La loyauté de Christophe en était profondément blessée. Il ne

pouvait juger si son oncle avait raison; mais il le détestait, il

sentait en lui l'ennemi. Le grand-père n'aimait pas cela non plus, et

il se révoltait contre ces théories; mais il était vite écrasé dans

la discussion par la parole facile de Théodore, qui n'avait point de

peine à tourner en ridicule la généreuse naïveté du vieux.

Jean-Michel finissait par avoir honte de son bon cœur; et, pour montrer

qu'il n'était pas aussi arriéré qu'on croyait, il s'essayait à

parler comme Théodore: cela détonnait dans sa bouche, et il en était

lui-même gêné. Quoi qu'il pensât d'ailleurs, Théodore lui en

imposait; le vieillard éprouvait du respect pour une habileté

pratique, qu'il enviait d'autant plus qu'il s'en savait absolument

incapable. Il rêvait pour un de ses petits-fils une situation

semblable. C'était aussi l'intention de Melchior, qui destinait

Rodolphe à suivre les traces de son oncle. Aussi, tout le monde dans la

maison s'ingéniait à flatter le parent riche, dont on attendait des

services. Celui-ci, se voyant nécessaire, en profitait pour trancher en

maître; il se mêlait de tout, donnait son avis sur tout, et ne cachait

pas son parfait mépris pour l'art et les artistes; il l'affichait

plutôt, pour le plaisir d'humilier ses parents musiciens; il se

livrait, sur leur compte, à de mauvaises plaisanteries, dont on riait

lâchement.

Christophe surtout était pris pour cible des railleries de son oncle;

et il n'était pas patient. Il se taisait, serrait les dents, l'air

mauvais. L'autre s'amusait de sa rage muette. Mais, un jour qu'à table

Théodore le tourmentait plus que déraison, Christophe, hors de lui,

lui cracha au visage. Ce fut une affaire épouvantable. L'outrage était

inouï; l'oncle en resta d'abord muet de saisissement; puis la parole

lui revint, avec un torrent d'injures. Christophe, pétrifié sur sa

chaise par l'horreur de son action, recevait sans les sentir les coups

qui pleuvaient sur lui; mais quand on voulut le traîner à genoux

devant l'oncle, il se débattit, bouscula sa mère, et se sauva hors de

la maison. Il ne s'arrêta dans la campagne, que lorsqu'il ne put plus

respirer. Il entendait des voix qui l'appelaient au loin; et il se

demandait s'il ne conviendrait pas qu'il se jetât dans le fleuve, faute

de pouvoir y jeter son ennemi. Il passa la nuit dans les champs. Vers

l'aube, il alla frapper à la porte de son grand-père. Le vieux était

si inquiet de la disparition de Christophe,--il n'en avait pas

dormi,--qu'il n'eut pas la force de le gronder. Il le ramena à la

maison, où on évita de lui rien dire, parce qu'on vit qu'il était

dans un état de surexcitation; et il fallait le ménager: car il jouait

le soir au château. Mais Melchior l'assomma, pendant plusieurs

semaines, par ses doléances--en affectant de ne s'adresser à personne,

en particulier,--sur la peine qu'on prenait pour donner des exemples de

vie irréprochable et de belles manières à des êtres indignes, qui

vous déshonoraient. Et quand l'oncle Théodore le rencontrait dans la

rue, il détournait la tête et se bouchait le nez, avec toutes les

marques du plus profond dégoût.

Le peu de sympathie qu'il trouvait à la maison faisait qu'il y restait

le moins possible. Il souffrait de la contrainte perpétuelle qu'on

cherchait à lui imposer: il y avait trop de choses, trop de gens, qu'il

fallait respecter, sans qu'il fût permis de discuter pourquoi; et

Christophe n'avait pas la bosse du respect. Plus on tachait de le

discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus

il éprouvait le besoin de s'affranchir. Son plaisir eût été, après

les mortelles séances, ennuyeuses et guindées, qu'il passait à

l'orchestre ou au château, de se rouler dans l'herbe comme un poulain,

de glisser du haut en bas de la pente gazonnée avec sa culotte neuve,

ou de se battre à coups de pierres avec les polissons du quartier. S'il

ne le faisait pas plus souvent, ce n'était pas qu'il fût arrêté par

la peur des reproches et des claques; mais il n'avait pas de camarades:

il ne réussissait pas à s'entendre avec les autres enfants. Même les

gamins des rues n'aimaient pas à jouer avec lui, parce qu'il prenait le

jeu trop au sérieux, et qu'il donnait des coups trop fort. De son

côté, il avait pris l'habitude de rester enfermé, à l'écart des

enfants de son âge: il avait honte de n'être pas adroit au jeu et

n'osait se mêler à leurs parties. Alors, il affectait de ne pas s'y

intéresser, bien qu'il brûlât d'envie qu'on l'invitât à jouer. Mais

on ne lui disait rien; et il s'éloignait, navré, d'un air

indifférent.

