Les jours s'écoulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre

fraîchement remuée, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel

gît abandonné. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleuré, crié,

sangloté. Mais la semaine n'est pas finie, que Christophe l'entend rire

de bon cœur. Quand on prononce devant lui le nom du défunt, sa figure

s'allonge et prend un air lugubre; mais, l'instant d'après, il

recommence à parler et à gesticuler avec animation. Il est

sincèrement affligé; mais il lui est impossible de rester sous une

impression triste.

Louisa, passive, résignée, a accepté ce malheur, comme elle accepte

tout. Elle a ajouté une prière à ses prières de chaque jour; elle va

régulièrement au cimetière, et prend soin de la tombe, comme si la

tombe faisait partie du ménage.

Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carré de terre, où

dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une

croix qu'il a fabriquée, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n'y

manque jamais; et il se cache pour le faire.

Louisa emmène quelquefois Christophe, dans ses visites au cimetière.

Christophe a un dégoût affreux pour cette terre grasse, revêtue d'une

sinistre parure de fleurs et d'arbres, et pour l'odeur lourde qui flotte

au soleil, mêlée à l'haleine des cyprès sonores. Mais il n'ose

avouer sa répugnance, parce qu'il se la reproche comme une lâcheté et

comme une impiété. Il est très malheureux. La mort de grand-père ne

cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps déjà qu'il sait ce que

c'est que la mort, qu'il y pense et qu'il en a peur. Mais jamais il ne

l'avait encore vue; et qui la voit pour la première fois s'aperçoit

qu'il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est

ébranlé d'un coup; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on

croyait avoir quelque expérience de la vie: on voit qu'on ne savait

rien, on voit qu'on ne voyait rien, on vivait enveloppé d'un voile

d'illusions que l'esprit avait tissé et qui cachait aux yeux le visage

terrible de la réalité. Il n'y a aucun rapport entre l'idée de la

souffrance et l'être qui saigne et qui soutire. Il n'y a aucun rapport

entre la pensée de la mort et les convulsions de la chair et de l'âme

qui se débat et qui meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse

humaine, n'est qu'un guignol de raides automates, auprès de

l'éblouissement funèbre de la réalité,--ces misérables êtres de

boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui

pourrit, d'heure en heure.

Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l'agonie le

poursuivaient; il entendait l'horrible respiration. La nature entière

avait changé; il semblait que se fût étendue sur elle une brume de

glace. Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il

sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle; il savait

qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y

avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait

d'indignation et de haine. Il n'avait rien d'un résigné. Il se

lançait tête baissée contre l'impossible; il avait beau se briser le

front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort: il ne cessait

point, de se révolter contre la souffrance. Dès lors, sa vie fut une

lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne

voulait pas admettre.

À l'obsession de ses pensées la dureté même de la vie vint faire

diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se

précipita, dès qu'il ne fut plus là. Avec lui les Krafft avaient

perdu leurs meilleures ressources; et la misère entra dans la maison.

Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s'abandonna

tout à fait à son vice, quand il fut délivré du seul contrôle qui

le retînt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait

jamais rien de ce qu'il avait gagné. Du reste, il avait perdu à peu

près toutes ses leçons. Une fois, il s'était présenté chez une

élève dans un état d'ébriété complète: à la suite de ce

scandale, toutes les maisons lui furent fermées. À l'orchestre, on ne

le tolérait que par égard pour le souvenir de son père; mais Louisa

tremblait qu'il ne fût congédié d'un jour à l'autre, après un

esclandre. Déjà on l'en avait menacé, certains soirs où il était

arrivé à son pupitre vers la fin de la représentation. Deux ou trois

fois, il avait même totalement oublié de venir. Et de quoi n'était-il

pas capable dans ces moments d'excitation stupide, où il était pris

d'une démangeaison de dire et de faire des sottises! Ne s'avisa-t-il

pas, un soir, de vouloir exécuter son grand concerto de violon, au

milieu d'un acte de la _Walküre!_ On eut toutes les peines du monde à

l'en empêcher. Il éclatait de rire, pendant la représentation, sous

l'empire des images plaisantes qui se déroulaient sur la scène, ou

dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins; on lui passait

beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence

était pire que la sévérité; et Christophe en mourait de honte.

