Au milieu de ces lourdes ténèbres, dans la nuit étouffante qui

semblait s'épaissir d'heure en heure, commença de briller, comme une

étoile perdue dans les sombres espaces, la lumière qui devait

illuminer sa vie: la divine musique...

Grand-père venait de donner à ses enfants un vieux piano, dont un de

ses clients l'avait prié de le débarrasser, et que sa patiente

ingéniosité avait remis à peu près en état. Le cadeau n'avait pas

été très bien accueilli. Louisa trouvait que la chambre était déjà

bien assez petite, sans l'encombrer encore; et Melchior dit que papa

Jean-Michel ne s'était pas ruiné: c'était du bois à brûler. Seul,

le petit Christophe fut joyeux du nouveau venu, sans bien savoir

pourquoi. Il lui semblait que c'était une boîte magique, pleine

d'histoires merveilleuses, comme dans ce volume des Mille et une Nuits,

dont grand-père lui lisait de temps en temps quelques pages, qui les

enchantaient tous deux. Il avait entendu son père, pour essayer les

notes, en faire sortir une petite pluie d'arpèges, pareille à celle

qu'un souffle de vent tiède fait tomber, après une averse, des

branches mouillées d'un bois. Il avait battu des mains et crié:

«Encore!»; mais Melchior, dédaigneusement, ferma le piano, disant

qu'il ne valait rien. Christophe n'insista plus; mais il rôdait sans

cesse autour de l'instrument; et, dès qu'on avait le dos tourné, il

soulevait le couvercle et poussait une touche, comme il eût remué du

doigt la carapace verte de quelque gros insecte: il voulait faire sortir

la bête enfermée là. Quelquefois, dans sa hâte, il frappait un peu

trop fort; et sa mère lui criait: «Ne te tiendras-tu pas tranquille?

Ne touche pas à tout!»; ou bien, il se pinçait, en refermant la

boîte; et il faisait de piteuses grimaces, en suçant son doigt

meurtri...

Maintenant, sa plus grande joie est quand sa mère doit passer la

journée en service, ou faire une course en ville. Il écoute ses pas

descendre dans l'escalier: les voilà dans la rue; ils s'éloignent. Il

est seul. Il ouvre le piano, il approche une chaise, il se juche dessus;

ses épaules arrivent à hauteur du clavier: c'est assez pour ce qu'il

veut. Pourquoi attend-il d'être seul? Personne ne l'empêcherait de

jouer, pourvu qu'il ne fît pas trop de bruit. Mais il a honte devant

les autres, il n'ose pas. Et puis, on cause, on se remue: cela gâte le

plaisir. C'est tellement plus beau, quand on est seul!... Christophe

retient son souffle, pour que ce soit plus silencieux encore, et aussi

parce qu'il est un peu ému, comme s'il allait tirer un coup de canon.

Le cœur lui bat, en appuyant le doigt sur la touche; quelquefois, il le

relève, après l'avoir enfoncé à moitié, pour le poser sur une

autre. Sait-on ce qui va sortir de celle-ci, plutôt que de

celle-là?... Tout à coup, le son monte: il y en a de profonds, il y en

a d'aigus, il y en a qui tintent, il y en a d'autres qui grondent.

L'enfant les écoute longuement, un à un, diminuer et s'éteindre; ils

se balancent comme les cloches, lorsqu'on est dans les champs, et que le

vent les apporte et les éloigne tour à tour; puis, quand on prête

l'oreille, on entend dans le lointain d'autres voix différentes qui se

mêlent et tournent, ainsi que des vols d'insectes; elles ont l'air de

vous appeler, de vous attirer loin... loin... de plus en plus loin, dans

les retraites mystérieuses, où elles plongent et s'enfoncent... Les

voilà disparues!... Non! elles murmurent encore... Un petit battement

d'ailes... Que tout cela est étrange! Ce sont comme des esprits. Qu'ils

obéissent ainsi, qu'ils soient tenus captifs dans cette vieille caisse,

voilà qui ne s'explique point!

Mais le plus beau de tout, c'est quand on met deux doigts sur deux

touches à la fois. Jamais on ne sait au juste ce qui va se passer.

Quelquefois, les deux esprits sont ennemis; ils s'irritent, ils se

frappent, ils se haïssent, ils bourdonnent d'un air vexé; leur voix

s'enfle; elle crie, tantôt avec colère, tantôt avec douceur.

