Ils se mirent à jouer. Comme Christophe commençait à se rassurer un

peu, le petit bourgeois tomba en arrêt devant lui, et touchant son

habit, il dit:

--Tiens, c'est a moi!

Christophe ne comprenait pas. Indigné de cette prétention que son

habit fût à un autre, il secoua la tête avec énergie, pour nier.

--Je le reconnais bien peut-être! fit le petit; c'est mon vieux

veston bleu: il y a une tache là.

Et il y mit le doigt. Puis, continuant son inspection, il examina les

pieds de Christophe, et lui demanda avec quoi étaient faits les bouts

de ses souliers rapiécés. Christophe devint cramoisi. La fillette fit

la moue et souffla à son frère--Christophe l'entendit,--que c'était

un petit pauvre. Christophe en retrouva la parole. Il crut combattre

victorieusement cette opinion injurieuse, en bredouillant d'une voix

étranglée qu'il était le fils de Melchior Krafft, et que sa mère

était Louisa, la cuisinière.--Il lui semblait que ce titre était

aussi beau que quelque autre que ce fût; et il avait bien raison.--Mais

les deux autres petits, que d'ailleurs la nouvelle intéressa, ne

parurent pas l'en considérer davantage. Ils prirent au contraire un ton

de protection. Ils lui demandèrent ce qu'il ferait plus tard, s'il

serait aussi cuisinier ou cocher. Christophe retomba dans son mutisme.

Il sentait comme une glace qui lui pénétrait le cœur.

Enhardis par son silence, les deux petits riches, qui avaient pris

brusquement pour le petit pauvre une de ces antipathies d'enfant,

cruelles et sans raison, cherchèrent quelque moyen amusant de le

tourmenter. La fillette était particulièrement acharnée. Elle

remarqua que Christophe avait peine à courir, à cause de ses

vêtements étroits; et elle eut l'idée raffinée de lui faire

accomplir des sauts d'obstacle. On fit une barrière avec de petits

bancs, et on mit Christophe en demeure de la franchir. Le malheureux

garçon n'osa dire ce qui l'empêchait de sauter; il rassembla ses

forces, se lança, et s'allongea par terre. Autour de lui, c'étaient

des éclats de rire. Il fallut recommencer. Les larmes aux yeux, il fit

un effort désespéré, et, cette fois, réussit à sauter. Cela ne

satisfit point ses bourreaux, qui décidèrent que la barrière n'était

pas assez haute; et ils y ajoutèrent d'autres constructions, jusqu'à

ce qu'elle devînt un casse-cou. Christophe essaya de se révolter; il

déclara qu'il ne sauterait pas. Alors la petite fille l'appela lâche,

et dit qu'il avait peur. Christophe ne put le supporter; et, certain de

tomber, il sauta, et tomba. Ses pieds se prirent dans l'obstacle: tout

s'écroula avec lui. Il s'écorcha les mains, faillit se casser la

tête; et, pour comble de malheur, son vêtement éclata aux genoux, et

ailleurs. Il était malade de honte; il entendait les deux enfants

danser de joie autour de lui; il souffrait d'une façon atroce. Il

sentait qu'ils le méprisaient, qu'ils le haïssaient: pourquoi?

pourquoi? Il aurait voulu mourir!--Pas de douleur plus cruelle que celle

de l'enfant qui découvre pour la première fois la méchanceté des

autres: il se croit persécuté par le monde entier, et il n'a rien qui

le soutienne: il n'y a plus rien, il n'y a plus rien!... Christophe

essaya de se relever: le petit bourgeois le poussa et le fit retomber;

la fillette lui donna des coups de pied. Il essaya de nouveau: ils se

jetèrent sur lui tous deux, s'asseyant sur son dos, lui appuyant la

figure contre terre. Alors une rage le prit: c'était trop de malheurs!

Ses mains qui le brûlaient, son bel habit déchiré,--une catastrophe

pour lui!--la honte, le chagrin, la révolte contre l'injustice, tant de

misères à la fois se fondirent en une fureur folle. Il s'arc-bouta sur

ses genoux et ses mains, se secoua comme un chien, fit rouler ses

persécuteurs; et, comme ils revenaient à la charge, il fonça tête

baissée sur eux, gifla la petite fille, et jeta d'un coup de poing le

garçon au milieu d'une plate-bande.