L'enfant était maintenant premier violon à l'orchestre. Il

s'arrangeait de façon à veiller sur son père, à le suppléer au

besoin, à lui imposer silence, quand Melchior était dans ses jours

d'expansion. Ce n'était pas aisé, et le mieux était de ne pas faire

attention à lui; sans quoi l'ivrogne, dès qu'il se sentait regardé,

faisait des grimaces, ou commençait un discours. Christophe détournait

donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricité; il

essayait de s'absorber dans sa tâche, mais il ne pouvait s'empêcher

d'entendre les réflexions de Melchior et les rires des voisins. Les

larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s'en

étaient aperçus, et ils avaient pitié de lui; ils mettaient une

sourdine à leurs éclats, ils se cachaient de Christophe pour parler de

son père. Mais Christophe sentait leur commisération. Il savait que,

dès qu'il était sorti, les moqueries reprenaient leur train et que

Melchior était la risée de la ville. Il ne pouvait rien pour

l'empêcher; c'était un supplice pour lui. Il ramenait son père à la

maison après la fin du spectacle; il lui donnait le bras, subissait ses

bavardages, s'évertuait à cacher l'incertitude de sa marche. Mais à

qui faisait-il illusion? Et malgré ses efforts, il était rare qu'il

réussît à conduire Melchior jusqu'au bout. Arrivé au tournant de la

rue, Melchior déclarait qu'il avait un rendez-vous urgent avec des

amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer à cet

engagement. Il était même prudent de ne pas trop insister, si on ne

voulait s'exposera une scène d'imprécations paternelles, qui attirait

les voisins aux fenêtres.

Tout l'argent du ménage y passait. Melchior ne se contentait pas de

boire ce qu'il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient

tant de peine à gagner. Louisa pleurait; mais elle n'osait pas

résister, depuis que son mari lui avait durement rappelé que rien dans

la maison n'était à elle et qu'il l'avait épousée sans un sou.

Christophe voulut regimber: Melchior le calotta, le traita de polisson,

et lui prit l'argent des mains. L'enfant avait douze à treize ans, il

était robuste, et commençait à gronder contre les corrections;

pourtant il avait encore peur de se révolter, et il se laissait

dépouiller. La seule ressource qu'ils eussent, Louisa et lui, était de

cacher leur argent. Mais Melchior avait une ingéniosité singulière à

découvrir leurs cachettes, quand ils n'étaient pas là.

Bientôt, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets hérités de son

père. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les

meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un

jour que Melchior, s'étant rudement heurté au vieux piano de

grand-père, jura de colère, en se frottant le genou, et dit qu'on

n'avait plus la place de remuer chez soi, et qu'il allait débarrasser

la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris.

C'était vrai que les chambres étaient encombrées, depuis qu'on y

avait entassé les meubles de grand-père, pour vendre sa maison, la

chère maison où Christophe avait passé les plus belles heures de son

enfance. C'était vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher,

qu'il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe

l'avait abandonné, pour jouer sur le beau piano neuf, dû aux

munificences du prince; mais si vieux et si impotent qu'il fût, il

était le meilleur ami de Christophe; il avait révélé à l'enfant le

monde sans bornes de la musique; sur ses touches jaunes et polies il

avait découvert le royaume des sons; c'était l'œuvre de grand-père,

qui avait passé des mois à le réparer pour son petit-fils: il était

un objet sacré. Aussi Christophe protesta qu'on n'avait pas le droit de

le vendre. Melchior lui intima l'ordre de se taire. Christophe cria plus

fort que le piano était à lui, et qu'il défendait qu'on y touchât.

Il s'attendait à recevoir une solide correction. Mais Melchior le

regarda avec un mauvais sourire, et se tut.

