Melchior arriva enfin; il bénéficia de la bonne humeur du public, qui

l'accueillit par des applaudissements assez chauds. La sonate commença.

Le petit homme la joua avec une sûreté imperturbable, la bouche

serrée d'attention, les yeux fixés sur les touches, ses petites jambes

pendantes le long de sa chaise. À mesure que les notes se déroulaient,

il se sentait plus à l'aise; il était comme au milieu d'amis qu'il

connaissait. Un murmure d'approbation arrivait jusqu'à lui; il lui

montait à la tête des bouffées de satisfaction orgueilleuse, en

pensant que tout ce monde se taisait pour l'entendre et l'admirait. Mais

à peine eût-il fini, que la peur le reprit; et les acclamations qui le

saluèrent lui firent plus de honte que de plaisir. Cette honte

redoubla, quand Melchior, le prenant par la main, s'avança avec lui sur

le bord de la rampe et lui fit saluer le public. Il obéit, et salua

très bas, avec une gaucherie amusante; mais il était humilié, il

rougissait de ce qu'il faisait, comme d'une chose ridicule et vilaine.

On le rassit devant le piano; et il joua seul _les Plaisirs du Jeune

Age._ Ce fut alors du délire. Après chaque morceau, on se récriait

d'enthousiasme; on voulait qu'il recommençât; et il était fier

d'avoir du succès et presque blessé en même temps par ces

approbations qui étaient des ordres. À la fin, toute la salle se leva

pour l'acclamer; le grand-duc donnait le signal des applaudissements.

Mais comme Christophe était seul cette fois sur la scène, il n'osait

plus bouger de sa chaise. Les acclamations redoublaient. Il baissait la

tête de plus en plus, tout rouge et l'air penaud; et il regardait

obstinément du côté opposé à la salle. Melchior vint le prendre; il

le porta dans ses bras et lui dit d'envoyer des baisers: il lui

indiquait la loge du grand-duc. Christophe fit la sourde oreille.

Melchior lui prit le bras et le menaça à voix basse. Alors il exécuta

les gestes passivement; mais il ne regardait personne, il ne levait pas

les yeux, il continuait de détourner la tête, et il était malheureux:

il souffrait, il ne savait pas de quoi; il souffrait dans son

amour-propre, il n'aimait pas du tout les gens qui étaient là. Ils

avaient beau l'applaudir, il ne leur pardonnait pas de rire et de

s'amuser de son humiliation, il ne leur pardonnait pas de le voir dans

cette posture ridicule, suspendu en l'air et envoyant des baisers; il

leur en voulait presque de l'applaudir. Et quand Melchior enfin le posa

à terre, il détala vers la coulisse. Une dame lui lança au passage un

petit bouquet de violettes, qui lui frôla le visage. Il fut pris de

panique et courut à toutes jambes, renversant une chaise qui se

trouvait sur son chemin. Plus il courait, plus on riait; et plus on

riait, plus il courait.

Enfin il arriva à la sortie de la scène, encombrée par les gens qui

regardaient, se fraya un passage au travers, à coups de tête, et

courut se cacher tout au fond du foyer. Grand-père exultait, et le

couvrait de bénédictions. Les musiciens de l'orchestre éclataient de

rire, et félicitaient le petit, qui refusait de les regarder et de leur

donner la main. Melchior, l'oreille aux aguets, évaluait les

acclamations qui ne s'arrêtaient point, et voulait ramener Christophe

sur la scène. Mais l'enfant s'y refusa avec rage, s'accrochant à la

redingote de grand-père, et lançant des coups de pieds à tous ceux

qui l'approchaient. Il finit par avoir une crise de larmes, et on dut le

laisser.

Juste à ce moment, un officier venait dire que le grand-duc demandait

les artistes dans sa loge. Comment montrer l'enfant dans un état

pareil? Melchior sacrait de colère; et son emportement ne faisait que

redoubler les pleurs de Christophe. Pour mettre fin au déluge,

grand-père promit une livre de chocolat, si Christophe se taisait; et

Christophe, qui était gourmand, s'arrêta net, ravala ses larmes, et se

laissa emporter; mais il fallut lui jurer d'abord de la façon la plus

solennelle qu'on ne le mènerait pas, par surprise, sur la scène.