Ce furent des hurlements. Les enfants se sauvèrent à la maison, avec

des cris aigus. On entendit les portes battre, et des exclamations de

colère. La dame accourut, aussi vite que la traîne de sa robe pouvait

le lui permettre. Christophe la voyait venir, et il ne cherchait pas à

fuir; il était terrifié de ce qu'il avait fait: c'était une chose

inouïe, un crime; mais il ne regrettait rien. Il attendait. Il était

perdu. Tant mieux! Il était réduit au désespoir.

La dame fondit sur lui. Il se sentit frapper. Il entendit qu'elle lui

parlait d'une voix furieuse, avec un flot de paroles; mais il ne

distinguait rien. Ses deux petits ennemis étaient revenus pour assister

à sa honte, et piaillaient à tue-tête. Des domestiques étaient là:

c'était une confusion de voix. Pour achever de l'accabler, Louisa,

qu'on avait appelée, parut; et, au lieu de le défendre, elle commença

par le claquer, elle aussi, avant de rien savoir, et voulut qu'il

demandât pardon. Il s'y refusa avec rage. Elle le secoua plus fort et

le traîna par la main vers la dame et les enfants, pour qu'il se mît

à genoux. Mais il trépigna, hurla, et mordit la main de sa mère. Il

se sauva enfin au milieu des domestiques qui riaient.

Il s'en allait, le cœur gonflé, la figure brûlante de colère et des

tapes qu'il avait reçues. Il tâchait de ne pas penser, et il hâtait

le pas, parce qu'il ne voulait pas pleurer dans la rue. Il aurait voulu

être rentré, pour se soulager de ses larmes; il avait la gorge

serrée, le sang à la tête: il éclatait.

Enfin, il arriva; il monta en courant le vieil escalier noir, jusqu'à

sa niche habituelle dans l'embrasure d'une fenêtre, au-dessus du

fleuve; il s'y jeta hors d'haleine; et ce fut un déluge de pleurs. Il

ne savait pas au juste pourquoi il pleurait; mais il fallait qu'il

pleurât; et quand le premier flot fut à peu près passé, il pleura

encore, parce qu'il voulait pleurer, avec une sorte de rage, pour se

faire souffrir, comme s'il punissait ainsi les autres, en même temps

que lui. Puis il pensa que son père allait rentrer, que sa mère

raconterait tout et que ses malheurs n'étaient pas près de leur fin.

Il résolut de fuir, n'importe où, pour ne plus revenir jamais.

Juste au moment où il descendait, il se heurta à son père qui rentrait.

--Que fais-tu là, gamin? où vas-tu? demanda Melchior. Il ne

répondait pas.

--Tu as fait quelque sottise. Qu'est-ce que tu as fait?

Christophe se taisait obstinément.

--Qu'est-ce que tu as fait? répéta Melchior. Veux-tu répondre?

L'enfant se mit à pleurer, et Melchior à crier, de plus en plus fort

l'un et l'autre, jusqu'à ce qu'on entendît le pas précipité de

Louisa, qui montait l'escalier. Elle arriva, toute bouleversée encore.

Elle commença par de violents reproches, mêlés de nouvelles gifles,

auxquelles Melchior joignit, sitôt qu'il eut compris,--et probablement

avant,--des claques à assommer un bœuf. Ils criaient tous les deux.

L'enfant hurlait. Ils finirent par se disputer l'un l'autre avec la

même colère. Tout en rossant son fils, Melchior disait que le petit

avait raison, que voilà à quoi on s'exposait en allant servir chez des

gens, qui se croient tout permis, parce qu'ils ont de l'argent. Et tout

en frappant l'enfant, Louisa criait à son mari qu'il était un brutal,

qu'elle ne lui permettait pas de toucher le petit, et qu'il l'avait

blessé. En effet, Christophe saignait un peu du nez; mais il n'y

pensait guère, et il ne sut aucun gré à sa mère de le lui tamponner

rudement avec un linge mouillé, puisqu'elle continuait à le gronder.

À la fin, on le poussa dans un recoin obscur, où on l'enferma sans

souper.

