ne trouvaient plus rien à se dire; et ils mangeaient du bout des dents,
gênés dans leurs mouvements. Ils s'apercevaient brusquement qu'ils
étaient des étrangers l'un pour l'autre, et ils se surveillaient. Ils
firent de vains efforts pour ranimer la conversation: elle retombait
aussitôt. La première demi-heure fut d'un ennui mortel. Heureusement,
le repas fit bientôt son effet; et les deux convives se regardèrent
avec plus de confiance. Christophe surtout, qui n'était pas accoutumé
à de pareilles bombances, devint singulièrement loquace. Il raconta
les difficultés de sa vie; et Otto, sortant de sa réserve, avoua qu'il
n'était pas heureux non plus. Il était faible et timide, et ses
camarades en abusaient. Ils se moquaient de lui, ils ne lui pardonnaient
pas de désapprouver leurs manières communes, ils lui jouaient de
méchants tours.--Christophe serra les poings, et dit qu'il ne ferait
pas bon pour eux recommencer en sa présence.--Otto était également
incompris des siens. Christophe connaissait ce malheur; et ils
s'apitoyèrent sur leurs communes infortunes. Les parents de Diener
voulaient faire de lui un commerçant, le successeur de son père. Mais
lui voulait être poète. Il serait poète, quand bien même il devrait
s'enfuir de sa ville, comme Schiller, et affronter la misère!
(D'ailleurs, la fortune de son père lui reviendrait tout entière, et
elle n'était pas médiocre.) Il avoua, en rougissant, qu'il avait
déjà écrit des vers sur la tristesse de vivre; mais il ne put se
décider à les dire, malgré les prières de Christophe. À la fin,
cependant, il en cita deux ou trois, en bredouillant d'émotion.
Christophe les trouva sublimes. Ils échangèrent leurs projets:
plus tard, ils écriraient des drames, des _Liederkreise._ Ils
s'admiraient mutuellement. Outre sa réputation musicale, la force
de Christophe, sa hardiesse de façons en imposaient à Otto. Et
Christophe était sensible à l'élégance d'Otto, à la distinction de ses
manières,--tout est relatif en ce monde,--et à son grand savoir, ce
savoir qui lui manquait totalement et dont il avait soif.
Engourdis par le repas, les coudes sur la table, ils parlaient et
s'écoutaient parler l'un l'autre, avec des yeux attendris.
L'après-midi s'avançait. Il fallait partir. Otto fit un dernier effort
pour s'emparer de la note; mais Christophe le cloua sur place d'un
regard mauvais, qui lui enleva tout désir d'insister. Christophe
n'avait qu'une inquiétude: c'était qu'on ne lui demandât plus que ce
qu'il possédait; il eût donné sa montre, plutôt que d'en rien avouer
à Otto. Mais il n'eut pas besoin d'en venir là; il lui suffit de
dépenser pour ce dîner à peu près tout son argent du mois.
Ils redescendirent la colline. L'ombre du soir commençait à se
répandre à travers le bois de sapins; les cimes flottaient encore dans
la lumière rosée; elles ondulaient gravement, avec un bruit de houle;
le tapis d'aiguilles violettes amortissait le son des pas. Ils se
taisaient. Christophe sentait son cœur pénétré d'un trouble étrange
et doux, il était heureux, il voulait parler, une angoisse
l'oppressait. Il s'arrêta un moment, et Otto fit comme lui. Tout était
silencieux. Des mouches bourdonnaient très haut, dans un rayon de
soleil. Une branche sèche tomba. Christophe saisit la main d'Otto, et
demanda, d'une voix qui tremblait:
--Est-ce que vous voulez être mon ami?
Otto murmura:
--Oui.
Ils se serrèrent la main; leur cœur palpitait. Ils osaient à peine
se regarder.
Après un moment, ils se remirent en marche. Ils étaient à quelques
pas l'un de l'autre, et ils ne se dirent plus rien jusqu'il la lisière
du bois: ils avaient peur d'eux-mêmes et de leur mystérieux émoi; ils
allaient très vite et ne s'arrêtèrent plus, qu'ils ne fussent sortis
de l'ombre des arbres. Là, ils se rassurèrent et se reprirent la main.