Dans le salon de la loge princière, il fut mis en présence d'un

monsieur en veston, à figure de doguin, avec des moustaches

hérissées, une barbe courte et pointue, petit, rouge, un peu obèse,

qui l'apostropha avec une familiarité goguenarde, lui tapota les joues

avec ses mains grasses, et l'appela: «Mozart _redivivus!_» C'était

le grand-duc.--Ensuite, il passa par les mains de la grande-duchesse, de

sa fille, et de leur suite. Mais comme il n'osait pas lever les yeux, le

seul souvenir qu'il garda de cette brillante assistance, fut celui d'une

collection de robes et d'uniformes, vus de la ceinture aux pieds. Assis

sur les genoux de la jeune princesse, il n'osait ni remuer, ni souffler.

Elle lui posait des questions, auxquelles Melchior répondait, d'une

voix obséquieuse, avec des formules d'un respect aplati; mais elle

n'écoutait pas Melchior et taquinait le petit. Il se sentait rougir de

plus en plus; et pensant que chacun remarquait sa rougeur, il voulut

l'expliquer, et dit, avec un gros soupir:

--Je suis rouge, j'ai chaud.

Ce qui fit pousser des éclats de rire à la jeune fille. Mais

Christophe ne lui en voulut pas, comme il en voulait au public de tout

à l'heure; car ce rire était agréable; et elle l'embrassa: ce qui ne

lui déplut point.

À ce moment, il aperçut dans le corridor, à l'entrée de la loge,

grand-père, rayonnant et honteux, qui aurait bien voulu se montrer et

dire aussi son mot, mais qui n'osait, parce qu'on ne lui avait pas

adressé la parole: il jouissait de loin de la gloire de son petit-fils.

Christophe eut un élan de tendresse, un besoin irrésistible qu'on

rendît aussi justice au pauvre vieux, qu'on sût ce qu'il valait. Sa

langue se délia; il se haussa à l'oreille de sa nouvelle amie, et lui

chuchota:

--Je veux vous dire un secret.

Elle rit, et demanda:

--Lequel?

--Vous savez, continua-t-il, le joli _trio_ qu'il y a dans mon

_minuetto_, le _minuetto_ que j'ai joué?... Vous savez bien?...--(Il le

chantonna tout bas.)--... Eh bien! c'est grand-père qui l'a fait, ce

n'est pas moi. Tous les autres airs sont de moi. Mais celui-là, il est

le plus joli. Il est de grand-père. Grand-père ne veut pas qu'on le

dise. Vous ne le répéterez pas?...--(Et, montrant le vieux:)--Voilà

grand-père. Je l'aime bien. Il est très bon pour moi.

Là-dessus, la jeune princesse rit de plus belle, cria qu'il était un

mignon, le couvrit de baisers, et à la consternation de Christophe et

de grand-père, elle raconta la chose à tous. Tous s'associèrent à

son rire; et le grand-duc félicita le vieux, tout confus, qui essayait

vainement de s'expliquer, et balbutiait comme un coupable. Mais

Christophe ne dit plus un mot à la jeune fille; malgré ses agaceries,

il resta muet et raide: il la méprisait, pour avoir manqué à sa

parole. L'idée qu'il se faisait des princes subit une profonde

atteinte, du fait de cette déloyauté. Il était si indigné qu'il

n'entendit plus rien de ce que l'on disait, ni que le prince le nommait

en riant son pianiste ordinaire, son _Hof Musicus._

Il sortit avec les siens, et il se trouva entouré, dans les couloirs du

théâtre, et jusque dans la rue, de gens qui le complimentaient, ou qui

l'embrassaient, à son grand mécontentement: car il n'aimait pas à

être embrassé, et il n'admettait point qu'on disposât de lui, sans

lui demander la permission.

Enfin, ils arrivèrent à la maison, où, la porte à peine fermée,

Melchior commença par l'appeler «petit idiot», parce qu'il avait

raconté que le _trio_ n'était pas de lui. Comme l'enfant se rendait

très bien compte qu'il avait fait là une belle action, qui méritait

des éloges, et non des reproches, il se révolta et dit des

impertinences. Melchior se fâcha et dit qu'il le calotterait, si ses

morceaux n'avaient pas été joués assez proprement, mais qu'avec son

imbécillité tout l'effet du concert était manqué. Christophe avait

un profond sentiment de la justice: il alla bouder dans un coin; il

associait dans son mépris son père, la princesse, le monde entier. Il

fut blessé aussi de ce que les voisins venaient féliciter ses parents

et rire avec eux, comme si c'étaient ses parents qui avaient joué les

morceaux, et comme s'il était leur chose, à tous.