Il les entendait crier l'un contre l'autre; et il ne savait pas lequel

il détestait le plus. Il lui semblait que c'était sa mère; car il

n'eût jamais attendu d'elle une pareille méchanceté. Tous ses

malheurs de la journée l'accablaient à la fois: tout ce qu'il avait

souffert, l'injustice des enfants, l'injustice de la dame, l'injustice

de ses parents, et--ce qu'il sentait aussi, comme une blessure vive,

sans s'en rendre bien compte,--l'abaissement de ses parents, dont il

était si fier, devant ces autres gens, méchants et méprisables. Cette

lâcheté, dont il prenait une vague conscience, pour la première fois,

lui paraissait ignoble. Tout en lui était ébranlé: son admiration

pour les siens, le respect religieux qu'ils lui inspiraient, sa

confiance dans la vie, le besoin naïf qu'il avait d'aimer les autres et

d'en être aimé, sa foi morale, aveugle, mais absolue. C'était un

écroulement total. Il était écrasé par la force brutale, sans nul

moyen de se défendre, de réchapper jamais. Il suffoqua. Il crut

mourir. Il se raidit de tout son être, dans une révolte désespérée.

Il tapa des poings, des pieds, de la tête, contre le mur, hurla, fut

pris de convulsions, et, se meurtrissant aux meubles, tomba par terre.

Ses parents, accourus, le prirent dans leurs bras. C'était à qui des

deux, maintenant, serait le plus tendre. Sa mère le déshabilla, le

porta dans son lit, s'assit à son chevet et resta auprès de lui,

jusqu'à ce qu'il fût plus calme. Mais il ne désarmait point, il ne

pardonnait rien, et il fit semblant de dormir, pour ne pas l'embrasser.

Sa mère lui semblait mauvaise et lâche. Il ne se doutait pas de tout

le mal qu'elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu'elle

avait souffert de prendre parti contre lui.

Après qu'il eut épuisé jusqu'à la dernière goutte l'incroyable

provision de larmes qui tient dans les yeux d'un enfant, il se sentit un

peu soulagé. Il était las; mais ses nerfs étaient trop tendus pour

qu'il pût dormir. Les images de tantôt recommencèrent à flotter dans

sa demi-torpeur. C'était surtout la petite fille, qu'il revoyait, avec

ses yeux brillants, son petit nez levé d'une façon dédaigneuse, ses

cheveux sur ses épaules, ses jambes nues, et sa parole enfantine et

poseuse. Il tressaillait, en croyant réentendre sa voix. Il se

rappelait combien il avait été stupide avec elle; et il se sentait

contre elle une haine farouche; il ne lui pardonnait pas de l'avoir

humilié, il était dévoré du désir de l'humilier à son tour, de la

faire pleurer. Il en chercha les moyens, et n'en trouva aucun. Il n'y

avait nulle apparence qu'elle se souciât jamais de lui. Mais, pour se

soulager, il supposa que tout fût ainsi qu'il le souhaitait. Il

établit donc qu'il était devenu très puissant et glorieux; et il

décida en même temps qu'elle était amoureuse de lui. Alors il

commença de se raconter une de ces absurdes histoires, qu'il finissait

par croire plus réelles que la réalité.

Elle se mourait d'amour; mais il la dédaignait. Quand il passait devant

sa maison, elle le regardait passer, cachée derrière les rideaux; et

il se savait regardé; mais il feignait de n'y prendre pas garde, et il

parlait gaiement. Il quittait même le pays et voyageait, au loin, afin

d'augmenter sa peine. Il faisait de grandes choses.--Ici, il

introduisait dans son récit certains fragments choisis des récits

héroïques de grand-père.--Elle, pendant ce temps, tombait malade de

chagrin. Sa mère, l'orgueilleuse dame, venait le supplier: «Ma pauvre

fille se meurt. Je vous en prie, venez!» Il venait. Elle était

couchée. Elle avait la figure pâle et creusée. Elle lui tendait les

bras. Elle ne pouvait parler; mais elle lui prenait les mains et les

baisait en pleurant. Alors il la regardait avec une bonté et une

douceur admirables. Il lui disait de guérir, et consentait à ce

qu'elle l'aimât. Arrivé à ce moment du récit, comme il se plaisait

à en prolonger l'agrément, en répétant plusieurs fois les paroles et

les attitudes, le sommeil vint le prendre; et il s'endormit consolé.

Mais quand il rouvrit les yeux, le jour était venu; et ce jour ne

brillait plus avec l'insouciance du matin précédent: quelque chose

était changé dans le monde. Christophe connaissait l'injustice.

