emporté par le fleuve... Quand il fermait les yeux, il voyait des
couleurs: bleu, vert, jaune, rouge, et de grandes ombres qui courent, et
des nappes de soleil... Les images se précisent. Voici une large
plaine, des roseaux, des moissons ondulant sous la brise qui sent
l'herbe fraîche et la menthe. Des fleurs de tous côtés, des bleuets,
des pavots, des violettes. Que c'est beau! Que l'air est délicieux! Il
doit faire bon s'étendre dans l'herbe épaisse et douce! Christophe se
sent joyeux et un peu étourdi, comme lorsque son père lui a, les jours
de fête, versé dans son grand verre un doigt de vin du Rhin...--Le
fleuve passe... Le pays a changé... Ce sont maintenant des arbres qui
se penchent sur l'eau; leurs feuilles dentelées, comme de petites
mains, trempent, s'agitent et se retournent sous les flots. Un village,
parmi les arbres, se mire dans le fleuve. On voit les cyprès et les
croix du cimetière par-dessus le mur blanc, que lèche le courant...
Puis, ce sont des rochers, un défilé de montagnes, les vignes sur les
pentes, un petit bois de sapins, et les _burgs_ ruinés. Et de nouveau,
la plaine, les moissons, les oiseaux, le soleil...
La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pensée,
sans vagues, presque sans plis, avec des moires luisantes et grasses.
Christophe ne la voit plus; il a fermé tout à fait les yeux, pour
mieux l'entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le
vertige; il est aspiré par ce rêve éternel et dominateur. Sur le fond
tumultueux des flots, des rythmes précipités s'élancent avec une
ardente allégresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent,
comme une vigne qui grimpe le long d'un treillis: des arpèges de
claviers argentins, des violons douloureux, des flûtes veloutées aux
sons ronds... Les paysages ont disparu. Le fleuve a disparu. Il flotte
une atmosphère tendre et crépusculaire. Christophe a le cœur
tremblant d'émoi. Que voit-il maintenant? Oh! les charmantes
figures!...--Une fillette aux boucles brunes l'appelle, langoureuse et
moqueuse... Un visage pâlot de jeune garçon aux yeux bleus le regarde
avec mélancolie... D'autres sourires, d'autres yeux,--des yeux curieux
et provocants, dont le regard fait rougir,--des yeux affectueux et
douloureux, comme un bon regard de chien,--et des yeux impérieux, et
des yeux de souffrance... Et cette figure de femme, blême, les cheveux
noirs, et la bouche serrée, dont les yeux semblent manger la moitié du
visage, et le fixent avec une violence qui fait mal... Et la plus chère
de toutes, celle qui lui sourit avec ses clairs yeux gris, la bouche un
peu ouverte, ses petites dents qui brillent... Ah! le beau sourire
indulgent et aimant! il fond le cœur de tendresse! qu'il fait de bien,
qu'on l'aime! Encore! Souris-moi encore! Ne t'en va point!...--Hélas!
il s'est évanoui! Mais il laisse dans le cœur une douceur ineffable.
Il n'y a plus rien de mal, il n'y a plus rien de triste, il n'y a plus
rien... Rien qu'un rêve léger, une musique sereine, qui flotte dans un
rayon de soleil, comme les fils de la Vierge par les beaux jours
d'été...--Qu'est-ce donc qui vient de passer? Quelles sont ces images
qui pénètrent l'enfant d'un trouble passionné? Jamais il ne les avait
vues; et pourtant il les connaissait: il les a reconnues. D'où
viennent-elles? De quel gouffre obscur de l'Être! Est-ce de ce qui
fut... ou de ce qui sera?...
Maintenant, tout s'efface, toute forme s'est fondue... Une dernière
fois encore, à travers un voile de brunie, apparaît, comme si l'on
planait très haut, au-dessus de lui, le fleuve débordé, couvrant les
champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et tout à fait au
loin, comme une lueur d'acier au bord de l'horizon, une plaine liquide,
une ligne de flots qui tremblent,--la Mer. Le fleuve court à elle. Elle
semble courir à lui. Elle l'aspire. Il la veut. Il y va disparaître...
