--Mais, oncle, cela a été fait pourtant une fois...

Gottfried secouait la tête avec obstination:

--Cela a toujours été.

L'enfant revenait à la charge:

--Mais, oncle, est-ce qu'on ne peut pas en faire d'autres, de nouvelles?

--Pourquoi en faire? Il y en a pour tout. Il y en a pour quand tu es

triste, et pour quand tu es gai; pour quand tu es fatigué, et que tu

penses à la maison qui est loin; pour quand tu te méprises, parce que

tu as été un vil pécheur, un ver de terre; pour quand tu as envie de

pleurer, parce que les gens n'ont pas été bons avec toi; et pour quand

tu as le cœur joyeux, parce qu'il fait beau et que tu vois le ciel de

Dieu, qui, lui, est toujours bon, et qui a l'air de te rire... Il y en a

pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j'en ferais?

--Pour être un grand homme! dit le petit, tout plein des leçons de

son grand-père et de ses rêves naïfs.

Gottfried eut un petit rire doux. Christophe, un peu vexé, demanda:

--Pourquoi ris-tu?

Gottfried dit:

--Oh! moi, je ne suis rien.

Et, caressant la tête de l'enfant, il demanda:

--Tu veux donc être un grand homme, toi?

--Oui, répondit fièrement Christophe.

Il croyait que Gottfried allait l'admirer. Mais Gottfried répondit:

--Pourquoi faire?

Christophe fut interloqué. Après avoir cherché, il dit:

--Pour faire de belles chansons!

Gottfried rit de nouveau, et dit:

--Tu veux faire des chansons, pour être un grand homme; et tu veux

être un grand homme, pour faire des chansons. Tu es comme un chien qui

tourne après sa queue.

Christophe fut très froissé. À tout autre moment, il n'eut pas

supporté que son oncle, dont il avait l'habitude de se moquer, se

moquât de lui à son tour. Et, en même temps, il n'eût jamais pensé

que Gottfried pût être assez intelligent pour l'embarrasser par un

raisonnement. Il chercha un argument, ou une impertinence à lui

répondre, et ne trouva rien. Gottfried continuait:

--Quand tu serais grand, comme d'ici à Coblentz, jamais tu ne feras

une seule chanson.

Christophe se révolta:

--Et si je veux en faire!...

--Plus tu veux, moins tu peux. Pour en faire, il faut être comme

eux. Écoute...

La lune s'était levée, ronde et brillante, derrière les champs. Une

brume d'argent flottait au ras de terre, et sur les eaux miroitantes.

Les grenouilles causaient, et l'on entendait dans les prés la flûte

mélodieuse des crapauds. Le trémolo aigu des grillons semblait

répondre au tremblement des étoiles. Le vent froissait doucement les

branches des aulnes. Des collines au-dessus du fleuve, descendait le

chant fragile d'un rossignol.

--Qu'est-ce que tu as besoin de chanter? soupira Gottfried, après un

long silence.--(On ne savait s'il se parlait à lui-même, ou à

Christophe.)--Est-ce qu'ils ne chantent pas mieux que tout ce que tu

pourras faire?

Christophe avait bien des fois entendu tous ces bruits de la nuit. Mais

jamais il ne les avait entendus ainsi. C'est vrai: qu'est-ce qu'on avait

besoin de chanter?... Il se sentait le cœur gonflé de tendresse et de

chagrin. Il aurait voulu embrasser les prés, le fleuve, le ciel, les

chères étoiles. Et il était pénétré d'amour pour l'oncle

Gottfried, qui lui semblait maintenant le meilleur, le plus intelligent,

le plus beau de tous. Il pensait combien il l'avait mal jugé; et il

pensait que l'oncle était triste, parce que Christophe le jugeait mal.

Il était plein de remords. Il éprouvait le besoin de lui crier:

«Oncle, ne sois plus triste, je ne serai plus méchant! Pardonne-moi,

je t'aime bien!» Mais il n'osait pas.--Et tout d'un coup, il se jeta

dans les bras de Gottfried; mais sa phrase ne voulait pas sortir; il

répétait seulement: «Je t'aime bien!» et il l'embrassait

passionnément. Gottfried, surpris et ému, répétait: «Et quoi? Et

quoi?» et il l'embrassait aussi.--Puis il se leva, lui prit la main, et

dit: «Il faut rentrer.» Christophe revenait triste que l'oncle n'eût

pas compris. Mais, comme ils arrivaient à la maison, Gottfried lui dit:

«D'autres soirs, si tu veux, nous irons encore entendre la musique du

bon Dieu, et je te chanterai d'autres chansons.» Et quand Christophe

l'embrassa, plein de reconnaissance, en lui disant bonsoir, il vit bien

que l'oncle avait compris.