Sa consolation était de vagabonder avec l'oncle Gottfried, quand

celui-ci était au pays. Il se rapprochait de lui de plus en plus, il

sympathisait avec son humeur indépendante. Il comprenait si bien,

maintenant, le plaisir que Gottfried trouvait à courir sur les chemins,

sans être lié nulle part! Souvent, ils allaient ensemble, le soir,

dans la campagne, sans but, droit devant eux; et comme Gottfried

oubliait toujours l'heure, on revenait très tard, et on était grondé.

La joie était de s'esquiver, la nuit, pendant que les autres dormaient.

Gottfried savait que c'était mal; mais Christophe le suppliait; et

lui-même ne pouvait résister au plaisir. Vers minuit, il venait devant

la maison, et sifflait d'une façon convenue. Christophe s'était

couché tout habillé. Il se glissait hors du lit, ses souliers à la

main; et, retenant son souffle, il rampait avec des ruses de sauvage

jusqu'à la fenêtre de la cuisine, qui donnait sur la route. Il montait

sur la table; Gottfried le recevait de l'autre côté, sur ses épaules.

Ils partaient, heureux comme des écoliers.

Quelquefois, ils allaient retrouver Jérémie, le pêcheur, un ami de

Gottfried; on filait dans sa barque, au clair de lune. L'eau

s'égouttant des rames faisait de petits arpèges, des notes

chromatiques. Une vapeur de lait tremblait à la surface du fleuve. Les

étoiles frissonnaient. Les coqs se répondaient de l'une à l'autre

rive; et parfois on entendait, dans les profondeurs du ciel, les trilles

des alouettes, qui montaient de la terre, trompées par la clarté de la

lune. On se taisait. Gottfried chantait tout bas un air. Jérémie

racontait des histoires étranges de la vie des animaux; elles

paraissaient d'autant plus mystérieuses qu'il s'exprimait d'une façon

brève et énigmatique. La lune se cachait derrière les forêts. On

longeait la sombre masse des collines. Les ténèbres du ciel et de

l'eau se fondaient. Le fleuve était sans un pli. Tous les bruits

s'éteignaient. La barque glissait dans la nuit. Glissait-elle?

Flottait-elle? Restait-elle immobile?... Les roseaux s'écartaient, avec

un froissement de soie. On abordait sans bruit. On descendait sur la

rive, et on revenait à pied. Il arrivait qu'on ne rentrât qu'à

l'aube. On suivait le bord du fleuve. Des nuées d'ablettes d'argent,

vertes comme des épis, ou bleues comme des pierreries, fourmillaient,

aux premières lueurs du jour; elles grouillaient, pareilles aux

reptiles de la tête de Méduse, se jetant voracement sur le pain qu'on

jetait; elles descendaient autour, à mesure qu'il s'enfonçait, et

tournaient en spirales, puis s'effaçaient d'un trait, comme un rayon de

lumière. Le fleuve se teintait de reflets roses et mauves. Les oiseaux

s'éveillaient, les uns après les autres. On rentrait en hâte; on

regagnait, avec les mêmes précautions qu'au départ, la chambre à

l'air épais, et le lit, où Christophe, qui tombait de sommeil,

s'endormait aussitôt, le corps tout frais de l'odeur des champs.

Tout allait bien ainsi, et on ne se serait aperçu de rien, si Ernst, le

frère cadet, n'avait un jour dénoncé les sorties de Christophe: dès

lors, elles lui furent interdites, et on le surveilla. Il ne s'en

échappait pas moins; il préférait à toute autre société celle du

petit colporteur et de ses amis. Les siens étaient scandalisés.

Melchior disait qu'il avait des goûts de manant. Le vieux Jean-Michel

était jaloux de l'affection de Christophe pour Gottfried; et il le

sermonnait de s'abaisser à plaisir en une compagnie aussi vulgaire,

quand il avait l'honneur d'approcher l'élite et de servir les princes.

On trouvait que Christophe manquait de dignité.

