à regarder les mouches au plafond et à donner des coups de poing à
ses voisins, pour les faire tomber du banc, le maître qui l'avait pris
en grippe, parce qu'il se remuait toujours, parce qu'on l'entendait
toujours rire, et parce qu'il n'apprenait jamais rien, fit une allusion
inconvenante, un jour que Christophe s'était lui-même laissé choir,
à certain personnage bien connu dont il semblait vouloir suivre
brillamment les traces. Tous les enfants éclatèrent de rire; et
certains se chargèrent de préciser l'allusion, en des commentaires
aussi clairs qu'énergiques. Christophe se releva, rouge de honte,
saisit son encrier, et le lança à toute volée à la tête du premier
qu'il vit rire. Le maître tomba sur lui à coups de poing; il fut
fustigé, mis à genoux, et condamné--à un pensum énorme.
Il rentra chez lui, blême, rageant en silence; et il déclara
froidement qu'il n'irait plus à l'école. On ne fit pas attention à
ses paroles. Le lendemain matin, quand sa mère lui rappela qu'il était
l'heure de partir, il répondit avec tranquillité qu'il avait dit qu'il
n'irait plus. Louisa eut beau prier, crier, menacer: rien n'y fit. Il
restait assis dans son coin, le front obstiné. Melchior le roua de
coups: il hurla; mais à toutes les sommations qu'on lui faisait après
chaque correction, il répondait plus rageusement: «Non!» On lui
demanda au moins de dire pourquoi: il serra les dents et ne voulut rien
dire. Melchior l'empoigna, le porta à l'école, et le remit au maître.
Revenu à son banc, il commença par casser méthodiquement tout ce qui
se trouvait à sa portée: son encrier, sa plume; il déchira son cahier
et son livre,--le tout d'une façon bien visible, en regardant le
maître d'un air provocant. On l'enferma au cabinet noir.--Quelques
instants après, le maître le trouva, son mouchoir noué autour du cou,
tirant de toutes ses forces sur les deux coins: il tâchait de
s'étrangler.
Il fallut le renvoyer.
Christophe était dur au mal. Il tenait de son père et de son
grand-père leur robuste constitution. On n'était pas douillet dans la
famille: malade ou non, on ne se plaignait jamais, et rien n'était
capable de changer quelque chose aux habitudes des deux Krafft, père et
fils. Ils sortaient, quelque temps qu'il fît, été comme hiver,
restaient pendant des heures sous la pluie ou le soleil, quelquefois
tête nue et les vêtements ouverts, par négligence ou par bravade,
faisaient des lieues sans jamais être las, et regardaient avec une
pitié méprisante la pauvre Louisa, qui ne disait rien, mais qui était
forcée de s'arrêter, toute blanche, les jambes gonflées, et le cœur
battant à se briser. Christophe n'était pas loin de partager leur
dédain pour sa mère: il ne comprenait pas qu'on fût malade; quand il
tombait, ou se frappait, ou se coupait, ou se brûlait, il ne pleurait
pas; mais il était irrité contre l'objet ennemi. Les brutalités de
son père et de ses petits compagnons, les polissons des rues, avec qui
il se battait, le trempèrent solidement. Il ne craignait pas les coups;
et il revint plus d'une fois au logis, avec le nez saignant et des
bosses au front. Un jour, il fallut le dégager, presque étouffé,
d'une de ces mêlées furieuses, où il avait roulé sous son
adversaire, qui lui cognait avec férocité la tête sur le pavé. Il
trouvait cela naturel, étant prêt à faire aux autres ce qu'on lui
faisait à lui-même.
Cependant, il avait peur d'une infinité de choses; et, bien qu'on n'en
sût rien,--car il était très orgueilleux,--rien ne le fit tant
souffrir que ces terreurs continuelles, durant une partie de son
enfance. Pendant deux ou trois ans surtout, elles sévirent en lui,
comme une maladie.
Il avait peur du mystérieux qui s'abrite dans l'ombre, des puissances
mauvaises qui semblent guetter la vie, du grouillement de monstres, que
tout cerveau d'enfant porte en lui avec épouvante et mêle à tout ce
qu'il voit: derniers restes sans doute d'une faune disparue, des
hallucinations des premiers jours près du néant, du sommeil redoutable
dans le ventre de la mère, de l'éveil de la larve au fond de la
matière.