Christophe adore ce jeu: on dirait des monstres enchaînés, qui mordent

leurs liens, qui heurtent les murs de leur prison; il semble qu'ils vont

les rompre et faire irruption au dehors, comme ceux dont parle le livre

de contes, les génies emprisonnés dans des coffrets arabes sous le

sceau de Salomon.--D'autres vous flattent: ils tâchent de vous

enjôler; mais ils ne demandent qu'à mordre et ils ont la fièvre.

Christophe ne sait pas ce qu'ils veulent: ils l'attirent et le

troublent; ils le font presque rougir.--Et d'autres fois encore, il y a

des notes qui s'aiment: les sons s'enlacent, comme on fait avec les

bras, quand on se baise; ils sont gracieux et doux. Ce sont les bons

esprits; ils ont des figures souriantes et sans rides; ils aiment le

petit Christophe, et le petit Christophe les aime; il a les larmes aux

yeux de les entendre, et il ne se lasse pas de les rappeler. Ils sont

ses amis, ses chers, ses tendres amis...

Ainsi l'enfant se promène dans la forêt des sons, et il sent autour de

lui des milliers de forces inconnues, qui le guettent et l'appellent,

pour le caresser, ou pour le dévorer...

Un jour, Melchior le surprit. Il le fit tressauter de peur avec sa

grosse voix. Christophe, se croyant en faute, porta ses mains à ses

oreilles pour les préserver des redoutables claques. Mais Melchior ne

grondait pas, par extraordinaire; il était de bonne humeur, il riait.

--Cela t'intéresse donc, gamin? demanda-t-il, en lui tapant amicalement

la tête. Veux-tu que je t'apprenne à jouer?

S'il le voulait!... Il murmura que oui, ravi. Ils s'assirent tous deux

devant le piano, Christophe juché, cette fois, sur une pile de gros

livres; et, très attentif, il prit sa première leçon. Il apprit

d'abord que ces esprits bourdonnants avaient de singuliers noms, des

noms à la chinoise, d'une seule syllabe, ou même d'une seule lettre.

Il en fut étonné, il les imaginait autres: de beaux noms caressants,

comme les princesses des contes de fées. Il n'aimait pas la

familiarité avec laquelle son père en parlait. Du reste, quand

Melchior les évoquait, ce n'étaient plus les mêmes êtres; ils

prenaient un air indifférent, en se déroulant sous ses doigts.

Cependant Christophe fut content d'apprendre les rapports qu'il y avait

entre eux, leur hiérarchie, ces gammes qui ressemblent à un roi,

commandant une armée, ou à une troupe de nègres attachés à la file.

Il vit avec étonnement que chaque soldat, ou chaque nègre, pouvait

devenir à son tour monarque, ou tête de colonne d'une troupe

semblable, et même qu'on pouvait en dérouler des bataillons entiers,

du haut en bas du clavier. Il s'amusait à tenir le fil qui les faisait

marcher. Mais tout cela était devenu plus puéril que ce qu'il voyait

d'abord: il ne retrouvait plus sa forêt enchantée. Pourtant il

s'appliquait: car ce n'était pas ennuyeux, et il était surpris de la

patience de son père. Melchior ne se lassait point; il lui faisait

recommencer la même chose dix fois. Christophe ne s'expliquait pas

qu'il se donnât tant de peine: son père l'aimait donc? Qu'il était

bon! L'enfant travaillait, le cœur plein de reconnaissance.

Il eût été moins satisfait, s'il avait su ce qui se passait dans la

tête de son maître.

À partir de ce jour, Melchior l'emmena chez un voisin, où l'on avait

organisé, trois fois par semaine, des séances de musique de chambre.