La musique tournoie, les beaux rythmes de danse se balancent éperdus;
tout est balayé dans leur tourbillon triomphal... L'âme libre fend
l'espace, comme le vol des hirondelles, ivres d'air, qui traversent le
ciel avec des cris aigus... Joie! Joie! Il n'y a plus rien!... Ô
bonheur infini!...
Les heures avaient passé, le soir était venu, l'escalier était dans
la nuit. Des gouttes de pluie faisaient sur la robe du fleuve des
cercles, que le courant entraînait en dansant. Parfois une branche
d'arbre, quelques écorces noires passaient sans bruit et s'en allaient.
L'araignée meurtrière s'était retirée, repue, dans le coin le plus
obscur.--Et le petit Christophe était toujours penché au bord du
soupirail, avec sa figure pâle, barbouillée, rayonnante de bonheur. Il
dormait.
_TROISIÈME PARTIE_
_E la faccia del sol nascere ombrata_
Purg. XXX
Il avait fallu céder. Malgré l'obstination d'une résistance
héroïque, les coups avaient eu raison de sa mauvaise volonté. Tous
les matins, trois heures, et trois heures, tous les soirs, Christophe
était placé devant l'instrument de torture. Crispé d'attention et
d'ennui, de grosses larmes coulant le long de ses joues et de son nez,
il remuait sur les touches blanches et noires ses petites mains rouges,
souvent gourdes de froid, sous la menace de la règle qui s'abattait à
chaque fausse note, et des vociférations de son maître, qui lui
étaient plus odieuses que les coups. Il pensait qu'il haïssait la
musique. Il s'appliquait pourtant avec un acharnement, que la peur de
Melchior ne suffisait pas à expliquer. Certains mots du grand-père
avaient fait impression sur lui. Le vieux, voyant pleurer son
petit-fils, lui avait dit avec gravité qu'il valait bien la peine de
souffrir un peu pour le plus bel art et le plus noble qui fût donné
aux hommes, pour leur consolation et pour leur gloire. Et Christophe,
qui était reconnaissant à grand-père de ce qu'il lui parlait comme à
un homme, avait été secrètement touché par cette naïve parole, qui
s'accordait avec son stoïcisme enfantin et son orgueil naissant.
Mais, plus que tous les arguments, le souvenir profond de certaines
émotions musicales l'attacha malgré lui, l'asservit, pour la vie, à
cet art détesté, contre lequel il tentait en vain de se révolter.
Il y avait dans la ville, comme c'est l'habitude en Allemagne, un
théâtre qui jouait l'opéra, l'opéra-comique, l'opérette, le drame,
la comédie, le vaudeville, et tout ce qui pouvait se jouer, de tous les
genres et de tous les styles. Le représentations avaient lieu trois
fois par semaine, de six à neuf heures du soir. Le vieux Jean-Michel
n'en manquait pas une, et témoignait à toutes un intérêt égal. Il
emmena une fois avec lui son petit-fils. Plusieurs jours à l'avance, il
lui avait raconté longuement le sujet de la pièce. Christophe n'y
avait rien compris; mais il avait retenu qu'il se passerait des choses
terribles; et, tout en brûlant du désir de les voir, il en avait
grand'peur. Il savait qu'il y aurait un orage, et il craignait d'être
foudroyé. Il savait qu'il y aurait une bataille, et il n'était pas
sûr de ne pas être tué. La veille, dans son lit, il en avait une
véritable angoisse; et, le jour de la représentation, il souhaitait
presque que grand-père fût empêché de venir. Mais l'heure approchant
et grand-père ne venant pas, il commençait à se désoler et regardait
à tout instant par la fenêtre. Enfin le vieux parut et ils partirent
ensemble. Le cœur lui sautait dans la poitrine. Il avait la langue
sèche, il ne pouvait articuler une syllabe.
Ils arrivèrent à cet édifice mystérieux, dont il était souvent
question dans les entretiens de la maison. À la porte, Jean-Michel
rencontra des gens de connaissance; et le petit, qui lui serrait la main
très fort, tant il avait peur de le perdre, ne comprenait pas comment
ils pouvaient causer tranquillement et rire, en cet instant.