Ils admiraient le soir limpide qui tombait, et ils parlaient par mots
entrecoupés.
Sur le bateau, assis à l'avant, dans l'ombre lumineuse, ils essayèrent
de causer de choses indifférentes; mais ils n'écoutaient pas ce qu'ils
disaient; ils étaient baignés d'une lassitude heureuse. Ils
n'éprouvaient le besoin, ni de parler, ni de se donner la main, ni
même de se regarder: ils étaient l'un près de l'autre.
Près d'arriver, ils convinrent de se retrouver le dimanche suivant.
Christophe reconduisit Otto jusqu'à sa porte. À la lueur du bec de
gaz, ils se sourirent timidement, et se balbutièrent un au revoir ému.
Ils furent soulagés de se quitter, tant ils étaient harassés de la
tension où ils vivaient depuis quelques heures, et de la peine que leur
coûtait le moindre mot qui rompît le silence.
Christophe revint seul dans la nuit. Son cœur chantait: «J'ai un ami,
j'ai un ami!» Il ne voyait rien. Il n'entendait rien. Il ne pensait à
rien autre.
Il tombait de sommeil et s'endormit, à peine rentré. Mais il fut
réveillé deux ou trois fois dans la nuit, comme par une idée fixe. Il
se répétait: «J'ai un ami»; et il se rendormait.
Le matin venu, il lui sembla qu'il avait rêvé tout cela. Pour s'en
prouver la réalité, il entreprit de se rappeler les moindres détails
de la journée précédente. Il s'absorbait encore dans cette
occupation, pendant qu'il donnait ses leçons; l'après-midi, il était
si distrait à la répétition d'orchestre que c'est à peine si, en
sortant, il se souvenait de ce qu'il avait joué.
De retour à la maison, il vit une lettre qui l'attendait. Il n'eut pas
besoin de se demander d'où elle venait. Il courut s'enfermer dans sa
chambre pour la lire. Elle était écrite sur du papier bleu pâle,
d'une écriture appliquée, longue, indécise, avec des paraphes très
corrects:
«Cher monsieur Christophe,--oserai-je dire très honoré ami?
«Je pense beaucoup à notre partie d'hier, et je vous remercie
immensément de vos bontés pour moi. Je vous suis tellement
reconnaissant de tout ce que vous avez fait, et de vos bonnes paroles,
et de la ravissante promenade, et du dîner excellent! Je suis fâché
seulement que vous ayez dépensé tant d'argent pour ce dîner. Quelle
superbe journée! N'est-ce pas qu'il y a quelque chose de providentiel
dans cette étonnante rencontre? Il me semble que c'est le Destin
lui-même qui a voulu nous réunir. Comme je me réjouis de vous revoir
dimanche! J'espère que vous n'aurez pas eu trop de désagréments, pour
avoir manqué le dîner de monsieur le _Hof Musik Director._ Je serais
si fâché que vous eussiez des contrariétés à cause de moi!
«Je suis pour toujours, très cher monsieur Christophe, votre très
dévoué serviteur et ami
Otto Diener.
«_P.-S._--Ne venez pas, s'il vous plaît, dimanche, me prendre à la
maison. Il vaut mieux, si vous le permettez, que nous nous rencontrions
au _Schlossgarten._»
Christophe lut cette lettre, les larmes aux yeux; il la baisa; il
éclata de rire; il fit une cabriole sur son lit. Puis il courut à sa
table et prit la plume pour répondre sur-le-champ. Il n'aurait pu
attendre une minute. Mais il n'avait pas l'habitude d'écrire; il ne
savait comment exprimer ce qui lui gonflait le cœur; il crevait le
papier avec sa plume et noircissait d'encre ses doigts; il trépignait
d'impatience. Enfin, après avoir tiré la langue et usé cinq ou six
brouillons, il réussit à écrire, en lettres difformes qui s'en
allaient dans tous les sens, et avec d'énormes fautes d'orthographe:
«Mon âme! Comment oses-tu parler de reconnaissance, parce que je
t'aime? Ne t'ai-je pas dit combien j'étais triste et seul avant de te
connaître? Ton amitié m'est le plus grand des biens. Hier j'ai été
heureux, heureux! C'est la première fois de ma vie. Je pleure de joie
en lisant ta lettre. Oui, n'en doute pas, mon aimé, c'est le Destin qui
nous rapproche; il veut que nous soyons amis, pour accomplir de grandes
choses. Amis! Quel mot délicieux! Se peut-il que j'aie enfin un ami?
