d'yeux que pour Hassler. Hassler s'avança vers les musiciens, il les
remercia; il cherchait ses mots, s'embarrassa dans une phrase, et s'en
tira par une saillie burlesque qui fit rire tout le monde. On se mit à
manger. Hassler prit à part quatre ou cinq artistes. Il distingua
grand-père et lui dit quelques mots très flatteurs; il se rappelait
que Jean-Michel avait été un des premiers à faire exécuter ses
œuvres; et il dit qu'il avait souvent entendu parler de son mérite par
un ami, qui avait été l'élève de grand-père. Grand-père se
confondit en remerciements; il riposta par des louanges si énormes que,
malgré son adoration pour Hassler, le petit en eut honte. Mais Hassler
semblait les trouver très agréables et naturelles. Enfin grand-père,
qui s'était perdu dans son amphigouri, tira Christophe par la main et
le présenta à Hassler. Hassler sourit à Christophe, lui caressa
négligemment la tête; et quand il sut que le petit aimait sa musique
et qu'il ne dormait plus depuis plusieurs nuits, dans l'attente de le
voir, il le prit dans ses bras et le questionna amicalement. Christophe,
rouge de plaisir et muet de saisissement, n'osait pas le regarder.
Hassler lui prit le menton, le força à lever le nez. Christophe se
hasarda: les yeux de Hassler étaient bons et rieurs; il se mit à rire
aussi. Puis il se sentit si heureux, si admirablement heureux dans les
bras de son cher grand homme qu'il fondit en larmes. Hassler fut touché
par cet amour naïf; il se fit plus affectueux encore, il embrassa le
petit, et lui parla avec une tendresse maternelle. En même temps, il
disait des mots drôles, et il le chatouillait pour le faire rire; et
Christophe ne pouvait s'empêcher de rire au milieu de ses larmes.
Bientôt il fut familiarisé tout à fait, il répondit à Hassler sans
aucune gêne; et, de lui-même, il se mit à lui raconter à l'oreille
tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient de vieux amis:
comment il voulait être musicien comme Hassler, faire de belles choses
comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il
parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu'il disait, il
était dans une extase. Hassler riait de son babillage. Il dit:
--Quand tu seras grand, quand tu seras devenu un brave musicien, tu
viendras me voir à Berlin. Je ferai quelque chose de toi.
Christophe était trop ravi pour répondre. Hassler le taquina.
--Tu ne veux pas?
Christophe hocha la tête avec énergie, cinq à six fois, pour affirmer
que si.
--Alors, c'est convenu?
Christophe recommença sa mimique.
--Embrasse-moi, au moins!
Christophe jeta ses bras autour du cou de Hassler et le serra de
toutes ses forces.
--Allons, diable, tu me mouilles! laisse-moi! veux-tu bien te moucher!
Hassler riait, et il moucha lui-même l'enfant honteux et heureux. Il le
déposa à terre, puis le prit par la main, le mena à une table, bourra
ses poches de gâteaux, et le laissa en lui disant:
--Au revoir! Souviens-toi de ce que tu m'as promis.
Christophe nageait dans le bonheur. Le reste du monde n'existait plus.
Il suivait avec amour tous les jeux de physionomie et les gestes de
Hassler. Un mot de lui le frappa. Hassler tenait un verre; il parlait,
et son visage s'était subitement contracté; il disait:
--La joie de telles journées ne doit pas nous faire oublier nos
ennemis. On ne doit jamais oublier ses ennemis. Il n'a pas dépendu
d'eux que nous ne fussions écrasés. Il ne dépendra pas de nous qu'ils
ne soient écrasés. C'est pourquoi mon toast sera qu'il y a des gens à
la santé desquels... nous ne buvons pas!
Tout le monde avait applaudi, et ri de ce toast original; Hassler avait
ri avec les autres et repris son air de bonne humeur. Mais Christophe
était gêné. Bien qu'il ne se permît pas de discuter les actes de son
héros, il lui déplaisait que celui-ci eût pensé à des choses
laides, quand il ne devait y avoir, ce soir-là, que des figures et des
pensées lumineuses. Mais son impression était confuse; elle fut vite
chassée par l'excès de sa joie et par le petit doigt de champagne
qu'il but dans la coupe de grand-père.
