Il fallait pourtant trouver les moyens de vivre. Son traitement à

l'orchestre n'y suffisait plus. Il donna des leçons. Son talent de

virtuose, sa bonne réputation, et surtout la protection du prince lui

attirèrent une nombreuse clientèle dans la haute bourgeoisie. Tous les

matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano à des fillettes,

souvent plus âgées que lui, qui l'intimidaient par leur coquetterie et

qui l'exaspéraient par la niaiserie de leur jeu. Elles étaient, en

musique, d'une stupidité parfaite; en revanche, elles possédaient

toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule; et leur regard moqueur

ne faisait grâce à Christophe d'aucune de ses maladresses. C'était

une torture pour lui. Assis à côté d'elles, sur le bord de sa chaise,

rouge et guindé, crevant de colère et n'osant pas bouger, se tenant à

quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix,

s'efforçant de prendre un air sévère et se sentant observé du coin

de l'œil, il perdait contenance, se troublait au milieu d'une

observation, craignait d'être ridicule, l'était, et s'emportait

jusqu'aux reproches blessants. Il était bien facile à ses élèves de

se venger; et elles n'y manquaient point, en l'embarrassant par une

certaine façon de le regarder, de lui poser les questions les plus

simples, qui le faisait rougir jusqu'aux yeux; ou bien, elles lui

demandaient un petit service,--comme d'aller prendre sur un meuble un

objet oublié:--ce qui était pour lui la plus pénible épreuve: car il

fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui

guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes

maladroites, ses bras raides, son corps ankylosé par l'embarras.

De ces leçons il devait courir à la répétition du théâtre. Souvent

il n'avait pas le temps de déjeuner; il emportait dans sa poche un

morceau de pain et de charcuterie qu'il mangeait pendant l'entr'acte. Il

suppléait parfois Tobias Pfeiffer, le _Musik Direktor_, qui

s'intéressait à lui et l'exerçait à diriger de temps en temps à sa

place les répétitions d'orchestre. Il lui fallait aussi continuer sa

propre éducation musicale. D'autres leçons de piano remplissaient sa

journée, jusqu'à l'heure de la représentation. Et bien souvent, le

soir, après la fin du spectacle, on le demandait au château. Là, il

devait jouer pendant une heure ou deux. La princesse prétendait se

connaître en musique; elle l'aimait fort, sans faire de différence

entre la bonne et la mauvaise. Elle imposait à Christophe des

programmes baroques, où de plates rapsodies coudoyaient les

chefs-d'œuvre. Mais son plus grand plaisir était de le faire

improviser; et elle lui fournissait les thèmes, d'une sentimentalité

écœurante.

Christophe sortait de là, vers minuit, harassé, les mains brûlantes,

la tête fiévreuse, l'estomac vide. Il était en sueur; et, dehors, la

neige tombait, ou un brouillard glacé. Il avait plus de la moitié de

la ville à traverser, pour regagner sa maison; il rentrait à pied,

claquant des dents, mourant d'envie de dormir, et il devait prendre

garde à ne pas salir dans les flaques son unique vêtement de soirée.

Il retrouvait sa chambre, qu'il partageait toujours avec ses frères; et

jamais le dégoût et le désespoir de sa vie, jamais le sentiment de sa

solitude ne l'accablait autant qu'à ce moment où, dans ce galetas à

l'odeur étouffante, il lui était enfin permis de déposer son collier

de misère. À peine avait-il le courage de se déshabiller.

Heureusement, dès qu'il posait la tête sur l'oreiller, il était

terrassé par le sommeil, qui lui enlevait la conscience de ses peines.

Mais, dès l'aube en été, bien avant l'aube en hiver, il fallait qu'il

se levât. Il voulait travailler pour lui: le seul moment de liberté

qu'il eût était entre cinq et huit heures. Encore en devait-il perdre

une partie à des travaux de commande: car son titre de _Hof Musicus_ et

sa faveur auprès du grand-duc l'obligeaient à des compositions

officielles pour les fêtes de la cour.