Oh! tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas? Tu me resteras fidèle?
Toujours! Toujours!... Comme il sera beau de grandir ensemble, de
travailler ensemble, de mettre en commun, moi mes lubies musicales,
toutes ces bizarres choses qui me trottent par la tête, et toi ton
intelligence et ta science étonnante! Combien tu sais de choses! Je
n'ai jamais vu un homme aussi intelligent que toi. Il y a des moments
où je suis inquiet: il me semble que je ne suis pas digne de ton
amitié. Tu es si noble et si accompli, et je te suis si reconnaissant
d'aimer un être grossier comme moi!... Mais non! je viens de le dire,
il ne faut point parler de reconnaissance. En amitié, il n'y a ni
obligés, ni bienfaiteurs. De bienfaits je n'en accepterais pas! Nous
sommes égaux, puisque nous nous aimons. Qu'il me tarde de te voir! Je
n'irai pas te prendre à ta maison, puisque tu ne le veux pas,--quoique,
à vrai dire, je ne comprenne pas toutes ces précautions;--mais tu es
le plus sage, tu as certainement raison...
«Un mot seulement! Ne parle plus jamais d'argent. Je hais l'argent: le
mot, et la chose. Si je ne suis pas riche, je le suis toujours assez
pour fêter mon ami; et c'est ma joie de donner tout ce que j'ai pour
lui. Ne ferais-tu pas de même? Et, si j'en avais besoin, ne me
donnerais-tu pas ta fortune tout entière?--Mais cela ne sera jamais!
J'ai de bons poings et une bonne tête, et je saurai toujours gagner le
pain que je mange.--À dimanche!--Mon Dieu! Toute une semaine sans te
voir! Et, il y a deux jours, je ne te connaissais point! Comment ai-je
pu vivre si longtemps sans toi?
«Le batteur de mesure a essayé de grogner. Mais ne t'en soucie pas
plus que moi! Que me font les autres? Je méprise ce qu'ils pensent et
ce qu'ils penseront jamais de moi. Il n'y a que toi qui m'importes.
Aime-moi bien, mon âme, aime-moi comme je t'aime! Je ne puis te dire
combien je t'aime. Je suis tien, tien, tien, de l'ongle à la prunelle.
À toi pour jamais.
Christophe.»
Christophe se rongea d'attente pendant le reste de la semaine. Il se
détournait de son chemin et faisait de longs crochets, pour rôder du
côté de la maison d'Otto,--non qu'il pensât le voir; mais la vue de
sa maison suffisait à le faire pâlir et rougir d'émotion. Le jeudi,
il n'y tint plus et envoya une seconde lettre, encore plus exaltée que
la première. Otto y répondit, avec sentimentalité.
Le dimanche vint enfin, et Otto fut exact au rendez-vous. Mais il y
avait près d'une heure que Christophe se dévorait d'impatience, en
l'attendant sur la promenade. Il commençait à se tourmenter de ne pas
le voir. Il tremblait qu'Otto fût malade; car il ne supposait pas un
instant qu'Otto pût lui manquer de parole. Il répétait tout bas:
«Mon Dieu! faites qu'il vienne!» Et il frappait les petits cailloux de
l'allée avec une baguette; il se disait que, s'il manquait trois fois
son coup, Otto ne viendrait pas, mais que, s'il touchait juste, Otto
paraîtrait aussitôt. Et, malgré son attention et la facilité de
l'épreuve, il venait de manquer son but trois fois, lorsqu'il aperçut
Otto qui arrivait de son pas tranquille et posé: car Otto restait
toujours correct, même quand il était le plus ému. Christophe courut
à lui, et, la gorge sèche, lui dit bonjour. Otto répondit: bonjour;
et ils ne trouvèrent plus rien à se dire, sinon que le temps était
fort beau, et qu'il était dix heures cinq, ou six, à moins que ce ne
fût dix heures dix, parce que l'horloge du château était toujours en
retard.