Au retour, grand-père ne cessait de parler tout seul: les éloges qu'il
avait reçus de Hassler le transportaient; il s'écriait que Hassler
était un génie, comme on n'en voit qu'un par siècle. Christophe se
taisait, renfermant dans son cœur son ivresse amoureuse: _Il_ l'avait
embrassé, _Il_ l'avait tenu dans ses bras! Qu'_il_ était bon! Qu'_il_
était grand!
--Ah! pensait-il, dans son petit lit, en embrassant passionnément
son oreiller, je voudrais mourir, mourir pour lui!
Le brillant météore, qui avait passé un soir dans le ciel de la
petite ville, eut une influence décisive sur l'esprit de Christophe.
Pendant toute son enfance, ce fut le modèle vivant, sur lequel il eut
les yeux fixés; et c'est à son exemple que le petit homme de six ans
décida, lui aussi, qu'il écrirait de la musique. À vrai dire, il y
avait longtemps déjà qu'il en faisait sans s'en douter; il n'avait pas
attendu, pour composer, de savoir qu'il composait.
Tout est musique pour un cœur musicien. Tout ce qui vibre, et s'agite,
et palpite, les jours d'été ensoleillés, les nuits où le vent
siffle, la lumière qui coule, le scintillement des astres, les orages,
les chants d'oiseaux, les bourdonnements d'insectes, les frémissements
des arbres, les voix aimées ou détestées, les bruits familiers du
foyer, de la porte qui grince, du sang qui gonfle les artères dans le
silence de la nuit,--tout ce qui est, est musique: il ne s'agit que de
l'entendre. Toute cette musique des êtres résonnait en Christophe.
Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il sentait, se muait en musique. Il
était comme une ruche bourdonnante d'abeilles. Mais nul ne le
remarquait. Lui, moins que personne.
Comme tous les enfants, il chantonnait sans cesse. À toute heure du
jour, quelque chose qu'il fît:--qu'il se promenât dans la rue, en
sautillant sur un pied;--ou que, vautré sur le plancher de grand-père,
et la tête dans ses mains, il fût plongé dans les images d'un
livre;--ou qu'assis sur sa petite chaise, dans le coin le plus
obscur de la cuisine, il rêvassât sans penser, tandis que la nuit
tombait;--toujours on entendait le murmure monotone de sa petite
trompette, bouche close, et les joues gonflées, en s'ébrouant des
lèvres. Cela durait des heures, sans qu'il s'en lassât. Sa mère n'y
faisait pas attention; puis, brusquement, elle en criait d'impatience.
Quand il était las de cet état de demi-somnolence, il était pris d'un
besoin de se remuer et de faire du bruit. Alors, il inventait des
musiques, qu'il chantait à tue-tête. Il en avait fabriqué pour toutes
les occasions de sa vie. Il en avait pour quand il barbotait dans sa
cuvette, le matin, comme un petit canard. Il en avait pour quand il
montait au tabouret de piano, devant l'instrument détesté,--et surtout
quand il en descendait (celle-ci était bien plus brillante que
l'autre). Il en avait pour quand maman apportait la soupe sur la
table:--il la précédait alors, en sonnant des fanfares.--Il se jouait
à lui-même des marches triomphales, pour se rendre solennellement de
la salle à manger à sa chambre à coucher. Parfois, à cette occasion,
il organisait des cortèges, avec ses deux petits frères: tous trois
défilaient gravement, à la suite l'un de l'autre; et chacun avait sa
marche. Mais Christophe se réservait, comme de juste, la plus belle.
Chacune de ces musiques était affectée rigoureusement à une occasion
spéciale; et Christophe n'aurait jamais eu l'idée de les confondre.
Tout autre s'y serait trompé; mais il y distinguait des nuances d'une
précision lumineuse.