Malgré les embarras d'argent croissant avec l'intempérance et la

fainéantise de Melchior, la vie fut supportable, tant que Jean-Michel

fut là. Il était le seul qui eut quelque influence sur Melchior, et

qui le retînt, dans une certaine mesure, sur la pente de son vice.

Puis, l'estime universelle dont il jouissait n'était pas inutile pour

faire oublier les frasques de l'ivrogne. Enfin il venait en aide au

ménage à court d'argent. En outre de la modique pension qu'il

touchait, comme ancien maître de chapelle, il continuait de récolter

quelques petites sommes, en donnant des leçons et accordant des pianos.

Il en remettait la plus grande partie à sa bru, dont il voyait la

gêne, en dépit des efforts qu'elle faisait pour la lui cacher. Louisa

se désolait, à la pensée qu'il se privait pour eux. Le vieux y avait

d'autant plus de mérite qu'il était habitué à vivre largement et

qu'il avait de forts besoins. Quelquefois ces sacrifices n'étaient

même pas suffisants; et Jean-Michel devait, pour couvrir une dette

pressante, vendre en secret un meuble, des livres, des souvenirs,

auxquels il était attaché. Melchior s'apercevait des cadeaux que son

père faisait à Louisa, en se cachant de lui; et souvent, il mettait la

main dessus, malgré les résistances. Mais quand le vieux venait à

l'apprendre,--non de Louisa, qui lui taisait ses peines, mais d'un de

ses petits-fils,--il entrait dans une colère terrible; et il y avait

entre les deux hommes des scènes à faire trembler. Ils étaient tous

deux extraordinairement violents, ils en arrivaient aussitôt aux gros

mots et aux menaces; ils semblaient près d'en venir aux mains. Mais

dans ses pires emportements, un respect invincible retenait toujours

Melchior, et, si ivre qu'il fût, il finissait par baisser la tête sous

l'averse d'injures et de reproches humiliants que son père déchargeait

sur lui. Il n'en guettait pas moins la prochaine occasion de

recommencer; et Jean-Michel avait de tristes appréhensions, en pensant

a l'avenir.

--Mes pauvres enfants, disait-il à Louisa, qu'est-ce que vous

deviendriez, si je n'étais plus là!... Heureusement, ajoutait-il, en

caressant Christophe, que je puis encore aller, jusqu'à ce que celui-ci

vous tire d'affaire!

Mais il se trompait dans ses calculs: il était au bout de sa route. Nul

ne s'en fût douté. À quatre-vingts ans passés, il avait tous ses

cheveux, une crinière blanche, avec des touffes grises encore, et dans

sa barbe drue des fils tout à fait noirs. Il ne lui restait qu'une

dizaine de dents; mais, avec, il s'escrimait solidement. Il faisait

plaisir à voir à table. Il avait un robuste appétit; et s'il

reprochait à Melchior de boire, lui-même buvait sec. Il avait une

prédilection pour les vins blancs de la Moselle. Au reste, vins,

bières, ou cidres, il savait rendre justice à tout ce que le Seigneur

a créé d'excellent. Il n'était pas assez malavisé pour laisser sa

raison dans son verre, et il gardait la mesure. Il est vrai que cette

mesure était copieuse, et que dans son verre une raison plus débile se

fut noyée. Il avait bon pied, bon œil, et une activité infatigable.

À six heures, il était levé, et faisait méticuleusement sa toilette:

car il avait le souci du décorum et le respect de sa personne. Il

vivait seul dans sa maison, s'occupant de tout lui-même et ne souffrant

pas que sa bru mît le nez dans ses affaires; il faisait sa chambre,

préparait son café, recousait ses boutons, clouait, collait,

raccommodait; et, tout en allant et venant, en bras de chemise, du haut

en bas de la maison, il chantait sans s'arrêter, d'une voix de basse

retentissante, qu'il se plaisait à faire sonner, accompagnant ses airs

de gestes d'opéra.--Ensuite, il sortait, et par tous les temps. Il

allait à ses affaires, sans en oublier aucune; mais il était rarement

exact: on le rencontrait à quelque coin de rue, discutant avec une

connaissance, ou plaisantant avec une voisine, dont la figure lui

revenait: car il aimait les jeunes minois et les vieux amis. Il

s'attardait ainsi, et ne savait jamais l'heure. Il ne laissait pas

cependant passer celle du dîner: il dînait où il se trouvait,

s'invitant chez les gens. Il ne rentrait qu'au soir, la nuit tombée,

après avoir vu longuement ses petits-enfants. Il se couchait, lisait

dans son lit, avant de fermer l'œil, une page de sa vieille Bible; et,

la nuit,--car il ne dormait pas plus d'une ou deux heures de suite,--il

se levait pour prendre un de ses vieux bouquins, achetés d'occasion:

histoire, théologie, littérature, ou sciences; il lisait au hasard

quelques pages qui l'intéressaient et qui l'ennuyaient, qu'il ne

comprenait pas bien, mais dont il ne passait pas un mot,... jusqu'à ce

que le sommeil le reprit. Le dimanche, il allait à l'office, se

promenait avec les enfants, et jouait aux boules.--Jamais il n'avait

été malade, que d'un peu de goutte aux doigts de pied, qui le faisait

jurer la nuit, au milieu de ses lectures bibliques. Il semblait qu'il

pût durer ainsi jusqu'au bout de son siècle, et il ne voyait aucune

raison pour qu'il ne le dépassât point; quand on lui prédisait qu'il

mourrait centenaire, il pensait, comme un autre vieillard illustre,

qu'il ne faut point assigner de limites aux bienfaits de la Providence.

On ne s'apercevait qu'il vieillissait qu'à ce qu'il avait facilement la

larme à l'œil et qu'il devenait plus irritable chaque jour. La moindre

impatience le jetait dans des accès de colère folle. Sa figure rouge

et son cou court devenaient cramoisis. Il bégayait furieusement, et il

était forcé de s'arrêter, suffoquant. Le médecin de la famille, un

vieil ami, l'avait averti de se surveiller, de modérer à la fois sa

colère et son appétit. Mais têtu comme un vieillard, il n'en faisait

que plus d'imprudences, par bravade; et il raillait la médecine et les

médecins. Il affectait un grand mépris pour la mort, ne ménageant pas

les discours, pour affirmer qu'il ne la craignait point.

Un jour d'été qu'il faisait très chaud, après avoir bu copieusement

et s'être disputé par-dessus le marché, il rentra chez lui et se mit

à travailler dans son jardin. Il aimait remuer la terre. Nu-tête, en

plein soleil, tout irrité encore par sa discussion, il bêchait avec

colère. Christophe était assis sous la tonnelle, un livre à la main;

mais il ne lisait guère: il rêvassait, en écoutant la crécelle

endormante des grillons; et, machinalement, il suivait les mouvements de

grand-père. Le vieux lui tournait le dos; il était courbé et

arrachait les mauvaises herbes. Soudain, Christophe le vit se relever,

battre l'air de ses bras et tomber comme une masse, la face contre

terre. Une seconde, il eut envie de rire. Puis, il vit que le vieux ne

bougeait pas. Il l'appela, il courut à lui, il le secoua de toutes ses

forces. La peur le gagnait. Il s'agenouilla et essaya à deux mains de

soulever la grosse tête, appliquée contre le sol. Elle était si

lourde, et il tremblait tellement qu'il eut peine à la remuer. Mais

quand il aperçut les yeux renversés, blancs et sanglants, il fut

glacé d'horreur; il la laissa retomber en poussant un cri aigu. Il se

releva épouvanté, il se sauva, il courut au dehors. Il criait et

pleurait. Un homme, qui passait sur la route, arrêta l'enfant.

Christophe était hors d'état de parler; il montra la maison; l'homme y

entra, et Christophe le suivit. D'autres avaient entendu ses cris et

arrivaient des maisons voisines. Bientôt le jardin fut plein de monde.

On marchait sur les fleurs, on se penchait autour du vieux, on parlait

tous à la fois. Deux ou trois hommes le soulevèrent de terre.

Christophe, resté à l'entrée, tourné contre le mur, se cachait la

figure dans ses mains; il avait peur de voir; mais il ne pouvait pas

s'en empêcher; et, quand le cortège passa près de lui, il vit, à

travers ses doigts, le grand corps du vieux qui s'abandonnait: un bras

traînait à terre; la tête, appuyée contre le genou d'un porteur,

cahotait à chaque pas; la face était tuméfiée, couverte de boue,

saignante, avec la bouche ouverte, et ses terribles yeux. Il hurla de

nouveau et prit la fuite. Il courut sans s'arrêter jusqu'à la maison

de sa mère, comme s'il était poursuivi. Il fit irruption dans la

cuisine, avec des cris affreux. Louisa épluchait des légumes. Il se

jeta sur elle et l'étreignit avec désespoir, pour qu'elle vint à son

secours. La figure convulsée par ses sanglots, il pouvait à peine

parler. Mais dès le premier mot, elle comprit. Elle devint toute

blanche, laissa tomber ce qu'elle tenait, et, sans une parole, se

précipita hors de la maison.