Grand-père s'installa à sa place habituelle, au premier rang,
derrière l'orchestre. Il s'appuyait sur la balustrade, et commençait
aussitôt avec la contre-basse une interminable conversation. Il se
trouvait là dans son milieu; là, on l'écoutait parler, à cause de
son autorité musicale; et il en profitait: on peut même dire qu'il en
abusait. Christophe était incapable de rien entendre. Il était
écrasé par l'attente du spectacle, par l'aspect de la salle qui lui
paraissait magnifique, par l'affluence du public qui l'intimidait
horriblement. Il n'osait tourner la tête, croyant que tous les regards
étaient fixés sur lui. Il serrait convulsivement entre ses genoux sa
petite casquette; et il fixait le rideau magique avec des yeux ronds.
Enfin on frappa les trois coups. Grand-père se moucha, tira de sa poche
le _libretto_, qu'il ne manquait jamais de suivre scrupuleusement, au
point de négliger parfois ce qui se passait sur la scène; et
l'orchestre commença de jouer. Dès les premiers accords, Christophe se
sentit tranquillisé. Dans ce monde des sons, il était chez lui; et, à
partir de ce moment, quelque extravagant que fût le spectacle, tout lui
parut naturel.
Le rideau s'était levé, découvrant des arbres en carton et des êtres
qui n'étaient pas beaucoup plus réels. Le petit regardait, béant
d'admiration; mais il n'était pas surpris. Cependant, la pièce se
passait dans un Orient de fantaisie, dont il ne pouvait avoir aucune
idée. Le poème était un tissu d'inepties, où il était impossible de
se reconnaître. Christophe n'y voyait goutte; il confondait tout,
prenait un personnage pour un autre, tirait son grand-père par la
manche, pour lui poser des questions saugrenues, qui prouvaient qu'il
n'avait rien compris. Et non seulement il ne s'ennuyait pas, mais il
était passionnément intéressé. Sur l'imbécile _libretto_, il
bâtissait un roman de son invention, qui n'avait aucun rapport avec ce
que l'on jouait; à tout instant les événements le démentaient, et il
fallait le remanier, mais cela ne troublait pas l'enfant. Il avait fait
son choix parmi les êtres qui évoluaient sur la scène, avec des cris
variés; et il suivait, palpitant, les destinées de ceux à qui il
avait accordé ses sympathies. Surtout il était troublé par une belle
personne, entre deux âges, qui avait de longs cheveux blond ardent, des
yeux d'une largeur exagérée, et qui marchait pieds nus. Les
invraisemblances monstrueuses de la mise en scène ne le choquaient
point. Ses yeux aigus d'enfant ne remarquaient pas la laideur grotesque
des acteurs, énormes et charnus, les choristes difformes de toutes les
dimensions, alignés sur deux rangs, la niaiserie des gestes, les faces
congestionnées par les hurlements, les perruques touffues, les hauts
talons du ténor, et le fard de sa belle amie, au visage tatoué de
coups de crayon multicolores. Il était dans l'état d'un amoureux, à
qui sa passion ne permet plus de voir, comme il est, l'objet aimé. Le
merveilleux pouvoir d'illusion, qui est le propre des enfants, arrêtait
au passage les sensations déplaisantes et les transformait à mesure.
La musique opérait ces miracles. Elle baignait les objets d'une
atmosphère vaporeuse, où tout devenait beau, noble et désirable. Elle
communiquait à l'âme un besoin dévorant d'aimer; et en même temps,
elle lui offrait des fantômes d'amour, pour remplir le vide
qu'elle-même avait creusé. Le petit Christophe était éperdu
d'émotion. Il y avait des mots, des gestes, des phrases musicales, qui
le mettaient mal à l'aise; il n'osait plus lever les yeux, il ne savait
pas si c'était mal ou bien, il rougissait et pâlissait tour à tour;
il en avait des gouttes de sueur au front; et il tremblait que les gens
qui étaient là ne s'aperçussent de son trouble. Quand arrivèrent les
catastrophes inévitables qui fondent sur les amants, au quatrième acte
des opéras, afin de fournir au ténor et à la prima donna l'occasion
de faire valoir leurs cris les plus aigus, l'enfant crut qu'il allait
étouffer; il avait la gorge douloureuse, comme quand il avait pris
froid; il se serrait le cou avec ses mains, il ne pouvait plus avaler sa
salive; il était gonflé de larmes. Heureusement que grand-père
n'était pas beaucoup moins ému. Il jouissait du théâtre avec une
naïveté d'enfant. Aux passages dramatiques, il toussotait d'un air
indifférent, pour cacher son trouble; mais Christophe le voyait; et
cela lui faisait plaisir. Il avait horriblement chaud, il tombait de
sommeil, et il avait très mal où il était assis. Mais il pensait
uniquement: «Y en a-t-il encore pour longtemps? Pourvu que ce ne soit
pas fini!...»