Un jour que, chez grand-père, il tournait autour de la chambre, en
tapant des talons, la tête en arrière et le ventre en avant, il
tournait, tournait indéfiniment, à se rendre malade, en exécutant une
de ses compositions,--le vieux, qui se faisait la barbe, s'arrêta de se
raser, et, la figure toute barbouillée de savon, il le regarda et dit:
--Qu'est-ce que tu chantes donc, gamin?
Christophe répondit qu'il ne savait pas.
--Recommence! dit Jean-Michel.
Christophe essaya: il ne put jamais retrouver l'air. Fier de l'attention
de grand-père, il voulut faire admirer sa belle voix, en chantant à sa
façon un grand air d'opéra; mais ce n'était pas là ce que demandait
le vieux. Jean-Michel se tut et parut ne plus s'occuper de lui. Mais il
laissa la porte de sa chambre entrouverte, tandis que le petit s'amusait
seul dans la pièce à côté.
Quelques jours après, dans un cercle de chaises disposées autour de
lui, Christophe était en train de jouer une comédie musicale, qu'il
s'était fabriquée avec les bribes de ses souvenirs de théâtre; très
sérieux, il exécutait sur un air de menuet, comme il avait vu faire,
des pas et des révérences qu'il adressait au portrait de Beethoven,
suspendu au-dessus de la table. En se retournant pour une pirouette, il
vit, par la porte entre-bâillée, la tête de grand-père, qui le
regardait. Il pensa que le vieux se moquait de lui: il eut bien honte,
il s'arrêta net; et, courant à la fenêtre, il écrasa sa figure
contre les carreaux, comme s'il était absorbé dans une contemplation
du plus haut intérêt, Mais le vieux ne dit rien: il vint vers lui, il
l'embrassa; et Christophe vit bien qu'il était content. Son petit
amour-propre ne manqua pas de travailler sur ces données; il était
assez fin pour juger qu'on l'avait apprécié; mais il ne savait pas au
juste ce que grand-père avait le plus admiré en lui: si c'étaient ses
talents d'auteur dramatique, de musicien, de chanteur, ou de danseur. Il
penchait pour ces derniers; car il en faisait cas.
Une semaine plus tard, quand il avait tout oublié, grand-père lui dit
d'un air mystérieux qu'il avait quelque chose à lui montrer. Il ouvrit
son secrétaire, en tira un cahier de musique, le mit sur le pupitre du
piano, et dit à l'enfant de jouer. Christophe, très intrigué,
déchiffra tant bien que mal. Le cahier était écrit à la main, de la
grosse écriture du vieux, qui s'était spécialement appliqué. Les
en-tête étaient ornés de boucles et de paraphes.--Après un moment,
grand-père, qui était assis à côté de Christophe et lui tournait
les pages, lui demanda quelle était cette musique. Christophe, trop
absorbé par son jeu pour distinguer ce qu'il jouait, répondit qu'il
n'en savait rien.
--Fais attention. Tu ne connais pas cela?
Oui, il croyait bien le connaître; mais il ne savait pas où il l'avait
entendu... Grand-père riait:
--Cherche.
Christophe secouait la tête:
--Je ne sais pas.
À vrai dire, des lueurs lui traversaient l'esprit; il lui semblait que
ces airs... Mais non! il n'osait pas... Il ne voulait pas
reconnaître...
--Grand-père, je ne sais pas.
Il rougissait.
--Allons, petit sot, tu ne vois pas que ce sont tes airs?
Il en était sûr; mais de l'entendre dire lui fit un coup au cœur:
--Oh! grand-père!...
Le vieux, rayonnant, lui expliqua le cahier:
--Voilà: _Aria._ C'est ce que tu chantais mardi, quand tu étais vautré
par terre.--_Marche._ C'est ce que je t'ai demandé de recommencer,
l'autre semaine, et que tu n'as jamais pu retrouver.--_Menuet._ C'est
ce que tu dansais devant mon fauteuil... Regarde.
