l'orchestre n'y suffisait plus. Il donna des leçons. Son talent de
virtuose, sa bonne réputation, et surtout la protection du prince lui
attirèrent une nombreuse clientèle dans la haute bourgeoisie. Tous les
matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano à des fillettes,
souvent plus âgées que lui, qui l'intimidaient par leur coquetterie et
qui l'exaspéraient par la niaiserie de leur jeu. Elles étaient, en
musique, d'une stupidité parfaite; en revanche, elles possédaient
toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule; et leur regard moqueur
ne faisait grâce à Christophe d'aucune de ses maladresses. C'était
une torture pour lui. Assis à côté d'elles, sur le bord de sa chaise,
rouge et guindé, crevant de colère et n'osant pas bouger, se tenant à
quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix,
s'efforçant de prendre un air sévère et se sentant observé du coin
de l'œil, il perdait contenance, se troublait au milieu d'une
observation, craignait d'être ridicule, l'était, et s'emportait
jusqu'aux reproches blessants. Il était bien facile à ses élèves de
se venger; et elles n'y manquaient point, en l'embarrassant par une
certaine façon de le regarder, de lui poser les questions les plus
simples, qui le faisait rougir jusqu'aux yeux; ou bien, elles lui
demandaient un petit service,--comme d'aller prendre sur un meuble un
objet oublié:--ce qui était pour lui la plus pénible épreuve: car il
fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui
guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes
maladroites, ses bras raides, son corps ankylosé par l'embarras.
De ces leçons il devait courir à la répétition du théâtre. Souvent
il n'avait pas le temps de déjeuner; il emportait dans sa poche un
morceau de pain et de charcuterie qu'il mangeait pendant l'entr'acte. Il
suppléait parfois Tobias Pfeiffer, le _Musik Direktor_, qui
s'intéressait à lui et l'exerçait à diriger de temps en temps à sa
place les répétitions d'orchestre. Il lui fallait aussi continuer sa
propre éducation musicale. D'autres leçons de piano remplissaient sa
journée, jusqu'à l'heure de la représentation. Et bien souvent, le
soir, après la fin du spectacle, on le demandait au château. Là, il
devait jouer pendant une heure ou deux. La princesse prétendait se
connaître en musique; elle l'aimait fort, sans faire de différence
entre la bonne et la mauvaise. Elle imposait à Christophe des
programmes baroques, où de plates rapsodies coudoyaient les
chefs-d'œuvre. Mais son plus grand plaisir était de le faire
improviser; et elle lui fournissait les thèmes, d'une sentimentalité
écœurante.
Christophe sortait de là, vers minuit, harassé, les mains brûlantes,
la tête fiévreuse, l'estomac vide. Il était en sueur; et, dehors, la
neige tombait, ou un brouillard glacé. Il avait plus de la moitié de
la ville à traverser, pour regagner sa maison; il rentrait à pied,
claquant des dents, mourant d'envie de dormir, et il devait prendre
garde à ne pas salir dans les flaques son unique vêtement de soirée.
Il retrouvait sa chambre, qu'il partageait toujours avec ses frères; et
jamais le dégoût et le désespoir de sa vie, jamais le sentiment de sa
solitude ne l'accablait autant qu'à ce moment où, dans ce galetas à
l'odeur étouffante, il lui était enfin permis de déposer son collier
de misère. À peine avait-il le courage de se déshabiller.
Heureusement, dès qu'il posait la tête sur l'oreiller, il était
terrassé par le sommeil, qui lui enlevait la conscience de ses peines.
Mais, dès l'aube en été, bien avant l'aube en hiver, il fallait qu'il
se levât. Il voulait travailler pour lui: le seul moment de liberté
qu'il eût était entre cinq et huit heures. Encore en devait-il perdre
une partie à des travaux de commande: car son titre de _Hof Musicus_ et
sa faveur auprès du grand-duc l'obligeaient à des compositions
officielles pour les fêtes de la cour.