Il y avait des moments de gène très étroite à la maison. Ils

étaient de plus en plus fréquents. On faisait maigre chère, ces

jours-là. Nul ne s'en apercevait mieux que Christophe. Le père ne

voyait rien; il se servait le premier, et il avait toujours assez pour

lui. Il causait bruyamment, riait aux éclats de ce qu'il disait; et il

ne remarquait pas le regard de sa femme, qui riait d'un rire forcé, en

le surveillant, tandis qu'il se servait. Le plat, quand il passait

ensuite, était à moitié vide. Louisa servait les petits: deux pommes

de terre à chacun. Lorsque venait le tour de Christophe, souvent il

n'en restait que trois sur l'assiette, et sa mère n'était pas servie.

Il le savait d'avance, il les avait comptées, avant qu'elles

arrivassent à lui. Alors il rassemblait son courage, et il disait d'un

air dégagé:

--Rien qu'une, maman.

Elle s'inquiétait un peu.

--Deux, comme les autres.

--Non, je t'en prie, une seule.

--Est-ce que tu n'as pas faim?

--Non, je n'ai pas grand'faim.

Mais elle n'en prenait qu'une aussi, et ils la pelaient avec soin, ils

la partageaient en tout petits morceaux, ils tâchaient de la manger le

plus lentement possible. Sa mère le surveillait. Quand il avait fini:

--Allons, prends-la donc!

--Non, maman.

--Mais tu es malade, alors?

--Je ne suis pas malade, mais j'ai assez mangé.

Il arrivait que son père lui reprochât de faire le difficile, et qu'il

s'adjugeât la dernière pomme de terre. Mais Christophe se méfiait

maintenant; et il la réservait sur son assiette pour Ernst, le petit

frère, toujours vorace, qui la guettait du coin de l'œil depuis le

commencement du dîner, et qui finissait par lui demander:

--Tu ne la manges pas? Donne-la-moi, dis, Christophe.

Ah! comme Christophe détestait son père, comme il lui en voulait de ne

pas penser à eux, de ne même pas se douter qu'il leur mangeait leur

part! Il avait si faim qu'il le haïssait et qu'il aurait voulu le lui

dire; mais il pensait, dans son orgueil, qu'il n'en avait pas le droit,

tant qu'il ne gagnerait pas sa vie. Ce pain que son père lui prenait,

son père l'avait gagné. Lui n'était bon à rien; il était une charge

pour tous; il n'avait pas le droit de parler. Plus tard, il

parlerait,--s'il arrivait à plus tard. Oh! il mourrait de faim,

avant!...

Il souffrait plus qu'un autre enfant de ces jeûnes cruels. Son robuste

estomac était à la torture; parfois il en tremblait, la tête lui

faisait mal; il avait un trou dans la poitrine, un trou qui tournait et

qui s'élargissait comme une vrille qu'on enfonce. Mais il ne se

plaignait pas; il se sentait observé par sa mère, et il prenait un air

indifférent. Louisa, le cœur serré, comprenait vaguement que son

petit garçon se privait de manger, pour que les autres eussent

davantage; elle repoussait cette pensée; mais elle y revenait toujours.

Elle n'osait pas l'éclaircir, demander à Christophe si c'était vrai;

car, si c'avait été vrai, qu'aurait-elle pu faire? Elle-même était

habituée aux privations, depuis qu'elle était petite. À quoi sert de

se plaindre, quand on ne peut faire autrement? Elle ne se doutait pas,

il est vrai, avec sa frêle santé et son peu de besoins, que l'enfant

dût souffrir davantage. Elle ne lui disait rien; mais, une ou deux

fois, quand les autres étaient sortis, les enfants dans la rue,

Melchior à ses affaires, elle priait son aîné de rester, pour lui

rendre quelque petit service. Christophe lui tenait sa peloté, tandis

qu'elle la dévidait. Brusquement, elle jetait tout, elle l'attirait

passionnément à elle; elle le mettait sur ses genoux, quoiqu'il fût

déjà bien lourd; elle le serrait. Il lui passait avec violence ses

bras autour du cou, et ils pleuraient tous deux, en s'embrassant comme

des désespérés.

--Mon pauvre petit garçon!...

--Maman, chère maman!...

Ils ne disaient rien de plus; mais ils se comprenaient.