Sur la couverture était écrit, en gothiques admirables:
LES PLAISIRS DU JEUNE AGE: ARIA, MINUETTO, WALZER, _e_ MARCIA, _op._
I de JEAN-CHRISTOPPHE KRAFFT.
Christophe fut ébloui. Voir son nom, ce beau titre, ce gros cahier,
son œuvre!... Il continuait de balbutier:
--Oh! grand-père! grand-père!...
Le vieux l'attira à lui. Christophe se jeta sur ses genoux, et cacha sa
tête dans la poitrine de Jean-Michel. Il rougissait de bonheur. Le
vieux, encore plus heureux que lui, reprit d'un ton qu'il tâchait de
rendre indifférent,--car il sentait qu'il allait s'émouvoir:
--Naturellement, j'ai ajouté l'accompagnement, et les harmonies dans le
caractère du chant. Et puis...--(il toussa)--et puis, j'ai aussi
ajouté un _trio_ au menuet, parce que... parce que c'est l'habitude...;
et puis... enfin, je crois qu'il ne fait pas mal.
Il le joua.--Christophe était très fier de collaborer avec grand-père:
--Mais alors, grand-père, il faut que tu mettes aussi ton nom.
--Cela n'en vaut pas la peine. Il est inutile que d'autres que toi le
sachent. Seulement...--(ici, sa voix trembla)--seulement, plus tard,
quand je n'y serai plus, cela te rappellera ton vieux grand-père,
n'est-ce pas? Tu ne l'oublieras pas?
Le pauvre vieux ne disait pas tout: il n'avait pu résister au plaisir,
bien innocent, d'introduire un de ses malheureux airs dans l'œuvre de
son petit-fils, qu'il pressentait devoir lui survivre; mais son désir
de participer à cette gloire imaginaire était bien humble et bien
touchant, puisqu'il lui suffisait de transmettre, anonyme, une parcelle
de sa pensée, afin de ne pas mourir tout entier.--Christophe, très
touché, lui couvrait la figure de baisers. Le vieux, qui se laissait
attendrir de plus en plus, lui embrassait les cheveux.
--N'est-ce pas, tu te souviendras? Plus tard, quand tu seras devenu un
bon musicien, un grand artiste, qui fera honneur à sa famille, à son
art, et à la patrie, quand tu seras célèbre, tu te souviendras que
c'est ton vieux grand-père qui t'a le premier deviné, qui a prédit ce
que tu serais?
Il avait les larmes aux yeux, de s'entendre parler. Il ne voulut pas
laisser voir cette marque de faiblesse. Il eut une quinte de toux, prit
un air bourru, et renvoya le petit, en serrant précieusement le
manuscrit.
Christophe revint chez lui, étourdi de joie. Les pierres dansaient
autour de lui. L'accueil qu'il reçut des siens le dégrisa un peu.
Comme il se hâtait naturellement de leur raconter, tout glorieux, son
exploit musical, ils jetèrent les hauts cris. Sa mère se moqua de lui.
Melchior déclara que le vieux était fou et qu'il ferait beaucoup mieux
de se soigner que de tourner la tête au petit; quant à Christophe, il
lui ferait le plaisir de ne plus s'occuper de ces niaiseries, de se
mettre _illico_ à son piano, et de jouer des exercices pendant quatre
heures. Qu'il tâche d'abord d'apprendre à jouer proprement: pour la
composition, il avait le temps de s'en occuper plus tard, quand il
n'aurait rien de mieux à faire.