Ainsi, jusqu'à la source de sa vie était empoisonnée. Ses rêves

même n'étaient point libres. Mais, comme c'est l'habitude, la

contrainte les rendait plus forts. Quand rien n'entrave l'action, l'âme

a bien moins de raisons pour agir. Plus étroite se resserrait autour de

Christophe la prison des soucis et des tâches médiocres, plus son

cœur révolté sentait son indépendance. Dans une vie sans entraves,

il se fût abandonné sans doute au hasard des heures. Ne pouvant être

libre qu'une heure ou deux par jour, sa force s'y ruait, comme un

torrent entre les rochers. C'est une bonne discipline pour l'art, que de

resserrer ses efforts dans d'implacables limites. En ce sens, on peut

dire que la misère est un maître, non seulement de pensée, mais de

style; elle apprend la sobriété à l'esprit, comme au corps. Quand le

temps est compté et les paroles mesurées, on ne dit rien de trop et on

prend l'habitude de ne penser que l'essentiel. Ainsi on vit double,

ayant moins de temps pour vivre.

Il en fut ainsi. Christophe prit sous le joug pleine conscience de la

valeur de la liberté; et il ne gaspillait pas les minutes précieuses

à des actes, ou des mots inutiles. Sa tendance naturelle à écrire

avec une abondance diffuse, livrée à tous les caprices d'une pensée

sincère, mais sans choix, trouva son correctif dans l'obligation de se

réaliser le plus possible en le moins de temps possible. Rien n'eut

tant d'influence sur son développement artistique et moral:--ni les

leçons de ses maîtres, ni l'exemple des chefs-d'œuvre. Il acquit,

dans ces années où le caractère se forme, l'habitude de considérer

la musique comme une langue précise, dont chaque note a un sens; et il

prit en haine les musiciens qui parlent pour ne rien dire.

Cependant, les compositions qu'il écrivait alors étaient bien loin de

l'exprimer complètement, parce qu'il était lui-même bien loin de

s'être découvert. Il se cherchait à travers l'amas de sentiments

acquis, que l'éducation impose à l'enfant, comme une seconde nature.

Il n'avait que des intuitions de son être véritable, faute d'avoir

encore ressenti les passions de l'adolescence, qui dégagent la

personnalité de ses vêtements d'emprunt, comme un coup de tonnerre

purge le ciel des vapeurs qui l'enveloppent. D'obscurs et puissants

pressentiments se mêlaient en lui aux réminiscences étrangères, dont

il ne pouvait se défaire. Il s'irritait de ces mensonges. Il se

désolait de voir combien ce qu'il écrivait était inférieur à ce

qu'il pensait. Il doutait amèrement de lui. Mais il ne pouvait se

résigner à cette stupide défaite; il s'enrageait à faire mieux, à

écrire de grandes choses. Et toujours il échouait. Après un instant

d'illusion, pendant qu'il écrivait, il s'apercevait que ce qu'il avait

écrit ne valait rien; il le déchirait, il le brûlait. Et, pour

achever sa honte, il fallait qu'il vît conservées, sans pouvoir les

anéantir, ses œuvres officielles, les plus médiocres de toutes,--le

concerto: _l'Aigle royal_, pour l'anniversaire du prince, et la cantate:

_l'Hymen de Pallas_, écrite à l'occasion du mariage de la princesse

Adélaïde,--publiées à grands frais, en éditions de luxe, qui

perpétuaient son imbécillité pour les siècles à venir:--car il

croyait aux siècles à venir... Il en pleurait d'humiliation.

Fiévreuses années! Nul répit, nulle relâche. Rien qui fasse

diversion à ce labeur affolant. Point de jeux, point d'amis. Comment en

aurait-il? L'après-midi, à l'heure où les autres enfants s'amusent,

le petit Christophe, le front plissé par l'attention, est assis à son

pupitre d'orchestre, dans la salle de théâtre poussiéreuse et mal

éclairée. Et le soir, quand les autres enfants sont couchés, il est

encore là, affaissé sur sa chaise, et crispé de fatigue.