Ainsi, jusqu'à la source de sa vie était empoisonnée. Ses rêves
même n'étaient point libres. Mais, comme c'est l'habitude, la
contrainte les rendait plus forts. Quand rien n'entrave l'action, l'âme
a bien moins de raisons pour agir. Plus étroite se resserrait autour de
Christophe la prison des soucis et des tâches médiocres, plus son
cœur révolté sentait son indépendance. Dans une vie sans entraves,
il se fût abandonné sans doute au hasard des heures. Ne pouvant être
libre qu'une heure ou deux par jour, sa force s'y ruait, comme un
torrent entre les rochers. C'est une bonne discipline pour l'art, que de
resserrer ses efforts dans d'implacables limites. En ce sens, on peut
dire que la misère est un maître, non seulement de pensée, mais de
style; elle apprend la sobriété à l'esprit, comme au corps. Quand le
temps est compté et les paroles mesurées, on ne dit rien de trop et on
prend l'habitude de ne penser que l'essentiel. Ainsi on vit double,
ayant moins de temps pour vivre.
Il en fut ainsi. Christophe prit sous le joug pleine conscience de la
valeur de la liberté; et il ne gaspillait pas les minutes précieuses
à des actes, ou des mots inutiles. Sa tendance naturelle à écrire
avec une abondance diffuse, livrée à tous les caprices d'une pensée
sincère, mais sans choix, trouva son correctif dans l'obligation de se
réaliser le plus possible en le moins de temps possible. Rien n'eut
tant d'influence sur son développement artistique et moral:--ni les
leçons de ses maîtres, ni l'exemple des chefs-d'œuvre. Il acquit,
dans ces années où le caractère se forme, l'habitude de considérer
la musique comme une langue précise, dont chaque note a un sens; et il
prit en haine les musiciens qui parlent pour ne rien dire.
Cependant, les compositions qu'il écrivait alors étaient bien loin de
l'exprimer complètement, parce qu'il était lui-même bien loin de
s'être découvert. Il se cherchait à travers l'amas de sentiments
acquis, que l'éducation impose à l'enfant, comme une seconde nature.
Il n'avait que des intuitions de son être véritable, faute d'avoir
encore ressenti les passions de l'adolescence, qui dégagent la
personnalité de ses vêtements d'emprunt, comme un coup de tonnerre
purge le ciel des vapeurs qui l'enveloppent. D'obscurs et puissants
pressentiments se mêlaient en lui aux réminiscences étrangères, dont
il ne pouvait se défaire. Il s'irritait de ces mensonges. Il se
désolait de voir combien ce qu'il écrivait était inférieur à ce
qu'il pensait. Il doutait amèrement de lui. Mais il ne pouvait se
résigner à cette stupide défaite; il s'enrageait à faire mieux, à
écrire de grandes choses. Et toujours il échouait. Après un instant
d'illusion, pendant qu'il écrivait, il s'apercevait que ce qu'il avait
écrit ne valait rien; il le déchirait, il le brûlait. Et, pour
achever sa honte, il fallait qu'il vît conservées, sans pouvoir les
anéantir, ses œuvres officielles, les plus médiocres de toutes,--le
concerto: _l'Aigle royal_, pour l'anniversaire du prince, et la cantate:
_l'Hymen de Pallas_, écrite à l'occasion du mariage de la princesse
Adélaïde,--publiées à grands frais, en éditions de luxe, qui
perpétuaient son imbécillité pour les siècles à venir:--car il
croyait aux siècles à venir... Il en pleurait d'humiliation.
Fiévreuses années! Nul répit, nulle relâche. Rien qui fasse
diversion à ce labeur affolant. Point de jeux, point d'amis. Comment en
aurait-il? L'après-midi, à l'heure où les autres enfants s'amusent,
le petit Christophe, le front plissé par l'attention, est assis à son
pupitre d'orchestre, dans la salle de théâtre poussiéreuse et mal
éclairée. Et le soir, quand les autres enfants sont couchés, il est
encore là, affaissé sur sa chaise, et crispé de fatigue.