Ce n'est pas, comme ces sages paroles auraient pu le faire croire, que
Melchior se préoccupât de défendre l'enfant contre l'exaltation
dangereuse d'un orgueil prématuré. Il devait se charger de démontrer
promptement le contraire. Mais, n'ayant jamais eu lui-même aucune idée
à exprimer en musique, ni le moindre besoin d'en exprimer aucune, il en
était arrivé, dans son infatuation de virtuose, à considérer la
composition comme une chose secondaire, à laquelle l'art de
l'exécutant donnait seul tout son prix. Il n'était certes pas
insensible aux enthousiasmes suscités par les grands compositeurs,
comme Hassler; il avait pour ces ovations le respect qu'il éprouvait
toujours pour le succès,--mêlé secrètement d'un peu de jalousie, car
il lui semblait que ces applaudissements lui étaient dérobés. Mais il
savait par expérience que les succès des grands virtuoses ne sont pas
moins bruyants, qu'ils sont même plus personnels et plus fertiles en
conséquences agréables et flatteuses. Il affectait de rendre un
profond hommage au génie des maîtres musiciens; mais il avait plaisir
à raconter d'eux des anecdotes ridicules, qui donnaient de leur
intelligence et de leurs mœurs une triste opinion. Il plaçait le
virtuose au sommet de l'échelle artistique: car, disait-il, il est bien
connu que la langue est la plus noble partie du corps; et que serait la
pensée sans la parole? que serait la musique sans l'exécutant?
Quelle que fût d'ailleurs la raison de la semonce qu'il administra à
Christophe, cette semonce n'était pas inutile pour rendre au petit
l'équilibre, que les louanges du grand-père risquaient fort de lui
faire perdre. Elle ne suffisait même pas. Christophe ne manqua point de
juger que son grand-père était beaucoup plus intelligent que son
père; et, s'il se mit au piano sans rechigner, ce fut bien moins pour
obéir que pour pouvoir rêver à son aise, ainsi qu'il avait coutume,
tandis que ses doigts couraient machinalement sur le clavier. Tout en
exécutant ses interminables exercices, il entendait une voix
orgueilleuse qui répétait en lui: «Je suis un compositeur, un grand
compositeur.»
À partir de ce jour, puisqu'il était un compositeur, il se mit à
composer. Avant de savoir à peine écrire ses lettres, il s'évertua à
griffonner des noires et des croches sur des lambeaux de papier, qu'il
arrachait aux cahiers de comptes du ménage. Mais la peine qu'il se
donnait pour savoir ce qu'il pensait, et pour le fixer par écrit,
faisait qu'il ne pensait plus rien, sinon qu'il voulait penser quelque
chose. Il ne s'en obstinait pas moins à construire des phrases
musicales; et comme il était naturellement musicien, il y arrivait tant
bien que mal, encore qu'elles ne signifiassent rien. Alors il s'en
allait les porter, triomphant, à grand-père, qui en pleurait de
joie,--il pleurait facilement maintenant qu'il vieillissait,--et qui
proclamait que c'était admirable.
Il y avait de quoi le gâter tout à fait. Heureusement, son bon sens
naturel le sauva, aidé par l'influence d'un homme, qui ne prétendait
pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fût, et qui ne donnait
aux yeux du monde rien moins que l'exemple du bon sens.--C'était le
frère de Louisa.
Il était petit comme elle, mince, chétif, un peu voûté. On ne savait
au juste son âge; il ne devait pas avoir passé la quarantaine; mais il
semblait avoir cinquante ans, et plus. Il avait une petite figure
ridée, rosée, avec de bons yeux bleus très pâles, comme des myosotis
un peu fanés. Quand il enlevait sa casquette, qu'il gardait
frileusement partout, de crainte des courants d'air, il montrait un
petit crâne tout nu, rose, et de forme conique, qui faisait la joie de
Christophe et de ses frères. Ils ne se lassaient pas de le taquiner à
ce sujet, lui demandant ce qu'il avait fait de ses cheveux, et menaçant
de le fouetter, excités par les grosses plaisanteries de Melchior. Il
en riait le premier et se laissait faire avec patience. Il était petit
marchand ambulant; il allait de village en village, portant sur son dos