Sur ces entrefaites, un domestique de la cour apporta de la part du

grand-duc une belle montre en or, et de la part de la jeune princesse

une boîte d'excellents bonbons. L'un et l'autre cadeau faisaient grand

plaisir à Christophe; il ne savait trop lequel lui en faisait le plus;

mais il était de si méchante humeur qu'il n'en voulait pas convenir;

et il continuait de bouder, louchant vers les bonbons, et se demandant

s'il conviendrait d'accepter les dons d'une personne qui avait trahi sa

confiance. Comme il était sur le point de céder, son père voulut

qu'il se mît sur-le-champ à la table de travail, et qu'il écrivît

sous sa dictée une lettre de remerciements. C'était trop, à la fin!

Soit énervement de la journée, soit honte instinctive de commencer sa

lettre, comme le voulait Melchior, par ces mots:

«Le petit valet et musicien,--_Knecht und Musicus_,--de Votre

Altesse...»,

il fondit en larmes, et l'on n'en put rien tirer. Le domestique

attendait, goguenard. Melchior dut écrire la lettre. Cela ne le rendit

pas plus indulgent pour Christophe. Pour comble de malheur, l'enfant

laissa tomber sa montre, qui se brisa. Une grêle d'injures s'abattit

sur lui. Melchior cria qu'il serait privé de dessert. Christophe dit

rageusement que c'était ce qu'il voulait. Pour le punir, Louisa

annonça qu'elle commençait par lui confisquer ses bonbons. Christophe,

exaspéré, dit qu'elle n'en avait pas le droit, que le sac était à

lui, à lui, et à personne autre: personne ne le prendrait! Il reçut

une gifle, eut un accès de fureur, et, arrachant le sac des mains de sa

mère, il le jeta par terre en trépignant dessus. Il fut fouetté,

emporté dans sa chambre, déshabillé, et mis au lit.

Le soir, il entendit ses parents manger avec des amis le diner

magnifique, préparé depuis huit jours, en l'honneur du concert. Il

faillit mourir de rage sur son oreiller, d'une telle injustice. Les

autres riaient très haut et choquaient leurs verres. On avait dit aux

invités que le petit était fatigué; et nul ne s'inquiéta de lui.

Seulement, après dîner, alors que les convives allaient se séparer,

un pas traînant se glissa dans sa chambre, et le vieux Jean-Michel se

pencha sur son lit, l'embrassa avec émotion, en lui disant: «Mon bon

petit Christophe!...» Puis, comme s'il avait honte, il s'esquiva, sans

rien dire de plus, après lui avoir glissé quelques friandises qu'il

cachait dans sa poche.

Cela fut doux à Christophe. Mais il était si las de toutes les

émotions de la journée qu'il n'eut même pas la force de toucher aux

bonnes choses que grand-père lui avait données. Il était brisé de

fatigue, et s'endormit presque aussitôt.

Son sommeil était saccadé. Il avait de brusques détentes nerveuses,

comme des décharges électriques, qui lui secouaient le corps. Une

musique sauvage le poursuivait en rêve. Dans la nuit, il s'éveilla.

L'ouverture de Beethoven entendue au concert grondait à son oreille.

Elle remplissait la chambre de son souffle haletant. Il se souleva sur

son lit et se frotta les yeux, se demandant s'il dormait... Non, il ne

dormait pas. Il la reconnaissait. Il reconnaissait ces hurlements de

colère, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce

cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il

sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui

broient, et qui s'arrêtent soudain, brisés par une volonté d'Hercule.

Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son

âme, et leur donnait des proportions colossales. Il marchait sur le

monde. Il était une montagne, des orages soufflaient en lui. Des orages

de fureur! Des orages de douleur!... Ah! quelle douleur!... Mais cela ne

faisait rien! Il se sentait si fort!... Souffrir! souffrir encore!...