Il avait peur de la porte du grenier. Elle donnait sur l'escalier, et
était presque toujours entrebâillée. Quand il devait passer devant,
il sentait son cœur battre; il prenait son élan, et sautait sans
regarder. Il lui semblait qu'il y avait quelqu'un ou quelque chose
derrière. Les jours où elle était fermée, il entendait distinctement
par la chatière entr'ouverte remuer, derrière la porte. Ce n'était
pas étonnant, car il y avait de gros rats; mais il imaginait un être
monstrueux, des os déchiquetés, des chairs comme des haillons, une
tête de cheval, des yeux qui font mourir, des formes incohérentes; il
ne voulait pas y penser et y pensait malgré lui. Il s'assurait d'une
main tremblante que le loquet était bien mis: ce qui ne l'empêchait
pas de se retourner dix fois, en descendant les marches.
Il avait peur de la nuit, au dehors. Il lui arrivait de s'arrêter chez
le grand-père, ou d'y être envoyé le soir, pour quelque commission.
Le vieux Krafft habitait un peu en dehors de la ville, la dernière
maison sur la route de Cologne. Entre cette maison et les premières
fenêtres éclairées de la ville, il y avait deux ou trois cents pas,
qui paraissaient bien le triple à Christophe. Pendant quelques
instants, le chemin faisait un coude, où l'on ne voyait rien. La
campagne était déserte, au crépuscule; la terre devenait noire, et le
ciel d'une pâleur effrayante. Lorsqu'on sortait des buissons qui
entouraient la route, et qu'on grimpait sur le talus, on distinguait
encore une lueur jaunâtre au bord de l'horizon; mais cette lueur
n'éclairait pas, et elle était plus oppressante que la nuit; elle
faisait l'obscurité plus sombre autour d'elle: c'était une lumière de
glas. Les nuages descendaient presque au ras du sol. Les buissons
devenaient énormes et bougeaient. Les arbres squelettes ressemblaient
à des vieillards grotesques. Les bornes du chemin avaient des reflets
de linges livides. L'ombre remuait. Il y avait des nains assis dans les
fossés, des lumières dans l'herbe, des vols effrayants dans l'air, des
cris stridents d'insectes, qui sortaient on ne sait d'où. Christophe
était toujours dans l'attente angoissée de quelque excentricité
sinistre de la nature. Il courait, et son cœur sautait dans sa
poitrine.
Quand il voyait la lumière dans la chambre de grand-père, il se
rassurait. Mais le pire était que souvent le vieux Krafft n'était pas
rentré. Alors c'était plus effrayant encore. Cette vieille maison,
perdue dans la campagne, intimidait l'enfant, même en plein jour. Il
oubliait ses craintes, quand le grand-père était là; mais
quelquefois, le vieux le laissait seul et sortait sans le prévenir.
Christophe n'y avait pas pris garde. La chambre était paisible. Tous
les objets étaient familiers et bienveillants. Il y avait un grand lit
de bois blanc; au chevet du lit, une grosse Bible sur une planchette,
des fleurs artificielles sur la cheminée, avec les photographies des
deux femmes et des onze enfants,--le vieux avait écrit au bas de
chacune d'elles, la date de la naissance et celle de la mort.--Aux murs,
des versets encadrés, et de mauvaises chromos de Mozart et de
Beethoven. Un petit piano dans un coin, un violoncelle dans l'autre; des
rayons de livres pêle-mêle, des pipes accrochées, et, sur la
fenêtre, des pots de géraniums. On était comme entouré d'amis. Les
pas du vieux allaient et venaient dans la chambre à côté; on
l'entendait raboter ou clouer; il se parlait tout seul, s'appelait
imbécile, ou chantait de sa grosse voix, faisant un pot-pourri de
bribes de chorals, de _lieder_ sentimentaux, de marches belliqueuses et
de chansons à boire. On se sentait à l'abri. Christophe était assis
dans le grand fauteuil, près de la fenêtre, un livre sur les genoux;
penché sur les images, il s'absorbait en elles; le jour baissait; ses
yeux devenaient troubles; il finissait par ne plus regarder, et tombait
dans une songerie vague. La roue d'un chariot grondait au loin sur la
route. Une vache mugissait dans les champs. Les cloches de la ville,
lasses et endormies, sonnaient l'angélus du soir. Des désirs
incertains, d'obscurs pressentiments s'éveillaient dans le cœur de
l'enfant qui rêvait.
Brusquement, Christophe se réveillait, pris d'une sourde inquiétude.