un gros ballot, où il y avait de tout: de l'épicerie, de la papeterie,
de la confiserie, des mouchoirs, des fichus, des chaussures, des boîtes
de conserve, des almanachs, des chansons et des drogues. Plusieurs fois,
on avait tenté de le fixer quelque part, de lui acheter un petit fonds,
un bazar, une mercerie. Mais il ne pouvait s'y faire: une nuit il se
levait, mettait la clef sous la porte, et repartait avec son ballot. On
restait des mois sans le voir. Puis il reparaissait: un soir, on
entendait gratter à l'entrée; la porte s'entre-bâillait, et la petite
tête chauve, poliment découverte, se montrait avec ses bons yeux et
son sourire timide. Il disait: «Bonsoir à toute la compagnie»,
prenait soin d'essuyer ses souliers avant d'entrer, saluait chacun, en
commençant par le plus âgé, et allait s'asseoir dans le coin le plus
modeste de la chambre. Là, il allumait sa pipe, et il baissait le dos,
attendant tranquillement que la grêle habituelle de quolibets fût
passée. Les deux Krafft, le grand-père et le père, avaient pour lui
un mépris goguenard. Cet avorton leur paraissait ridicule; et leur
orgueil était blessé de l'infime condition du marchand ambulant. Ils
le lui faisaient sentir; mais il ne semblait pas s'en apercevoir, et il
leur témoignait un respect profond, qui les désarmait, surtout le
vieux, très sensible aux égards qu'on avait pour lui. Ils se
contentaient de l'écraser de lourdes plaisanteries qui faisaient monter
le rouge au visage de Louisa. Celle-ci, habituée à s'incliner sans
discussion devant la supériorité des Krafft, ne doutait pas que son
mari et son beau-père n'eussent raison; mais elle aimait tendrement son
frère, et son frère avait pour elle une adoration muette. Ils étaient
tous deux seuls de leur famille, et tous deux humbles, effacés,
écrasés par la vie; un lien de mutuelle pitié et de souffrances
communes, secrètement supportées, les attachait ensemble avec une
triste douceur. Au milieu des Krafft, robustes, bruyants, brutaux,
solidement bâtis pour vivre, et vivre joyeusement, ces deux êtres
faibles et bons, qui semblaient en dehors ou à côté de la vie, se
comprenaient et se plaignaient, sans se le dire jamais.
Christophe, avec la légèreté cruelle de l'enfance, partageait le
dédain de son père et de son grand-père pour le petit marchand. Il
s'en divertissait comme d'un objet comique; il le harcelait de
taquineries stupides, que l'autre supportait avec son inaltérable
tranquillité. Christophe l'aimait cependant, sans bien s'en rendre
compte. Il l'aimait d'abord comme un jouet docile, dont on fait ce qu'on
veut. Il l'aimait aussi parce qu'il y avait toujours quelque chose de
bon à attendre de lui: une friandise, une image, une invention
amusante. Le retour du petit homme était une joie pour les enfants; car
il leur faisait toujours quelque surprise. Si pauvre qu'il fût, il
trouvait moyen d'apporter un souvenir à chacun; et il n'oubliait la
fête d'aucun de la famille. On le voyait arriver ponctuellement aux
dates solennelles; et il tirait de sa poche quelque gentil cadeau,
choisi avec cœur. On y était si habitué qu'on songeait à peine à le
remercier: il paraissait suffisamment payé par le plaisir qu'il avait
à l'offrir. Mais Christophe, qui ne dormait pas très bien, et qui,
pendant la nuit, ressassait dans son cerveau les événements de la
journée, réfléchissait parfois que son oncle était très bon; il lui
venait pour le pauvre homme des effusions de reconnaissance, dont il ne
lui montrait rien, une fois le jour venu, parce qu'alors il ne pensait
plus qu'à se moquer. Il était d'ailleurs trop petit encore pour
attacher à la bonté tout son prix: dans le langage des enfants, bon et
bête sont presque synonymes; et l'onde Gottfried en semblait la preuve
vivante.
Un soir que Melchior dînait en ville, Gottfried, resté seul dans la
salle du bas, tandis que Louisa couchait les deux petits, sortit, et
alla s'asseoir à quelques pas de la maison, au bord du fleuve.
