Les cloches... Voici l'aube! Elles se répondent, dolentes, u

ROMAIN ROLLAND

_JEAN-CHRISTOPHE_

NOUVELLE ÉDITION

I

L'AUBE--LE MATIN

L'ADOLESCENT

PARIS

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES

LIBRAIRIE OLLENDORFF

50, CHAUSSÉE D'ANTIN

Tous droits réservés.

AUX AMES LIBRES, DE TOUTES LES NATIONS,

QUI SOUFFRENT, QUI LUTTENT,

ET QUI VAINCRONT

Nous adoptons pour cette édition définitive de _JEAN-CHRISTOPHE_ une

division différente de celle de l'édition en dix volumes. Ces dix

volumes se distribuaient en trois parties:

I. JEAN-CHISTOPHE

1. _L'Aube._

2. _Le Matin._

3. _L'Adolescent._

4. _La Révolte._

II. JEAN-CHISTOPHE A PARIS

1. _La Foire sur la Place._

2. _Antoinette._

3. _Dans la Maison._

III. LA FIN DU VOYAGE

1. _Les Amies._

2. _Le Buisson Ardent._

3. _La Nouvelle Journée._

Nous substituons ici à l'ordre des faits l'ordre des sentiments,--à

l'ordre logique et un peu extérieur l'ordre artistique et intime, qui

groupe les œuvres par affinités d'atmosphère et de tonalités.

L'œuvre entière se présente ainsi en quatre livres, pareils à quatre

mouvements de symphonie:

Le premier embrasse la jeune vie de Christophe (_L'Aube, Le Matin,

L'Adolescent_), l'éveil de ses sens et de son cœur dans le nid

familial, dans l'étroit horizon de la petite patrie,--jusqu'à

l'épreuve d'où il sort meurtri, mais avec l'illumination soudaine de

sa mission, de la vie de souffrances viriles et de combats qui est son

lot.

Le second livre (_La Révolte, La Foire sur la Place_) rassemble en une

seule Révolte les chevauchées du jeune Siegfried, naïf, intolérant

et excessif, qui est parti en guerre contre le mensonge social et

artistique de son temps, ses coups de lance à la don Quichotte contre

les muletiers, les alcades et les moulins à vent, contre les Foires sur

la Place d'Allemagne et de France.

Le troisième (_Dans la Maison, Antoinette, Les Amies_), dans une

atmosphère douce et recueillie, qui contraste avec les frénésies

d'enthousiasme et de haine du livre précédent, est un chant

élégiaque à l'Amitié et au pur Amour.

Le quatrième enfin (_Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée_) est la

grande Épreuve du milieu de la vie, la rafale du Doute et des passions

dévastatrices, la tempête de l'âme, qui menace de tout détruire, et

qui se résout en la sérénité finale, aux primes lueurs de l'Aurore

surnaturelle.

Chaque volume de l'édition originale, dans les _Cahiers de la

Quinzaine_ (février 1904 — octobre 1912), portait cette inscription,

qui figurait jadis, dans les cathédrales gothiques, sur le socle des

statues de saint Christophe, placées à l'entrée de la nef:

_Christofori faciem die quacumque tueris,

Illa nempe die non morte mala morieris._

Elle exprimait le vœu secret de l'auteur que son Jean Christophe fût

pour ses lecteurs ce qu'il était pour lui-même: un bon compagnon et un

guide, à travers les épreuves.

Les épreuves sont venues pour tous; et le vœu de l'auteur n'a pas

été déçu, s'il en croit la réponse qui lui est arrivée de toutes

les parties du monde. Il le renouvelle aujourd'hui. Plus que jamais dans

l’ère de tourmentes qui s'est ouverte et qui n'est pas près de finir,

puisse Christophe rester l'ami fort et fidèle, qui souffle la joie de

vivre et d'aimer,--malgré tout!

ROMAIN ROLLAND.

Paris, 1er janvier 1921.

L'AUBE

_Dianzi, nell'alba che precede al giorno,

quando l'anima tua dentro dormia..._

Purg. IX

_PREMIÈRE PARTIE_

_Come, quando i vapori umidi e spessi

a diradar cominciansi, la spera

del sol debilemente entra per essi..._

Purg. XVII

Le grondement du fleuve monte derrière la maison. La pluie bat les

carreaux depuis le commencement du jour. Une buée d'eau ruisselle sur

la vitre au coin fêlé. Le jour jaunâtre s'éteint. Il fait tiède et

fade dans la chambre.