Il levait les yeux: la nuit. Il écoutait: le silence. Grand-père
venait de sortir. Il avait un frisson. Il se penchait à la fenêtre,
pour tâcher de le voir encore: la route était déserte; les choses
commençaient à prendre un visage menaçant. Dieu! si elle allait
venir?--Qui?... Il n'aurait su le dire. La chose d'épouvante... Les
portes fermaient mal. L'escalier de bois craquait comme sous un pas.
L'enfant bondissait, traînait le fauteuil, les deux chaises et la table
au coin le plus abrité de la chambre; il en formait une barrière: le
fauteuil, adossé au mur, une chaise à droite, une chaise à gauche, et
la table par devant. Au milieu, il installait une double échelle; et,
juché sur le sommet, avec son livre et quelques autres volumes, comme
munitions en cas de siège, il respirait, ayant décidé, dans son
imagination d'enfant, que l'ennemi ne pouvait en aucun cas traverser la
barrière: ce n'était pas permis.
Mais l'ennemi surgissait parfois du livre même.--Parmi les vieux
bouquins achetés au hasard par le grand-père, il y en avait avec des
images, qui faisaient sur l'enfant une impression profonde: elles
l'attiraient et l'effrayaient. C'étaient des visions fantastiques, des
tentations de Saint-Antoine, où des squelettes d'oiseaux fientent dans
des carafes, où des myriades d'œufs s'agitent comme des vers dans des
grenouilles éventrées, où des têtes marchent sur des pattes, où des
derrières jouent de la trompette, et où des ustensiles de ménage et
des cadavres de bêtes s'avancent gravement, enveloppés de grands
draps, avec des révérences de vieilles dames. Christophe en avait
horreur, et toujours y revenait, ramené par son dégoût. Il les
regardait longuement, et jetait de temps en temps un œil furtif autour
de lui, pour voir ce qui remuait dans les plis des rideaux.--Une image
d'écorché dans un ouvrage d'anatomie lui était plus odieuse encore.
Il tremblait de tourner la page, quand il approchait de l'endroit du
livre où elle se trouvait. Ces informes bariolages avaient une
intensité prodigieuse pour lui. La puissance de création, inhérente
au cerveau des enfants, suppléait aux pauvretés de la mise en scène.
Il ne voyait pas de différence entre ces barbouillages et la réalité.
La nuit, ils agissaient plus fortement sur ses rêves que les images
vivantes aperçues dans le jour.
Il avait peur du sommeil. Pendant plusieurs années, les cauchemars
empoisonnèrent son repos:--Il errait dans des caves, et il voyait
entrer par le soupirail l'écorché grimaçant.--Il était dans une
chambre, seul, et il entendait un frôlement de pas dans le corridor; il
se jetait sur la porte pour la fermer, il avait juste le temps d'en
saisir la poignée; mais on la tirait du dehors; il ne pouvait tourner
la clef, il faiblissait, il appelait au secours. Et, de l'autre côté,
il savait bien _qui_ voulait entrer.--Il était au milieu des siens; et
soudain, leur visage changeait; ils faisaient des choses folles.--Il
lisait tranquillement; et il sentait qu'un être invisible était
_autour_ de lui. Il voulait fuir, il se sentait lié. Il voulait crier,
il était bâillonné. Une étreinte répugnante lui serrait le cou. Il
s'éveillait, suffoquant, claquant des dents; et il continuait de
trembler, longtemps après s'être réveillé; il ne parvenait pas à
chasser son angoisse.
La chambre où il dormait était un réduit sans fenêtres et sans
porte; un vieux rideau, accroché par une tringle au-dessus de
l'entrée, le séparait seulement de la chambre des parents. L'air
épais l'étouffait. Ses frères, qui couchaient dans le même lit, lui
donnaient des coups de pied. Il avait la tête brûlante, et il était
en proie à une demi-hallucination, où se répercutaient tous les
petits soucis du jour, indéfiniment grossis. Dans cet état d'extrême
tension nerveuse, voisin du cauchemar, la moindre secousse lui était
une souffrance. Le craquement du plancher lui causait un effroi. La
respiration de son père s'enflait d'une façon fantastique; elle ne
paraissait plus être un souffle humain; ce bruit monstrueux lui faisait
horreur: il semblait que ce fût une bête qui était couchée là. La
nuit l'écrasait, elle ne finirait jamais, ce serait toujours ainsi; il
y avait des mois qu'il était là. Il haletait, il se soulevait à demi
sur son lit, il s'asseyait, il essuyait du bras de sa chemise sa figure
couverte de sueur. Parfois, il poussait son frère Rodolphe, pour le
réveiller; mais l'autre grognait, tirait à lui le reste des
couvertures, et se rendormait solidement.