Christophe resta seul, blotti contre l'armoire; il continuait de

pleurer. Ses frères jouaient. Il ne se rendait pas compte exactement de

ce qui s'était passé, il ne pensait pas à grand-père, il pensait aux

images effrayantes qu'il avait vues tout à l'heure; et sa terreur

était qu'on ne l'obligeât à les revoir, à revenir là-bas.

Et en effet, vers le soir, comme les autres petits, las d'avoir fait

dans la maison toutes les sottises possibles, commençaient à geindre

qu'ils s'ennuyaient et qu'ils avaient faim, Louisa rentra

précipitamment, les prit par la main et les emmena chez grand-père.

Elle allait très vite; et Ernst et Rodolphe essayèrent de grogner,

suivant leur habitude; mais Louisa leur imposa silence d'un tel ton

qu'ils se turent. Une peur instinctive les gagnait: au moment d'entrer,

ils se mirent à pleurer. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit;

les dernières lueurs du couchant allumaient d'étranges reflets à

l'intérieur de la maison, sur le bouton de la porte, sur le miroir, sur

le violon accroché au mur dans la première pièce à demi obscure.

Mais, chez le vieux, une bougie était allumée; et la flamme

vacillante, se heurtant au jour livide qui s'éteignait, rendait plus

oppressante l'ombre lourde de la chambre. Assis près de la fenêtre,

Melchior pleurait avec bruit. Le médecin, penché sur le lit,

empêchait de voir celui qui y était couché. Le cœur de Christophe

battait à se rompre. Louisa fit agenouiller les enfants au pied du lit.

Christophe se risqua à regarder. Il s'attendait à quelque chose de si

terrifiant, après le spectacle de l'après-midi, qu'au premier coup

d'œil, il fut presque soulagé. Grand-père était immobile et semblait

dormir. L'enfant eut, un instant, l'illusion que grand-père, était

guéri. Mais quand il entendit son souffle oppressé, quand, en

regardant mieux, il vit cette figure bouffie, où la meurtrissure de la

chute faisait une large tache violacée, quand il comprit que celui qui

était là allait mourir, il se mit à trembler; et, tout en répétant

la prière de Louisa pour que grand-père guérît, il priait au fond de

lui pour que, si grand-père ne devait pas guérir, grand-père fut

déjà mort. Il avait l'épouvante de ce qui allait se passer.

Le vieux n'avait plus sa connaissance, depuis l'instant où il était

tombé. Il ne la retrouva qu'un moment, juste assez pour prendre

conscience de son état:--et ce fut lugubre. Le prêtre était là et

récitait sur lui les dernières prières. On souleva le vieillard sur

son oreiller; il rouvrit lourdement ses yeux, qui ne semblaient plus

obéir à sa volonté; il respira bruyamment, regarda, sans comprendre,

les figures, les lumières; et soudain, il ouvrit la bouche; un effroi

indicible se peignait sur ses traits.

--Mais alors...--il bégayait,--mais alors, je vais mourir!...

L'accent terrible de cette voix perça le cœur de Christophe; jamais

elle ne devait plus sortir de sa mémoire. Le vieux ne parlait plus, il

gémissait comme un petit enfant. Puis l'engourdissement le reprit; mais

sa respiration devenait encore plus pénible; il se plaignait, il

remuait les mains, il semblait lutter contre le sommeil mortel. Dans sa

demi-conscience, une fois il appela:

--Maman!

Ô l'impression poignante! ce balbutiement du vieux homme, appelant sa

mère avec angoisse, comme Christophe aurait fait,--sa mère dont jamais

il ne parlait dans la vie ordinaire, suprême et inutile recours dans la

terreur suprême!... Il parut s'apaiser un instant; il eut une lueur de

conscience. Ses lourds yeux, dont l'iris semblait flotter à la dérive,

rencontrèrent le petit, glacé de peur. Ils s'éclairèrent. Le vieux

fit un effort pour sourire et parler. Louisa prit Christophe et

l'approcha du lit. Jean-Michel renoua les lèvres et chercha à lui

caresser la tête avec sa main. Mais aussitôt il retomba dans sa

torpeur. Ce fut la fin.