Le nouveau-né s'agite dans son berceau. Bien que le vieux ait laissé,

pour entrer, ses sabots à la porte, son pas a fait craquer le plancher:

l'enfant commence à geindre. La mère se penche hors de son lit, afin

de le rassurer; et le grand-père allume la lampe en tâtonnant, pour

que le petit n'ait pas peur de la nuit. La flamme éclaire la figure

rouge du vieux Jean-Michel, sa barbe blanche et rude, son air bourru et

ses yeux vifs. Il vient près du berceau. Son manteau sent le mouillé;

il traîne en marchant ses gros chaussons bleus. Louisa lui fait signe

de ne pas s'approcher. Elle est d'un blond presque blanc; ses traits

sont tirés; sa douce figure mouton est marquée de taches de rousseur;

elle a des lèvres pâles et grosses, qui ne parviennent pas à se

rejoindre et qui sourient avec timidité; elle couve l'enfant des

yeux,--des yeux très bleus, très vagues, où la prunelle est un point

tout petit, mais infiniment tendre.

L'enfant s'éveille et pleure. Son regard trouble s'agite. Quelle

épouvante! Les ténèbres, l'éclat brutal de la lampe, les

hallucinations d'un cerveau, à peine dégagé du chaos, la nuit

étouffante et grouillante qui l'entoure, l'ombre sans fond d'où se

détachent, comme des jets aveuglants de lumière, des sensations

aiguës, des douleurs, des fantômes: ces figures énormes qui se

penchent sur lui, ces yeux qui le pénètrent, qui s'enfoncent en lui,

et qu'il ne comprend pas!... Il n'a pas la force de crier; la terreur le

cloue immobile, les yeux, la bouche ouverts, soufflant du fond de la

gorge. Sa grosse tête boursouflée se plisse de grimaces lamentables et

grotesques; la peau de sa figure et de ses mains est brune, violacée,

avec des taches jaunâtres...

--Bon Dieu! qu'il est laid! fit le vieux, d'un ton convaincu.

Il alla reposer la lampe sur la table.

Louisa fit une moue de petite fille grondée. Jean-Michel la regarda

u coin de l'œil, et rit.

--Tu ne voudrais pas que je te dise qu'il est beau? Tu ne me croirais

pas. Allons, ce n'est pas ta faute. Ils sont tous comme cela.

L'enfant sortit de l'immobilité stupide où le plongeaient la flamme de

la lampe et le regard du vieux. Il se mit à crier. Peut-être

sentait-il dans les yeux de sa mère une caresse qui l'engageait à se

plaindre. Elle lui tendit les bras, et dit:

--Donnez-le-moi.

Le vieux commença par faire des théories, selon son habitude:

--On ne doit pas céder aux enfants, quand ils pleurent. Il faut les

laisser crier.

Mais il vint, prit le petit, et grogna:

--Je n'en ai jamais vu d'aussi laid.

Louisa saisit l'enfant de ses mains fiévreuses et le cacha contre son

sein. Elle le contempla avec un sourire confus et ravi:

--Oh! mon pauvre petit, dit-elle toute honteuse, que tu es laid, que

tues laid, comme je t'aime!

Jean-Michel retourna près du feu: il se mit à tisonner d'un air

grognon; mais un sourire démentait la solennité maussade de son

visage.

--Bonne fille, dit-il. Va, ne te tourmente pas, il a le temps de

changer. Et puis, qu'est-ce que cela fait? On ne lui demande qu'une

chose, c'est de devenir un brave homme.

L'enfant s'était apaisé au contact du tiède corps maternel. On

l'entendait téter avec un halètement goulu. Jean-Michel se renversa

légèrement dans sa chaise, et répéta avec emphase:

--Il n'y a rien de plus beau qu'un honnête homme.

Il se tut un instant, méditant s'il ne conviendrait pas de développer

cette pensée; mais il ne trouva rien de plus à dire; et, après un

silence, il reprit d'un ton irrité:

--Comment se fait-il que ton mari ne soit pas ici?

--Je crois qu'il est au théâtre, dit timidement Louisa. Il a répétition.

--Le théâtre est fermé. Je viens de passer devant. C'est encore un

de ses mensonges.

--Non, ne l'accusez pas toujours! J'aurai mal compris. Il doit être

retenu par une de ses leçons.

--Il devrait être rentré, fit le vieux, mécontent.

Il hésita un instant, puis demanda d'un ton plus bas, un peu honteux:

--Est-ce qu'il a... de nouveau?

--Non, père, non, père, dit précipitamment Louisa.

Le vieux la regarda; elle évita son regard.

--Ce n'est pas vrai, tu mens.

Elle pleura silencieusement.

--Bon Dieu! cria le vieillard, en donnant un coup de pied au foyer. Le

tisonnier tomba bruyamment. La mère et l'enfant tressaillirent.

--Père, je vous en prie, dit Louisa, il va pleurer.

L'enfant hésita quelques secondes s'il devait crier ou continuer son

repas; mais ne pouvant faire l'un et l'autre à la fois, il se remit au

dernier.

Jean-Michel continua d'une voix plus sourde, avec des éclats de colère:

--Qu'ai-je fait au bon Dieu pour avoir cet ivrogne pour fils? C'est bien

la peine d'avoir vécu comme j'ai vécu, de m'être privé de tout!...