Aucune intimité avec ses frères. Le cadet, Ernst, avait douze ans:

c'était un petit vaurien, vicieux et effronté, qui passait ses

journées avec quelques chenapans de sa sorte, et qui, dans leur

société, avait pris non seulement des façons déplorables, mais de

honteuses habitudes, dont l'honnête Christophe, qui n'aurait même pu

en concevoir l'idée, s'était aperçu un jour avec horreur. L'autre,

Rodolphe, le favori de l'oncle Théodore, se destinait au commerce. Il

était rangé, tranquille, mais sournois; il se croyait très supérieur

à Christophe, et n'admettait pas son autorité sur la maison, bien

qu'il trouvât naturel de manger son pain. Il avait épousé les

rancunes de Théodore et de Melchior contre lui, et il répétait leurs

racontars ridicules. Aucun des deux frères n'aimait la musique; et

Rodolphe affectait de la mépriser, comme son oncle, par esprit

d'imitation. Gênés par la surveillance et les semonces de Christophe,

qui prenait au sérieux son rôle de chef de famille, les deux petits

avaient tenté de se révolter; mais Christophe avait de bons poings et

la conscience de son droit: il faisait marcher rondement ses cadets. Ils

n'en faisaient pas moins de lui ce qu'ils voulaient; ils abusaient de sa

crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais

de tomber; ils lui extorquaient de l'argent, mentaient impudemment, et

se moquaient de lui derrière son dos. Le bon Christophe se laissait

toujours prendre; il avait un tel besoin d'être aimé qu'un mot

affectueux suffisait pour désarmer sa rancune. Il leur eût tout

pardonné, pour un peu d'amour. Mais sa confiance était cruellement

ébranlée, depuis qu'il les avait entendus rire de sa bêtise, après

une scène d'embrassements hypocrites qui l'avait ému jusqu'aux larmes:

ce dont ils avaient profité pour le dépouiller d'une montre en or,

cadeau du prince, qu'ils convoitaient. Il les méprisait, et pourtant

continuait à se laisser duper, par un penchant irrésistible à croire

et à aimer. Il le savait, il se mettait en rage contre lui-même, et il

rouait de coups ses frères, quand il découvrait, une fois de plus,

qu'ils s'étaient joués de lui. Après quoi, il avalait de nouveau le

premier hameçon qu'il leur plaisait de lui jeter.

Une plus amère souffrance lui était réservée. Il apprit par

d'officieux voisins que son père disait du mal de lui. Après avoir

été glorieux des succès de son fils, Melchior avait la honteuse

faiblesse d'en devenir jaloux. Il cherchait à les rabaisser. C'était

bête à pleurer. On ne pouvait que hausser les épaules; il n'y avait

même pas à se fâcher: car il était inconscient de ce qu'il faisait,

et aigri par sa déchéance. Christophe se taisait; il eût craint, s'il

parlait, de dire des choses trop dures; mais il avait le cœur ulcéré.

Tristes réunions, que ces soupers de famille, le soir, autour de la

lampe, sur la nappe tachée, au milieu des propos insipides et du bruit

de mâchoires de ces êtres qu'il méprise, qu'il plaint, et qu'il aime

malgré tout! Avec la brave maman, seule, Christophe sentait un lien de

commune affection. Mais Louisa, ainsi que lui, s'exténuait tout le

jour; et, le soir, elle était éteinte, elle ne disait presque rien et

s'endormait sur sa chaise, après dîner, en reprisant des chaussettes.

D'ailleurs, elle était si bonne qu'elle ne semblait pas faire de

différence dans son affection entre son mari et ses trois fils; elle

les aimait tous également. Christophe ne trouvait pas en elle la

confidente dont il avait tant besoin.

Il s'enfermait en lui. Il se taisait pendant des jours entiers,

accomplissant sa tâche monotone et harassante, avec une sorte de rage

silencieuse. Un tel régime était dangereux, pour un enfant, à un âge

de crise où l'organisme, plus sensible, est livré à toutes les causes

de destruction et risque de se déformer pour le reste de la vie. La

santé de Christophe en souffrit gravement. Il avait reçu des siens une

solide charpente, une chair saine et sans tares. Mais ce corps vigoureux

ne fit qu'offrir plus d'aliment à la douleur, quand l'excès des

fatigues et des soucis précoces y eut ouvert une brèche par où elle

put entrer. De très bonne heure, s'étaient annoncés chez lui des

désordres nerveux. Il avait, tout petit, des évanouissements, des

convulsions, des vomissements, quand il éprouvait une contrariété.