On avait renvoyé les enfants dans la chambre à côté; mais on avait

trop à faire pour s'occuper d'eux. Christophe, attiré par l'horreur,

épiait, du seuil de la porte entr'ouverte, le tragique visage,

renversé sur l'oreiller, étranglé par l'étreinte féroce qui se

resserrait autour du cou,... cette figure qui se creusait de seconde en

seconde,... cet enfoncement de l'être dans le vide, qui semblait

l'aspirer comme une pompe,... l'abominable râle, cette respiration

mécanique, semblable à une bulle d'air qui crève à la surface de

l'eau, derniers souffles du corps, qui s'obstine à vivre, quand l'âme

n'est déjà plus.--Puis, la tête glissa à côté de l'oreiller. Et

tout se tut.

Ce ne fut que quelques minutes après, au milieu des sanglots, des

prières, de la confusion causée par la mort, que Louisa aperçut

l'enfant, blême, la bouche crispée, les yeux dilatés, qui serrait

convulsivement la poignée de la porte. Elle courut à lui. Il fut pris,

dans ses bras, d'une crise. Elle l'emporta. Il perdit connaissance. Il

se retrouva dans son lit, hurla d'effroi, parce qu'on l'avait laissé

seul un instant, eut une nouvelle crise, et s'évanouit encore. Il passa

le reste de la nuit et la journée du lendemain dans la fièvre. Enfin

il s'apaisa et tomba, la seconde nuit, dans un sommeil profond, qui se

prolongea jusqu'au milieu du jour suivant. Il avait l'impression qu'on

marchait dans la chambre, que sa mère était penchée sur son lit et

l'embrassait; il crut entendre le chant doux et lointain des cloches.

Mais il ne voulait pas remuer; il était comme dans un rêve.

Quand il rouvrit les yeux, l'oncle Gottfried était assis au pied du

lit. Christophe était brisé, et ne se souvenait de rien. Puis la

mémoire lui revint, il se mit à pleurer. Gottfried se leva et

l'embrassa.

--Eh bien, mon petit, eh bien? disait-il doucement.

--Ah! oncle, oncle ï gémissait l'enfant se serrant contre lui.

--Pleure, disait Gottfried, pleure!

Il pleurait aussi.

Lorsqu'il fut un peu soulagé, Christophe essuya ses yeux et regarda

Gottfried. Gottfried comprit qu'il voulait lui demander quelque chose.

--Non, fit-il, en mettant un doigt sur sa bouche. Il ne faut pas

parler. Pleurer est bon. Parler est mauvais.

L'enfant insistait.

--Cela ne sert à rien.

--Seulement une chose, une seule!...

--Quoi?

Christophe hésita:

--Ah! oncle, demanda-t-il, où est-il maintenant?

Gottfried répondit:

--Il est avec le Seigneur, mon enfant.

Mais ce n'était pas ce que demandait Christophe:

--Non, tu ne comprends pas: Où est-il, _lui?_

(Il voulait dire: le corps.)

Il continua, d'une voix tremblante:

--Est-ce qu'_il_ est toujours dans la maison?

--On a enterré le cher homme, ce matin, dit Gottfried. N'as-tu pas

entendu les cloches?

Christophe fut soulagé. Puis, à la pensée qu'il ne reverrait plus

le cher grand-père, il pleura de nouveau, amèrement.

--Pauvre petit chat! répétait Gottfried, regardant l'enfant avec

commisération.

Christophe attendait que Gottfried le consolât; mais Gottfried

n'essayait pas, sachant que c'est inutile.

--Oncle Gottfried, demanda l'enfant, est-ce que tu n'as donc pas

peur aussi de cela, toi?

(Combien il eût voulu que Gottfried n'eût pas peur et qu'il lui

enseignât son secret!)

Mais Gottfried devint soucieux.

--Chut! fit-il, d'une voix altérée...

--Et comment n'avoir pas peur? dit-il après un instant. Mais qu'y

faire? C'est ainsi. Il faut se soumettre.

Christophe secoua la tête avec révolte.

--Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. _Il_ l'a voulu.

Il faut aimer ce qu'_Il_ veut.

--Je le déteste! cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.

Gottfried, consterné, le fit taire. Christophe lui-même eut peur de ce

qu'il venait de dire, et il se mit à prier avec Gottfried. Mais son

cœur bouillonnait; et tandis qu'il répétait les mots d'humilité

servile et de résignation, il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment

de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et

l'Être monstrueux qui l'avait pu créer.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 10 / 31 段