Melchior tenait le premier violon, Jean-Michel le violoncelle. Les deux

autres étaient un employé de banque, et le vieil horloger de la

Schillerstrasse. De temps en temps, le pharmacien venait se joindre à

eux et apportait sa flûte. On arrivait à cinq heures, et on restait

jusqu'à neuf. Après chaque morceau, on absorbait de la bière. Des

voisins entraient et sortaient, écoutaient sans mot dire, debout contre

le mur, hochaient la tête, remuaient le pied en mesure, et

remplissaient la chambre de nuages de tabac. Les pages succédaient aux

pages, les morceaux aux morceaux, sans que rien pût lasser la patience

des exécutants. Ils ne parlaient pas, contractés d'attention, le front

plissé, poussant de loin en loin un grognement de plaisir, parfaitement

incapables d'ailleurs non seulement d'exprimer la beauté d'un morceau,

mais même de la sentir. Ils ne jouaient ni très juste ni très en

mesure; mais ils ne déraillaient jamais, et suivaient fidèlement les

nuances qui étaient marquées. Ils avaient cette facilité musicale,

qui se contente à peu de frais, cette perfection dans la médiocrité,

qui abonde dans la race qu'on dit la plus musicienne du monde. Ils en

avaient aussi la voracité de goût, peu difficile sur la qualité des

aliments, pourvu que la quantité y soit, ce robuste appétit, pour qui

toute musique est bonne, d'autant plus qu'elle est plus

substantielle,--et qui ne fait pas de différence entre Brahms et

Beethoven, ou, dans l'œuvre d'un même maître, entre un concerto creux

et une sonate émouvante, parce qu'ils sont de la même pâte.

Christophe se tenait à l'écart, dans un coin qui lui appartenait,

derrière le piano. Nul ne pouvait l'y déranger: car il fallait, pour y

entrer, qu'il marchât à quatre pattes. Il y faisait à moitié nuit;

et l'enfant avait juste la place de s'y tenir, couché sur le plancher,

en se recroquevillant. La fumée du tabac lui entrait dans les yeux et

la gorge; et aussi, la poussière: il y en avait de gros flocons, comme

des toisons de brebis; mais il n'y prenait pas garde, et écoutait

gravement, assis sur ses jambes, à la turque, et élargissant les trous

dans la toile du piano avec ses petits doigts sales. Il n'aimait pas

tout ce qu'on jouait; mais rien de ce qu'on jouait ne l'ennuyait, et il

ne cherchait jamais à formuler ses opinions: car il croyait qu'il

était trop petit et qu'il n'y connaissait rien. Tantôt la musique

l'endormait, tantôt elle le réveillait; en aucun cas, elle n'était

désagréable. Sans qu'il le sût, c'était presque toujours la bonne

musique qui l'excitait. Sûr de n'être point vu, il faisait des

grimaces avec toute sa figure; il fronçait le nez, il serrait les

dents, ou il tendait la langue, il faisait des yeux colères ou

langoureux, il remuait bras et jambes, d'un air de défi et de

vaillance, il avait envie de marcher, de frapper, de réduire le monde

en poudre. Il se démenait si bien qu'à la fin une tête se penchait

au-dessus du piano, et lui criait: «Eh bien, gamin, est-ce que tu es

fou? Veux-tu laisser ce piano? Veux-tu ôter ta main? Je vais te tirer

les oreilles!»--ce qui le rendait penaud et furieux. Pourquoi venait-on

lui troubler son plaisir? Il ne faisait pas de mal. Il fallait qu'on le

persécutât toujours! Son père faisait chorus. On lui reprochait de

faire du bruit, de ne pas aimer la musique. Il finissait par le

croire.--On eût bien étonné les honnêtes fonctionnaires, occupés à

moudre des concertos, si on leur avait dit que le seul de la société

qui sentît vraiment la musique était ce petit garçon.

Si l'on voulait qu'il se tînt tranquille, pourquoi lui jouait-on des

airs qui font marcher? Il y avait dans ces pages des chevaux emportés,

des épées, les cris de la guerre, l'orgueil du triomphe; et l'on

aurait voulu qu'il restât, ainsi qu'eux, à branler la tête, et à

marquer la mesure avec son pied. On n'avait qu'à lui jouer des

rêveries placides, ou de ces pages bavardes, qui parlent pour ne rien

dire; il n'en manque pas en musique: ce morceau de Goldmark, par

exemple, dont le vieil horloger disait tout à l'heure, avec un sourire

ravi: «C'est joli. Il n'y a pas d'aspérités. Tous les angles sont

arrondis...» Le petit était bien tranquille alors. Il s'assoupissait.

Il ne savait pas ce qu'on jouait; même il finissait par ne plus

l'entendre; mais il était heureux, ses membres s'engourdissaient, il

rêvassait.