Vers sept ou huit ans, à l'époque de ses débuts au concert, son

sommeil était inquiet: il parlait, criait, riait, pleurait, en dormant;

et cette disposition maladive se renouvelait, chaque fois qu'il avait

des préoccupations vives. Puis ce furent de cruelles douleurs à la

tête, tantôt des élancements dans la nuque et les côtés du crâne,

tantôt un casque de plomb. Les yeux lui faisaient mal: c'étaient, par

instants, des pointes d'aiguille qui s'enfonçaient dans l'orbite; il

avait des éblouissements et ne pouvait plus lire, il devait s'arrêter

pendant quelques minutes. La nourriture insuffisante ou malsaine et

l'irrégularité des repas ruinaient son robuste estomac. Il était

rongé par des douleurs d'entrailles, ou une diarrhée qui l'épuisait.

Mais rien ne le faisait plus souffrir que son cœur: il était d'une

irrégularité folle; tantôt il bondissait tumultueusement dans la

poitrine, à croire qu'il allait se briser; tantôt il battait à peine

et semblait près de s'arrêter. La nuit, la température de l'enfant

avait des sautes effrayantes; elle passait sans transition de la grosse

fièvre à l'anémie. Il brûlait, il tremblait de froid, il avait des

angoisses, sa gorge se contractait, une boule dans le cou l'empêchait

de respirer.--Naturellement, son imagination se frappa: il n'osait

parler aux siens de ce qu'il ressentait; mais il l'analysait sans cesse,

avec une attention qui grossissait ses souffrances ou en créait de

nouvelles. Il se prêta, l'une après l'autre, toutes les maladies

connues; il crut qu'il allait devenir aveugle; et comme il avait

quelquefois des vertiges, en marchant, il craignait de tomber

mort.--Toujours cette horrible peur d'être arrêté en chemin, de

mourir avant l'âge, l'obsédait, l'accablait, le talonnait à la fois.

Ah! s'il fallait mourir, au moins, pas maintenant, pas avant d'être

vainqueur!...

La victoire... l'idée fixe qui ne cesse de le brûler, sans qu'il s'en

rende compte, qui le soutient à travers les dégoûts, les fatigues, le

marais croupissant de cette vie! Conscience sourde et puissante de ce

qu'il sera plus tard, de ce qu'il est déjà!... Ce qu'il est? Un enfant

maladif et nerveux, qui joue du violon à l'orchestre et écrit de

médiocres concertos?--Non. Bien au delà de cet enfant. Ceci n'est que

l'enveloppe, la figure d'un jour. Ceci n'est pas son Être. Il n'y a

aucun rapport entre son Être profond et la forme présente de son

visage et de sa pensée. Lui-même le sait bien. S'il se voit dans son

miroir, il ne se reconnaît pas. Cette face large et rouge, ces sourcils

proéminents, ces petits yeux enfoncés, ce nez court, gros du bout, aux

narines dilatées, cette lourde mâchoire, cette bouche boudeuse, tout

ce masque, laid et vulgaire, lui est étranger. Il ne se reconnaît pas

davantage dans ses œuvres. Il se juge, il sait la nullité de ce qu'il

fait, de ce qu'il est. Et pourtant il est sûr de ce qu'il sera et de ce

qu'il fera. Il se reproche parfois cette certitude, comme un mensonge

d'orgueil; et il prend plaisir à s'humilier, à se mortifier

amèrement, afin de se punir. Mais la certitude persiste, et rien ne

peut l'altérer. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense, aucune de ses

pensées, de ses actions, de ses œuvres, ne l'enferme, ni ne l'exprime:

il le sait, il a ce sentiment étrange, que ce qu'il est le plus, ce

n'est pas ce qu'il est à présent, c'est ce qu'il _sera demain... Il

sera!_... Il brûle de cette foi, il s'enivre de cette lumière! Ah!

pourvu qu'_aujourd'hui_ ne l'arrête pas au passage! Pourvu qu'il ne

trébuche pas dans un des pièges sournois, qu'_aujourd'hui_ ne se lasse

pas de tendre sous ses pas!...

Ainsi, il lance sa barque à travers le flot des jours, sans détourner

les yeux ni à droite, ni à gauche, immobile à la barre, le regard

fixe et tendu vers le but. À l'orchestre, parmi les musiciens bavards,

à table, au milieu des siens, au palais, tandis qu'il joue, sans penser

à ce qu'il joue, pour, le divertissement des fantoches princiers, c'est

dans ce problématique avenir, cet avenir qu'un atome peut ruiner à

jamais,--n'importe!--c'est là qu'il vit.

