demandait aux choses ce qu'elles ne pouvaient pas

donner. Alors il cherchait à se vaincre. Il s'accusait durement, il se

traitait d'égoïste, qui n'avait pas le droit d'accaparer l'affection

de son ami. Il faisait des efforts sincères, pour le laisser tout à

fait libre, quoi qu'il lui en coûtât. Il s'imposait même, par esprit

d'humiliation, d'engager Otto à ne pas négliger Franz; il affectait de

se persuader qu'il était bien aise de lui voir trouver plaisir dans

d'autres sociétés que la sienne. Mais quand Otto, qui n'était point

dupe, lui obéissait malicieusement, il ne pouvait s'empêcher de lui

faire grise mine; et brusquement, il éclatait de nouveau.

À la rigueur il eût pardonné à Otto de lui préférer d'autres amis;

mais ce qu'il ne pouvait lui passer, c'était le mensonge. Otto n'était

pas faux, ni hypocrite: il avait une difficulté naturelle à dire la

vérité, comme un bègue à articuler; ce qu'il disait n'était jamais

ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux; soit timidité, soit

incertitude sur ses propres sentiments, il parlait rarement d'une façon

tout à fait nette, ses réponses étaient équivoques; il faisait, à

propos de tout, des cachotteries et des mystères, qui mettaient

Christophe hors de lui. Quand on le prenait en faute, au lieu de la

reconnaître, il s'obstinait à nier, et racontait des histoires

absurdes. Un jour, Christophe, exaspéré, le gifla. Il crut que

c'était fini de leur amitié et que jamais Otto ne lui pardonnerait.

Mais après avoir boudé quelques heures, Otto revint à lui, comme si

rien ne s'était passé. Il n'avait nulle rancune des violences de

Christophe; peut-être même y trouvait-il un charme. Tandis qu'il

savait mauvais gré à Christophe de se laisser duper et d'avaler,

bouche bée, toutes ses inventions; il l'en méprisait un peu et se

croyait son supérieur. Christophe, de son côté, en voulait à Otto

d'accepter ses rebuffades sans révolte.

Ils ne se voyaient plus avec les yeux des premiers jours. Leurs défauts

à tous deux apparaissaient en pleine lumière. Otto trouvait moins de

charme à l'indépendance de Christophe. Christophe était, en

promenade, un compagnon gênant. Il n'avait aucun souci du savoir-vivre.

Il se mettait à l'aise, enlevait sa veste, ouvrait son gilet,

entrebâillait son col, relevait ses poignets de chemise, plantait son

chapeau sur le bout de son bâton, et se dilatait à l'air. Il remuait

les bras en marchant, il sifflait, il chantait à tue-tête; il était

rouge, suant et poudreux; il avait l'air d'un paysan, qui revient de la

foire. L'aristocratique Otto était mortifié d'être rencontré en sa

compagnie. Quand il apercevait une voiture sur la route, il s'arrangeait

de façon à rester de dix pas en arrière, et il feignait de se

promener seul.

Christophe n'était pas moins embarrassant, lorsque, à l'auberge, ou

dans le wagon, au retour, il se mettait à parler. Il causait

bruyamment, disait tout ce qui lui passait par la tête, traitait Otto

avec une familiarité révoltante; il exprimait les opinions les plus

dénuées de bienveillance sur le compte de personnages connus de tous,

ou même sur le physique de gens assis à quelque distance; ou bien, il

entrait dans des détails intimes sur sa santé et sa vie domestique.

Otto avait beau rouler les yeux et faire des signes effarés: Christophe

n'avait pas l'air de s'en apercevoir et ne se gênait pas plus que s'il

avait été seul. Otto surprenait des sourires sur les visages de ses

voisins: il eût voulu rentrer sous terre. Il trouvait Christophe

grossier; il ne comprenait pas comment il avait pu être séduit par

lui.