Ils allèrent à la gare, et prirent le chemin de fer pour une station
voisine, qui était un but d'excursion. En route, ils ne parvinrent pas
à échanger dix mots. Ils essayèrent d'y suppléer par des regards
éloquents: cela ne réussit pas mieux. Ils avaient beau vouloir se dire
ainsi quels amis ils étaient: leurs yeux ne disaient rien du tout, ils
jouaient la comédie. Christophe s'en aperçut avec humiliation. Il ne
comprenait pas pourquoi il ne parvenait point à exprimer, ni même à
sentir tout ce qui lui remplissait le cœur, une heure auparavant. Otto
ne se rendait peut-être pas compte aussi clairement de cette malchance,
parce qu'il était moins sincère et regardait en lui avec plus
d'égards pour lui-même; mais il éprouvait un pareil désappointement.
La vérité était que les deux enfants avaient, depuis huit jours, en
l'absence l'un de l'autre, monté leurs sentiments à un diapason tel
qu'il leur était impossible de les y maintenir dans la réalité, et
qu'en se retrouvant, leur première impression devait être une
déception: il en fallait rabattre. Mais ils ne pouvaient se résoudre
à en convenir.
Ils errèrent tout le jour dans la campagne, sans réussir à secouer la
contrainte maussade qui pesait sur eux. C'était jour de fête: les
auberges et les bois étaient remplis d'une foule de promeneurs,--des
familles de petits bourgeois, qui faisaient du bruit et mangeaient dans
tous les coins. Cela ajoutait à leur mauvaise humeur; ils attribuaient
à ces importuns l'impossibilité où ils étaient de retrouver
l'abandon de la dernière promenade. Ils parlaient cependant, ils se
donnaient grand mal pour trouver des sujets de conversation; ils avaient
peur de s'apercevoir qu'ils n'avaient rien à se dire. Otto étalait sa
science d'école. Christophe entrait dans des explications techniques
sur les œuvres musicales et le jeu du violon. Ils s'assommaient l'un
l'autre. Ils s'assommaient eux-mêmes en s'entendant parler. Et ils
parlaient toujours, tremblant de s'arrêter: car il s'ouvrait alors des
abîmes de silence qui les glaçaient. Otto avait envie de pleurer; et
Christophe fut sur le point de le planter là et de se sauver, tant il
avait de honte et d'ennui.
Une heure seulement avant de reprendre le train, ils se dégelèrent. Au
fond du bois, un chien donnait de la voix; il chassait pour son compte.
Christophe proposa de se cacher sur le parcours, pour tâcher de voir la
bête poursuivie. Ils coururent au milieu des fourrés. Le chien
s'éloignait et se rapprochait. Ils allaient à droite, à gauche,
avançaient, revenaient sur leurs pas. Les aboiements devenaient plus
forts; le chien s'étranglait d'impatience dans son cri de carnage; il
arrivait vers eux. Christophe et Otto, couchés sur les feuilles mortes,
dans l'ornière d'un sentier, attendaient, ne respirant plus. Les
aboiements se turent; le chien avait perdu la piste; on l'entendit
japper encore une fois, au loin; puis, le silence descendit sur les
bois. Plus un bruit: seul, le grouillement mystérieux des millions
d'êtres, des insectes et des vers, qui rongent sans répit et
détruisent la forêt,--souffle régulier de la mort, qui ne s'arrête
jamais. Les enfants écoutaient, et ils ne bougeaient pas. Juste au
moment où, découragés, ils se relevaient pour dire: «C'est fini. Il
ne viendra pas»,--un petit lièvre pointa hors des fourrés; il venait
droit sur eux: ils le virent en même temps et poussèrent un hurlement
de joie. Le lièvre bondit sur place et sauta de côté: ils le virent
plonger dans les taillis, cul par-dessus tête; le frôlement des
feuilles froissées s'effaça comme un sillage sur la surface de l'eau.