Ses rêves n'étaient pas des histoires suivies; ils n'avaient ni queue

ni tête. À peine s'il voyait de temps en temps une image précise: sa

mère faisant un gâteau et enlevant avec un couteau la pâte restée

entre ses doigts;--un rat d'eau qu'il avait aperçu la veille nageant

dans le fleuve;--un fouet qu'il voulait faire avec une lanière de

saule... Dieu sait pourquoi ces souvenirs lui revenaient à

présent!--Mais le plus souvent, il ne voyait rien du tout; et pourtant,

il sentait une infinité de choses. C'est comme s'il y avait une masse

de choses très importantes, qu'on ne pouvait pas dire, ou qu'il était

inutile de dire, parce qu'on les savait bien, et parce que cela était

ainsi, depuis toujours. Il y en avait de tristes, de mortellement

tristes; mais elles n'avaient, rien de pénible, comme celles qu'on

rencontre dans la vie; elles n'étaient pas laides et avilissantes,

comme lorsque Christophe avait reçu des gifles de son père, ou qu'il

songeait, le cœur malade de honte, à quelque humiliation: elles

remplissaient l'esprit d'un calme mélancolique. Et il y en avait de

lumineuses, qui répandaient des torrents de joie; et Christophe

pensait: «Oui, c'est _ainsi_... _ainsi_ que je ferai plus tard.» Il ne

savait pas du tout comment était _ainsi_, ni pourquoi il le disait;

mais il sentait qu'il fallait qu'il le dît, et que c'était clair comme

le jour. Il entendait le bruit d'une mer, dont il était tout proche,

séparé seulement par une muraille de dunes. Christophe n'avait nulle

idée de ce qu'était cette mer et ce qu'elle voulait de lui; mais il

avait conscience qu'elle monterait par-dessus les barrières, et

qu'alors!... Alors, ce serait bien, il serait tout à fait heureux. Rien

qu'à l'entendre, à se bercer au bruit de sa grande voix, tous les

petits chagrins et les humiliations s'apaisaient; ils restaient toujours

tristes, mais ils n'étaient plus honteux, ni blessants: tout semblait

naturel, et presque plein de douceur.

Bien souvent, de médiocres musiques lui communiquaient cette ivresse.

Ceux qui les avaient écrites étaient de pauvres hères, qui ne

pensaient à rien, qu'à gagner de l'argent, ou à se faire illusion sur

le vide de leur vie, en assemblant des notes, suivant les formules

connues, ou,--pour être originaux,--à l'encontre des formules. Mais il

y a dans les sons, même maniés par un sot, une telle puissance de vie

qu'ils peuvent déchaîner des orages dans une âme naïve. Peut-être

même les rêves que suggèrent les sots sont-ils plus mystérieux et

plus libres que ceux que souffle une impérieuse pensée, qui vous

entraîne de force: car le mouvement à vide et le creux bavardage ne

dérangent pas l'esprit de sa propre contemplation...

Ainsi, l'enfant restait, oublié, oubliant, dans le coin du

piano,--jusqu'à ce que brusquement il sentît des fourmis lui monter

dans les jambes. Et il se souvenait alors qu'il était un petit garçon,

avec des ongles noirs, et qu'il frottait son nez contre le mur, en

tenant ses pieds entre ses mains.

Le jour où Melchior, entré sur la pointe des pieds, avait surpris

l'enfant assis devant le clavier trop haut, il l'avait observé; et une

illumination lui avait traversé l'esprit: «Un petit prodige!...

Comment n'y avait-il pas pensé?... Quelle fortune pour une famille!...

Sans doute il avait cru que ce gamin ne serait qu'un petit rustre, comme

sa mère. Mais il n'en coûtait rien d'essayer. Voilà qui serait une

chance! Il le promènerait en Allemagne, peut-être même au dehors. Ce

serait une vie joyeuse, et noble avec cela.»--Melchior ne manquait

jamais de chercher la noblesse cachée de tous ses actes; et il était

rare qu'il n'arrivât pas à la trouver.