Depuis lors, ils allaient souvent se promener ensemble, le soir; et ils

marchaient sans causer, le long du fleuve, ou à travers les champs.

Gottfried fumait sa pipe lentement, et Christophe lui donnait la main,

un peu intimidé par l'ombre. Ils s'asseyaient dans l'herbe; et, après

quelques instants de silence, Gottfried lui parlait des étoiles et des

nuages; il lui apprenait à distinguer les souffles de la terre et de

l'air et de l'eau, les chants, les cris, les bruits du petit monde

voletant, rampant, sautant ou nageant, qui grouille dans les ténèbres,

et les signes précurseurs de la pluie, et du beau temps, et les

instruments innombrables de la symphonie de la nuit. Parfois Gottfried

chantait des airs tristes ou gais, mais toujours de la même sorte; et

toujours Christophe retrouvait à l'entendre le même trouble. Jamais il

ne chantait plus d'une chanson par soir; et Christophe avait remarqué

qu'il ne chantait pas volontiers, quand on le lui demandait; il fallait

que cela vînt de lui-même, quand il en avait envie. On devait souvent

attendre longtemps, sans parler; et c'était au moment où Christophe

pensait: «Voilà! il ne chantera pas ce soir...», que Gottfried se

décidait.

Un soir que Gottfried ne chantait décidément pas, Christophe eut

ridée de lui soumettre une de ses petites compositions, qui lui

donnaient à faire tant de peine et d'orgueil. Il voulait lui montrer

quel artiste il était. Gottfried l'écouta tranquillement; puis il dit:

--Comme c'est laid, mon pauvre Christophe!

Christophe en fut si mortifié qu'il ne trouva rien à répondre.

Gottfried reprit, avec commisération:

--Pourquoi as-tu fait cela? C'est si laid! Personne ne t'obligeait

à le faire.

Christophe protesta, rouge de colère:

--Grand-père trouve ma musique très bien, cria-t-il.

--Ah! fit Gottfried, sans se troubler. Il a raison sans doute. C'est un

homme bien savant. Il se connaît en musique. Moi, je ne m'y connais

pas...

Et, après un moment:

--Mais je trouve cela très laid.

Il regarda paisiblement Christophe, vit son visage dépité, sourit,

et dit:

--As-tu fait d'autres airs? Peut-être j'aimerai mieux les autres

que celui-ci.

Christophe pensa qu'en effet ses autres airs effaceraient l'impression

du premier; et il les chanta tous. Gottfried ne disait rien; il

attendait que ce fût fini. Puis, il secoua la tête, et dit avec une

conviction profonde:

--C'est encore plus laid.

Christophe serra les lèvres; et son menton tremblait: il avait envie

de pleurer. Gottfried, comme consterné lui-même, insistait:

--Comme c'est laid!

Christophe, la voix pleine de larmes, s'écria:

--Mais enfin, pourquoi est-ce que tu dis que c'est laid?

Gottfried le regarda avec ses yeux honnêtes:

--Pourquoi?... Je ne sais pas... Attends... C'est laid,... d'abord,

parce que c'est bête... Oui, c'est cela... C'est bête, cela ne veut

rien dire... Voilà. Quand tu as écrit cela, tu n'avais rien à dire.

Pourquoi as-tu écrit cela?

--Je ne sais pas, dit Christophe d'une voix lamentable. Je voulais

écrire un joli morceau.

--Voilà! Tu as écrit pour écrire. Tu as écrit pour être un grand

musicien, pour qu'on t'admirât. Tu as été orgueilleux, tu as menti:

tu as été puni... Voilà! On est toujours puni, lorsqu'on est

orgueilleux et qu'on ment, en musique. La musique veut être modeste et

sincère. Autrement, qu'est-ce qu'elle est? Une impiété, un blasphème

contre le Seigneur, qui nous a fait présent du beau chant pour dire des

choses vraies et honnêtes.