Et brusquement, tout fut fini, sans qu'il comprit pourquoi. Le rideau
tomba, tout le monde se leva, l'enchantement était rompu.
Ils revinrent dans la nuit, les deux enfants ensemble, le vieux et le
petit. Quelle belle nuit! Quel calme clair de lune! Ils se taisaient
tous deux, ruminant leurs souvenirs. Enfin le vieux lui dit:
--Es-tu content?
Christophe ne pouvait pas répondre; il était encore intimidé par son
émotion, et il ne voulait pas parler, de peur de briser le charme; il
dut faire un effort, pour murmurer tout bas, avec un gros soupir:
--Oh! oui!
Le vieux sourit. Après un temps, il reprit:
--Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien? Créer ces
spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux? C'est être Dieu
sur terre.
Le petit fut saisi. Quoi! c'était un homme qui avait créé cela! Il
n'y avait pas songé. Il lui semblait presque que cela s'était fait
tout seul, que c'était l'œuvre de la nature... Un homme, un musicien,
comme il serait un jour! Oh! être cela un jour, un seul jour! Et puis
après... Après, tout ce qu'on voudra! mourir, s'il faut! Il demanda:
--Qui est-ce, grand-père, celui qui a fait cela?
Grand-père lui parla de François-Marie Hassler, un jeune artiste
allemand, qui habitait Berlin, et qu'il avait connu jadis. Christophe
écoutait, tout oreilles. Brusquement, il dit:
--Et toi, grand-père?
Le vieux eut un tressaillement.
--Quoi? demanda-t-il.
--Est-ce que tu en as fait, toi aussi, de ces choses?
--Certainement, fit le vieux, d'une voix fâchée.
Il se tut; et après quelques pas, il soupira profondément. C'était
une des douleurs de sa vie. Il avait toujours désiré écrire pour le
théâtre, et l'inspiration l'avait toujours trahi. Il avait bien dans
ses cartons un ou deux actes de sa façon; mais il conservait si peu
d'illusion sur leur valeur qu'il n'avait jamais osé les soumettre au
jugement de personne.
Ils ne se dirent plus un mot, jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés. Ils
ne dormirent ni l'un ni l'autre. Le vieux avait de la peine. Il avait
pris sa Bible pour se consoler. Christophe repassait dans son lit les
événements de la soirée; il se rappelait les moindres détails, et la
fille aux pieds nus lui réapparaissait. Quand il allait s'assoupir, une
phrase de musique résonnait à son oreille, aussi distinctement que si
l'orchestre était là; il tressautait; il se soulevait sur son
oreiller, la tête ivre, et il pensait: «Un jour, j'en écrirai aussi,
moi. Oh! est-ce que je pourrai jamais?»
À partir de ce moment, il n'eut plus qu'un désir: retourner au
théâtre; et il se remit au travail avec d'autant plus d'ardeur qu'on
lui fit du théâtre la récompense de son travail. Il ne songeait plus
qu'à cela: pendant la moitié de la semaine, il pensait au spectacle
passé; et il pensait au spectacle prochain, pendant l'autre moitié. Il
tremblait de tomber malade pour la représentation; et sa crainte lui
faisait éprouver souvent les symptômes de trois ou quatre maladies. Le
jour venu, il ne dînait pas, il s'agitait comme une âme en peine, il
allait regarder cinquante fois l'horloge, il croyait que le soir
n'arriverait jamais; enfin, n'y tenant plus, il partait de la maison une
heure avant l'ouverture des bureaux, dans la peur de ne pas trouver de
place; et, comme il était le premier dans la salle déserte, il
commençait à s'inquiéter. Son grand-père lui avait raconté que,
deux ou trois fois, le public n'étant pas assez nombreux, les
comédiens avaient préféré ne pas jouer et rendre le prix des places.