Mais toi, toi, tu n'es donc pas capable de l'empêcher? Car enfin,

sacrebleu! c'est ton rôle. Si tu le retenais au logis!...

Louisa pleurait plus fort.

--Ne me grondez pas encore, je suis déjà si malheureuse! J'ai fait

tout ce que j'ai pu. Si vous saviez comme j'ai peur, quand je suis

seule! Il me semble que j'entends toujours son pas dans l'escalier.

Alors j'attends que la porte s'ouvre, et je me demande: Mon Dieu!

comment va-t-il paraître?... Cela me rend malade d'y songer.

Elle était secouée par ses sanglots. Le vieux s'inquiéta. Il vint

près d'elle, ramena les couvertures défaites sur ses épaules qui

tremblaient, et lui caressa la tête, de sa grosse main:

--Allons, allons, n'aie pas peur, je suis là.

Elle s'apaisa à cause du petit, et essaya de sourire.

--J'ai eu tort de vous dire cela.

Le vieux la regarda en hochant la tête:

--Ma pauvre fille, ce n'est pas un joli cadeau que je t'ai fait là.

--C'est ma faute à moi, dit-elle. Il ne devait pas m'épouser. Il a

regret de ce qu'il a fait.

--Que veux-tu qu'il regrette?

--Vous le savez bien. Vous-même, vous avez été fâché que je sois

devenue sa femme.

--Ne parlons plus de cela. C'est vrai. J'ai été un peu chagrin. Un

garçon comme lui,--je peux bien le dire sans te blesser,--élevé avec

soin, musicien distingué, un véritable artiste,--il aurait pu

prétendre à d'autres partis qu'à toi, qui n'avais rien, qui étais

d'une autre classe, et pas même du métier. Un Krafft épouser une

fille qui ne fût pas musicienne, cela ne s'était pas vu depuis plus de

cent ans!--Mais tu sais bien tout de même que je ne t'en ai pas voulu,

et que j'ai de l'affection pour toi, depuis que je te connais. Puis,

quand le choix est fait, il n'y a plus à y revenir: il ne reste qu'à

faire son devoir, honnêtement.

Il retourna s'asseoir, prit un temps, et dit avec la solennité qu'il

apportait à tous ses aphorismes:

--La première chose dans la vie, c'est de faire son devoir.

Il attendit un démenti, cracha sur le feu; puis, comme ni la mère ni

l'enfant n'élevaient d'objection, il voulut continuer,--et se tut.

Ils ne disaient plus mot. Jean-Michel, près du feu, Louisa, assise dans

son lit, rêvaient tristement tous les deux. Le vieux, quoi qu'il eût

dit, pensait au mariage de son fils, avec amertume. Louisa y pensait

aussi, et elle s'accusait, bien qu'elle n'eût rien à se reprocher.

Elle était domestique, quand elle avait épousé, à la surprise de

tous, et surtout à la sienne, Melchior Krafft, le fils de Jean-Michel.

Les Krafft étaient sans fortune, mais considérés dans la petite ville

rhénane, où le vieux s'était établi, il y avait presque un

demi-siècle. Ils étaient musiciens de père en fils et connus des

musiciens de tout le pays, entre Cologne et Mannheim. Melchior était

violon au _Hof-Theater_; et Jean-Michel avait dirigé naguère les

concerts du grand-duc. Le vieillard fut profondément humilié du

mariage de Melchior; il bâtissait de grands espoirs sur son fils; il

eût voulu en faire l'homme éminent qu'il n'avait pu être lui-même.

Ce coup de tête ruinait ses ambitions. Aussi avait-il tempêté d'abord

et couvert de malédictions Melchior et Louisa. Mais, comme il était un

brave homme, il avait pardonné à sa bru, dès qu'il avait appris à la

mieux connaître; et même, il s'était pris pour elle d'une affection

paternelle, qui se traduisait le plus souvent par des rebuffades.

Nul ne pouvait comprendre ce qui avait poussé Melchior à ce

mariage,--Melchior moins que personne. Ce n'était certes pas la beauté

de Louisa. Rien en elle n'était fait pour séduire: elle était petite,

pâlotte et frêle; et elle faisait un singulier contraste avec Melchior

et Jean-Michel, tous deux hauts et larges, des colosses à la figure

rouge, au poing solide, mangeant Lien, buvant sec, aimant rire, et

faisant grand bruit. Elle semblait écrasée par eux; on ne la

remarquait guère, et elle cherchait à s'effacer encore plus. Si

Melchior avait eu bon cœur, on eût pu croire qu'il avait préféré à

tout autre avantage la simple bonté de Louisa; mais il était l'homme

le plus vain. Qu'un garçon de son espèce, assez beau, et ne l'ignorant

pas, très fat, non sans talent, et pouvant prétendre à quelque riche

parti, capable même,--qui sait?--de tourner la tête à une de ses

élèves bourgeoises, ainsi qu'il s'en vantait, eût été brusquement

choisir une fille du peuple, pauvre, sans éducation, sans beauté, qui

ne lui avait fait aucune avance... on eût dit une gageure!

Mais Melchior était de ces hommes qui font toujours le contraire de ce

qu'on attend d'eux et de ce qu'ils en attendent eux-mêmes. Ce n'est pas

qu'ils ne soient avertis:--un homme averti en vaut deux, dit-on...--Ils

font profession de n'être dupes de rien et de diriger leur barque à

coup sûr, vers un but précis. Mais ils comptent sans eux-mêmes: car

ils ne se connaissent pas. Dans un de ces instants de vide qui leur sont

habituels, ils laissent le gouvernail; et quand les choses sont livrées

à elles-mêmes, elles ont un malin plaisir à contrecarrer leurs

maîtres. Le bateau laissé libre va droit contre l'écueil; et

l'intrigant Melchior épousa une cuisinière. Il n'était cependant ni

ivre ni stupide, le jour où il s'engagea pour la vie avec elle; et il

ne subissait pas un entraînement passionné: il s'en fallait de

beaucoup. Mais peut-être y a-t-il en nous d'autres puissances que

l'esprit et le cœur, d'autres même que les sens,--de mystérieuses

puissances, qui prennent le commandement dans les instants de néant où

s'endorment les autres; et peut-être Melchior les avait-il rencontrées

au fond des pâles prunelles qui le regardaient timidement, un soir

qu'il avait abordé la jeune fille sur la berge du fleuve, et qu'il

s'était assis près d'elle, dans les roseaux,--sans savoir

pourquoi,--pour lui donner sa main.

À peine marié, il se montra atterré de ce qu'il avait fait. Il ne le

cacha point à la pauvre Louisa, qui, tout humble, lui en demandait

pardon. Il n'était pas méchant, et le lui accordait volontiers; mais,

l'instant d'après, ses remords le reprenaient, au milieu de ses amis,

ou chez ses riches élèves, maintenant dédaigneuses, qui ne

tressaillaient plus au frôlement de sa main, quand il voulait rectifier

la pose de leurs doigts sur le clavier. Il revenait alors avec une mine

sombre, où Louisa, le cœur serré, lisait du premier coup d'œil les

habituels reproches; ou bien il s'attardait dans des stations au

cabaret; il y puisait le contentement de soi et l'indulgence pour

autrui. Ces soirs-là, il rentrait avec des éclats de rire, qui

semblaient plus tristes à Louisa que les sous-entendus et la sourde

rancune des autres jours. Elle se sentait un peu responsable des accès

de déraison, où disparaissaient à chaque fois, avec l'argent de la

maison, les faibles restes du bon sens de son mari. Melchior s'enlizait.

À un âge où il aurait dû travailler sans répit à développer son

médiocre talent, il se laissait glisser le long de la pente; et

d'autres prenaient sa place.

Mais qu'importait sans doute à la force inconnue qui l'avait rapproché

de la servante aux cheveux de lin? Il avait rempli son rôle; et le

petit Jean-Christophe venait de prendre pied sur cette terre, où le

poussait son destin.

La nuit était tout à fait venue. La voix de Louisa arracha le vieux

Jean-Michel à la torpeur où il s'abandonnait devant le feu, en pensant

aux tristesses présentes et passées.

--Père, il doit être tard, disait affectueusement la jeune femme. Il

faut rentrer chez vous, vous avez loin à aller.

--J'attends Melchior, répondit le vieillard.

--Non, je vous en prie, j'aime mieux que vous ne restiez pas.

--Pourquoi?

Le vieux leva la tête, et la regarda attentivement.

Elle ne répondit pas.

Il reprit:

--Tu as peur, tu ne veux pas que je le rencontre?

--Eh bien, oui: cela ne servirait qu'à gâter encore les choses: vous

vous fâcheriez; je ne veux pas. Je vous en prie!

Le vieux soupira, se leva et dit:

--Allons.

Il vint près d'elle, lui effleura le front de sa barbe râpeuse; il

demanda si elle n'avait besoin de rien, baissa la lumière de la lampe,

et partit en heurtant les chaises, dans l'obscurité de la chambre. Mais

il n'était pas dans l'escalier qu'il songeait à son fils revenant

ivre; et il s'arrêtait à chaque marche; il imaginait mille dangers à

le laisser rentrer seul...

Dans le lit, près de la mère, l'enfant s'agitait de nouveau. Une

souffrance inconnue montait du fond de son être. Il se raidit contre

elle. Il tordit son corps, il serra les poings, il fronça les sourcils.

La douleur grandissait, tranquille, sûre de sa force. Il ne savait pas

ce qu'elle était, ni jusqu'où elle allait. Elle lui paraissait

immense, et ne devoir jamais prendre fin. Et il se mit à crier

lamentablement. Sa mère le caressa avec de douces mains. Déjà la

souffrance devenait moins aiguë. Mais il continuait de pleurer; car il

la sentait toujours près de lui, en lui.--L'homme qui souffre peut

diminuer son mal, en sachant d'où il vient; il l'enferme par la pensée

en un morceau de son corps, qui peut être guéri, arraché au besoin;

il en fixe les contours, il le sépare de lui. L'enfant n'a pas cette

ressource trompeuse. Sa première rencontre avec la douleur est plus

tragique et plus vraie. Comme son être même, elle lui semble sans

limites; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur,

maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n'en sortira plus

qu'après l'avoir rongée.

La mère le presse contre elle, avec de petits mots:

«C'est fini, c'est fini, ne pleurons plus, mon Jésus, mon petit

poisson d'or...»

Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette

misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de

peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l'apaiser...

Les cloches de Saint-Martin chantèrent dans la nuit. Leur voix était

grave et lente. Dans l'air mouillé de pluie, elle cheminait comme un

pas sur la mousse. L'enfant se tut au milieu d'un sanglot. La

merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu'un flot de lait.

La nuit s'illuminait, l'air était tendre et tiède. Sa douleur

s'évanouit, son cœur se mit à rire; et il glissa dans le rêve, avec

un soupir d'abandon.

Les trois cloches tranquilles continuaient à sonner la fête du

lendemain. Louisa rêvait aussi, en les écoutant, à ses misères

passées et à ce que serait plus tard le cher petit enfant endormi

auprès d'elle. Elle était depuis des heures étendue dans son lit,

lasse et endolorie. Ses mains et son corps la brûlaient; le lourd

édredon de plumes l'écrasait; elle se sentait meurtrie et oppressée

par l'ombre; mais elle n'osait remuer. Elle regardait l'enfant; et la

nuit ne l'empêchait pas de lire dans ses traits vieillots. Le sommeil

la gagnait, des images fiévreuses passaient dans son cerveau. Elle crut

entendre Melchior ouvrir la porte, et son cœur tressauta. Par instants,

le grondement du fleuve montait plus fort dans le silence, comme un

mugissement de bête. La vitre sonna une ou deux fois encore sous le

doigt de la pluie. Les cloches, plus lentement, chantèrent et

s'éteignirent; et Louisa s'endormit auprès de son enfant.

Pendant ce temps, le vieux Jean-Michel attendait devant la maison, sous

la pluie, la barbe mouillée de brouillard. Il attendait que son

misérable fils revînt; car sa tête, qui travaillait toujours, ne

cessait de lui raconter des histoires tragiques, amenées par l'ivresse;

et, bien qu'il n'y crût pas, il n'aurait pu dormir une minute, cette

nuit, s'il s'en était allé sans l'avoir vu rentrer. Le chant des

cloches le rendait très triste; car il se rappelait ses espérances

déçues. Il pensait à ce qu'il faisait là, à cette heure, dans la

rue. Et de honte, il pleurait.

Le vaste flot des jours se déroule lentement. Immuables, le jour et la

nuit remontent et redescendent, comme le flux et le reflux d'une mer

infinie. Les semaines et les mois s'écoulent et recommencent. Et la

suite des jours est comme un même jour.

Jour immense, taciturne, que marque le rythme égal de l'ombre et de la

lumière, et le rythme de la vie de l'être engourdi qui rêve au fond

de son berceau,--ses besoins impérieux, douloureux ou joyeux, si

réguliers que le jour et la nuit qui les ramènent semblent ramenés

par eux.

Le balancier de la vie se meut avec lourdeur. L'être s'absorbe tout

entier dans sa pulsation lente. Le reste n'est que rêves, tronçons de

rêves, informes et grouillants, une poussière d'atomes qui dansent au

hasard, un tourbillon vertigineux qui passe et fait rire ou horreur. Des

clameurs, des ombres mouvantes, des formes grimaçantes, des douleurs,

des terreurs, des rires, des rêves, des rêves... Tout n'est que

rêve...--Et, parmi ce chaos, la lumière des yeux amis qui lui

sourient, le flot de joie qui, du corps maternel, du sein gonflé de

lait, se répand dans sa chair, la force qui est en lui et qui s'amasse

énorme, inconsciente, l'océan bouillonnant qui gronde dans l'étroite

prison de ce petit corps d'enfant. Qui saurait lire en lui verrait des

mondes ensevelis dans l'ombre, des nébuleuses qui s'organisent, un

univers en formation. Son être est sans limites. Il est tout ce qui

est...

Les mois passent... Des îles de mémoire commencent à surgir du fleuve

de la vie. D'abord, d'étroits îlots perdus, des rochers qui affleurent

à la surface des eaux. Autour d'eux, dans le demi-jour qui point, la

grande nappe tranquille continue de s'étendre. Puis, de nouveaux

îlots, que dore le soleil.

De l'abîme de l'âme émergent quelques formes, d'une étrange

netteté. Dans le jour sans bornes, qui recommence, éternellement le

même, avec son balancement monotone et puissant, commence à se

dessiner la ronde des jours qui se donnent la main; leurs profils sont,

les uns riants, les autres tristes. Mais les anneaux de la chaîne se

rompent constamment, et les souvenirs se rejoignent par-dessus la tête

des semaines et des mois...

Le Fleuve... Les Cloches... Si loin qu'il se souvienne,--dans les

lointains du temps, à quelque heure de sa vie que ce soit,--toujours

leurs voix profondes et familières chantent...

La nuit,--à demi endormi... Une pâle lueur blanchit la vitre... Le

fleuve gronde. Dans le silence, sa voix monte toute-puissante; elle

règne sur les êtres. Tantôt elle caresse leur sommeil et semble près

de s'assoupir elle-même, au bruissement de ses flots. Tantôt elle

s'irrite, elle hurle, comme une bête enragée qui veut mordre. La

vocifération s'apaise: c'est maintenant un murmure d'une infinie

douceur, des timbres argentins, de claires clochettes, des rires

d'enfants, de tendres voix qui chantent, une musique qui danse. Grande

voix maternelle, qui ne s'endort jamais! Elle berce l'enfant, ainsi

qu'elle berça pendant des siècles, de la naissance à la mort, les

générations qui furent avant lui; elle pénètre sa pensée, elle

imprègne ses rêves, elle l'entoure du manteau de ses fluides

harmonies, qui l'envelopperont encore, quand il sera couché dans le

petit cimetière qui dort au bord de l'eau et que baigne le Rhin...

Les cloches... Voici l'aube! Elles se répondent, dolentes, un peu

tristes, amicales, tranquilles. Au son de leurs voix lentes, montent des

essaims de rêves, rêves du passé, désirs, espoirs, regrets des

êtres disparus, que l'enfant ne connut point, et que pourtant il fut,

puisqu'il fut en eux, puisqu'ils revivent en lui. Des siècles de

souvenirs vibrent dans cette musique. Tant de deuils, tant de

fêtes!--Et, du fond de la chambre, il semble, en les entendant, qu'on

voie passer les belles ondes sonores qui coulent dans l'air léger, les

libres oiseaux, et le souffle tiède du vent. Un coin de ciel bleu

sourit à la fenêtre. Un rayon de soleil se glisse sur le lit, à

travers les rideaux. Le petit monde familier aux regards de l'enfant,

tout ce qu'il aperçoit de son lit, chaque matin, en s'éveillant, tout

ce qu'il commence, au prix de tant d'efforts, à reconnaître et à

nommer, afin de s'en faire le maître,--son royaume s'illumine. Voici la

table où l'on mange, le placard où il se cache pour jouer, le

carrelage en losanges sur lequel il se traîne, et le papier du mur,

dont les grimaces lui content des histoires burlesques ou effrayantes,

et l'horloge qui jacasse des paroles boiteuses, qu'il est seul à

comprendre. Que de choses dans cette chambre! Il ne les connaît pas

toutes. Chaque jour, il repart en exploration dans cet univers qui est

à lui:--tout est à lui.--Rien n'est indifférent, tout se vaut, un

homme ou une mouche; tout vit également: le chat, le feu, la table, les

grains de poussière qui dansent dans un rayon de soleil. La chambre est

un pays; un jour est une vie. Comment se reconnaître au milieu de ces

espaces? Le monde est si grand! On s'y perd. Et ces figures, ces gestes,

ce mouvement, ce bruit, qui font autour de lui un tourbillon

perpétuel!... Il est las, ses yeux se ferment, il s'endort. Les doux,

les profonds sommeils, qui le prennent tout d'un coup, à toute heure,

n'importe où, où il est, sur les genoux de sa mère, ou bien sous la

table, où il aime à se cacher!... Il fait bon. On est bien...

Ces premières journées bourdonnent dans sa tête comme un champ de

blé, que le vent agite, et sur lequel passent les grandes ombres des

nuages...

Les ombres fuient, le soleil monte. Christophe commence à retrouver

son chemin dans le dédale de la journée.

Le matin... Ses parents dorment. Il est dans son petit lit, couché sur

le dos. Il regarde les raies lumineuses qui dansent au plafond. C'est un

amusement sans fin. À un moment, il rit tout haut, d'un de ces bons

rires d'enfant qui dilatent le cœur de ceux qui l'entendent. Sa mère

se penche vers lui, et dit: «Qu'est-ce que tu as donc, petit fou?»

Alors il rit de plus belle, et peut-être même il se force à rire,

parce qu'il a un public. Maman prend un air sévère, et met un doigt

sur sa bouche, pour qu'il ne réveille pas le père; mais ses yeux

fatigués rient malgré elle. Ils chuchotent ensemble... Brusquement, un

grognement furieux du père.

Ils tressautent tous deux. Maman tourne précipitamment le dos comme une

petite fille coupable, elle fait semblant de dormir. Christophe

s'enfonce dans son lit, et retient son souffle... Silence de mort.

Après quelque temps, la petite figure blottie sous les draps revient à

la surface. Sur le toit, la girouette grince. La gouttière s'égoutte.

L'angélus tinte. Quand le vent souffle de l'est, de très loin lui

répondent les cloches des villages sur l'autre rive du fleuve. Les

moineaux réunis en bande dans le mur vêtu de lierre, font un vacarme

assourdissant, où se détachent, comme dans les jeux d'une troupe

d'enfants, trois ou quatre voix, toujours les mêmes, plus criardes que

les autres. Un pigeon roucoule au faîte d'une cheminée. L'enfant se

laisse bercer par ces bruits. Il chantonne tout bas, puis moins bas,

puis tout haut, puis très haut, jusqu'à ce que de nouveau la voix

exaspérée du père crie: «Cet âne-là ne se taira donc jamais!

Attends un peu, je vais te tirer les oreilles!» Alors il se renfonce

dans ses draps, et il ne sait pas s'il doit rire ou pleurer. Il est

effrayé et humilié; et en même temps, l'idée de l'âne auquel on le

compare le fait pouffer. Du fond du lit, il imite son braiment. Cette

fois, il est fouetté. Il pleure toutes les larmes de son corps.

Qu'est-ce qu'il a fait? Il a si envie de rire, de se remuer! Et il lui

est défendu de bouger. Comment font-ils pour dormir toujours? Quand

pourra-t-on se lever?...

Un jour, il n'y tient plus. Il a entendu dans la rue un chat, un chien,

quelque chose de curieux. Il se glisse hors du lit, et ses petits pieds

nus tapotant gauchement le carreau, il vêtit descendre l'escalier

pourvoir; mais la porte est fermée. Pour l'ouvrir, il monte sur une

chaise: tout s'écroule, il se fait très mal, il hurle; et par-dessus

le marché, il est encore fouetté. Il est toujours fouetté!...

Il est à l'église avec grand-père. Il s'ennuie. Il n'est pas très à

son aise. On lui défend de remuer, et les gens disent ensemble des mots

qu'il ne comprend pas, et puis se taisent ensemble. Ils ont tous une

figure solennelle et morose. Ce n'est pas leur figure de tous les jours.

Il les regarde, intimidé. La vieille Lina, la voisine, assise à côté

de lui, a pris un air méchant; à des moments, il ne reconnaît même

plus grand-père. Il a un peu peur. Puis il s'habitue, et il cherche à

se désennuyer par tous les moyens dont il dispose. Il se balance, il se

tord le cou pour regarder au plafond, il fait des grimaces, il tire

grand-père par son habit, il étudie les pailles de sa chaise, il

tâche d'y faire un trou avec ses doigts, il écoute les cris d'oiseaux,

il bâille à se décrocher la mâchoire.

Soudain, une cataracte de sons: l'orgue joue. Un frisson lui court le

long de l'échine. Il se retourne, le menton appuyé sur le dossier de

sa chaise, et il reste très sage. Il ne comprend rien à ce bruit, il

ne sait pas ce que cela veut dire: cela brille, cela tourbillonne, on ne

peut rien distinguer. Mais c'est bon. C'est comme si on n'était plus

assis, depuis une heure, sur une chaise qui fait mal, dans une ennuyeuse

vieille maison. On est suspendu dans l'air, comme un oiseau; et quand le

fleuve de sons ruisselle d'un bout à l'autre de l'église, remplissant

les voûtes, rejaillissant contre les murs, on est emporté avec lui, on

vole à tire-d'aile, de-ci, de-là, on n'a qu'à se laisser faire. On

est libre, on est heureux, il fait soleil... Il s'assoupit.

Grand-père est mécontent de lui. Il se tient mal à la messe.

Il est à la maison, assis par terre, les pieds dans ses mains. Il vient

de décider que le paillasson était un bateau, le carreau une rivière.

Il croirait se noyer en sortant du tapis. Il est surpris et un peu

contrarié que les autres n'y fassent pas attention, en passant dans la

chambre. Il arrête sa mère parle pan de sa jupe: «Tu vois bien que

c'est l'eau! Il faut passer par le pont.»--Le pont est une suite de

rainures entre les losanges rouges.--Sa mère passe, sans même

l'écouter. Il est vexé, à la façon d'un auteur dramatique, qui voit

le public causer pendant sa pièce.

L'instant d'après, il n'y songe plus. Le carreau n'est plus la mer. Il

est couché dessus, étendu tout de son long, le menton sur la pierre,

chantonnant des musiques de sa composition, et se suçant le pouce

gravement, en bavant. Il est plongé dans la contemplation d'une fissure

entre les dalles. Les lignes des losanges grimacent comme des visages.

Le trou imperceptible grandit, il devient une vallée; il y a des

montagnes autour. Un mille-pattes remue: il est gros comme un

éléphant. Le tonnerre pourrait tomber, l'enfant ne l'entendrait pas.