Aucune intimité avec ses frères. Le cadet, Ernst, avait douze ans:
c'était un petit vaurien, vicieux et effronté, qui passait ses
journées avec quelques chenapans de sa sorte, et qui, dans leur
société, avait pris non seulement des façons déplorables, mais de
honteuses habitudes, dont l'honnête Christophe, qui n'aurait même pu
en concevoir l'idée, s'était aperçu un jour avec horreur. L'autre,
Rodolphe, le favori de l'oncle Théodore, se destinait au commerce. Il
était rangé, tranquille, mais sournois; il se croyait très supérieur
à Christophe, et n'admettait pas son autorité sur la maison, bien
qu'il trouvât naturel de manger son pain. Il avait épousé les
rancunes de Théodore et de Melchior contre lui, et il répétait leurs
racontars ridicules. Aucun des deux frères n'aimait la musique; et
Rodolphe affectait de la mépriser, comme son oncle, par esprit
d'imitation. Gênés par la surveillance et les semonces de Christophe,
qui prenait au sérieux son rôle de chef de famille, les deux petits
avaient tenté de se révolter; mais Christophe avait de bons poings et
la conscience de son droit: il faisait marcher rondement ses cadets. Ils
n'en faisaient pas moins de lui ce qu'ils voulaient; ils abusaient de sa
crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais
de tomber; ils lui extorquaient de l'argent, mentaient impudemment, et
se moquaient de lui derrière son dos. Le bon Christophe se laissait
toujours prendre; il avait un tel besoin d'être aimé qu'un mot
affectueux suffisait pour désarmer sa rancune. Il leur eût tout
pardonné, pour un peu d'amour. Mais sa confiance était cruellement
ébranlée, depuis qu'il les avait entendus rire de sa bêtise, après
une scène d'embrassements hypocrites qui l'avait ému jusqu'aux larmes:
ce dont ils avaient profité pour le dépouiller d'une montre en or,
cadeau du prince, qu'ils convoitaient. Il les méprisait, et pourtant
continuait à se laisser duper, par un penchant irrésistible à croire
et à aimer. Il le savait, il se mettait en rage contre lui-même, et il
rouait de coups ses frères, quand il découvrait, une fois de plus,
qu'ils s'étaient joués de lui. Après quoi, il avalait de nouveau le
premier hameçon qu'il leur plaisait de lui jeter.
Une plus amère souffrance lui était réservée. Il apprit par
d'officieux voisins que son père disait du mal de lui. Après avoir
été glorieux des succès de son fils, Melchior avait la honteuse
faiblesse d'en devenir jaloux. Il cherchait à les rabaisser. C'était
bête à pleurer. On ne pouvait que hausser les épaules; il n'y avait
même pas à se fâcher: car il était inconscient de ce qu'il faisait,
et aigri par sa déchéance. Christophe se taisait; il eût craint, s'il
parlait, de dire des choses trop dures; mais il avait le cœur ulcéré.
Tristes réunions, que ces soupers de famille, le soir, autour de la
lampe, sur la nappe tachée, au milieu des propos insipides et du bruit
de mâchoires de ces êtres qu'il méprise, qu'il plaint, et qu'il aime
malgré tout! Avec la brave maman, seule, Christophe sentait un lien de
commune affection. Mais Louisa, ainsi que lui, s'exténuait tout le
jour; et, le soir, elle était éteinte, elle ne disait presque rien et
s'endormait sur sa chaise, après dîner, en reprisant des chaussettes.
D'ailleurs, elle était si bonne qu'elle ne semblait pas faire de
différence dans son affection entre son mari et ses trois fils; elle
les aimait tous également. Christophe ne trouvait pas en elle la
confidente dont il avait tant besoin.
Il s'enfermait en lui. Il se taisait pendant des jours entiers,
accomplissant sa tâche monotone et harassante, avec une sorte de rage
silencieuse. Un tel régime était dangereux, pour un enfant, à un âge
de crise où l'organisme, plus sensible, est livré à toutes les causes
de destruction et risque de se déformer pour le reste de la vie. La
santé de Christophe en souffrit gravement. Il avait reçu des siens une
solide charpente, une chair saine et sans tares. Mais ce corps vigoureux
ne fit qu'offrir plus d'aliment à la douleur, quand l'excès des
fatigues et des soucis précoces y eut ouvert une brèche par où elle
put entrer. De très bonne heure, s'étaient annoncés chez lui des
désordres nerveux. Il avait, tout petit, des évanouissements, des
convulsions, des vomissements, quand il éprouvait une contrariété.