Il s'aperçut du chagrin du petit et voulut l'embrasser. Mais Christophe

se détourna avec colère: et plusieurs jours, il le bouda. Il haïssait

Gottfried.--Mais il avait beau se répéter: «C'est un âne! Il ne sait

rien, rien! Grand-père, qui est bien plus intelligent, trouve que ma

musique est très bien»;--au fond de lui-même, il savait que c'était

son oncle qui avait raison; et les paroles de Gottfried se gravaient en

lui: il avait honte d'avoir menti.

Aussi, malgré sa rancune tenace, pensait-il toujours à l'oncle

maintenant, quand il écrivait de la musique; et souvent il déchirait

ce qu'il avait écrit, par honte de ce que Gottfried en aurait pu

penser. Quand il passait outre et écrivait un air, qu'il savait ne pas

être tout à fait sincère, il le lui cachait soigneusement; il

tremblait devant son jugement; et il était tout heureux, quand

Gottfried disait simplement d'un de ses morceaux: «Ce n'est pas trop

laid... J'aime...»

Parfois aussi, pour se venger, sournoisement il lui jouait le tour de

lui présenter, comme siens, des airs de grands artistes; et il était

dans la jubilation, quand Gottfried, par hasard, les trouvait

détestables. Mais Gottfried ne se troublait pas. Il riait de bon cœur,

en voyant Christophe battre des mains, et gambader de joie autour de

lui; et il revenait toujours à son argument ordinaire: «C'est

peut-être bien écrit, mais cela ne dit rien.»--Jamais il ne voulut

assister à un des petits concerts qu'on donnait à la maison. Si beau

que fût le morceau, il commençait à bailler et prenait un air

hébété d'ennui. Bientôt il n'y tenait plus, et s'esquivait sans

bruit. Il disait:

--Vois-tu, petit: tout ce que tu écris dans la maison, ce n'est pas de

la musique. La musique dans la maison, c'est le soleil en chambre. La

musique est dehors, quand tu respires le cher petit air du bon Dieu.

Il parlait toujours du bon Dieu: car il était très pieux, à la

différence des deux Krafft, père et fils, qui faisaient les esprits

forts, tout en se gardant bien de manger gras le vendredi.

Soudain, sans que l'on sût pourquoi, Melchior changea d'avis. Non

seulement il approuva que grand-père eût recueilli les inspirations de

Christophe; mais, à la grande surprise de ce dernier, il passa

plusieurs soirs à faire de son manuscrit deux ou trois copies. À

toutes les questions qu'on lui adressait à ce sujet, il répondait d'un

air important qu'«on verrait...»; ou bien il se frottait les mains en

riant, frictionnait à tour de bras la tête du petit, par manière de

plaisanterie, ou lui administrait joyeusement des claques sur les

fesses. Christophe détestait ces familiarités; mais il voyait que son

père était content, et il ne savait pourquoi.

Il y eut entre Melchior et le grand-père des conciliabules mystérieux.

Et, un soir, Christophe, très étonné, apprit qu'il avait, lui,

Christophe, dédié à S. A. S. le grand-duc Léopold _les Plaisirs du

Jeune Age_, Melchior avait fait pressentir les intentions du prince, qui

s'était montré gracieusement disposé à accepter l'hommage.

Là-dessus, Melchior triomphant déclara qu'il fallait, sans perdre un

moment: _primo_, rédiger la demande officielle au prince;--_secundo_,

publier l'œuvre;--_tertio_, organiser un concert afin de la faire

entendre.

Melchior et Jean-Michel eurent encore de longues conférences. Pendant

deux ou trois soirs, ils discutèrent avec animation. Il était défendu

de venir les troubler. Melchior écrivait, raturait, raturait,

écrivait. Le vieux parlait tout haut, comme s'il disait des vers.

Parfois, ils se fâchaient, ou tapaient sur la table, parce qu'ils ne

trouvaient pas un mot.