Fort de cette assurance, aussitôt après le souper, dès la dernière

bouchée prise, il plaqua de nouveau l'enfant devant le piano et il lui

fit répéter la leçon de la journée, jusqu'à ce que ses yeux se

fermassent de fatigue. Puis, le lendemain, trois fois. Puis, le

surlendemain. Et tous les jours, depuis. Christophe se lassa vite; puis

il s'ennuya à mourir; enfin, il n'y tint plus, et tenta de se

révolter. Cela n'avait pas de sens, ce qu'on lui faisait faire; il ne

s'agissait que de courir le plus vite possible sur les touches, en

escamotant le pouce, ou d'assouplir le quatrième doigt, qui restait

gauchement collé entre ses deux voisins. Il en avait mal aux nerfs; et

cela n'avait rien de beau. Fini des résonances magiques, des monstres

fascinants, de l'univers de songes pressenti un moment... Les gammes et

les exercices se succédaient, secs, monotones, insipides, plus

insipides que les conversations que l'on avait à table, et qui toujours

roulaient sur les plats, et toujours sur les mêmes plats. L'enfant

commença par écouter distraitement les leçons de son père. Semoncé

rudement, il continua de mauvaise grâce. Les bourrades ne se firent pas

attendre: il y opposa la plus méchante humeur. Ce qui y mit le comble,

ce fut, un soir, d'entendre Melchior révéler ses projets, dans la

chambre à côté. Ainsi, c'était pour l'exhiber comme un animal

savant, qu'on l'ennuyait, qu'on l'obligeait tout le jour à remuer des

morceaux d'ivoire! Il n'avait même plus le temps d'aller faire visite

à son cher fleuve. Qu'est-ce qu'on avait donc à s'acharner contre

lui?--Il était indigné, blessé dans son orgueil et dans sa liberté.

Il décida qu'il ne jouerait plus de musique, ou le plus mal possible,

qu'il découragerait son père. Ce serait un peu dur; mais il fallait

sauver son indépendance.

Dès la leçon suivante, il tenta d'exécuter son plan. Il s'appliqua

consciencieusement à taper à côté des notes et à rater tous ses

traits. Melchior cria; puis il hurla; et les coups se mirent à

pleuvoir. Il avait une forte règle. À chaque fausse note, il en

frappait les doigts de l'enfant, en même temps qu'il lui vociférait à

l'oreille, à le rendre sourd. Christophe grimaçait de douleur; il se

mordait les lèvres pour ne pas pleurer, et, stoïquement, il continuait

à accrocher les notes de travers, rentrant sa tête dans ses épaules,

à chaque coup qu'il sentait venir. Mais le système était mauvais, et

il ne tarda pas à s'en apercevoir. Melchior était aussi têtu que lui;

et il jura que, quand ils y passeraient deux jours et deux nuits, il ne

lui ferait grâce d'aucune note, avant qu'elle n'eût été exécutée

correctement. Christophe mettait trop de conscience à ne jouer jamais

juste; et Melchior commençait à soupçonner la ruse, en voyant à

chaque trait la petite main retomber lourdement de côté, avec une

mauvaise volonté évidente. Les coups de règle redoublèrent;

Christophe ne sentait plus ses doigts. Il pleurait piteusement, en

silence, reniflant, ravalant ses sanglots et ses larmes. Il comprit

qu'il n'avait rien à gagner à continuer ainsi et qu'il lui fallait

prendre un parti désespéré. Il s'arrêta, et, tremblant d'avance, à

l'idée de l'orage qu'il allait déchaîner, il dit courageusement:

--Papa, je ne veux plus jouer.

Melchior fut suffoqué.

--Quoi!... quoi!... cria-t-il.

Il lui secouait le bras, à le briser. Christophe, tremblant de plus en

plus et levant le coude pour se garer des coups, continua:

--Je ne veux plus jouer. D'abord, parce que je ne veux pas être tapé.

Et puis...

Il ne put achever. Une énorme gifle lui coupa la respiration. Melchior

hurlait:

--Ah! tu ne veux pas être tapé? tu ne veux pas?...

C'était une grêle de coups. Christophe braillait, au travers de ses

sanglots:

--Et puis... je n'aime pas la musique!... je n'aime pas la musique!...

Il se laissa glisser de son siège. Melchior l'y rassit brutalement,

et il lui frappait les poignets contre le clavier. Il criait:

--Tu joueras!

Et Christophe criait:

--Non! non! je ne jouerai pas!

Melchior dut y renoncer. Il le mit à la porte, lui disant qu'il

n'aurait pas à manger de tout le jour, de tout le mois, qu'il n'eût

joué ses exercices, sans en manquer un seul. Il le poussa dehors d'un

coup de pied au derrière, et fit battre sur lui la porte.