Christophe fut assez longtemps avant de s'apercevoir que son père

buvait. L'intempérance de Melchior ne passait pas certaines limites, au

moins dans les commencements. Elle n'était point brutale. Elle se

manifestait plutôt par les éclats d'une joie excessive. Il disait des

inepties, chantait à tue-tête pendant des heures, en tapant sur la

table; et parfois, il voulait à toute force danser avec Louisa et avec

les enfants. Christophe voyait bien que sa mère avait l'air triste;

elle se retirait à l'écart, et baissait le nez sur son ouvrage; elle

évitait de regarder l'ivrogne; et elle tâchait doucement de le faire

taire, quand il disait des grossièretés qui la faisaient rougir. Mais

Christophe ne comprenait pas; et il avait un tel besoin de gaieté qu'il

se faisait presque une fête de ces retours bruyants du père. La maison

était triste; et ces folies étaient une détente pour lui. Il riait de

tout son cœur des gestes grotesques et des plaisanteries stupides de

Melchior; il chantait et dansait avec lui; et il trouvait très mauvais

que sa mère, d'une voix fâchée, lui ordonnât de cesser. Comment cela

eût-il été mal, puisque son père le faisait? Bien que sa petite

observation toujours en éveil, et qui n'oubliait rien, lui eût fait

remarquer dans la conduite de son père plusieurs choses qui n'étaient

pas conformes à son instinct enfantin et impérieux de justice, il

continuait pourtant à l'admirer. C'est un tel besoin chez l'enfant!

Sans doute une des formes de l'éternel amour de soi. Quand l'homme se

reconnaît trop faible pour réaliser ses désirs et satisfaire son

orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la

vie, sur ses enfants à son tour. Ils sont, ou ils seront tout ce qu'il

a rêvé d'être, ses champions, ses vengeurs; et dans cette abdication

orgueilleuse à leur profit, l'amour et l'égoïsme se mêlent avec une

force et une douceur enivrantes. Christophe oubliait donc tous ses

griefs contre son père, et il s'évertuait à trouver des raisons de

l'admirer: il admirait sa taille, ses bras robustes, sa voix, son rire,

sa gaieté; et il rayonnait d'orgueil, quand il entendait admirer son

talent de virtuose, ou quand Melchior racontait, en les amplifiant, les

éloges qu'il avait reçus. Il croyait à ses vantardises; et il

regardait son père comme un génie, un des héros de grand-père.

Un soir, vers sept heures, il était seul à la maison. Les petits

frères se promenaient avec Jean-Michel. Louisa lavait le linge, au

fleuve. La porte s'ouvrit, et Melchior fit irruption. Il était sans

chapeau, débraillé; il exécuta pour entrer une sorte d'entrechat, et

il alla tomber sur une chaise devant la table. Christophe commença à

rire, pensant qu'il s'agissait d'une de ses farces habituelles; et il

vint vers lui. Mais dès qu'il le vit de près, il n'eut plus envie de

rire. Melchior était assis, les bras pendants, et regardait devant lui,

sans voir, avec des yeux qui clignotaient; sa figure était cramoisie;

il avait la bouche ouverte; il en sortait de temps en temps un

gloussement stupide. Christophe fut saisi. Il crut d'abord que son père

plaisantait; mais voyant qu'il ne bougeait pas, il fut pris de peur.

--Papa! papa! cria-t-il.

Melchior continuait à glousser comme une poule. Christophe lui saisit

le bras avec désespoir, et le secoua de toutes ses forces:

--Papa, cher papa, réponds-moi! Je t'en supplie!

Le corps de Melchior vacilla comme une chose molle, faillit tomber; sa

tête s'inclina vers celle de Christophe; il le regarda, en gargouillant

des syllabes incohérentes et irritées. Quand les yeux de Christophe

rencontrèrent ces yeux troubles, une terreur folle s'empara de lui. Il

se sauva au fond de la chambre, se jeta à genoux devant le lit, et

enfouit sa figure dans les draps. Ils restèrent longtemps ainsi.

Melchior se balançait lourdement sur sa chaise, en ricanant. Christophe

se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre, et il tremblait. Ce qui

se passait en lui était inexprimable: c'était un bouleversement

affreux, un effroi, une douleur, comme si quelqu'un était mort,

quelqu'un de cher et de vénéré.