Bien qu'ils eussent regret d'avoir crié, cette aventure les mit en
joie. Ils se tordaient de rire, en pensant au bond effarouché du
lièvre, et Christophe l'imita d'une façon grotesque. Otto fit de
même. Puis ils se poursuivirent. Otto faisait le lièvre, et Christophe
le chien; ils dévalèrent bois et prés, passant à travers les haies
et sautant par-dessus les fossés. Un paysan vociféra contre eux, parce
qu'ils s'étaient lancés au milieu d'un champ de seigle; ils ne
s'arrêtèrent pas. Christophe imitait les aboiements enroués du chien
avec une telle perfection que Otto pleurait de rire. Enfin, ils se
laissèrent rouler le long d'une pente, en criant comme des fous. Quand
ils ne purent plus articuler un son, ils s'assirent et se regardèrent
avec des yeux rieurs. Ils étaient tout à fait heureux maintenant et
satisfaits d'eux-mêmes. C'est qu'ils n'essayaient plus de jouer aux
amis héroïques; ils étaient franchement ce qu'ils étaient: deux
enfants.
Ils revinrent bras dessus, bras dessous, en chantant des chansons
dénuées de sens. Toutefois, au moment de rentrer en ville, ils
jugèrent bon de reprendre leurs rôles; et, sur le dernier arbre du
bois, ils gravèrent leurs initiales enlacées. Mais leur bonne humeur
eut raison de la sentimentalité; et dans le train de retour, ils
éclataient de rire, chaque fois qu'ils se regardaient. Ils se
quittèrent, en se persuadant qu'ils avaient passé une journée
«colossalement ravissante» (_kolossal entzückend_); et cette
conviction s'affirma dès qu'ils se retrouvèrent seuls.
Ils reprirent leur œuvre de construction patiente et ingénieuse, plus
que celle des abeilles: car ils parvenaient à façonner avec quelques
bribes de souvenirs médiocres une image merveilleuse d'eux-mêmes et de
leur amitié. Après s'être idéalisés toute la semaine, ils se
revoyaient le dimanche; et, malgré la disproportion qu'il y avait entre
la vérité et leur illusion, ils s'habituaient à ne la point
remarquer.
Ils s'enorgueillissaient d'être amis. Le contraste de leurs natures les
rapprochait. Christophe ne connaissait rien d'aussi beau que Otto. Ses
mains fines, ses jolis cheveux, son teint frais, sa parole timide, la
politesse de ses manières et le soin méticuleux de sa mise le
ravissaient. Otto était subjugué par la force débordante et
l'indépendance de Christophe. Habitué par une hérédité séculaire
au respect religieux de toute autorité, il éprouvait une jouissance
mêlée de peur à s'associer à un camarade aussi irrévérencieux de
nature pour toute règle établie. Il avait un petit frisson de terreur
voluptueuse, en l'entendant fronder les réputations de la ville et
contrefaire impertinemment le grand-duc. Christophe s'apercevait de la
fascination qu'il exerçait ainsi sur son ami; et il outrait son humeur
agressive; il sapait, comme un vieux révolutionnaire, les conventions
sociales et les lois de l'État. Otto écoutait, scandalisé et ravi; il
s'essayait timidement à se mettre à l'unisson; mais il avait soin de
regarder autour de lui si personne ne pouvait entendre.
Christophe ne manquait pas, dans leurs courses, de sauter les barrières
d'un champ, aussitôt qu'il voyait un écriteau qui le défendait, ou
bien il cueillait les fruits par-dessus les murs des propriétés. Otto
était dans les transes qu'on ne les surprît; mais ces émotions
avaient pour lui une saveur exquise; et le soir, quand il était
rentré, il se croyait un héros. Il admirait craintivement Christophe.