Il restait ainsi dans l'angoisse de la fièvre, jusqu'à ce qu'une raie
pâle parût sur le plancher, au bas du rideau. Cette blancheur timide
de l'aube lointaine faisait soudain descendre en lui la paix. Il la
sentait se glisser dans la chambre, alors que nul encore n'aurait pu la
distinguer de l'ombre. Aussitôt sa fièvre tombait, son sang
s'apaisait, comme un fleuve débordé qui rentre dans son lit; une
chaleur égale coulait dans tout son corps, et ses yeux brûlés
d'insomnie se fermaient.
Le soir, il voyait revenir l'heure du sommeil avec effroi. Il se
promettait de n'y pas céder, de veiller toute la nuit, par terreur des
cauchemars. Mais la fatigue finissait par l'emporter; et c'était
toujours quand il s'y attendait le moins, que les monstres revenaient.
Nuit redoutable! Si douce à la plupart des enfants, si terrible à
certains d'entre eux!... Il avait peur de dormir. Il avait peur de ne
pas dormir. Sommeil ou veille, il était entouré par des images
monstrueuses, les fantômes de son esprit, les larves qui flottent dans
le demi-jour crépusculaire de l'enfance, comme dans le clair-obscur
sinistre de la maladie.
Mais ces terreurs imaginaires devaient bientôt s'effacer devant la
grande Épouvante, celle qui ronge tous les hommes, et que la sagesse
s'évertue vainement à oublier ou à nier: la Mort.
Un jour, en furetant dans un placard, il mit la main sur des objets
qu'il ne connaissait pas: une robe d'enfant, une toque rayée. Il les
apporta triomphalement à sa mère, qui, au lieu de lui sourire, prit
une mine fâchée et lui ordonna de les reporter où il les avait pris.
Comme il tardait à obéir, en demandant pourquoi, elle les lui arracha
des mains, sans répondre, et les serra sur un rayon où il ne pouvait
atteindre. Très intrigué, il la pressa de questions. Elle finit par
dire que c'était à un petit frère qui était mort, avant que
lui-même vînt au monde. Il en fut atterré: jamais il n'avait entendu
parler de cela. Il resta un moment silencieux, puis il tâcha d'en
savoir plus. Sa mère semblait distraite; elle dit cependant qu'il se
nommait Christophe comme lui, mais qu'il était plus sage. Il lui fit
d'autres questions; mais elle n'aimait pas à répondre. Elle dit qu'il
était au ciel, et qu'il priait pour eux tous. Christophe n'en put rien
tirer de plus; elle lui ordonna de se taire et de la laisser travailler.
Elle parut s'absorber en effet dans sa couture; elle avait l'air
soucieuse et ne levait pas les yeux. Mais après quelque temps, elle le
regarda dans le coin où il s'était retiré pour bouder, se remit à
sourire, et lui dit doucement d'aller jouer dehors.
Ces bribes de conversation agitèrent profondément Christophe. Ainsi,
il y avait eu un enfant, un petit garçon de sa mère, tout comme lui,
qui avait le même nom, qui était presque pareil, et qui était
mort!--Mort, il ne savait pas au juste ce que c'était; mais c'était
quelque chose d'affreux.--Et jamais on ne parlait de cet autre
Christophe; il était tout à fait oublié. Ce serait donc de même pour
lui, s'il mourait à son tour?--Cette pensée le travaillait encore, le
soir, quand il se trouva à table avec toute sa famille, et quand il les
vit rire et parler de choses indifférentes. On pourrait donc être
joyeux après qu'il serait mort! Oh! il n'aurait jamais cru que sa mère
fût assez égoïste pour rire après la mort de son petit garçon! Il
les détestait tous; il avait envie de pleurer sur lui-même, sur sa
propre mort, d'avance. En même temps, il aurait voulu poser une foule
de questions; mais il n'osait pas; il se souvenait du ton sur lequel sa
mère lui avait imposé silence.--Enfin, il n'y tint plus; et comme il
se couchait, il demanda à Louisa, qui venait l'embrasser:
--Maman, est-ce qu'il couchait dans mon lit?