Puis, on appela Christophe, on l'installa devant la table, une plume

entre les doigts, flanqué de son père à droite, à gauche de son

grand père; et ce dernier commença à lui faire une dictée, à

laquelle il ne comprit rien, parce qu'il avait une peine considérable

à écrire chaque mot, parce que Melchior lui criait dans l'oreille, et

parce que le vieux déclamait d'un ton si emphatique que Christophe,

troublé par le son des paroles, ne pensait même plus à en écouter le

sens. Le vieux n'était pas moins ému. Il n'avait pu rester assis; il

se promenait à travers la chambre, en mimant les expressions de son

texte; mais à tout instant, il venait regarder sur la page du petit; et

Christophe, intimidé par les deux grosses têtes, penchées sur son

dos, tirait la langue, ne pouvait plus tenir sa plume, avait les yeux

troubles, faisait des jambages de trop, ou brouillait tout ce qu'il

avait écrit;--et Melchior hurlait; et Jean-Michel tempêtait;--et il

fallait recommencer, et encore recommencer; et, quand on se croyait

enfin arrivé au bout, sur la page irréprochable tombait un superbe

pâté:--alors on lui tirait les oreilles, et il fondait en larmes; mais

on lui défendait de pleurer, parce qu'il tachait le papier;--et on

reprenait la dictée, depuis la première ligne; et il croyait que cela

durerait ainsi jusqu'à la fin de sa vie.

Enfin, on en vint à bout; et Jean-Michel, adossé à la cheminée,

relut l'œuvre d'une voix qui tremblait de plaisir, tandis que Melchior,

renversé sur sa chaise, regardait le plafond, et, hochant le menton,

dégustait en fin connaisseur le style de l'épître qui suit;

«_Hautement Digne, Très sublime Altesse!_

«Depuis ma quatrième année, la Musique commença d'être la première

de mes occupations juvéniles. Aussitôt que j'eus lié commerce avec la

noble Muse, qui incitait mon âme à de pures harmonies, je l'aimai; et,

à ce qu'il me sembla, elle me paya de retour. Maintenant, j'ai atteint

le sixième de mes ans; et, depuis quelque temps, ma Muse, souventefois,

dans les heures d'inspiration, me chuchotait à l'oreille: «Ose! Ose!

Écris les harmonies de ton âme!»--«Six années! pensais-je; et

comment oserais-je? Que diraient de moi les hommes savants dans l'art?»

J'hésitais. Je tremblais. Mais ma Muse le voulut... J'obéis.

J'écrivis.

«Et maintenant, aurai-je,

_ô Très Sublime Altesse!_

aurai-je la téméraire audace de déposer sur les degrés de Ton Trône

les prémices de mes jeunes travaux?... Aurai-je la hardiesse d'espérer

que Tu laisseras tomber sur eux l'auguste approbation de Ton regard

paternel?...

« Oh! oui! car les Sciences et les Arts ont toujours trouvé en Toi

leur sage Mécène, leur champion magnanime; et le talent fleurit sous

l'égide de Ta sainte protection.

«Plein de cette foi profonde et assurée, j'ose donc m'approcher de Toi

avec ces essais puérils. Reçois-les comme une pure offrande de ma

vénération, et daigne, avec bonté,

_ô Très Sublime Altesse!_

jeter les yeux sur eux et sur leur jeune auteur, qui s'incline à Tes

pieds, dans un profond abaissement!

_De Sa Hautement Digne, Très Sublime Altesse,

le parfaitement soumis,

fidèlement, très obéissant serviteur,_

_Jean-Christophe Krafft._»

Christophe n'entendit rien: il était trop heureux d'en être quitte;

et, dans la crainte qu'on ne le fît recommencer encore, il se sauva

dans les champs. Il n'avait nulle idée de ce qu'il avait écrit, et il

ne s'en souciait point. Mais le vieux, après avoir terminé sa lecture,

la reprit encore une fois, pour la mieux savourer; et quand ce fut fini,

Melchior et lui déclarèrent que c'était un maître morceau. Ce fut

aussi l'avis du grand-duc, à qui la lettre fut présentée, avec une

copie de l'œuvre musicale. Il eut la bonté de faire dire que l'une et

l'autre étaient d'un style charmant. Il autorisa le concert, ordonna de

mettre à la disposition de Melchior la salle de son Académie de

musique, et daigna promettre qu'il se ferait présenter le jeune

artiste, le jour de son audition.