Ah! que c'est bon d'être fort! Que c'est bon de souffrir, quand on est

fort!...

Il rit. Son rire résonna dans le silence de la nuit. Son père se

réveilla, et cria:

--Qui est là?

La mère chuchota:

--Chut! c'est l'enfant qui rêve!

Ils se turent tous trois. Tout se tut autour d'eux. La musique disparut.

Et l'on n'entendit plus que le souffle égal des êtres endormis dans la

chambre, compagnons de misère, attachés côte à côte sur la barque

fragile, qu'une force vertigineuse emporte dans la Nuit.

LE MATIN

_PREMIÈRE PARTIE_

LA MORT DE JEAN-MICHEL

Trois années ont passé. Christophe va avoir onze ans. Il continue son

éducation musicale. Il apprend l'harmonie avec Florian Holzer,

l'organiste de Saint-Martin, un ami de grand-père, qui est un homme

très savant. Le maître lui enseigne que les accords qu'il aime le

mieux, des harmonies qui lui caressent si doucement l'oreille et le

cœur qu'il ne peut les entendre sans un petit frisson tout le long de

l'échine, sont mauvais et défendus. Quand l'enfant demande pourquoi,

il n'est d'autre réponse, sinon que c'est ainsi: la règle les défend.

Comme il est naturellement indiscipliné, il ne les en aime que mieux.

Sa joie est d'en trouver des exemples chez les grands musiciens qu'on

admire, et de les apporter à grand-père, ou à son maître. À cela,

grand-père répond que, chez les grands musiciens, c'est admirable, et

que Beethoven ou Bach pouvait tout se permettre. Le maître, moins

conciliant, se fâche, et dit aigrement que ce n'est pas ce qu'ils ont

fait de mieux.

Christophe a ses entrées aux concerts et au théâtre; il apprend à

toucher de tous les instruments. Il est même d'une jolie force déjà

sur le violon; et son père a imaginé de lui faire donner un pupitre à

l'orchestre. Il y tient si bien sa partie qu'après quelques mois de

stage, il a été nommé officiellement second violon du _Hof Musik

Verein._ Ainsi, il commence à gagner sa vie; et ce n'est pas trop tôt:

car les affaires se gâtent de plus en plus à la maison.

L'intempérance de Melchior a empiré, et le grand-père vieillit.

Christophe se rend compte des tristesses de la situation; il a l'air

sérieux et soucieux d'un petit homme. Il s'acquitte vaillamment de sa

tâche, bien qu'elle ne l'intéresse guère, et qu'il tombe de sommeil,

le soir, il l'orchestre. Le théâtre ne lui cause plus l'émotion de

jadis, quand il était petit. Quand il était petit,--il y a quatre ans

de cela,--sa suprême ambition eût été d'occuper cette place, où il

est aujourd'hui. Aujourd'hui, il n'aime pas la plupart des musiques

qu'on lui fait jouer; il n'ose pas encore formuler son jugement sur

elles: au fond, il les trouve sottes; et quand, par hasard, on joue de

belles choses, il est mécontent de la bonhomie avec laquelle on les

joue; les œuvres qu'il aime le mieux finissent par ressembler à ses

collègues de l'orchestre, qui, le rideau tombé, lorsqu'ils ont fini de

souffler ou de gratter, s'épongent en souriant, et racontent

tranquillement leurs petites histoires, comme s'ils venaient de faire

une heure de gymnastique. Il a aussi revu de près son ancienne passion,

la chanteuse blonde aux pieds nus; il la rencontre souvent, pendant

l'entr'acte, à la restauration. Elle sait qu'il a été amoureux

d'elle, et elle l'embrasse volontiers; il n'en éprouve aucun plaisir:

il est dégoûté par son fard, son odeur, ses gros bras et sa

voracité; il la hait maintenant.