Vers sept ou huit ans, à l'époque de ses débuts au concert, son
sommeil était inquiet: il parlait, criait, riait, pleurait, en dormant;
et cette disposition maladive se renouvelait, chaque fois qu'il avait
des préoccupations vives. Puis ce furent de cruelles douleurs à la
tête, tantôt des élancements dans la nuque et les côtés du crâne,
tantôt un casque de plomb. Les yeux lui faisaient mal: c'étaient, par
instants, des pointes d'aiguille qui s'enfonçaient dans l'orbite; il
avait des éblouissements et ne pouvait plus lire, il devait s'arrêter
pendant quelques minutes. La nourriture insuffisante ou malsaine et
l'irrégularité des repas ruinaient son robuste estomac. Il était
rongé par des douleurs d'entrailles, ou une diarrhée qui l'épuisait.
Mais rien ne le faisait plus souffrir que son cœur: il était d'une
irrégularité folle; tantôt il bondissait tumultueusement dans la
poitrine, à croire qu'il allait se briser; tantôt il battait à peine
et semblait près de s'arrêter. La nuit, la température de l'enfant
avait des sautes effrayantes; elle passait sans transition de la grosse
fièvre à l'anémie. Il brûlait, il tremblait de froid, il avait des
angoisses, sa gorge se contractait, une boule dans le cou l'empêchait
de respirer.--Naturellement, son imagination se frappa: il n'osait
parler aux siens de ce qu'il ressentait; mais il l'analysait sans cesse,
avec une attention qui grossissait ses souffrances ou en créait de
nouvelles. Il se prêta, l'une après l'autre, toutes les maladies
connues; il crut qu'il allait devenir aveugle; et comme il avait
quelquefois des vertiges, en marchant, il craignait de tomber
mort.--Toujours cette horrible peur d'être arrêté en chemin, de
mourir avant l'âge, l'obsédait, l'accablait, le talonnait à la fois.
Ah! s'il fallait mourir, au moins, pas maintenant, pas avant d'être
vainqueur!...
La victoire... l'idée fixe qui ne cesse de le brûler, sans qu'il s'en
rende compte, qui le soutient à travers les dégoûts, les fatigues, le
marais croupissant de cette vie! Conscience sourde et puissante de ce
qu'il sera plus tard, de ce qu'il est déjà!... Ce qu'il est? Un enfant
maladif et nerveux, qui joue du violon à l'orchestre et écrit de
médiocres concertos?--Non. Bien au delà de cet enfant. Ceci n'est que
l'enveloppe, la figure d'un jour. Ceci n'est pas son Être. Il n'y a
aucun rapport entre son Être profond et la forme présente de son
visage et de sa pensée. Lui-même le sait bien. S'il se voit dans son
miroir, il ne se reconnaît pas. Cette face large et rouge, ces sourcils
proéminents, ces petits yeux enfoncés, ce nez court, gros du bout, aux
narines dilatées, cette lourde mâchoire, cette bouche boudeuse, tout
ce masque, laid et vulgaire, lui est étranger. Il ne se reconnaît pas
davantage dans ses œuvres. Il se juge, il sait la nullité de ce qu'il
fait, de ce qu'il est. Et pourtant il est sûr de ce qu'il sera et de ce
qu'il fera. Il se reproche parfois cette certitude, comme un mensonge
d'orgueil; et il prend plaisir à s'humilier, à se mortifier
amèrement, afin de se punir. Mais la certitude persiste, et rien ne
peut l'altérer. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense, aucune de ses
pensées, de ses actions, de ses œuvres, ne l'enferme, ni ne l'exprime:
il le sait, il a ce sentiment étrange, que ce qu'il est le plus, ce
n'est pas ce qu'il est à présent, c'est ce qu'il _sera demain... Il
sera!_... Il brûle de cette foi, il s'enivre de cette lumière! Ah!
pourvu qu'_aujourd'hui_ ne l'arrête pas au passage! Pourvu qu'il ne
trébuche pas dans un des pièges sournois, qu'_aujourd'hui_ ne se lasse
pas de tendre sous ses pas!...
Ainsi, il lance sa barque à travers le flot des jours, sans détourner
les yeux ni à droite, ni à gauche, immobile à la barre, le regard
fixe et tendu vers le but. À l'orchestre, parmi les musiciens bavards,
à table, au milieu des siens, au palais, tandis qu'il joue, sans penser
à ce qu'il joue, pour, le divertissement des fantoches princiers, c'est
dans ce problématique avenir, cet avenir qu'un atome peut ruiner à
jamais,--n'importe!--c'est là qu'il vit.