La pauvre femme tressaillit; et, d'une voix qu'elle tâchait de rendre
indifférente, elle demanda:
--Qui?
--Le petit garçon... qui est mort, dit Christophe en baissant la voix.
Les mains de sa mère le serrèrent brusquement:
--Tais-toi, tais-toi, dit-elle.
Sa voix tremblait; Christophe, qui avait la tête appuyée contre sa
poitrine, entendit son cœur qui battait. Il y eut un instant de
silence; puis elle dit:
--Il ne faut plus jamais parler de cela, mon chéri... Dors
tranquillement... Non, ce n'est pas son lit.
Elle l'embrassa; il crut que sa joue était mouillée, il aurait voulu
en être sûr. Il était un peu soulagé: elle avait donc du chagrin!
Pourtant il en douta de nouveau, l'instant d'après, quand il l'entendit
dans la chambre à côté parler d'une voix tranquille, sa voix de tous
les jours. Qu'est-ce qui était vrai, de maintenant ou de tout à
l'heure?--Il se tourna longtemps dans son lit, sans trouver de réponse.
Il aurait voulu que sa mère eût de la peine: sans doute, il eût été
triste de penser qu'elle était triste; mais cela lui aurait fait,
malgré tout, du bien! Il se serait senti moins seul.--Il s'endormit,
et, le lendemain, n'y pensa plus.
Quelques semaines après, un des gamins avec qui il jouait dans la rue
ne vint pas à l'heure habituelle. Un du groupe dit qu'il était malade;
et l'on s'accoutuma à ne plus le voir aux jeux: on avait l'explication,
c'était tout simple.--Un soir, Christophe était couché, de bonne
heure; et du réduit où était son lit, il voyait la lumière dans la
chambre de ses parents. On frappa à la porte. Une voisine vint causer.
Il écouta distraitement, se contant une histoire suivant son habitude;
les mots de la conversation ne lui arrivaient pas tous. Brusquement, il
entendit la voisine qui disait qu'«il était mort». Tout son sang
s'arrêta: car il avait compris de qui il s'agissait. Il écouta,
retenant son souffle. Ses parents s'exclamaient. La voix bruyante de
Melchior cria:
--Christophe, entends-tu? Le pauvre Fritz est mort.
Christophe fit un effort, et répondit d'un ton tranquille:
--Oui, papa.
Il avait la poitrine serrée.
Melchior revint à la charge:
--Oui, papa. Voilà tout ce que tu trouves à dire? Cela ne te fait
pas de peine?
Louisa, qui comprenait l'enfant, fit:
--Chut! laisse-le dormir!
Et l'on parla plus bas. Mais Christophe, l'oreille tendue, épiait tous
les détails: la fièvre typhoïde, les bains froids, le délire, la
douleur des parents. Il ne pouvait plus respirer; une boule
l'étouffait, lui montait dans le cou; il frissonnait: toutes ces
horribles choses se gravaient dans sa tête. Surtout il retint que le
mal était contagieux, c'est-à-dire qu'il pourrait mourir aussi de la
même façon; et l'épouvante le glaçait: car il se rappelait qu'il
avait donné la main à Fritz, la dernière fois qu'il l'avait vu, et
que dans la journée même il avait passé devant sa maison.--Cependant,
il ne faisait aucun bruit, pour ne pas être obligé de parler; et quand
son père lui demanda, après le départ de la voisine; «Christophe,
dors-tu?» il ne répondit pas. Il entendit Melchior qui disait à
Louisa:
--Cet enfant n'a pas de cœur.
Louisa ne répliqua rien; mais un moment après, elle vint doucement
soulever le rideau et regarda le petit lit. Christophe n'eut que le
temps de fermer les yeux, et d'imiter le souffle régulier qu'il
entendait à ses frères quand ils dormaient. Louisa s'éloigna sur la
pointe des pieds. Qu'il eût voulu la retenir! Qu'il eût voulu lui dire
combien il avait peur, lui demander de le sauver, de le rassurer au
moins! Mais il craignait qu'on se moquât de lui, qu'on le traitât de
lâche: et puis, il savait trop déjà que tout ce qu'on pourrait dire
ne servirait à rien. Et, pendant des heures, il resta plein d'angoisse,
croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la
tête, une gêne au cœur, et pensant, terrifié: «C'est fini, je suis
malade, je vais mourir, je vais mourir!...» Une fois, il se dressa dans
son lit, appela sa mère à voix basse; mais ils dormaient, et il n'osa
les réveiller.