Le grand-duc n'oubliait pas son pianiste ordinaire: non que la modique

pension attribuée pour ce titre fût exactement payée,--il fallait

toujours la réclamer;--mais, de temps en temps, Christophe recevait

l'ordre de se rendre au château, quand il y avait des invités de

marque, ou bien quand il prenait fantaisie à Leurs Altesses de

l'entendre. C'était presque toujours le soir, à des heures où

Christophe eût voulu rester seul. Il fallait tout laisser et venir en

toute hâte. Parfois, on le faisait attendre dans une antichambre, parce

que le dîner n'était pas fini. Les domestiques, habitués à le voir,

lui parlaient familièrement. Puis, on l'introduisait dans un salon,

plein de glaces et de lumières, où des personnes gourmées le

dévisageaient avec une curiosité blessante. Il devait traverser la

pièce trop cirée, pour aller baiser la main de Leurs Altesses; et plus

il grandissait, plus il devenait gauche: car il se trouvait ridicule, et

son orgueil souffrait.

Ensuite, il se mettait au piano, et il devait jouer pour ces

imbéciles:--il les jugeait tels.--À des moments, l'indifférence

environnante l'oppressait tellement qu'il était sur le point de

s'arrêter au milieu du morceau. L'air manquait autour de lui, il était

comme asphyxié. Quand il avait fini, on l'assommait de compliments, on

le présentait de l'un à l'autre. Il pensait qu'on le regardait comme

un animal curieux, qui faisait partie de la ménagerie du prince, et que

les éloges s'adressaient plus à son maître qu'à lui. Il se croyait

avili, et il devenait d'une susceptibilité maladive, dont il souffrait

d'autant plus qu'il n'osait la montrer. Il voyait une offense dans les

façons d'agir les plus simples: si l'on riait dans un coin du salon, il

se disait que c'était de lui; et il ne savait pas si c'était de ses

manières, ou de son costume, ou de sa figure, de ses pieds, de ses

mains. Tout l'humiliait: il était humilié si on ne lui parlait pas,

humilié si on lui parlait, humilié si on lui donnait des bonbons,

comme à un enfant, humilié surtout si le grand-duc, avec un

sans-façon princier, le renvoyait en lui mettant une pièce d'or dans

la main. Il était malheureux d'être pauvre, d'être traité en pauvre.

Un soir, rentrant chez lui, l'argent qu'il avait reçu lui pesait si

fort qu'il le jeta en passant par le soupirail d'une cave. Et puis,

immédiatement après, il eût fait des bassesses pour le ravoir: car,

à la maison, on devait plusieurs mois au boucher.

Ses parents ne se doutaient guère de ces souffrances d'orgueil. Ils

étaient ravis de sa faveur auprès du prince. La bonne Louisa ne

pouvait rien imaginer de plus beau pour son garçon que ces soirées au

château, dans une société magnifique. Pour Melchior, c'était un

sujet de vanteries continuelles avec ses amis. Mais le plus heureux

était grand-père. Il affectait bien l'indépendance, l'humeur

frondeuse, le mépris des grandeurs; mais il avait une admiration naïve

pour l'argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales; sa

fierté était sans pareille de voir son petit-fils approcher ceux qui y

participaient: il en jouissait, comme si cette gloire rejaillissait sur

lui; et malgré tous ses efforts pour rester impassible, son visage

rayonnait. Les soirs où Christophe allait au château, le vieux

Jean-Michel s'arrangeait toujours pour rester chez Louisa, sous un

prétexte ou sous un autre. Il attendait le retour de son petit-fils,

avec une impatience d'enfant; et, quand Christophe rentrait, il

commençait par lui adresser, d'un air détaché, quelques questions

indifférentes, comme:

--Eh bien? cela a marché, ce soir?

Ou des insinuations affectueuses, comme:

--Voici notre petit Christophe, qui va nous raconter quelque chose

de nouveau.

Ou bien quelque compliment ingénieux, afin de l'amadouer:

--Salut à notre jeune gentilhomme!

Mais Christophe, maussade et irrité, répondait par un: «Bonsoir!»

très sec, et allait bouder dans un coin. Le vieux insistait, posait des

questions plus précises, auxquelles l'enfant ne répliquait que par oui

ou par non. Les autres se mettaient de la partie, demandaient des

détails: Christophe se renfrognait de plus en plus; il fallait lui

arracher les mots de la bouche, jusqu'à ce que Jean-Michel, furieux,

s'emportât et lui dît des paroles blessantes. Christophe ripostait

très peu respectueusement; et cela finissait par une grosse fâcherie.

Le vieux s'en allait, en faisant battre la porte. Ainsi Christophe

gâtait toute la joie de ces pauvres gens, qui ne comprenaient rien à

sa mauvaise humeur. Ce n'était pas leur faute s'ils étaient

domestiques dans l'âme! Ils ne se doutaient pas qu'on pût être

autrement.