Il guettait les arrivants, il les comptait, il pensait: «Vingt-trois,
vingt-quatre, vingt-cinq... oh! ce n'est pas assez... jamais ce ne sera
assez!» Et quand il voyait entrer au balcon ou à l'orchestre quelque
personnage d'importance, il avait le cœur plus léger; il se disait:
«Celui-là, ils n'oseront pas le renvoyer. Sûrement, ils joueront pour
lui.»--Mais il n'était pas convaincu; il ne se rassurait que quand les
musiciens s'installaient. Encore craignait-il jusqu'au dernier moment
que le rideau se levât, et que l'on annonçât, comme l'on fit un soir,
un changement de spectacle. Il regardait de ses petits yeux de lynx sur
le pupitre de la contrebasse si le titre inscrit sur le cahier était
celui de la pièce attendue. Et quand il avait bien vu, deux minutes
après, il regardait de nouveau pour s'assurer qu'il ne s'était pas
trompé... Le chef d'orchestre n'était pas encore là. Sûrement il
était malade... On s'agitait derrière le rideau, on entendait un bruit
de voix et de pas précipités. C'était un accident, un malheur
imprévu?... Le silence se rétablissait. Le chef d'orchestre était à
son poste. Tout semblait enfin prêt... On ne commençait pas! Mais que
se passait-il donc?... Il bouillait d'impatience.--Enfin, le signal
retentissait. Il avait des battements de cœur. L'orchestre préludait;
et, pendant quelques heures, Christophe nageait dans une félicité, que
troublait seulement l'idée qu'elle finirait.
À quelque temp de là, un événement musical surexcitas les pensées
de Christophe. François-Marie Hassler, l'auteur du premier opéra qui
l'avait bouleversé, allait venir. Il devait diriger un concert de ses
œuvres. La ville fut en émoi. Le jeune maître était violemment
discuté en Allemagne; et, pendant quinze jours, on ne parla que de lui.
Ce fut bien autre chose, quand il fut arrivé. Les amis de Melchior et
ceux du vieux Jean-Michel venaient constamment aux nouvelles; et ils en
apportaient d'extravagantes sur les habitudes du musicien et ses
excentricités. L'enfant suivait ces récits avec une attention
passionnée. L'idée que le grand homme était là, dans sa ville, qu'il
respirait le même air, qu'il foulait les mêmes pavés, le jetait dans
un état d'exaltation muette. Il ne vivait plus que dans l'espérance de
le voir.
Hassler était descendu au palais, où le grand-duc lui avait offert
l'hospitalité. Il ne sortait guère que pour aller au théâtre diriger
les répétitions, où Christophe n'était pas admis; et comme il était
fort indolent, il allait et revenait toujours dans la voiture du prince.
Christophe avait donc peu d'occasions de le contempler; il ne réussit
qu'une fois à apercevoir au passage, au fond de la voiture, son manteau
de fourrure, bien qu'il perdît des heures à l'attendre dans la rue,
donnant de forts coups de poing à droite, à gauche, pour conquérir et
maintenir sa place au premier rang des badauds. Il se consolait, en
passant la moitié de ses journées à guetter les fenêtres du palais
qu'on lui avait désignées comme étant celles du maître. Le plus
souvent, il ne voyait que les volets: car Hassler se levait tard, et les
fenêtres restaient fermées presque toute la matinée. C'est ce qui
avait fait dire aux gens bien informés que Hassler ne pouvait supporter
le jour, et qu'il vivait dans une nuit perpétuelle.
Enfin Christophe fut admis à approcher son héros. C'était le jour du
concert. Toute la ville était là. Le grand-duc et sa cour occupaient
la grande loge princière, surmontée d'une couronne, que tenaient dans
les airs, avec des ronds de jambes, deux chérubins joufflus. Le
théâtre avait un aspect de gala. La scène était ornée de branches
de chêne et de lauriers fleuris. Tous les musiciens de quelque valeur
s'étaient fait honneur de tenir leur partie dans l'orchestre. Melchior
était à son poste, et Jean-Michel dirigeait les chœurs.