Le plus grave était que Christophe continuait d'en user avec la même

désinvolture à l'égard de toutes les haies, barrières, clôtures,

murailles, défenses de passer, menaces d'amende, _Verbot_ de toute

sorte,--de tout ce qui prétendait limiter sa liberté et garantir

contre elle la sainte propriété. Otto vivait dans une peur de tous les

instants, et ses observations ne servaient à rien: Christophe faisait

pis, par bravade.

Un jour que Christophe, avec Otto sur les talons, se promenait comme

chez lui au travers d'un bois particulier, en dépit, ou à cause des

murs crénelés de tessons de bouteilles, qu'il leur avait fallu

franchir, ils se trouvèrent nez à nez avec un garde, qui les accabla

d'injures, et après les avoir tenus quelque temps sous la menace d'un

procès-verbal, les mit dehors de la façon la plus ignominieuse. Otto

ne brilla point dans cette épreuve: il se croyait déjà en prison, il

larmoyait, protestant niaisement qu'il était entré par mégarde et

qu'il avait suivi Christophe sans savoir où il allait. Quand il se vit

sauvé, au lieu de se réjouir, il fit d'aigres reproches à son

compagnon; il se plaignit que Christophe le compromit. L'autre l'écrasa

du regard, et l'appela: «Capon!» Ils échangèrent des paroles vives.

Otto se fût séparé de Christophe, s'il avait su comment revenir seul:

il fut forcé de le suivre; mais ils affectaient d'ignorer qu'ils

étaient ensemble.

Un orage s'amassait. Dans leur colère, ils ne le virent pas venir. La

campagne brûlante bruissait de cris d'insectes. Tout à coup, tout se

tut. Ils ne s'aperçurent du silence qu'après quelques minutes: leurs

oreilles bourdonnaient. Ils levèrent les yeux: le ciel était sinistre;

d'énormes nuages lourds et livides l'avaient rempli; ils arrivaient de

tous côtés, comme un galop de cavalerie. Ils semblaient tous courir

vers un point invisible, aspirés par un gouffre. Otto, angoissé,

n'osait dire ses craintes à Christophe; et celui-ci prenait un malin

plaisir à ne vouloir rien remarquer. Ils se rapprochèrent pourtant,

sans se parler. Ils étaient seuls dans la plaine. Pas un souffle d'air.

À peine un frisson de fièvre, qui faisait frémir par moments les

petites feuilles des arbres. Soudain, un tourbillon de vent souleva la

poussière, tordit les arbres, les fouetta furieusement. Et le silence

retomba, plus sinistre qu'avant. Otto, d'une voix tremblante, se décida

à parler:

--C'est l'orage. Il faut rentrer.

Christophe dit:

--Rentrons.

Mais il était trop tard. Une lumière aveuglante et brutale jaillit, le

ciel mugit, la voûte des nuages gronda. En un instant, ils furent

enveloppés par l'ouragan, affolés par les éclairs, assourdis par le

tonnerre, trempés des pieds à la tête. Ils se trouvaient en rase

campagne, à plus d'une demi-heure de toute habitation. Dans le

tourbillon d'eau, dans la lumière morte, rougeoyaient les lueurs

énormes de la foudre. Ils avaient envie de courir; mais leurs

vêtements collés par la pluie les empêchaient de marcher, leurs

souliers clapotaient, l'eau ruisselait sur tout leur corps. Ils

respiraient avec peine. Otto claquait des dents, et il était fou de

colère; il disait des choses blessantes à Christophe; il voulait

s'arrêter, il prétendait qu'il était dangereux de marcher, il

menaçait de s'asseoir dans le chemin, de se coucher par terre, au

milieu des champs labourés. Christophe ne répondait pas; il continuait

sa marche, aveuglé par le vent, la pluie et les éclairs, ahuri par le

bruit, un peu inquiet aussi, mais se gardant de l'avouer.

Et soudain, ce fut fini. L'orage était passé, comme il était venu.