Il est à son vieux piano, dans sa mansarde, seul. La nuit tombe. La

lueur mourante du jour glisse sur le cahier de musique. Il se brise les

yeux à lire, jusqu'à la dernière goutte de lumière. La tendresse des

grands cœurs éteints, qui s'exhale de ces pages muettes, le pénètre

amoureusement. Ses yeux se remplissent de larmes. Il lui semble qu'un

être cher se tient derrière lui, qu'une haleine caresse sa joue, que

deux bras vont enlacer son cou. Il se retourne, frissonnant. Il sent, il

sait qu'il n'est pas seul. Une âme aimante, aimée, est là, auprès de

lui. Il gémit de ne pouvoir la prendre. Et pourtant, cette ombre

d'amertume, mêlée à son extase, a encore une douceur secrète. La

tristesse même est lumineuse. Il pense à ses maîtres chéris, les

génies disparus dont l'âme revit dans ces musiques. Le cœur gonflé

d'amour, il songe au bonheur surhumain, qui dut être la part de ces

glorieux amis, puisqu'un reflet de leur bonheur est encore si brûlant.

Il rêve d'être comme eux, de rayonner cet amour, dont quelques rayons

perdus illuminent sa misère d'un sourire divin. Être dieu à son tour,

être un foyer de joie, être un soleil de vie!...

Hélas! S'il devient un jour l'égal de ceux qu'il aime, s'il atteint à

ce bonheur lumineux qu'il envie, il verra son illusion...

_DEUXIÈME PARTIE_

OTTO

Un dimanche que Christophe avait été invité par son _Musik Direktor_

à venir dîner dans la petite maison de campagne, que Tobias Pfeiffer

possédait à une heure de la ville, il prit le bateau du Rhin. Sur le

pont, il s'assit auprès d'un jeune garçon de son âge, qui lui fit

place avec empressement. Christophe n'y prêta aucune attention. Mais au

bout d'un moment, sentant que son voisin ne cessait de l'observer, il le

dévisagea. C'était un blondin aux joues roses et rebondies, avec une

raie bien sage sur le côté de la tête et une ombre de duvet à la

lèvre; il avait la mine candide d'un grand poupon, malgré les efforts

qu'il faisait pour paraître un gentleman; il était mis avec un soin

prétentieux: costume de flanelle, gants clairs, escarpins blancs, nœud

de cravate bleu pâle; et il tenait à la main une petite badine. Il

regardait Christophe du coin de l'œil, sans tourner la tête, le cou

raide, comme une poule; et quand Christophe le regarda à son tour, il

rougit jusqu'aux oreilles, tira un journal de sa poche, et feignit de

s'y absorber, d'un air important. Mais quelques minutes après, il se

précipita pour ramasser le chapeau de Christophe, qui était tombé.

Christophe, surpris par tant de politesse, regarda de nouveau le jeune

garçon, qui de nouveau rougit; il remercia sèchement: car il n'aimait

pas cet empressement obséquieux, et il détestait qu'on s'occupât de

lui. Toutefois, il ne laissait pas d'en être flatté.

Bientôt il n'y pensa plus; son attention fut prise par le paysage.

Depuis longtemps, il n'avait pu s'échapper de la ville; aussi

jouissait-il avidement de l'air qui fouettait sa figure, du bruit des

flots contre le bateau, de la grande plaine d'eau et du spectacle

changeant des rives: berges grises et plates, buissons de saules

baignant jusqu'à mi-corps, villes couronnées de tours gothiques et de

cheminées d'usines aux fumées noires, vignes blondes et rochers

légendaires. Et comme il s'extasiait tout haut, son voisin timidement,

d'une voix étranglée, hasarda quelques détails historiques sur les

ruines qu'on voyait, savamment restaurées et revêtues de lierre: il

avait l'air de se faire un cours à lui-même. Christophe, intéressé,

le questionna. L'autre se hâtait de répondre, heureux de montrer sa

science; et, à chaque phrase, il s'adressait à Christophe, en

l'appelant: «Monsieur le _Hof Violinist_».