Il est à son vieux piano, dans sa mansarde, seul. La nuit tombe. La
lueur mourante du jour glisse sur le cahier de musique. Il se brise les
yeux à lire, jusqu'à la dernière goutte de lumière. La tendresse des
grands cœurs éteints, qui s'exhale de ces pages muettes, le pénètre
amoureusement. Ses yeux se remplissent de larmes. Il lui semble qu'un
être cher se tient derrière lui, qu'une haleine caresse sa joue, que
deux bras vont enlacer son cou. Il se retourne, frissonnant. Il sent, il
sait qu'il n'est pas seul. Une âme aimante, aimée, est là, auprès de
lui. Il gémit de ne pouvoir la prendre. Et pourtant, cette ombre
d'amertume, mêlée à son extase, a encore une douceur secrète. La
tristesse même est lumineuse. Il pense à ses maîtres chéris, les
génies disparus dont l'âme revit dans ces musiques. Le cœur gonflé
d'amour, il songe au bonheur surhumain, qui dut être la part de ces
glorieux amis, puisqu'un reflet de leur bonheur est encore si brûlant.
Il rêve d'être comme eux, de rayonner cet amour, dont quelques rayons
perdus illuminent sa misère d'un sourire divin. Être dieu à son tour,
être un foyer de joie, être un soleil de vie!...
Hélas! S'il devient un jour l'égal de ceux qu'il aime, s'il atteint à
ce bonheur lumineux qu'il envie, il verra son illusion...
_DEUXIÈME PARTIE_
OTTO
Un dimanche que Christophe avait été invité par son _Musik Direktor_
à venir dîner dans la petite maison de campagne, que Tobias Pfeiffer
possédait à une heure de la ville, il prit le bateau du Rhin. Sur le
pont, il s'assit auprès d'un jeune garçon de son âge, qui lui fit
place avec empressement. Christophe n'y prêta aucune attention. Mais au
bout d'un moment, sentant que son voisin ne cessait de l'observer, il le
dévisagea. C'était un blondin aux joues roses et rebondies, avec une
raie bien sage sur le côté de la tête et une ombre de duvet à la
lèvre; il avait la mine candide d'un grand poupon, malgré les efforts
qu'il faisait pour paraître un gentleman; il était mis avec un soin
prétentieux: costume de flanelle, gants clairs, escarpins blancs, nœud
de cravate bleu pâle; et il tenait à la main une petite badine. Il
regardait Christophe du coin de l'œil, sans tourner la tête, le cou
raide, comme une poule; et quand Christophe le regarda à son tour, il
rougit jusqu'aux oreilles, tira un journal de sa poche, et feignit de
s'y absorber, d'un air important. Mais quelques minutes après, il se
précipita pour ramasser le chapeau de Christophe, qui était tombé.
Christophe, surpris par tant de politesse, regarda de nouveau le jeune
garçon, qui de nouveau rougit; il remercia sèchement: car il n'aimait
pas cet empressement obséquieux, et il détestait qu'on s'occupât de
lui. Toutefois, il ne laissait pas d'en être flatté.
Bientôt il n'y pensa plus; son attention fut prise par le paysage.
Depuis longtemps, il n'avait pu s'échapper de la ville; aussi
jouissait-il avidement de l'air qui fouettait sa figure, du bruit des
flots contre le bateau, de la grande plaine d'eau et du spectacle
changeant des rives: berges grises et plates, buissons de saules
baignant jusqu'à mi-corps, villes couronnées de tours gothiques et de
cheminées d'usines aux fumées noires, vignes blondes et rochers
légendaires. Et comme il s'extasiait tout haut, son voisin timidement,
d'une voix étranglée, hasarda quelques détails historiques sur les
ruines qu'on voyait, savamment restaurées et revêtues de lierre: il
avait l'air de se faire un cours à lui-même. Christophe, intéressé,
le questionna. L'autre se hâtait de répondre, heureux de montrer sa
science; et, à chaque phrase, il s'adressait à Christophe, en
l'appelant: «Monsieur le _Hof Violinist_».