Lorsque Hassler parut, une acclamation monta de toutes parts, et les
dames se levaient afin de mieux le voir. Christophe le dévorait des
yeux. Hassler avait une figure jeune et fine, mais déjà un peu bouffie
et fatiguée; les tempes étaient dégarnies; une calvitie précoce se
montrait au sommet du crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient.
Ses yeux bleus avaient un regard vague. Sous la petite moustache blonde,
la bouche ironique restait rarement en repos, contractée par mille
mouvements imperceptibles. Il était grand, et se tenait mal, non par
gêne, mais par fatigue ou par ennui. Il dirigeait avec une souplesse
capricieuse, de tout son grand corps dégingandé qui ondulait, comme sa
musique, avec des gestes tour à tour caressants et cassants. On voyait
qu'il était prodigieusement nerveux; et sa musique était son reflet.
Cette vie trépidante et saccadée pénétrait l'apathie ordinaire de
l'orchestre. Christophe haletait; malgré sa crainte d'attirer sur lui
les regards, il ne pouvait rester immobile à sa place; il s'agitait, il
se levait, et la musique lui causait de si violentes secousses, et si
inattendues, qu'il était contraint de remuer la tête, les bras, les
jambes, au grand dommage de ses voisins, qui se garaient comme ils
pouvaient de ses ruades. Au reste, tout le public était dans
l'enthousiasme, fasciné par le succès, bien plus que par les œuvres.
À la fin, il y eut un orage d'applaudissements et de cris, où les
trompettes de l'orchestre, selon la mode allemande, mêlèrent leurs
clameurs triomphales, pour saluer le vainqueur. Christophe tressaillait
d'orgueil, comme si ces honneurs étaient pour lui. Il jouissait de voir
le visage de Hassler s'illuminer d'un contentement enfantin. Les dames
jetaient des fleurs, les hommes agitaient leurs chapeaux; et ce fut une
ruée du public vers l'estrade. Chacun voulait serrer la main du
maître. Christophe vit une enthousiaste porter cette main à ses
lèvres, et une autre dérober le mouchoir que Hassler avait laissé sur
le coin de son pupitre. Il voulut, lui aussi, arriver à l'estrade, bien
qu'il ne sût pas du tout pourquoi; car, s'il s'était trouvé en ce
moment près de Hassler, il se serait enfui aussitôt, d'émotion. Mais
il donnait des coups de tête, comme un bélier, dans les robes et les
jambes qui le séparaient de Hassler.--Il était trop petit. Il ne put
arriver.
Heureusement, grand-père vint le prendre à la sortie du concert, pour
l'emmener à une sérénade qu'on donnait à Hassler. C'était la nuit,
on avait allumé des torches. Tous les musiciens de l'orchestre étaient
là. On ne s'entretenait que des œuvres merveilleuses que l'on venait
d'entendre. On arriva devant le palais, et on se disposa sans bruit sous
les fenêtres du maître. On affectait des airs mystérieux, bien que
tout le monde fût au courant, et Hassler comme les autres, de ce qu'on
allait faire. Dans le beau silence de la nuit, on commença de jouer des
pages célèbres de Hassler. Il parut à la fenêtre avec le prince, et
on hurla en leur honneur. Ils saluaient, tous les deux. Un domestique
vint, de la part du prince, inviter les musiciens à entrer au palais.
Ils traversèrent des salles dont les murs étaient badigeonnés de
peintures, qui représentaient des hommes nus avec des casques: ils
étaient de couleur rougeâtre, et faisaient des gestes de défi. Le
ciel était couvert de gros nuages, pareils à des éponges. Il y avait
aussi des hommes et des femmes en marbre, vêtus de pagnes en tôle. On
marchait sur des tapis si doux qu'on n'entendait point ses pas; et on
pénétra dans une salle, où il faisait clair comme en plein jour, et
où des tables étaient chargées de boissons et de choses excellentes.