Christophe l'y suivit par désœuvrement; et, comme d'habitude, il le
persécuta de ses agaceries de jeune chien, jusqu'à ce qu'il fût
essoufflé et se laissât rouler sur l'herbe à ses pieds. Couché sur
le ventre, il s'enfonça le nez dans le gazon. Quand il eut repris
haleine, il chercha quelque nouvelle sottise à dire; et, l'ayant
trouvée, il la cria, en se tordant de rire, la figure toujours enfouie
en terre. Rien ne lui répondit. Étonné de ce silence, il leva la
tête, et s'apprêta à redire son bon mot. Son regard rencontra le
visage de Gottfried, éclairé par les dernières lueurs du jour qui
s'éteignait, dans des vapeurs dorées. Sa phrase lui resta dans la
gorge. Gottfried souriait, les yeux à demi fermés, la bouche
entr'ouverte; et sa figure souffreteuse était d'un sérieux indicible.
Christophe, appuyé sur les coudes, se mit à l'observer. La nuit
venait; la figure de Gottfried s'effaçait peu à peu. Le silence
régnait. Christophe fut pris à son tour par les impressions
mystérieuses qui se reflétaient sur le visage de Gottfried. La terre
était dans l'ombre, et le ciel était clair: les étoiles naissaient.
Les petites vagues du fleuve clapotaient sur la rive. L'enfant
s'engourdissait; il mâchait, sans les voir, de petites tiges d'herbes.
Un grillon criait près de lui. Il lui semblait qu'il allait
s'endormir.... Brusquement, dans l'obscurité, Gottfried chanta. Il
chantait d'une voix faible, voilée, comme intérieure; on n'aurait pu
l'entendre à vingt pas. Mais elle avait une sincérité émouvante; on
eût dit qu'il pensait tout haut, et qu'au travers de cette musique,
comme d'une eau transparente, on pût lire jusqu'au fond de son cœur.
Jamais Christophe n'avait entendu chanter ainsi. Et jamais il n'avait
entendu une pareille chanson. Lente, simple, enfantine, elle allait d'un
pas grave, triste, un peu monotone, sans se presser jamais,--avec de
longs silences,--puis se remettait en route, insoucieuse d'arriver, et
se perdait dans la nuit. Elle semblait venir de très loin, et allait on
ne sait où. Sa sérénité était pleine de trouble; et, sous sa paix
apparente, dormait une angoisse séculaire. Christophe ne respirait
plus, il n'osait faire un mouvement, il était tout froid d'émotion.
Quand ce fut fini, il se traîna vers Gottfried, et, la gorge serrée:
--Oncle!... demanda-t-il.
Gottfried ne répondit pas.
--Oncle! répéta l'enfant, en posant ses mains et son menton sur les
genoux de Gottfried.
La voix affectueuse de Gottfried dit:
--Mon petit...
--Qu'est-ce que c'est, oncle? Dis! Qu'est-ce que tu as chanté?
--Je ne sais pas.
--Dis ce que c'est!
--Je ne sais pas. C'est une chanson.
--C'est une chanson de toi?
--Non, pas de moi! quelle idée!... C'est une vieille chanson.
--Qui l'a faite?
--On ne sait pas...
--Quand?
--On ne sait pas...
--Quand tu étais petit?
--Avant que je fusse au monde, avant qu'y fût mon père, et le père de
mon père, et le père du père de mon père... Cela a toujours été.
--Comme c'est étrange! Personne ne m'en a jamais parlé.
Il réfléchit un moment:
--Oncle, est-ce que tu en sais d'autres?
--Oui.
--Chante une autre, veux-tu?
--Pourquoi chanter une autre? Une suffit. On chante, quand on a besoin
de chanter, quand il faut qu'on chante. Il ne faut pas chanter pour
s'amuser.
--Mais pourtant, quand on fait de la musique?
--Ce n'est pas de la musique.
Le petit resta pensif. Il ne comprenait pas très bien. Cependant, il ne
demanda pas d'explications: c'est vrai, ce n'était pas de la musique,
de la musique comme les autres. Il reprit:
--Oncle, est-ce que toi, tu en as fait?
--Quoi donc?
--Des chansons!
--Des chansons? oh! comment est-ce que j'en ferais? Cela ne se fait pas.
L'enfant insistait avec sa logique habituelle: