spectacle étonnant. Cette bête toute noire courait le long de la
route, couchée sur le côté. Le soir, en revenant, elle couvrait une
partie de la prairie; on rencontrait une meule, la tête montait dessus
et se retrouvait à sa place, quand on avait passé; le museau était
tiré comme un ballon crevé; les oreilles étaient grandes et pointues
comme des cierges. Était-ce vraiment une ombre, ou bien était-ce un
être? Christophe n'eût pas aimé se rencontrer seul avec elle. Il
n'aurait pas couru après, comme il faisait après l'ombre de
grand-père, pour lui marcher sur la tête et piétiner dessus.--L'ombre
des arbres, quand le soleil tombait, était aussi un objet de
méditations. Elle formait des barrières en travers de la route. Elle
avait l'air de fantômes tristes et grotesques, qui disaient: «N'allez
pas plus loin»; et les essieux grinçants et les sabots du cheval
répétaient: «Pas plus loin!»
Grand-père et le voiturier continuaient sans se lasser leurs
interminables bavardages. Leur ton s'élevait souvent, surtout quand ils
parlaient d'affaires locales et d'intérêts blessés. L'enfant cessait
de rêver, et les regardait inquiet. Il lui semblait qu'ils étaient
fâchés l'un contre l'autre, et il craignait qu'ils n'en vinssent aux
coups. C'était, bien au contraire, au moment où ils s'entendaient le
mieux dans une commune haine. Même le plus souvent, ils n'avaient point
de haine, ni la moindre passion: ils parlaient de choses indifférentes,
en criant à plein gosier, pour le plaisir de crier, comme c'est la joie
du peuple. Mais Christophe, qui ne comprenait pas leur conversation,
entendait seulement leurs éclats de voix, il voyait leurs traits
crispés, et il pensait avec angoisse: «Comme il a l'air méchant! Ils
se haïssent, sûrement. Comme il roule les yeux! Comme il ouvre la
bouche! Il m'a craché au nez, dans sa fureur. Mon Dieu! il va tuer
grand-père...»
La voiture s'arrêtait. Le paysan disait: «Vous voilà arrivés.» Les
deux ennemis mortels se serraient la main. Grand-père descendait
d'abord. Le paysan lui tendait le petit garçon. Un coup de fouet au
cheval. La voiture s'éloignait: et l'on se retrouvait à l'entrée du
petit chemin creux près du Rhin. Le soleil s'enfonçait dans les
champs. Le sentier serpentait presque au ras de l'eau. L'herbe abondante
et molle pliait sous les pas, avec un grésillement. Des aulnes se
penchaient sur le fleuve, baignés jusqu'à mi-corps. Une nuée de
moucherons dansaient. Un canot passait sans bruit, entraîné par le
courant paisible aux larges enjambées. Les flots suçaient les branches
des saules avec un petit bruit de lèvres. La lumière était fine et
brumeuse, l'air frais, le fleuve gris d'argent. On revenait au gîte, et
les grillons chantaient. Et dès le seuil souriait le cher visage de
maman...
Ô délicieux souvenirs, bienfaisantes images, qui bourdonneront, comme
un vol harmonieux, pendant toute la vie!... Les voyages qu'on fait plus
tard, les grandes villes, les mers mouvantes, les paysages de rêves,
les figures aimées, ne se gravent pas dans l'âme avec la justesse
infaillible de ces promenades d'enfance, ou du simple coin de jardin
tous les jours entrevu par la fenêtre, à travers la buée de vapeur
que fait sur la vitre la petite bouche collée de l'enfant
désœuvré...
Maintenant, c'est le soir dans la maison close. La maison,... le refuge
contre tout ce qui est effrayant: l'ombre, la nuit, la peur, les choses
inconnues. Rien d'ennemi ne saurait passer le seuil... Le feu flambe.
Une oie dorée tourne mollement à la broche. Une délicieuse odeur de
graisse et de chair croustillante embaume la chambre. Joie de manger,
bonheur incomparable, enthousiasme religieux, trépignements de joie! Le
corps s'engourdit de la douce chaleur, des fatigues du jour, du bruit
des voix familières. La digestion le plonge en une extase, où les
figures, les ombres, l'abat-jour de la lampe, les langues de flammes qui
dansent avec une pluie d'étoiles dans la cheminée noire, tout prend
une apparence réjouissante et magique. Christophe appuie sa joue sur
son assiette pour mieux jouir de tout ce bonheur...
Il est dans son lit tiède. Comment y est-il venu? La bonne fatigue
l'écrase. Le bourdonnement des voix dans la chambre et des images de la
journée se mêlent dans son cerveau. Le père prend son violon; les
sons aigus et doux se plaignent dans la nuit. Mais le suprême bonheur
est lorsque maman vient, qu'elle prend la main de Christophe assoupi, et
que, penchée sur lui, à sa demande, elle chante à mi-voix une vieille
chanson, dont les mots ne veulent rien dire. Le père trouve cette
musique stupide; mais Christophe ne s'en lasse pas. Il retient son
souffle; il a envie de rire et de pleurer; son cœur est ivre. Il ne
sait pas où il est, il déborde de tendresse; il passe ses petits bras
autour du cou de sa mère, et l'embrasse de toutes ses forces. Elle lui
dit en riant:
--Tu veux donc m'étrangler?
Il la serre plus fort. Comme il l'aime, comme il aime tout! Toutes les
personnes, toutes les choses! Tout est bon, tout est beau... Il
s'endort. Le grillon crie dans l'âtre. Les récits de grand-père, les
figures héroïques flottent dans la nuit heureuse... Etre un héros
comme eux!... Oui, il le sera!... il l'est... Ah! que c'est bon de
vivre!...
Quelle surabondance de force, de joie, d'orgueil, en ce petit être!
Quel trop-plein d'énergie! Son corps et son esprit sont toujours en
mouvement, emportés dans une ronde qui tourne à perdre haleine. Comme
une petite salamandre, il danse jour et nuit dans la flamme. Un
enthousiasme que rien ne lasse, et que tout alimente. Un rêve
délirant, une source jaillissante, un trésor d'inépuisable espoir, un
rire, un chant, une ivresse perpétuelle. La vie ne le tient pas encore;
à tout instant, il s'en échappe: il nage dans l'infini. Qu'il est
heureux! qu'il est fait pour être heureux! Rien en lui qui ne croie au
bonheur, qui n'y tende de toutes ses petites forces passionnées!...
La vie se chargera vite de le mettre à la raison.
_DEUXIÈME PARTIE_
_L'alba vinceva Vora mattutina
che fuggia innanzi, si che di lontano
conobbi il tremolar della marina..._
Purg. I
Les Krafft étaient originaires d'Anvers. Le vieux Jean-Michel avait
quitté le pays, à la suite de frasques de jeunesse, d'une rixe
violente, comme il en avait souvent,--car il était diablement
batailleur,--et qui avait eu cette fois un fâcheux dénouement. Il
était venu s'établir, presque un demi-siècle avant, dans la petite
ville princière, dont les toits rouges aux faîtes pointus et les
jardins ombreux, étagés sur la pente d'une molle colline, se mirent
dans les yeux vert-pâle du _Vater Rhein._ Excellent musicien, il
s'était fait promptement apprécier dans un pays où tous sont
musiciens. Il y avait pris racine en épousant, à quarante ans passés,
Clara Sartorius, la fille du maître de chapelle du prince, qui lui
transmit sa charge. Clara était une Allemande placide, qui avait deux
passions: la cuisine et la musique. Elle eut pour son mari un culte
qu'égalait seul celui qu'elle avait pour son père. Jean-Michel
n'admirait pas moins sa femme. Ils avaient vécu en parfait accord,
pendant quinze ans; et ils avaient eu quatre enfants. Puis Clara était
morte; et Jean-Michel, après l'avoir beaucoup pleurée, avait épousé
cinq mois plus tard Ottilie Schütz, une fille de vingt ans, aux joues
rouges, robuste et rieuse. Ottilie avait juste autant de qualités que
Clara, et Jean-Michel l'avait aimée juste autant. Après huit ans de
mariage, elle mourut à son tour, non sans avoir eu le temps de lui
faire sept enfants. Au total, onze enfants, dont un seul avait survécu.
Bien qu'il les aimât fort, tant de coups répétés n'avaient pas
altéré sa solide bonne humeur. L'épreuve la plus rude avait été la
mort d'Ottilie, il y avait trois ans maintenant, à un âge où il est
malaisé de se rebâtir une vie et de fonder un nouveau foyer. Mais
après un moment de désarroi, le vieux Jean-Michel avait repris son
équilibre moral, qu'aucun malheur n'était capable de lui faire perdre.
C'était un homme affectueux; mais la santé chez lui était plus forte
que tout. Il avait une répulsion physique pour la tristesse, et un
besoin de grosse gaieté, à la flamande, un rire énorme et enfantin.
Quelque chagrin qu'il eût, il n'en buvait pas une rasade de moins, ni
n'en perdait un coup de dent à table; et la musique ne chômait jamais.
Sous sa direction, l'orchestre de la Cour acquit une petite célébrité
dans les pays rhénans, où Jean-Michel était devenu légendaire par sa
stature athlétique et par ses accès de colère. Il ne pouvait se
maîtriser malgré tous ses efforts: car cet homme violent était au
fond timide et craignait de se compromettre; il aimait le décorum et
redoutait l'opinion. Mais son sang l'emportait: il voyait rouge; et il
était pris brusquement par des impatiences folles, non seulement aux
répétitions de l'orchestre, mais en plein concert, où il lui était
arrivé, devant le prince, de jeter son bâton avec rage et de
trépigner comme un possédé, en apostrophant un de ses musiciens,
d'une voix furieuse et bredouillante. Le prince s'en amusait; mais les
artistes mis en cause lui gardaient rancune. En vain, Jean-Michel,
honteux de son incartade, s'évertuait, l'instant d'après, à la faire
oublier par une obséquiosité exagérée: à la première occasion, il
éclatait de plus belle; et cette extrême irritabilité, augmentant
avec l'âge, finit par rendre sa position difficile. Il le sentit
lui-même; et, un jour qu'une de ses crises de colère avait failli
amener une grève de l'orchestre, il offrit sa démission. Il espérait
qu'après ses services, on ferait des difficultés pour l'accepter,
qu'on le supplierait de rester: il n'en fut rien; et comme il était
trop fier pour revenir sur son offre, il partit, navré, accusant
l'ingratitude des hommes.
Depuis ce temps, il ne savait comment remplir ses journées. Il avait
soixante-dix ans passés; mais il était vigoureux encore; il continuait
de travailler et de courir par la ville, du matin au soir, donnant des
leçons, discutant, pérorant, se mêlant de tout. Il était ingénieux
et cherchait tous les moyens de s'occuper: il se mit à réparer les
instruments de musique; il imaginait, essayait, trouvait parfois des
perfectionnements. Il composait aussi, il s'évertuait à composer. Il
avait écrit jadis une _Missa solemnis_, dont il parlait souvent, et qui
était la gloire de la famille. Elle lui avait demandé tant de peine
qu'il avait failli avoir une congestion en l'écrivant. Il tâchait de
se persuader que c'était une œuvre de génie; mais il savait très
bien dans quel néant de pensée il l'avait écrite; et il n'osait plus
revoir le manuscrit, parce qu'à chaque fois il reconnaissait dans les
phrases qu'il croyait siennes des lambeaux d'autres auteurs,
péniblement mis bout à bout, à coups de volonté. Ce lui était une
grande tristesse. Il lui venait parfois des idées qu'il trouvait
admirables. Il courait à sa table, avec un frémissement: tenait-il
enfin l'inspiration, cette fois?--Mais à peine avait-il la plume en
main, qu'il se retrouvait seul, dans le silence; et tous ses efforts
pour ranimer les voix disparues n'aboutissaient qu'à lui faire entendre
des mélodies connues de Mendelssohn ou de Brahms.
«Il est, dit George Sand, des génies malheureux auxquels l'expression
manque, qui emportent dans la tombe l'inconnu de leur méditation, comme
disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues
illustres: Geoffroy Saint-Hilaire.»--Jean-Michel appartenait à cette
famille. Il ne parvenait pas plus à s'exprimer en musique qu'en parole;
et toujours il se faisait illusion: il eût tant aimé à parler, à
écrire, à être un grand musicien, un orateur éloquent! C'était sa
plaie secrète; il n'en disait rien à personne, il ne se l'avouait pas
à lui-même, il tâchait de n'y pas penser; mais il y pensait malgré
lui, et cela lui mettait la mort dans l'âme.
Pauvre vieux homme! En rien, il ne parvenait à être lui-même tout à
fait. Il y avait en lui tant de beaux et puissants germes; mais ils
n'arrivaient pas à leur croissance. Une foi profonde, touchante, dans
la dignité de l'art, dans la valeur morale de la vie; mais elle se
traduisait, le plus souvent, d'une façon emphatique et ridicule. Tant
de noble orgueil; et, dans la vie, une admiration presque servile des
supérieurs. Un si haut désir d'indépendance; et, en fait, une
docilité absolue. Des prétentions à l'esprit fort; et toutes les
superstitions. La passion de l'héroïsme, un courage réel; et tant de
timidité!--Une nature qui s'arrête en chemin.
Jean-Michel avait reporté ses ambitions sur son fils; et Melchior
promit d'abord de les réaliser. Il avait, dès l'enfance, de grands
dons pour la musique. Il apprenait avec une facilité remarquable, et de
bonne heure il acquit, comme violoniste, une virtuosité qui fit de lui
pendant longtemps le favori, presque l'idole, des concerts de la cour.
Il jouait aussi fort agréablement du piano et d'autres instruments. Il
était beau parleur, bien fait, quoiqu'un peu lourd,--le type de ce qui
passe en Allemagne pour la beauté classique: un large front
inexpressif, de gros traits réguliers, et une barbe frisée: un Jupiter
des bords du Rhin. Le vieux Jean-Michel savourait les succès de son
fils; il était en extase devant les tours de force du virtuose, lui qui
n'avait jamais su jouer proprement d'aucun instrument. Ce n'était
certes pas Melchior qui eût été en peine pour exprimer ce qu'il
pensait. Le malheur est qu'il ne pensait rien: et il ne s'en souciait
même pas. Il avait tout juste l'âme d'un comédien médiocre, qui
soigne ses inflexions de voix, sans s'occuper de ce qu'elles expriment,
et surveille avec une vanité anxieuse leur effet sur le public.
Le plus curieux, c'est que chez lui, malgré son souci constant de
l'attitude en scène, comme chez Jean-Michel, malgré son respect
craintif des conventions sociales, il y avait toujours quelque chose de
saccadé, d'inattendu, d'hurluberlu, qui faisait dire aux gens que tous
les Krafft étaient un peu timbrés. Cela ne lui nuisit pas d'abord; il
semblait que ces excentricités même fussent la preuve du génie qu'on
lui prêtait; car il est entendu, parmi les gens de bon sens, qu'un
artiste n'en saurait avoir. Mais on ne tarda pas à être fixé sur le
caractère de ces extravagances: la source ordinaire en était la
bouteille. Nietzsche dit que Bacchus est le dieu de la musique; et
l'instinct de Melchior était du même avis; mais, en ce cas, son dieu
fut bien ingrat: loin de lui donner les idées qui lui manquaient, il
lui enleva le peu de celles qu'il avait. Après son absurde mariage
(absurde aux yeux du monde, et par conséquent aux siens), il
s'abandonna de plus en plus. Il négligea son jeu,--si sûr de sa
supériorité qu'en peu de temps il la perdit. D'autres virtuoses
survinrent, qui lui succédèrent dans la faveur publique: cela lui fut
amer; mais, au lieu de réveiller son énergie, ses échecs achevèrent
de le décourager. Il se vengeait, en déblatérant contre ses rivaux
avec ses compagnons de cabaret. Il comptait, dans son absurde orgueil,
succéder à son père, comme directeur de musique: un autre fut nommé.
Il se crut persécuté, et prit des airs de génie méconnu. Grâce à
la considération dont jouissait le vieux Krafft, il garda sa place de
violon à l'orchestre; mais il perdit peu à peu presque toutes ses
leçons en ville. Et si ce coup était le plus sensible à son
amour-propre, il l'était encore plus à sa bourse. Depuis quelques
années, les ressources du ménage avaient bien diminué, par suite de
revers de fortune. Après avoir connu une réelle abondance, la gène
était venue et croissait de jour en jour. Melchior refusait de s'en
apercevoir; il n'en dépensait pas un sou de moins pour sa toilette et
son plaisir.
Il n'était pas un mauvais homme, mais un homme demi-bon, ce qui est
peut-être pire, faible, sans aucun ressort, sans force morale, au reste
se croyant bon père, bon fils, bon époux, bon homme, et peut-être
l'étant, si pour l'être il suffit d'une bonté facile, qui s'attendrit
aisément, et de cette affection animale, qui fait qu'on aime les siens,
comme une partie de soi. On ne pouvait même pas dire qu'il fût très
égoïste: il n'avait pas assez de personnalité pour l'être. Il
n'était rien. Terrible chose dans la vie que ces gens qui ne sont rien!
Comme un poids inerte qu'on abandonne en l'air, ils tendent à tomber,
il faut absolument qu'ils tombent; et ils entraînent dans leur chute
tout ce qui est avec eux.
Ce fut au moment où la situation de la famille devenait le plus
difficile, que le petit Christophe commença à comprendre ce qui se
passait autour de lui.
Il n'était plus seul enfant. Melchior faisait un enfant à sa femme
chaque année, sans s'inquiéter de ce qui en arriverait plus tard. Deux
étaient morts en bas âge. Deux autres avaient trois et quatre ans.
Melchior ne s'en occupait jamais. Louisa, forcée de sortir, les
confiait à Christophe, qui avait maintenant six ans.
Il en coûtait à Christophe: car il devait renoncer pour ce devoir à
ses bonnes après-midi dans les champs. Mais il était fier qu'on le
traitât en homme, et il s'acquittait de sa tâche gravement. Il amusait
de son mieux les petits, en leur montrant ses jeux; et il s'appliquait
à leur parler, comme il avait entendu sa mère causer avec le bébé.
Ou bien il les portait dans ses bras, l'un après l'autre, comme il
avait vu faire; il fléchissait sous le poids, serrant les dents,
pressant de toute sa force le petit frère contre sa poitrine, pour
qu'il ne tombât pas. Les petits voulaient toujours être portés, ils
n'en étaient jamais las; et quand Christophe ne pouvait plus,
c'étaient des pleurs sans fin. Ils lui donnaient bien du mal, et il
était sauvent fort embarrassé d'eux. Ils étaient sales et demandaient
des soins maternels. Christophe ne savait que faire. Ils abusaient de
lui. Il avait envie parfois de les gifler; mais il pensait: «Ils sont
petits, ils ne savent pas»; et il se laissait pincer, taper,
tourmenter, avec magnanimité. Ernst hurlait pour rien; il trépignait,
il se roulait de colère: c'était un enfant nerveux, et Louisa avait
recommandé à Christophe de ne pas contrarier ses caprices. Quant à
Rodolphe, il était d'une malice de singe; il profitait toujours de ce
que Christophe avait Ernst sur les bras, pour faire derrière son dos
toutes les sottises possibles; il cassait les jouets, renversait l'eau,
salissait sa robe, et faisait tomber les plats, en fouillant dans le
placard.
Si bien que lorsque Louisa rentrait, au lieu de complimenter Christophe,
elle lui disait, sans le gronder, mais d'un air chagrin, en voyant les
dégâts:
--Mon pauvre garçon, tu n'es pas bien habile.
Christophe était mortifié, et il avait le cœur gros.
Louisa, qui ne laissait échapper aucune occasion de gagner un peu
d'argent, continuait à se placer comme cuisinière dans les
circonstances exceptionnelles, les repas de noces ou de baptême.
Melchior feignait de n'en rien savoir: cela froissait son amour-propre;
mais il n'était pas fâché qu'elle le fit, sans qu'il le sût. Le
petit Christophe n'avait encore aucune idée des difficultés de la vie;
il ne connaissait d'autres limites à sa volonté que celle de ses
parents, qui n'était pas bien gênante, puisqu'on le laissait pousser
à peu près au hasard; il n'aspirait qu'à devenir grand, pour pouvoir
faire tout ce qu'il voulait. Il n'imaginait pas les contraintes où l'on
se heurte à chaque pas; et surtout il n'eût jamais pensé que ses
parents ne fussent pas entièrement maîtres d'eux-mêmes. Le jour où
il entrevit pour la première fois qu'il y avait parmi les hommes des
gens qui commandent et des gens qui sont commandés, et que les siens et
lui n'étaient pas des premiers, tout son être se cabra: ce fut la
première crise de sa vie.
Ce jour-là, sa mère lui avait mis ses habits les plus propres, de
vieux habits donnés, dont l'ingénieuse patience de Louisa avait su
tirer parti. Il alla la rejoindre, comme elle le lui avait dit, dans la
maison où elle travaillait. Il était intimidé, à l'idée d'entrer
seul. Un valet flânait sous le porche; il arrêta l'enfant et lui
demanda d'un ton protecteur ce qu'il venait faire. Christophe balbutia
en rougissant qu'il venait voir «madame Krafft»,--ainsi qu'on le lui
avait recommandé de dire.
--Madame Krafft? Qu'est-ce que tu lui veux, à madame Krafft?--continua
le domestique, en appuyant ironiquement sur le mot: madame.--C'est ta
mère? Monte là. Tu trouveras Louisa, à la cuisine, au fond du
corridor.
Il alla, de plus en plus rouge; il avait honte d'entendre appeler sa
mère familièrement: Louisa. Il était humilié; il eût voulu se
sauver près de son cher fleuve, à l'abri des buissons, où il se
contait des histoires.
Dans la cuisine, il tomba au milieu d'autres domestiques, qui
l'accueillirent par des exclamations bruyantes. Au fond, près des
fourneaux, sa mère lui souriait d'un air tendre et un peu gêné. Il
courut à elle et se jeta dans ses jambes. Elle avait un tablier blanc
et tenait une cuiller en bois. Elle commença par ajouter à son
trouble, en voulant qu'il levât le menton, pour qu'on vît sa figure,
et qu'il allât tendre la main à chacune des personnes qui étaient
là, en leur disant bonjour. Il n'y consentit pas; il se tourna contre
le mur et se cacha la tête dans son bras. Mais peu à peu il
s'enhardit, et il risqua hors de sa cachette un petit œil brillant et
rieur, qui disparaissait de nouveau, toutes les fois qu'on le regardait.
Il observa les gens, à la dérobée. Sa mère avait un air affairé et
important, qu'il ne lui connaissait pas; elle allait d'une casserole à
l'autre, goûtant, donnant son avis, expliquant d'un ton sûr des
recettes, que la cuisinière ordinaire écoutait avec respect. Le cœur
de l'enfant se gonflait d'orgueil, en voyant combien on appréciait sa
mère, et quel rôle elle jouait dans cette belle pièce, ornée
d'objets magnifiques d'or et de cuivre qui brillaient.
Brusquement, les conversations s'arrêtèrent. La porte s'ouvrit. Une
dame entra, avec un froissement d'étoffes raides. Elle jeta un regard
soupçonneux autour d'elle. Elle n'était plus jeune; et pourtant elle
portait une robe claire, avec des manches larges; elle tenait sa traîne
à la main, pour ne rien frôler. Cela ne l'empêcha pas de venir près
du fourneau, de regarder les plats, et même d'y goûter. Quand elle
levait un peu la main, la manche retombait, et le bras était nu
jusqu'au-dessus du coude: ce que Christophe trouva laid et malhonnête.
De quel ton sec et cassant elle parlait à Louisa! Et comme Louisa lui
répondait humblement! Christophe en fut saisi. Il se dissimula dans son
coin, pour ne pas être aperçu; mais cela ne servit à rien. La dame
demanda qui était ce petit garçon; Louisa vint le prendre et le
présenter; elle lui tenait les mains pour l'empêcher de se cacher la
figure; et, bien qu'il eût envie de se débattre et de fuir, Christophe
sentit d'instinct qu'il fallait cette fois ne faire aucune résistance.
La dame regarda la mine effarée de l'enfant; et son premier mouvement,
maternel, fut de lui sourire gentiment. Mais elle reprit aussitôt son
air protecteur, et lui posa sur sa conduite, sur sa piété, des
questions auxquelles il ne répondit rien. Elle regarda aussi comment
les vêtements allaient; et Louisa s'empressa de montrer qu'ils étaient
superbes. Elle tirait le veston, pour effacer les plis; Christophe avait
envie de crier, tant il était serré. Il ne comprenait pas pourquoi sa
mère remerciait.
La dame le prit par la main, et dit qu'elle voulait le conduire vers
ses enfants. Christophe jeta un regard désespéré sur sa mère; mais
elle souriait à la maîtresse d'un air si empressé qu'il vit qu'il n'y
avait rien à espérer, et il suivit son guide, comme un mouton qu'on
mène à la boucherie.
Ils arrivèrent dans un jardin, où deux enfants à l'air maussade, un
garçon et une fille, à peu près du même âge que Christophe,
semblaient se bouder l'un l'autre. L'arrivée de Christophe fit
diversion. Ils se rapprochèrent pour examiner le nouveau venu.
Christophe, abandonné par la dame, restait planté dans une allée,
sans oser lever les yeux. Les deux autres, immobiles a quelques pas, le
regardaient des pieds à la tête, se poussaient du coude, et
ricanaient. Enfin, ils se décidèrent. Ils lui demandèrent qui il
était, d'où il venait, et ce que faisait son père. Christophe ne
répondit rien, pétrifié: il était intimidé jusqu'aux larmes,
surtout par la petite fille, qui avait des nattes blondes, une jupe
courte, et les jambes nues.