Le lendemain Christophe avait oublié. Il rentrait à la maison,

fatigué, mais d'assez bonne humeur. Il fut frappé des regards sournois

de ses frères. Ils feignaient d'être absorbés dans une lecture; mais

ils le suivaient des yeux et guettaient ses mouvements, se replongeant

dans leur livre, dès qu'il les regardait. Il ne douta point qu'ils ne

lui eussent fait quelque mauvaise farce, mais il y était habitué, et

ne s'en émut pas, résolu, quand il la découvrirait, à les rosser,

comme il avait coutume. Il dédaigna donc d'approfondir la chose, et il

se mit à causer avec son père, qui, assis au coin du feu,

l'interrogeait sur sa journée avec une affectation d'intérêt, auquel

il n'était point fait. Tandis qu'il lui parlait, il s'aperçut que

Melchior échangeait en cachette des clignements d'yeux avec les deux

petits. Il eut un serrement de cœur. Il courut dans sa chambre... La

place du piano était vide! Il poussa un cri de douleur. Il entendit

dans l'autre pièce les rires étouffés de ses frères. Tout son sang

lui monta au visage. Il bondit vers eux. Il cria:

--Mon piano!

Melchior leva la tête, d'un air paisible et ahuri, qui fit éclater de

rire les enfants. Lui-même ne put y tenir, en voyant la mine piteuse de

Christophe; et il se détourna pour pouffer. Christophe perdit

conscience de ses actes. Il se jeta comme un fou sur son père.

Melchior, renversé dans son fauteuil, n'eut pas le temps de se garer.

L'enfant l'avait saisi à la gorge, et lui criait:

--Voleur!

Ce ne fut qu'un éclair. Melchior se secoua et envoya rouler contre le

carreau Christophe, qui se cramponnait avec fureur. La tête de l'enfant

heurta contre les chenets. Christophe se releva sur les genoux, le front

ouvert; et il continuait de répéter d'une voix suffoquée:

--Voleur!... Voleur qui nous voles, maman, moi!... Voleur qui vends

grand-père!

Melchior, debout, leva le poing sur la tête de Christophe. L'enfant le

bravait avec des yeux haineux, et il tremblait de rage. Melchior se mit

à trembler aussi. Il s'assit et se cacha la figure dans ses mains. Les

deux petits s'étaient sauvés, en poussant des cris aigus. Au vacarme

succéda le silence. Melchior gémissait des paroles vagues. Christophe,

collé au mur, ne cessait pas de le fixer, les dents serrées. Melchior

commença à s'accuser lui-même:

--Je suis un voleur! Je dépouille ma famille. Mes enfants me méprisent.

Je ferais mieux d'être mort!

Quand il eut fini de geindre, Christophe, sans bouger, demanda d'une

voix dure:

--Où est le piano?

--Chez Wormser, dit Melchior, n'osant pas le regarder.

Christophe fit un pas, et dit:

--L'argent!

Melchior, annihilé, tira l'argent de sa poche, et le remit à son fils.

Christophe se dirigea vers la porte. Melchior l'appela:

--Christophe!

Christophe s'arrêta. Melchior reprit, d'une voix tremblante:

--Mon petit Christophe!... Ne me méprise pas!

Christophe se jeta à son cou, et sanglota:

--Papa, mon cher papa! Je ne te méprise pas! Je suis si malheureux!

Ils pleuraient bruyamment. Melchior se lamentait:

--Ce n'est pas ma faute. Je ne suis pourtant pas méchant. N'est-ce pas,

Christophe? Voyons, je ne suis pas méchant?

Il promettait de ne plus boire. Christophe hochait la tête, d'un air de

doute; et Melchior convenait qu'il ne pouvait pas résister, quand il

avait de l'argent dans les mains. Christophe réfléchit, et dit:

--Sais-tu, papa, il faudrait...

Il s'arrêta.

--Quoi donc?

--J'ai honte...

--Pour qui? demanda naïvement Melchior.

--Pour toi.

Melchior fit la grimace, et dit:

--Cela ne fait rien.