--Vous me connaissez donc? demanda Christophe.

--Oh! oui ï dit le jouvenceau, d'un ton de naïve admiration, qui

chatouilla la vanité de Christophe.

Ils causèrent. Le jeune garçon voyait Christophe aux concerts; et son

imagination avait été frappée par ce qu'il avait entendu raconter de

lui. Il ne le disait pas à Christophe; mais Christophe le sentait, et

il en était agréablement surpris. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui

parlât sur ce ton de respect ému. Il continua d'interroger son voisin

sur l'histoire des pays qu'on traversait; l'autre faisait étalage de

ses connaissances toutes fraîches; et Christophe admirait sa science.

Mais ce n'était là que le prétexte de leur entretien: ce qui les

intéressait l'un et l'autre, c'était de se connaître eux-mêmes. Ils

n'osaient aborder franchement ce sujet. Ils y revenaient de loin en loin

par de gauches questions. Enfin ils se décidèrent; et Christophe

apprit que son nouvel ami se nommait «monsieur Otto Diener», et était

fils d'un riche commerçant de la ville. Il se trouva naturellement

qu'ils avaient des connaissances communes, et peu à peu, leur langue se

délia. Ils causaient avec animation, quand le bateau arriva à la

ville, où Christophe devait descendre. Otto y descendait aussi. Ce

hasard leur parut surprenant; et Christophe proposa, en attendant

l'heure de dîner, de faire quelques pas ensemble. Ils se lancèrent à

travers champs. Christophe avait pris familièrement le bras d'Otto, et

lui contait ses projets, comme s'il le connaissait depuis sa naissance.

Il avait été tellement privé de la société des enfants de son âge

qu'il sentait une joie inexprimable à se trouver avec ce jeune garçon,

instruit et bien élevé, qui avait de la sympathie pour lui.

Le temps passait, et Christophe ne s'en apercevait pas. Diener, tout

fier de la confiance que lui témoignait le jeune musicien, n'osait lui

faire remarquer que l'heure de son dîner était déjà sonnée. Enfin

il se crut obligé de le lui rappeler; mais Christophe, qui s'était

engagé dans une montée au milieu des bois, répondit qu'il fallait

d'abord arriver au sommet; et quand ils furent en haut, il s'allongea

sur l'herbe, comme s'il avait l'intention d'y passer la journée. Après

un quart d'heure, Diener, voyant qu'il ne semblait pas disposé à

bouger, glissa de nouveau, timidement:

--Et votre dîner?

Christophe, étendu tout de son long, les mains derrière la tête, fit

tranquillement:

--Zut!

Puis il regarda Otto, vit sa mine effarée, et se mit à rire:

--Il fait trop bon ici, expliqua-t-il. Je n'irai pas. Qu'ils m'attendent!

Il se souleva à moitié:

--Êtes-vous pressé? Non, n'est-ce pas? Savez-vous ce qu'il faut faire?

Nous allons dîner ensemble. Je connais une auberge.

Diener aurait bien eu des objections à faire, non que personne

l'attendît, mais parce qu'il lui était pénible de prendre une

décision à l'improviste: il était méthodique et avait besoin de s'y

préparer à l'avance. Mais la question de Christophe était posée d'un

ton qui n'admettait guère la possibilité d'un refus. Il se laissa donc

entraîner, et ils se remirent à causer.

À l'auberge, leur feu tomba. Ils étaient préoccupés tous deux de la

grave question de savoir qui offrait le dîner à l'autre; et chacun, en

secret, mettait son point d'honneur à ce que ce fût lui: Diener, parce

qu'il était le plus riche, Christophe, parce qu'il était le plus

pauvre. Ils n'y faisaient aucune allusion directe; mais Diener

s'évertuait à affirmer son droit, par le ton d'autorité qu'il

essayait de prendre, en commandant le menu. Christophe comprenait son

intention; et il renchérissait sur lui en commandant d'autres plats

recherchés; il voulait lui montrer qu'il était à son aise, autant que

qui que ce fût. Et Diener ayant fait une nouvelle tentative, en

tâchant de s'attribuer le choix des vins, Christophe le foudroya du

regard, et fit venir une bouteille d'un des crus les plus chers que l'on

eût à l'auberge.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 12 / 31 段