Christophe se trouva dans l'escalier, le sale et obscur escalier, aux

marches vermoulues. Un courant d'air venait par le carreau brisé d'une

lucarne; l'humidité suintait suites murs. Christophe s'assit sur une

des marches grasses; son cœur sautait dans sa poitrine, de colère et

d'émotion. Tout bas, il injuriait son père:

--Animal! voilà ce que tu es! Un animal... un grossier personnage...

une brute! oui, une brute!... Et je te hais, je te hais... oh! je

voudrais que tu fusses mort, que tu fusses mort!

Sa poitrine se gonflait. Il regardait désespérément l'escalier

gluant, la toile d'araignée que le vent balançait au-dessus de la

vitre cassée. Il se sentait seul, perdu dans son malheur. Il regarda le

vide entre les barreaux de la rampe... S'il se jetait en bas?... ou bien

par la fenêtre?... Oui, s'il se tuait pour les punir? Quels remords ils

auraient! Il entendait le bruit de sa chute dans l'escalier. La porte

d'en haut s'ouvrait précipitamment. Des voix angoissées criaient: «Il

est tombé! il est tombé!» Les pas dégringolaient l'escalier. Son

père, sa mère, se jetaient sur son corps en pleurant. Elle sanglotait:

«C'est ta faute! c'est toi qui l'as tué!» Lui, agitait les bras, se

jetait à genoux, se frappait la tête contre la rampe, criant: «Je

suis un misérable! Je suis un misérable!»--Ce spectacle adoucissait

sa peine. Il était sur le point d'avoir pitié de ceux qui le

pleuraient; mais il pensait après, que c'était bien fait pour eux, et

il savourait sa vengeance...

Quand il eut terminé son histoire, il se retrouva en haut de

l'escalier, dans l'ombre; il regarda encore une fois, en bas, et il

n'eut plus du tout envie de s'y jeter. Même, il eut un petit frisson,

et s'éloigna du bord, en pensant qu'il pourrait tomber. Alors il se

sentit décidément prisonnier, comme un pauvre oiseau en cage,

prisonnier pour toujours, sans aucune ressource que de se casser la

tête et de se faire bien mal. Il pleura, il pleura; et il se frottait

les yeux avec ses petites mains sales, si bien qu'en un moment il fut

tout barbouillé. Tout en pleurant, il continuait de regarder les choses

qui l'entouraient; et cela le distrayait. Il s'arrêta un instant de

gémir, pour observer l'araignée, qui venait de bouger. Puis il

recommença, mais avec moins de conviction. Il s'écoutait pleurer, et

continuait son bourdonnement machinal, sans plus très bien savoir

pourquoi il le faisait. Il se leva bientôt; la fenêtre l'attirait. Il

s'assit sur le rebord intérieur, prudemment retiré dans le fond, et

surveillant du coin de l'œil l'araignée qui l'intéressait, mais qui

le dégoûtait.

Le Rhin coulait en bas, au pied de la maison. De la fenêtre de

l'escalier, on était suspendu au-dessus du fleuve comme dans un ciel

mouvant. Christophe ne manquait jamais de le regarder quand il

descendait les marches en clopinant; mais jamais il ne l'avait vu

encore, comme aujourd'hui. Le chagrin aiguise les sens; il semble que

tout se grave mieux dans les regards, après que les pleurs ont lavé

les traces fanées des souvenirs. Le fleuve apparut à l'enfant comme un

être,--inexplicable, mais combien plus puissant que tous ceux qu'il

connaissait! Christophe se pencha pour mieux voir; il colla sa bouche et

écrasa son nez sur la vitre. Où allait-_il?_ Que voulait-_il? Il_

avait l'air sûr de son chemin... Rien ne pouvait _l_'arrêter. À

quelque heure que ce fût du jour ou de la nuit, pluie ou soleil au

ciel, joie ou chagrin dans la maison, _il_ continuait de passer; et l'on

sentait que tout lui était égal, qu'_il_ n'avait jamais de peine et

qu'_il_ jouissait de sa force. Quelle joie d'être comme _lui_, de

courir à travers les prairies, les branches de saules, les petits

cailloux brillants, le sable grésillant, et de ne se soucier de rien,

de n'être gêné par rien, d'être libre!...

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 5 / 31 段