Christophe expliqua qu'il faudrait que tout l'argent de la famille,

même le traitement de Melchior, fût confié à un autre, qui

remettrait à Melchior, jour par jour, ou semaine par semaine, ce dont

il aurait besoin. Melchior, qui était en veine d'humilité,--il

n'était pas tout à fait à jeun,--renchérit sur la proposition et

déclara qu'il voulait écrire séance tenante une lettre au grand-duc,

pour que la pension qui lui revenait fût régulièrement payée en son

nom à Christophe. Christophe refusait, rougissant de l'humiliation de

son père. Mais Melchior, dévoré d'une soif de sacrifice, s'obstina à

écrire. Il était ému de la magnanimité de son acte. Christophe

refusa de prendre la lettre; et Louisa, qui venait de rentrer, mise au

courant de l'affaire, déclara qu'elle aimerait mieux mendier que

d'obliger son mari à cet affront. Elle ajouta qu'elle avait confiance

en lui, et qu'elle était sûre qu'il s'amenderait pour l'amour d'eux.

Cela finit par une scène d'attendrissement général; et la lettre de

Melchior, oubliée sur la table, alla tomber sous l'armoire, où elle

resta cachée.

Mais, quelques jours après, Louisa l'y retrouva, en faisant le ménage;

et comme elle était très malheureuse alors des nouveaux désordres de

Melchior, qui avait recommencé, au lieu de déchirer le papier, elle le

mit de côté. Elle le garda plusieurs mois, repoussant toujours l'idée

de s'en servir, malgré les souffrances qu'elle endurait. Mais un jour

qu'elle vit, une fois de plus, Melchior battre Christophe et le

dépouiller de son argent, elle n'y tint plus; et, seule avec l'enfant

qui pleurait, elle alla prendre la lettre, la lui donna, et dit:

--Va!

Christophe hésitait encore; mais il comprit qu'il n'y avait plus

d'autre moyen, si on voulait sauver de la ruine totale le peu qui leur

restait. Il alla au palais. Il mit près d'une heure à faire un trajet

de vingt minutes. La honte de sa démarche l'accablait. Son orgueil, qui

s'était exalté dans ces dernières années d'isolement, saignait à la

pensée d'avouer publiquement le vice de son père. Par une étrange et

naturelle inconséquence, il savait que ce vice était connu de tous; et

il s'obstinait à vouloir donner le change, il feignait de ne

s'apercevoir de rien: il se fût laissé hacher en morceaux, plutôt que

d'en convenir. Et maintenant, de lui-même, il allait...! Vingt fois, il

fut sur le point de revenir; il fit deux ou trois fois le tour de la

ville, retournant sur ses pas, au moment d'arriver. Mais il n'était pas

seul en cause. Il s'agissait de sa mère, de ses frères. Puisque son

père les abandonnait, c'était à lui, fils aîné, de venir à leur

aide. Il n'y avait plus à hésiter, à faire l'orgueilleux: il fallait

boire la honte. Il entra au palais. Dans l'escalier, il faillit encore

s'enfuir. Il s'agenouilla sur une marche. Il resta, plusieurs minutes,

sur le palier, la main sur le bouton de la porte, jusqu'à ce que

l'arrivée de quelqu'un le forçât à entrer.

Tout le monde le connaissait aux bureaux. Il demanda à parler à Son

Excellence l'intendant des théâtres, baron de Hammer Langbach. Un

employé, jeune, gras, chauve, le teint fleuri, avec un gilet blanc et

une cravate rose, lui serra familièrement la main, et se mit à parler

de l'opéra de la veille. Christophe répéta sa question. L'employé

répondit que Son Excellence était occupée en ce moment, mais que, si

Christophe avait une requête à lui présenter, on la lui ferait passer

avec d'autres pièces, qu'on allait lui porter à signer. Christophe

tendit la lettre. L'employé y jeta les yeux, et poussa une exclamation

de surprise:

--Ah! par exemple! fit-il gaiement. Voilà une bonne idée! Il y a

longtemps qu'il aurait dû s'aviser de cela! De toute sa vie, il n'a

rien fait de mieux. Ah! le vieux pochard! Comment diable a-t-il pu s'y

résoudre?