Personne ne rentrait, ils restaient seuls tous deux; la nuit tombait, et

la peur de Christophe augmentait de minute en minute. Il ne pouvait

s'empêcher d'écouter, et son sang se glaçait, en entendant cette voix

qu'il ne reconnaissait plus; l'horloge boiteuse marquait la mesure de ce

jacassement insensé. Il n'y tint plus, il voulut fuir. Mais pour

sortir, il fallait passer devant son père; et Christophe frémissait,

à l'idée de revoir ses yeux: il lui semblait qu'il en mourrait. Il

tâcha de se glisser sur les mains et les genoux jusqu'à la porte de la

chambre. Il ne respirait pas, il ne regardait pas, il s'arrêtait au

moindre mouvement de Melchior, dont il voyait les pieds sous la table.

Une jambe de l'ivrogne tremblait. Christophe parvint à la porte; d'une

main maladroite, il appuya sur la poignée; mais, dans son trouble, il

la lâcha: elle se referma brusquement. Melchior se retourna pour voir;

la chaise sur laquelle il se balançait perdit l'équilibre: il

s'écroula avec fracas. Christophe épouvanté n'eut pas la force de

fuir. Il resta collé au mur, regardant son père allongé à ses pieds;

et il criait au secours.

La chute dégrisa un peu Melchior. Après avoir juré, sacré, bourré

de coups de poing la chaise qui lui avait joué ce tour, après avoir

vainement tenté de se relever, il s'affermit sur son séant, le dos

appuyé à la table; et il reconnut le pays environnant. Il vit

Christophe qui pleurait: il l'appela. Christophe voulait se sauver; il

ne pouvait bouger. Melchior l'appela de nouveau; et comme l'enfant ne

venait pas, il jura de colère. Christophe s'approcha, en tremblant de

tous ses membres. Melchior l'attira vers lui, et l'assit sur ses genoux.

Il commença par lui tirer les oreilles, en lui faisant, d'une langue

pâteuse et bredouillante, un sermon sur le respect que l'enfant doit à

son père. Puis, il changea brusquement d'idée, et le fit sauter dans

ses bras en débitant des inepties: il se tordait de rire. De là, sans

transition, il passa à des idées tristes; il s'apitoya sur le petit et

sur lui-même; il le serrait à l'étrangler, le couvrait de baisers et

de larmes; et finalement, il le berça, en entonnant le _De Profundis._

Christophe ne faisait aucun mouvement pour se dégager; il était glacé

d'horreur. Étouffé contre la poitrine de son père, sentant sur sa

figure l'haleine chargée de vin et les hoquets de l'ivrogne, mouillé

par ses baisers et ses pleurs répugnants, il agonisait de dégoût et

de peur. Il eût voulu crier, et nul cri ne pouvait sortir de sa bouche.

Il resta dans cet état affreux, un siècle, à ce qu'il lui

parut,--jusqu'à ce que la porte s'ouvrît et que Louisa entrât, un

panier de linge à la main. Elle poussa un cri, laissa tomber le panier,

se précipita vers Christophe, et avec une violence que nul ne lui

aurait crue, elle l'arracha des bras de Melchior:

--Ah! misérable ivrogne! cria-t-elle.

Ses veux flambaient de colère.

Christophe crut que son père allait la tuer. Mais Melchior fut si saisi

par l'apparition menaçante de sa femme qu'il ne répliqua rien et se

mit à pleurer. Il se roula par terre; et il se frappait la tête contre

les meubles, en disant qu'elle avait raison, qu'il était un ivrogne,

qu'il faisait le malheur des siens, qu'il ruinait ses pauvres enfants,

et qu'il voulait mourir. Louisa lui avait tourné le dos avec mépris;

elle emportait Christophe dans la chambre voisine, elle le caressait,

elle cherchait à le rassurer. Le petit continuait de trembler, et il ne

répondait pas aux questions de sa mère; puis il éclata en sanglots.

Louisa lui baigna la figure avec de l'eau; elle l'embrassait, elle lui

parlait tendrement, elle pleurait avec lui. Enfin, ils s'apaisèrent

tous deux. Elle s'agenouilla, le mit à genoux auprès d'elle. Ils

prièrent pour que le bon Dieu guérît le père de sa dégoûtante

habitude, et que Melchior redevînt bon comme autrefois. Louisa coucha

l'enfant. Il voulut qu'elle restât près de son lit, à lui tenir la

main. Louisa passa une partie de la nuit, assise au chevet de Christophe

qui avait la fièvre. L'ivrogne ronflait sur le carreau.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 3 / 31 段