Mais ils étaient tous deux en un piteux état. À la vérité,

Christophe était si débraillé, à l'ordinaire, qu'un peu plus de

désordre ne le changeait guère. Mais Otto, si soigné, si soigneux de

sa mise, faisait triste figure; il semblait sortir tout habillé du

bain; et quand Christophe se retourna vers lui, il ne put, en le voyant,

réprimer un éclat de rire. Otto était dans un tel affaissement qu'il

n'eut même pas la force de se fâcher. Christophe en eut pitié, il lui

parla gaiement. Otto lui répondit d'un coup d'œil furieux. Christophe

le fit entrer dans une ferme. Ils se séchèrent devant un grand feu et

burent du vin chaud. Christophe trouvait l'aventure plaisante. Mais elle

n'était pas du goût d'Otto, qui garda un morne silence pendant le

reste de la promenade. Ils revinrent en boudant et ne se tendirent pas

la main, au moment de se quitter.

À la suite de cette équipée, ils ne se virent plus d'une semaine. Ils

se jugeaient sévèrement l'un l'autre. Mais après s'être punis

eux-mêmes, en se privant d'un de leurs dimanches de promenade, ils

s'ennuyèrent tellement que leur rancune tomba. Christophe fit les

premières avances, selon son habitude. Otto daigna les accepter; et ils

firent la paix.

Malgré leurs désaccords, il leur était impossible de se passer l'un

de l'autre. Ils avaient bien des défauts, ils étaient égoïstes tous

deux. Mais cet égoïsme était naïf, il ne connaissait pas les calculs

de l'âge mûr, qui le rendent repoussant, il ne se connaissait pas

lui-même: il était presque aimable, et il ne les empêchait pas de

s'aimer sincèrement. Ils avaient un tel besoin d'amour et de sacrifice!

Le petit Otto pleurait sur son oreiller, en se racontant des histoires

de dévouement romanesque, dont il était le héros; il inventait des

aventures pathétiques, où il était fort, vaillant, intrépide, et

protégeait Christophe, qu'il s'imaginait adorer. Christophe ne voyait,

n'entendait rien de beau ou de curieux, sans qu'il pensât: «Si Otto

était là!» Il mêlait l'image de son ami à sa vie tout entière; et

cette image se transfigurait, prenait une telle douceur qu'en dépit de

ce qu'il savait de lui, il en était comme enivré. Certains mots

d'Otto, qu'il se rappelait longtemps après et qu'il embellissait, le

faisaient tressaillir d'émotion. Ils s'imitaient mutuellement. Otto

singeait les manières, les gestes, l'écriture de Christophe.

Christophe était irrité de cette ombre qui répétait chaque mot qu'il

avait dit et lui resservait ses propres pensées, comme des pensées

neuves. Mais il ne s'apercevait pas qu'il contrefaisait lui-même Otto,

il copiait sa façon de s'habiller, de marcher, de prononcer certains

mots. C'était une fascination. Ils étaient pénétrés l'un de

l'autre, ils avaient le cœur inondé de tendresse. Elle débordait de

toutes parts comme une source. Chacun s'imaginait que son ami en était

la cause. Ils ne savaient pas que c'était l'éveil de leur adolescence.

Christophe, qui ne se défiait de personne, laissait traîner ses

papiers. Cependant une pudeur instinctive lui faisait serrer les

brouillons de lettres qu'il griffonnait à Otto, et les réponses de

celui-ci. Il ne les enfermait pas sous clef; il les mettait entre les

feuilles d'un de ses cahiers de musique, où il se croyait sûr qu'on

n'irait pas les chercher. Il comptait sans la malice de ses frères.

Il les voyait depuis quelque temps rire et chuchoter en le regardant:

ils se récitaient à l'oreille des fragments de discours, qui les

jetaient dans des convulsions de gaieté. Christophe ne parvenait pas à

entendre leurs paroles; et d'ailleurs, suivant la tactique dont il usait

à leur égard, il feignait une parfaite indifférence pour tout ce

qu'ils pouvaient dire ou faire. Quelques mots éveillèrent son

attention: il crut les reconnaître. Bientôt il n'eut plus de doute que

ses frères n'eussent lu ses lettres. Mais quand il apostropha Ernst et

Rodolphe, qui s'appelaient: «ma chère âme», avec un sérieux

bouffon, il ne put rien en tirer. Les gamins firent semblant de ne pas

comprendre, et dirent qu'ils avaient bien le droit de s'appeler comme

ils voulaient. Christophe, qui avait retrouvé toutes ses lettres à

leur place, n'insista pas davantage.