Il s'arrêta net. Christophe lui avait arraché le papier des mains,

et criait, blême de colère:

--Je vous défends...! Je vous défends de m'insulter!

Le fonctionnaire fut stupéfait:

--Mais, cher Christophe, essaya-t-il de dire, qui songe à t'insulter?

Je n'ai dit que ce que tout le monde pense. Toi-même, tu le penses.

--Non! cria rageusement Christophe.

--Quoi! tu ne le penses pas? Tu ne penses pas qu'il boit?

--Ce n'est pas vrai! dit Christophe.

Il trépignait.

L'employé haussa les épaules:

--En ce cas, pourquoi a-t-il écrit cette lettre?

--Parce que... dit Christophe,--(il ne sut plus que dire),--parce que,

comme je viens toucher mon traitement, chaque mois, je puis prendre en

même temps celui de mon père. Il est inutile que nous nous dérangions

tous deux... Mon père est très occupé.

Il rougissait de l'absurdité de son explication. L'employé le

regardait avec un mélange d'ironie et de pitié. Christophe, froissant

le papier dans sa main, fit mine de sortir. L'autre se leva et lui prit

le bras.

--Attends un moment, dit-il, je vais arranger les choses.

Il passa dans le cabinet du directeur. Christophe attendit, sous les

regards des autres employés. Il ne savait pas ce qu'il devait faire. Il

songea à se sauver, avant qu'on lui rapportât la réponse; et il s'y

disposait, quand la porte se rouvrit:

--Son Excellence veut bien te recevoir, lui dit le trop serviable

employé.

Christophe dut entrer.

Son Excellence le baron de Hammer Langbach, un petit vieux, propret,

avec des favoris, des moustaches, et le menton rasé, regarda Christophe

par-dessus ses lunettes d'or, sans s'interrompre d'écrire, ni répondre

d'un signe de tête à ses saluts embarrassés.

--Ainsi, dit-il après un moment, vous demandez, monsieur Krafft?...

--Votre Excellence, dit précipitamment Christophe, je vous prie de me

pardonner. J'ai réfléchi. Je ne demande plus rien.

Le vieillard ne chercha pas a avoir une explication de ce revirement

subit. Il regarda plus attentivement Christophe, toussota, et dit:

--Voudriez-vous me donner, monsieur Krafft, la lettre que vous tenez

à la main?

Christophe s'aperçut que le regard de l'intendant était fixé sur le

papier qu'il continuait, sans y penser, à froisser dans son poing.

--C'est inutile, Votre Excellence, balbutia-t-il. Ce n'est plus la

peine maintenant.

--Donnez, je vous prie, reprit tranquillement le vieillard, comme

s'il n'avait pas entendu.

Christophe, machinalement, donna le chiffon de lettre; mais il se lança

dans un flot de paroles embrouillées, tendant toujours la main pour

ravoir la lettre. L'Excellence déplia soigneusement le papier, le lut,

regarda Christophe, le laissa patauger dans ses explications, puis

l'interrompit, et dit, avec un éclair malicieux dans les yeux: C'est

bien, monsieur Krafft. La demande est accordée.

De la main, il lui donna congé et se replongea dans ses écritures.

Christophe sortit, consterné.

--Sans rancune, Christophe! lui dit cordialement l'employé, quand

l'enfant repassa par le bureau. Christophe se laissa prendre et secouer

la main, sans oser lever les yeux.