Son instinct d'obéissance trouvait à se satisfaire dans une amitié
où il n'avait qu'a acquiescer aux volontés de l'autre. Jamais
Christophe ne lui donnait la peine de prendre une décision: il
décidait de tout, décrétait l'emploi des journées, décrétait même
déjà l'emploi de la vie, faisant pour l'avenir d'Otto, comme pour le
sien, des plans qui ne souffraient point de discussion. Otto approuvait,
un peu révolté d'entendre Christophe disposer de sa fortune, pour
construire plus tard un théâtre de son invention. Mais il ne
protestait pas, intimidé par l'accent dominateur de son ami et
convaincu par sa conviction, que l'argent amassé par M. le
_Commerzienrath_ Oscar Diener ne pouvait trouver un plus noble emploi.
Christophe n'avait pas l'idée qu'il fit violence à la volonté d'Otto.
Il était despote d'instinct et n'imaginait pas que son ami pût vouloir
autrement que lui. Si Otto avait exprimé un désir différent du sien,
il n'eût pas hésité à lui sacrifier ses préférences personnelles.
Il lui eût sacrifié bien davantage. Il était dévoré du désir de
s'exposer pour lui. Il souhaitait passionnément qu'une occasion se
présentât de mettre son amitié à l'épreuve. Il espérait, dans ses
promenades, rencontrer quelque danger et se jeter au-devant. Il fût
mort avec délices pour Otto. En attendant, il veillait sur lui avec une
sollicitude inquiète, il lui donnait la main dans les mauvais pas,
comme à une petite fille, il avait peur qu'il ne fût las, il avait
peur qu'il n'eût chaud, il avait peur qu'il n'eût froid; il enlevait
son veston pour le lui jeter sur les épaules, quand ils s'asseyaient
sous un arbre; il lui portait son manteau, quand ils marchaient; il
l'eût porté lui-même. Il le couvait des yeux, comme un amoureux. Et
à vrai dire, il était amoureux.
Il ne le savait pas, ne sachant pas encore ce que c'était que l'amour.
Mais par instants, quand ils étaient ensemble, il était pris d'un
trouble étrange,--le même qui l'avait étreint, le premier jour de
leur amitié, dans le bois de sapins;--des bouffées lui montaient à la
face, lui mettaient le sang aux joues. Il avait peur. D'un accord
instinctif, les deux enfants s'écartaient craintivement l'un de
l'autre, se fuyaient, restaient en arrière, en avant, sur la route; ils
feignaient d'être occupés à chercher des mûres dans les buissons; et
ils ne savaient pas ce qui les inquiétait.
C'était surtout dans leurs lettres que ces sentiments s'exaltaient. Ils
ne risquaient pas d'être contredits par les faits; rien ne venait
gêner leurs illusions, ni les intimider. Ils s'écrivaient maintenant,
deux ou trois fois par semaine, dans un style d'un lyrisme passionné.
À peine s'ils parlaient des événements réels. Ils agitaient de
graves problèmes sur un ton apocalyptique, qui passait sans transition
de l'enthousiasme au désespoir. Ils s'appelaient: «mon bien, mon
espoir, mon aimé, mon moi-même». Ils faisaient une consommation
effroyable du mot: «âme». Ils peignaient avec des couleurs tragiques
la tristesse de leur sort, et s'affligeaient de jeter dans l'existence
de leur ami le trouble de leur destinée.
--Je t'en veux, mon amour, écrivait Christophe, de la peine que je te
cause. Je ne puis supporter que tu souffres: _il ne le faut pas, je ne
le veux pas._ (Il soulignait les mots, d'un trait qui crevait le
papier.) Si tu souffres, où trouverai-je la force de vivre? Je n'ai de
bonheur qu'en toi. Oh! sois heureux! Tout le mal, je le prends
joyeusement sur moi! Pense à moi! Aime-moi! J'ai besoin qu'on m'aime.
Il me vient de ton amour une chaleur qui me rend la vie. Si tu savais
comme je grelotte! Il fait hiver et vent cuisant dans mon cœur.
J'embrasse ton âme.