Melchior s'occupa donc d'organiser au plus vite le concert. Il s'assura

le concours du _Hof Musik Verein_; et, comme le succès de ses

premières démarches avait exalté ses idées de grandeur, il entreprit

en même temps de faire paraître une édition magnifique des _Plaisirs

du Jeune Age._ Il eût voulu faire graver sur la couverture le portrait

de Christophe au piano, avec lui-même, Melchior, debout auprès de lui,

son violon à la main. Il fallut y renoncer, non à cause du

prix,--Melchior ne reculait devant aucune dépense,--mais du manque de

temps. Il se rabattit sur une composition allégorique, qui

représentait un berceau, une trompette, un tambour, un cheval de bois,

entourant une lyre d'où jaillissaient des rayons de soleil. Le titre

portait, avec une longue dédicace, où le nom du prince se détachait

en caractères énormes, l'indication que «Monsieur Jean-Christophe

Krafft était âgé de six ans». (Il en avait, à vrai dire, sept et

demi.) La gravure du morceau coûta fort cher; il fallut, pour la payer,

que son grand-père vendit un vieux bahut du dix-huitième siècle, avec

des figures sculptées, dont il n'avait jamais voulu se défaire malgré

les offres réitérées de Wormser le brocanteur. Mais Melchior ne

doutait pas que les souscriptions ne couvrissent, et au delà, les

dépenses du morceau.

Une autre question le préoccupait: celle du costume que Christophe

porterait, le jour du concert. Il y eut à ce sujet un conseil de

famille. Melchior eût souhaité que le petit pût se présenter en robe

courte, et les mollets nus, comme un enfant de quatre ans. Mais

Christophe était très robuste pour son âge; et chacun le connaissait:

on ne pouvait se flatter de faire illusion à personne. Melchior eut

alors une idée triomphale. Il décida que l'enfant serait mis en frac,

avec une cravate blanche. En vain, la bonne Louisa protestait qu'on

voulait rendre ridicule son pauvre garçon. Melchior escomptait

justement le succès de douce gaieté, produite par cette apparition

imprévue. Il en fut fait ainsi, et le tailleur vint prendre mesure pour

l'habit du petit homme. Il fallut aussi du linge fin et des escarpins

vernis, et tout cela encore coûta les yeux de la tête. Christophe

était fort gêné dans ses nouveaux vêtements. Pour l'y accoutumer, on

lui fit répéter, plusieurs fois, ses morceaux en costume. Depuis un

mois, il ne quittait plus le tabouret de piano. On lui apprenait aussi

à saluer. Il n'avait plus un instant de liberté. Il enrageait, mais

n'osait se révolter: car il pensait qu'il allait accomplir un acte

éclatant; et il en avait orgueil et peur. On le choyait d'ailleurs; on

saignait qu'il n'eût froid; on lui serrait le cou dans des foulards; on

chauffait ses chaussures, de peur qu'elles ne fussent mouillées; et, à

table, il avait les meilleurs morceaux.

Enfin, le grand jour arriva. Le coiffeur vint présider à la toilette

et friser la chevelure rebelle de Christophe; il ne la laissa point,

qu'il n'en eût fait une toison de mouton. Toute la famille défila

devant Christophe, et déclara qu'il était superbe. Melchior, après

l'avoir dévisagé et retourné sur toutes les faces, se frappa le

front, et alla chercher une large fleur, qu'il fixa à la boutonnière

du petit. Mais Louisa, en l'apercevant, leva les bras au ciel et

s'écria avec chagrin qu'il avait l'air d'un singe: ce qui le mortifia

cruellement. Lui-même ne savait pas s'il devait être fier ou honteux

de son accoutrement. D'instinct, il était humilié. Il le fut bien

davantage au concert: ce devait être pour lui le sentiment dominant de

cette mémorable journée.

Le concert allait commencer. La moitié de la salle était vide. Le

grand-duc n'était pas venu. Un ami aimable et bien informé, comme il

en est toujours, n'avait pas manqué d'apporter la nouvelle qu'il y

avait réunion du Conseil au palais et que le grand-duc ne viendrait

pas: il le savait de source sûre. Melchior, atterré, s'agitait,

faisait les cent pas, se penchait à la fenêtre. Le vieux Jean-Michel

se tourmentait aussi; mais c'était au sujet de son petit-fils: il

l'obsédait de recommandations. Christophe était gagné par la fièvre

des siens; il n'avait aucune inquiétude pour ses morceaux; mais la

pensée des saluts qu'il devait faire au public le troublait; et à

force d'y songer, cela devenait une angoisse.