Depuis ce temps, son enfance fut empoisonnée par l'idée de la mort.
Ses nerfs le livraient à toutes sortes de petits maux sans cause, des
oppressions, des élancements, des étouffements soudains. Son
imagination s'affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune
d'elles la bête meurtrière qui lui prendrait sa vie. Que de fois il
souffrit l'agonie, à quelques pas de sa mère, assise tout auprès de
lui, sans qu'elle en devinât rien! Car, dans sa lâcheté, il avait le
courage de renfermer en lui ses terreurs, par un bizarre mélange de
sentiments: la fierté de ne pas recourir aux autres, la honte d'avoir
peur, les scrupules d'une affection qui ne veut pas inquiéter. Mais il
pensait sans cesse: «Cette fois je suis malade, je suis gravement
malade. C'est une angine qui commence...» Il avait retenu ce mot
d'angine au hasard... «Mon Dieu! pas cette fois!»
Il avait des idées religieuses: il croyait volontiers ce que lui disait
sa mère, que l'âme après la mort montait devant le Seigneur, et que,
si elle était pieuse, elle entrait dans le jardin du paradis. Mais il
était beaucoup plus effrayé qu'attiré par ce voyage. Il n'enviait pas
du tout les enfants que Dieu, par récompense, à ce que disait sa
mère, enlevait au milieu de leur sommeil et rappelait à lui, sans les
avoir fait souffrir. Il tremblait, au moment de s'endormir, que Dieu
n'eût cette fantaisie à son égard. Ce devait être terrible de se
sentir soudain détaché de la tiédeur du lit et entraîné dans le
vide, mis en présence de Dieu. Il se figurait Dieu comme un soleil
énorme, qui parlait avec une voix de tonnerre: quel mal cela devait
faire! cela brûlait les yeux, les oreilles, l'âme entière! Puis, Dieu
pouvait punir: on ne savait jamais...--D'ailleurs, cela n'empêchait pas
toutes les autres horreurs, qu'il ne connaissait pas bien, mais qu'il
avait pu deviner par les conversations: le corps dans une boîte, tout
seul au fond d'un trou, perdu au milieu de la foule de ces dégoûtants
cimetières, où on l'emmenait prier... Dieu! Dieu! quelle tristesse!...
Et pourtant, ce n'était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne,
d'être brutalisé, de souffrir de tant de façons, des méchancetés
des autres enfants, de la pitié insultante des grands, et de n'être
compris par personne, même pas par sa mère. Tout le monde vous
humilie, personne ne vous aime, on est tout seul, tout seul, et l'on
compte si peu!--Oui; mais c'était cela même qui lui donnait envie de
vivre. Il sentait en lui une force bouillonnante de colère. Chose
étrange que cette force! Elle ne pouvait rien encore; elle était comme
lointaine, bâillonnée, emmaillotée, paralysée; il n'avait aucune
idée de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle serait plus tard. Mais elle
était en lui: il en était sûr, elle s'agitait et grondait. Demain,
demain, comme elle prendrait sa revanche! Il avait le désir enragé de
vivre, pour se venger de tout le mal, de toutes les injustices, pour
punir les méchants, pour faire de grandes choses. «Oh! que je vive
seulement...» (il réfléchissait un peu) «... seulement jusqu'à
dix-huit ans!»--D'autres fois, il allait jusqu'à vingt et un. C'était
l'extrême limite. Il croyait que cela lui suffirait pour dominer le
monde. Il pensait à ces héros qui lui étaient chers, à Napoléon, à
cet autre plus lointain, mais qu'il aimait le mieux, à Alexandre le
Grand. Sûrement il serait comme eux, si seulement il vivait encore
douze ans... dix ans. Il ne songeait pas à plaindre ceux qui mouraient
à trente. Ceux-là étaient des vieux; ils avaient joui de la vie:
c'était leur faute, si elle était manquée. Mais mourir maintenant,
quel désespoir! C'est trop malheureux de disparaître tout petit, et de
rester pour toujours, dans la pensée des gens, un petit garçon à qui
chacun se croit le droit de faire des reproches! Il en pleurait de rage,
comme s'il était déjà mort.
Cette angoisse de la mort tortura des années de son enfance,--seulement
corrigée par le dégoût de la vie.