--Vous me connaissez donc? demanda Christophe.
--Oh! oui ï dit le jouvenceau, d'un ton de naïve admiration, qui
chatouilla la vanité de Christophe.
Ils causèrent. Le jeune garçon voyait Christophe aux concerts; et son
imagination avait été frappée par ce qu'il avait entendu raconter de
lui. Il ne le disait pas à Christophe; mais Christophe le sentait, et
il en était agréablement surpris. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui
parlât sur ce ton de respect ému. Il continua d'interroger son voisin
sur l'histoire des pays qu'on traversait; l'autre faisait étalage de
ses connaissances toutes fraîches; et Christophe admirait sa science.
Mais ce n'était là que le prétexte de leur entretien: ce qui les
intéressait l'un et l'autre, c'était de se connaître eux-mêmes. Ils
n'osaient aborder franchement ce sujet. Ils y revenaient de loin en loin
par de gauches questions. Enfin ils se décidèrent; et Christophe
apprit que son nouvel ami se nommait «monsieur Otto Diener», et était
fils d'un riche commerçant de la ville. Il se trouva naturellement
qu'ils avaient des connaissances communes, et peu à peu, leur langue se
délia. Ils causaient avec animation, quand le bateau arriva à la
ville, où Christophe devait descendre. Otto y descendait aussi. Ce
hasard leur parut surprenant; et Christophe proposa, en attendant
l'heure de dîner, de faire quelques pas ensemble. Ils se lancèrent à
travers champs. Christophe avait pris familièrement le bras d'Otto, et
lui contait ses projets, comme s'il le connaissait depuis sa naissance.
Il avait été tellement privé de la société des enfants de son âge
qu'il sentait une joie inexprimable à se trouver avec ce jeune garçon,
instruit et bien élevé, qui avait de la sympathie pour lui.
Le temps passait, et Christophe ne s'en apercevait pas. Diener, tout
fier de la confiance que lui témoignait le jeune musicien, n'osait lui
faire remarquer que l'heure de son dîner était déjà sonnée. Enfin
il se crut obligé de le lui rappeler; mais Christophe, qui s'était
engagé dans une montée au milieu des bois, répondit qu'il fallait
d'abord arriver au sommet; et quand ils furent en haut, il s'allongea
sur l'herbe, comme s'il avait l'intention d'y passer la journée. Après
un quart d'heure, Diener, voyant qu'il ne semblait pas disposé à
bouger, glissa de nouveau, timidement:
--Et votre dîner?
Christophe, étendu tout de son long, les mains derrière la tête, fit
tranquillement:
--Zut!
Puis il regarda Otto, vit sa mine effarée, et se mit à rire:
--Il fait trop bon ici, expliqua-t-il. Je n'irai pas. Qu'ils m'attendent!
Il se souleva à moitié:
--Êtes-vous pressé? Non, n'est-ce pas? Savez-vous ce qu'il faut faire?
Nous allons dîner ensemble. Je connais une auberge.
Diener aurait bien eu des objections à faire, non que personne
l'attendît, mais parce qu'il lui était pénible de prendre une
décision à l'improviste: il était méthodique et avait besoin de s'y
préparer à l'avance. Mais la question de Christophe était posée d'un
ton qui n'admettait guère la possibilité d'un refus. Il se laissa donc
entraîner, et ils se remirent à causer.
À l'auberge, leur feu tomba. Ils étaient préoccupés tous deux de la
grave question de savoir qui offrait le dîner à l'autre; et chacun, en
secret, mettait son point d'honneur à ce que ce fût lui: Diener, parce
qu'il était le plus riche, Christophe, parce qu'il était le plus
pauvre. Ils n'y faisaient aucune allusion directe; mais Diener
s'évertuait à affirmer son droit, par le ton d'autorité qu'il
essayait de prendre, en commandant le menu. Christophe comprenait son
intention; et il renchérissait sur lui en commandant d'autres plats
recherchés; il voulait lui montrer qu'il était à son aise, autant que
qui que ce fût. Et Diener ayant fait une nouvelle tentative, en
tâchant de s'attribuer le choix des vins, Christophe le foudroya du
regard, et fit venir une bouteille d'un des crus les plus chers que l'on
eût à l'auberge.