Christophe se repliait donc en lui; et, sans juger les siens, il sentait

un fossé qui le séparait d'eux. Il se l'exagérait sans doute; et,

malgré leurs différences de pensées, il est probable qu'il se fût

fait comprendre, s'il avait réussi à leur parler intimement. Mais rien

n'est plus difficile qu'une intimité absolue entre enfants et parents,

même quand ils ont les uns pour les autres la plus tendre affection:

car, d'une part, le respect décourage les confidences; de l'autre,

l'idée souvent erronée de la supériorité de l'âge et de

l'expérience empêche d'attacher assez de sérieux aux sentiments de

l'enfant, aussi intéressants parfois que ceux des grandes personnes, et

presque toujours plus sincères.

La société que Christophe voyait chez lui, les conversations qu'il

entendait, l'éloignaient encore davantage des siens.

À la maison venaient les amis de Melchior, pour la plupart musiciens de

l'orchestre, buveurs et célibataires; ils n'étaient pas de mauvaises

gens, mais vulgaires; ils faisaient trembler la chambre de leurs rires

et de leurs pas. Ils aimaient la musique, mais en parlaient avec une

bêtise révoltante. La grossièreté indiscrète de leur enthousiasme

blessait à vif la pudeur de sentiment de l'enfant. Quand ils louaient

ainsi une œuvre qu'il aimait, il lui semblait qu'on l'outrageait

lui-même. Il se raidissait, blêmissait, prenait un air glacial,

affectait de ne pas s'intéresser à la musique; il l'eût haïe, si

c'eût été possible. Melchior disait de lui:

--Cet individu n'a pas de cœur. Il ne sent rien. Je ne sais pas de

qui il tient.

Parfois ils chantaient ensemble de ces chants germaniques à quatre

voix,--à quatre pieds,--qui, toujours semblables à eux-mêmes,

s'avancent lourdement, avec une niaiserie solennelle et de plates

harmonies. Christophe se réfugiait alors dans la chambre la plus

éloignée et injuriait les murs.

Grand-père avait aussi ses amis: l'organiste, le tapissier, l'horloger,

la contrebasse, de vieilles gens bavards, qui ressassaient toujours les

mêmes plaisanteries et se lançaient dans d'interminables discussions

sur l'art, sur la politique, ou sur les généalogies des familles du

pays,--bien moins intéressés par les sujets dont ils parlaient,

qu'heureux de parler et de trouver à qui parler.

Quant à Louisa, elle voyait seulement quelques voisines, qui lui

rapportaient les commérages du quartier, et de loin en loin, quelque

«bonne dame» qui, sous prétexte de s'intéresser à elle, venait

retenir ses services pour un dîner prochain, et s'arrogeait une

surveillance sur l'éducation religieuse des enfants.

De tous les visiteurs, nul n'était plus antipathique à Christophe que

son oncle Théodore. C'était le beau-fils de grand-père, le fils d'un

premier mariage de grand-mère Clara, la première femme de Jean-Michel.

Il faisait partie d'une maison de commerce, qui avait des affaires avec

l'Afrique et l'Extrême-Orient. Il réalisait le type d'un de ces

Allemands nouveau style qui affectent de répudier avec des railleries

le vieil idéalisme de la race, et, grisés par la victoire, ont pour la

force et le succès un culte qui montre qu'ils ne sont pas habitués à

les voir de leur côté. Mais, comme il est difficile de transformer

d'un coup la nature séculaire d'un peuple, l'idéalisme refoulé

ressortait atout moment dans le langage, les façons, les habitudes

morales, les citations de Gœthe à propos des moindres actes de la vie

domestique; et c'était un singulier mélange de conscience et

d'intérêt, un effort bizarre pour accorder l'honnêteté de principes

de l'ancienne bourgeoisie allemande avec le cynisme des nouveaux

_condottieri_ de magasin: mélange qui ne laissait pas d'avoir une odeur

d'hypocrisie assez répugnante,--car il aboutissait à faire de la

force, de la cupidité et de l'intérêt allemands le symbole de tout

droit, de toute justice, et de toute vérité.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 9 / 31 段