Cependant, il fallait commencer: le public s'impatientait. L'orchestre

du _Hof Musik Verein_ entama l'_Ouverture de Coriolan._ L'enfant ne

connaissait ni Coriolan, ni Beethoven: car s'il avait souvent entendu

des pages de celui-ci, c'était sans le savoir; jamais il ne

s'inquiétait du nom des œuvres qu'il entendait; il les appelait de

noms de son invention, forgeant à leur sujet de petites histoires, ou

de petits paysages; il les classait d'ordinaire en trois catégories: le

feu, la terre et l'eau, avec mille nuances diverses. Mozart appartenait

à l'eau: il était une prairie au bord d'une rivière, une brume

transparente qui flotte sur le fleuve, une petite pluie de printemps, ou

bien un arc-en-ciel. Beethoven était le feu: tantôt un brasier aux

flammes gigantesques et aux fumées énormes, tantôt une forêt

incendiée, une nuée lourde et terrible, d'où la foudre jaillit,

tantôt un grand ciel plein de lumières palpitantes, d'où l'on voit,

avec un battement de cœur, une étoile qui se détache, glisse et meurt

doucement, par une belle nuit de septembre. Cette fois encore, les

ardeurs impérieuses de cette âme héroïque le brûlèrent. Il fut

saisi par le torrent de flammes. Tout le reste disparut: que lui faisait

tout le reste? Melchior consterné, Jean-Michel angoissé, tout ce monde

affairé, le public, le grand-duc, le petit Christophe, qu'avait-il à

faire de ces gens? Il était dans cette volonté furieuse qui

l'emportait. Il la suivait haletant, les larmes aux yeux, les jambes

engourdies, crispé de la paume des mains à la plante des pieds; son

sang battait la charge; et il tremblait...--Et, tandis qu'il écoutait

ainsi, l'oreille tendue, caché derrière un portant, il eut un heurt

violent au cœur: l'orchestre s'était arrêté net, au milieu d'une

mesure; et, après un instant de silence, il entonna à grand fracas de

cuivres et de timbales un air militaire, d'une emphase officielle. Le

passage d'une musique à l'autre était si brutal que Christophe en

grinça des dents et tapa du pied avec colère, montrant le poing au

mur. Mais Melchior exultait: c'était le prince qui entrait, et que

l'orchestre saluait de l'hymne national. Et Jean-Michel faisait, d'une

voix tremblante, ses dernières recommandations à son petit-fils.

L'ouverture recommença et finit, cette fois. C'était au tour de

Christophe, Melchior avait ingénieusement combiné le programme, de

manière à mettre en valeur à la fois la virtuosité du fils et celle

du père: ils devaient jouer ensemble une sonate de Mozart pour piano et

violon. Afin de graduer les effets, il avait été décidé que

Christophe entrerait seul d'abord. On le mena à l'entrée de la scène,

on lui montra le piano sur le devant de l'estrade, on lui expliqua une

dernière fois tout ce qu'il avait a faire, et on le poussa hors des

coulisses.

Il n'avait pas trop peur, étant depuis longtemps habitué aux salles de

théâtre; mais quand il se trouva seul sur l'estrade, en présence de

centaines d'yeux, il fut brusquement si intimidé qu'il eut un mouvement

instinctif de recul; il se retourna même vers la coulisse pour y

rentrer: il aperçut son père, qui lui faisait des gestes et des yeux

furibonds. Il fallait continuer. D'ailleurs, on l'avait aperçu dans la

salle. À mesure qu'il avançait, montait un brouhaha de curiosité,

bientôt suivi de rires, qui gagnèrent de proche en proche. Melchior ne

s'était pas trompé, et l'accoutrement du petit produisit tout l'effet

qu'on en pouvait attendre. La salle s'esclaffait à l'apparition du

bambin aux longs cheveux, au teint de petit tzigane, trottinant avec

timidité dans le costume de soirée d'un gentleman correct. On se

levait pour mieux le voir; ce fut bientôt une hilarité générale, qui

n'avait rien de malveillant, mais qui eût fait perdre la tête au

virtuose le plus résolu. Christophe, terrifié par le bruit, les

regards, les lorgnettes braquées, n'eut plus qu'une idée: arriver au

plus vite au piano, qui lui apparaissait comme un îlot au milieu de la

mer. Tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche, il défila

au pas accéléré le long de la rampe; et, arrivé au milieu de la

scène, au lieu de saluer le public, comme c'était convenu, il lui

tourna le dos et fonça droit sur le piano. La chaise était trop

élevée pour qu'il pût s'y asseoir sans le secours de son père: au

lieu d'attendre, dans son trouble, il la gravit sur les genoux. Cela

ajouta à la gaieté de la salle. Mais maintenant, Christophe était

sauvé: en face de son instrument, il ne craignait plus personne.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 8 / 31 段