--Ma pensée baise la tienne, répliquait Otto.
--Je te prends la tête entre mes mains, ripostait Christophe; et ce que
je n'ai point fait et ne ferai point des lèvres, je le fais de tout mon
être: je t'embrasse comme je t'aime. Mesure!
Otto feignait de douter:
--M'aimes-tu autant que je t'aime?
--Oh! Dieu! s'écriait Christophe, non pas autant, mais dix, mais cent,
mais mille fois davantage! Quoi! Est-ce-que tu ne le sens pas? Que
veux-tu que je fasse, qui te remue le cœur?
--Quelle belle amitié que la nôtre! soupirait Otto. En fut-il jamais
une semblable dans l'histoire? C'est doux et frais comme un rêve.
Pourvu qu'il ne passe point! Si tu allais ne plus m'aimer!
--Comme tu es stupide, mon aimé, répliquait Christophe. Pardonne, mais
ta crainte pusillanime m'indigne. Comment peux-tu me demander si je puis
cesser de t'aimer! Vivre, pour moi, c'est t'aimer. La mort ne peut rien
contre mon amour. Toi-même, tu ne pourrais rien, si tu voulais le
détruire. Quand tu me trahirais, quand tu me déchirerais le cœur, je
mourrais ente bénissant de l'amour que tu m'inspires. Cesse donc, une
fois pour toutes, de te troubler et de me chagriner par ces lâches
inquiétudes!
Mais, une semaine après, c'était lui qui écrivait:
--Voici trois jours entiers que je n'entends plus aucune parole sortir
de ta bouche. Je tremble. M'oublierais-tu? Mon sang se glace à cette
pensée... Oui! Sans doute... L'autre jour, j'avais déjà remarqué ta
froideur envers moi. Tu ne m'aimes plus! Tu penses à me quitter!...
Écoute! Si tu m'oublies, si tu me trahis jamais, je te tue comme un
chien!
--Tu m'outrages, mon cher cœur, gémissait Otto. Tu m'arraches des
larmes. Je ne le mérite point. Mais tu peux tout te permettre. Tu as
pris sur moi des droits tels que, me briserais-tu l'âme, un éclat
vivrait toujours pour t'aimer!
--Puissance céleste! s'écriait Christophe. J'ai fait pleurer mon
ami!... Injurie-moi! Bats-moi! Foule-moi aux pieds! Je suis un
misérable! Je ne mérite pas ton amour!
Ils avaient des façons spéciales d'écrire leur adresse sur la lettre,
de poser le timbre-poste, renversé, obliquement, dans un coin de
l'enveloppe en bas, et à droite, pour distinguer leurs lettres de
celles qu'ils écrivaient aux indifférents. Ces secrets puérils
avaient pour eux le charme de doux mystères d'amour.
Un jour, en revenant d'une leçon, Christophe aperçut dans une rue
voisine Otto en compagnie d'un garçon de son âge. Ils riaient et
causaient familièrement ensemble. Christophe pâlit et les suivit des
yeux, jusqu'a ce qu'ils eussent disparu, au détour de la rue. Ils ne
l'avaient point vu. Il rentra. C'était comme si un nuage avait passé
sur le soleil. Tout était assombri.
Quand ils se retrouvèrent, le dimanche suivant, Christophe ne parla de
rien d'abord. Mais après une demi-heure de promenade, il dit d'une voix
étranglée:
--Je t'ai vu, mercredi, dans la Kreuzgasse.
--Ah! dit Otto.
Et il rougit.
Christophe continua:
--Tu n'étais pas seul.
--Non, dit Otto, j'étais avec quelqu'un.
Christophe avala sa salive, et demanda d'un ton qui voulait être
indifférent:
--Qui était-ce?
--Mon cousin Franz.
--Ah! dit Christophe.
Et, après un moment:
--Tu ne m'en avais pas parlé.
--Il habite à Rheinbach.
--Est-ce que tu le vois souvent?
--Il vient quelquefois ici.
--Et toi, est-ce que tu vas aussi chez lui?
--Des fois.
--Ah! répéta Christophe.