Peu après, il prit Ernst en flagrant délit de vol: le petit drôle

fouillait dans le tiroir de la commode où Louisa renfermait l'argent.

Christophe le secoua rudement, et il profita de l'occasion pour lui dire

tout ce qu'il avait sur le cœur; il énumérait, en termes qui

manquaient de courtoisie, les méfaits de Ernst, dont la liste n'était

pas courte. Ernst prit mal la semonce; il répliqua avec arrogance que

Christophe n'avait rien à lui reprocher; et il laissa entendre sur

l'amitié de son frère avec Otto des choses équivoques. Christophe ne

comprit pas; mais quand il entendit qu'on mêlait Otto à leur querelle,

il somma Ernst de s'expliquer. Le petit ricanait; puis, lorsqu'il vit

Christophe blêmir de colère, il eut peur et ne voulut plus parler.

Christophe comprit qu'il n'en tirerait rien ainsi; il s'assit, en

haussant les épaules, et affecta un mépris profond. Ernst, piqué,

reprit son effronterie; il s'appliqua à blesser son frère, il lui dit

une kyrielle de choses plus viles les unes que les autres. Christophe se

tenait à quatre pour ne pas éclater. Quand il finit par comprendre, il

vit rouge: il bondit de sa chaise. Ernst n'eut pas le temps de crier.

Christophe s'était jeté sur lui, avait roulé avec lui au milieu de la

chambre, et lui frappait la tête contre les carreaux. Aux cris

effrayants de la victime, Louisa, Melchior, toute la maison accourut. On

dégagea Ernst en fort mauvais état. Christophe ne voulait pas lâcher

prise: il fallut le rouer de coups. On l'appela bête brute; et il en

avait bien l'air. Les yeux lui sortaient de la tête, il grinçait des

dents, il ne pensait qu'à se jeter de nouveau sur Ernst; quand on lui

demandait ce qui s'était passé, sa fureur redoublait, et il criait

qu'il le tuerait. Ernst se refusait aussi à parler.

Christophe ne put ni manger, ni dormir. Il tremblait et pleurait dans

son lit. Ce n'était pas seulement pour Otto qu'il souffrait. Une

révolution se faisait en lui. Ernst ne se doutait guère du mal qu'il

avait pu causer à son frère. Christophe était d'une intransigeance de

cœur toute puritaine, qui ne pouvait admettre les souillures de la vie,

et les découvrait peu à peu avec horreur. À quinze ans, avec une vie

libre et de forts instincts, il était resté étrangement naïf. Sa

pureté naturelle et son travail sans trêve l'avaient tenu à l'abri.

Les paroles de son frère lui ouvrirent des abîmes. Jamais il n'eût

imaginé de lui-même ces infamies; et maintenant que l'idée en était

entrée en lui, toute sa joie d'aimer et d'être aimé était gâtée.

Non seulement son amitié pour Otto, mais toute amitié était

empoisonnée.

Ce fut bien pis, quand quelques allusions sarcastiques lui firent

croire, à tort peut-être, qu'il était en butte à la curiosité

malsaine de la petite ville, et surtout quand Melchior, à quelque temps

de là, lui fit des observations au sujet de ses promenades avec Otto.

Melchior, probablement, n'y voyait pas malice; mais Christophe, averti,

lisait le soupçon dans toutes les paroles; et il se croyait presque

coupable. Otto, au même moment, passait par une crise analogue.

Ils essayèrent encore de se voir en cachette. Mais il fut impossible de

retrouver l'abandon des entretiens passés. La franchise de leurs

relations était altérée. Ces deux enfants, qui s'aimaient d'une

tendresse si craintive qu'ils n'avaient jamais osé se donner un baiser

fraternel, et qui s'imaginaient pas de plus grand bonheur que de se voir

et de partager leurs rêves, se sentaient salis par le soupçon des

cœurs malhonnêtes. Ils en arrivaient à voir le mal dans les actes les

plus innocents: un regard, un serrement de main; ils rougissaient, ils

avaient de mauvaises pensées. Leurs rapports devenaient intolérables.