Il se retrouva hors du château. Il était glacé de honte. Tout ce

qu'on lui avait dit lui revenait à l'esprit; et il s'imaginait sentir

une ironie injurieuse dans la pitié des gens qui l'estimaient et le

plaignaient. Il rentra à la maison, il répondit à peine par quelques

mots irrités aux questions de Louisa, comme s'il lui gardait rancune de

ce qu'il venait de faire. Il était déchiré de remords, à la pensée

de son père. Il voulait lui avouer tout, lui demander pardon. Melchior

n'était pas là. Christophe l'attendit sans dormir, jusqu'au milieu de

la nuit. Plus il pensait à lui, plus ses remords augmentaient: il

l'idéalisait; il se le représentait faible, bon, malheureux, trahi par

les siens. Dès qu'il entendit son pas dans l'escalier, il sauta du lit

pour courir à sa rencontre et se jeter dans ses bras. Mais Melchior

rentrait dans un état d'ivresse si dégoûtant que Christophe n'eut

même pas le courage de l'approcher; et il alla se recoucher, en

raillant amèrement ses illusions.

Quand Melchior, quelques jours plus tard, apprit ce qui s'était passé,

il eut un accès de colère épouvantable; et malgré les supplications

de Christophe, il alla faire une scène au palais. Mais il en revint

tout penaud, et il ne souffla mot de ce qui avait eu lieu. On l'avait

reçu fort mal. On lui avait dit qu'il eût à le prendre sur un autre

ton,--qu'on ne lui avait conservé sa pension qu'en considération du

mérite de son fils, et que si l'on apprenait de lui le moindre scandale

à l'avenir, elle lui serait totalement supprimée. Aussi Christophe

fut-il très soulagé de voir son père accepter sa situation, du jour

au lendemain, et se vanter même d'avoir eu l'initiative de ce

_sacrifice._

Cela n'empêcha point Melchior d'aller larmoyer au dehors qu'il était

dépouillé par sa femme et par ses enfants, qu'il s'était exténué

pour eux, toute sa vie, et que maintenant on le laissait manquer de

tout. Il tâchait aussi de soutirer de l'argent à Christophe, par

toutes sortes de câlineries et de ruses ingénieuses, qui donnaient

envie de rire à Christophe, bien qu'il n'en eût guère sujet. Mais

comme Christophe tenait bon, Melchior n'insistait pas. Il se sentait

étrangement intimidé devant les yeux sévères de cet enfant de

quatorze ans, qui le jugeait. Il se vengeait en cachette par quelque

mauvais tour. Il allait au cabaret, buvait et régalait; et il ne payait

rien, prétendant que c'était à son fils d'acquitter ses dettes.

Christophe ne protestait pas, de peur d'augmenter le scandale; et,

d'accord avec Louisa, ils s'épuisaient à payer les dettes de

Melchior.--Enfin, Melchior se désintéressa de plus en plus de sa

charge de violoniste, depuis qu'il n'en touchait plus le traitement; et

ses absences devinrent si fréquentes au théâtre que, malgré les

prières de Christophe, on finit par le mettre à la porte. L'enfant

resta donc seul chargé de soutenir son père, ses frères, et toute la

maison.

Ainsi, Christophe devint chef de famille, à quatorze ans.

Il accepta résolument cette tâche écrasante. Son orgueil lui

défendait de recourir à la charité des autres. Il se jura de se tirer

d'affaire seul. Il avait trop souffert, depuis l'enfance, de voir sa

mère accepter, quêter d'humiliantes aumônes; c'était un sujet de

discussions avec elle, quand la bonne femme revenait au logis,

triomphante d'un cadeau qu'elle avait obtenu d'une de ses protectrices.

Elle n'y voyait pas malice et se réjouissait de pouvoir, grâce à cet

argent, épargner un peu de peine à son Christophe et ajouter un plat

au maigre souper. Mais Christophe devenait sombre; il ne parlait plus de

la soirée; il refusait, sans dire pourquoi, de toucher à la nourriture

qui avait été ainsi obtenue. Louisa était chagrinée; elle harcelait

maladroitement son fils pour qu'il mangeât; il s'obstinait; elle

finissait par s'impatienter et lui disait des choses désagréables,

auxquelles il répondait; alors, il jetait sa serviette sur la table, et

sortait. Son père haussait les épaules et l'appelait poseur. Ses

frères se moquaient de lui et mangeaient sa part.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 11 / 31 段