Sans se donner le mot, ils se virent moins souvent. Ils essayèrent de

s'écrire; mais ils surveillaient toutes leurs expressions. Leurs

lettres devinrent froides et insipides. Ils se découragèrent.

Christophe prétexta son travail, Otto ses occupations, pour cesser leur

correspondance. Bientôt après, Otto partit pour l'Université; et

l'amitié qui avait illuminé quelques mois de leur vie, s'obscurcit

tout à fait.

Aussi bien, un nouvel amour, dont celui-ci n'était qu'un avant-coureur,

s'emparait du cœur de Christophe, et y faisait pâlir toute autre

lumière.

_TROISIÈME PARTIE_

MINNA

Quatre ou cinq mois avant ces événements, madame Josepha von Kerich,

veuve depuis peu du conseiller d'État, Stephan von Kerich, avait

quitté Berlin, où les fonctions de son mari les retenaient

jusqu'alors, pour venir s'installer avec sa fillette dans la petite

ville rhénane, son pays d'origine. Elle avait là une vieille maison de

famille, avec un grand jardin, presque un parc, qui descendait le long

de la colline, jusqu'au fleuve, non loin de la maison de Christophe. De

sa mansarde, Christophe voyait les branches lourdes des arbres qui

pendaient hors des murs, et le haut faîte du toit rouge aux tuiles

moussues. Une petite ruelle en pente, où l'on ne passait guère,

longeait le parc, à droite; on pouvait de là, en grimpant sur une

borne, regarder par-dessus le mur: Christophe ne s'en faisait pas faute.

Il voyait alors les allées envahies par l'herbe, les pelouses

semblables à des prairies sauvages, les arbres se mêlant et luttant en

désordre, et la façade blanche, aux volets obstinément clos. Une ou

deux fois par an, un jardinier venait faire une ronde et aérer la

maison. La nature reprenait ensuite possession du jardin, et tout

rentrait dans le silence.

Ce silence impressionnait Christophe. Il se hissait en cachette à son

observatoire; à mesure qu'il devenait plus grand, ses yeux, puis son

nez, puis sa bouche, arrivaient au niveau de la crête du mur;

maintenant, il pouvait passer les bras par-dessus, en se haussant sur la

pointe des pieds; et, malgré l'incommodité de cette position, il

restait, le menton appuyé sur le mur, regardant, écoutant, tandis que

le soir épanchait sur les pelouses ses douces ondes dorées, qui

s'allumaient de reflets bleuâtres, à l'ombre des sapins. Il s'oubliait

là, jusqu'à ce qu'il entendît dans la rue des pas qui venaient. La

nuit, flottaient autour du jardin des parfums: de lilas au printemps,

d'acacias en été, de feuilles mortes en automne. Quand Christophe

revenait, le soir, du château, si fatigué qu'il fût, il s'arrêtait

près de sa porte, à boire leur souffle délicieux; et il avait peine

à rentrer dans sa chambre puante. Il avait aussi joué,--du temps où

il jouait--sur la petite place aux pavés garnis d'herbe, devant la

grille d'entrée de la maison Kerich. À droite et à gauche de la

porte, s'élevaient deux marronniers centenaires; grand-père venait

s'asseoir à leur pied, en fumant sa pipe, et les fruits servaient aux

enfants de projectiles et de jouets.

Un matin, en passant dans la ruelle, il grimpa sur la borne, par

habitude. Il regardait distraitement. Il allait redescendre, quand il

eut la sensation de quelque chose d'anormal. Il tourna les yeux vers la

maison: les fenêtres étaient ouvertes; le soleil se ruait à

l'intérieur; bien qu'on ne vît personne, la vieille demeure semblait

réveillée de son sommeil de quinze ans et riait. Christophe revint,

troublé.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 14 / 31 段