Personne ne s'occupe de lui, il n'a besoin de personne. Il peut même se

passer des bateaux-paillassons, et des cavernes du carreau, avec leur

faune fantastique. Son corps lui suffit. Quelle source d'amusement! Il

passe des heures à regarder ses ongles, en riant aux éclats. Ils ont

tous des physionomies différentes, ils ressemblent à des gens qu'il

connaît. Il les fait causer ensemble, et danser, ou se battre.--Et le

reste du corps!... Il continue l'inspection de tout ce qui lui

appartient. Que de choses étonnantes! Il y en a de bien étranges. Il

s'absorbe curieusement dans leur vue.

Il fut rudement attrapé parfois, quand on le surprit ainsi.

Certains jours, il profite de ce que sa mère a le dos tourné, pour

sortir de la maison. D'abord, on court après lui, on le rattrape. Puis,

on s'habitue à le laisser aller seul, pourvu qu'il ne s'éloigne pas

trop. La maison est au bout du pays; la campagne commence presque

aussitôt après. Tant qu'il est en vue des fenêtres, il marche sans

s'arrêter, d'un petit pas posé, en sautillant sur un pied, de temps à

autre Mais dès qu'il a dépassé le coude du chemin et que les buissons

le cachent aux regards, il change brusquement. Il commence par

s'arrêter, le doigt dans la bouche, pour savoir quelle histoire il se

racontera aujourd'hui; car il en est plein. Il est vrai qu'elles se

ressemblent toutes, et que chacune pourrait tenir en trois ou quatre

lignes. Il choisit. D'habitude, il reprend la même, tantôt au point

où il l'a laissée, la veille, tantôt depuis le commencement, avec des

variantes; mais il suffit d'un rien, d'un mot entendu par hasard, pour

que sa pensée coure sur une piste nouvelle.

Le hasard était fertile en ressources. On n'imagine pas le parti qu'on

peut tirer d'un simple morceau de bois, d'une branche cassée, comme on

en trouve le long des haies. (Quand on n'en trouve pas, on en casse.)

C'était la baguette des fées. Longue et droite, elle devenait une

lance, ou peut-être une épée; il suffisait de la brandir pour faire

surgir des armées. Christophe en était le général, il marchait

devant elles, il leur donnait l'exemple, il montait à l'assaut des

talus. Quand la branche était flexible, elle se transformait en fouet.

Christophe montait h cheval, sautait des précipices. Il arrivait que la

monture glissât; et le cavalier se retrouvait au fond du fossé,

regardant d'un air penaud ses mains salies et ses genoux écorchés. Si

la baguette était petite, Christophe se faisait chef d'orchestre il

était le chef, et il était l'orchestre; il dirigeait, et il chantait;

et ensuite, il saluait les buissons, dont le vent agitait les petites

têtes vertes.

Il était aussi magicien. Il marchait à grands pas dans les champs, en

regardant le ciel et en agitant les bras. Il commandait aux

nuages:--«Je veux que vous alliez à droite.»--Mais ils allaient à

gauche. Alors il les injuriait, et réitérait l'ordre. Il les guettait

du coin de l'œil, avec un battement de cœur, observant s'il n'y en

aurait pas au moins un petit qui lui obéirait; mais ils continuaient de

courir tranquillement vers la gauche. Alors il tapait du pied, il les

menaçait de son bâton, et il leur ordonnait avec colère de s'en aller

à gauche: et en effet, cette fois, ils obéissaient parfaitement. Il

était heureux et fier de son pouvoir. Il touchait les fleurs, en leur

enjoignant de se changer en carrosses dorés, comme on lui avait dit

qu'elles faisaient dans les contes; et bien que cela n'arrivât jamais,

il était persuadé que cela ne manquerait pas d'arriver, avec un peu de

patience. Il cherchait un grillon pour en faire un cheval: il lui

mettait doucement sa baguette sur le dos, et disait une formule.

L'insecte se sauvait: il lui barrait le chemin. Après quelques

instants, il était couché à plat ventre, près de lui, et il le

regardait. Il avait oublié son rôle de magicien, et s'amusait à

retourner sur le dos la pauvre bête, en riant de ses contorsions.

Il inventait d'attacher une vieille ficelle à son bâton magique, et il

la jetait gravement dans le fleuve, attendant que le poisson vînt

mordre. Il savait bien que les poissons n'ont pas coutume de manger une

ficelle sans appât ni hameçon; mais il pensait que pour une fois, et

pour lui, ils pourraient faire une exception; et il en vint, dans son

inépuisable confiance, jusqu'à pêcher dans la rue avec un fouet, à

travers la fente d'une plaque d'égout. Il retirait son fouet de temps

en temps, très ému, s'imaginant que la corde était plus lourde cette

fois, et qu'il allait ramener un trésor, ainsi que dans une histoire

contée par grand-père...

Au milieu de ces jeux, il avait des instants de rêvasserie étrange et

de complet oubli. Tout ce qui l'entourait s'effaçait, il ne savait plus

ce qu'il faisait, il ne se souvenait même plus de lui-même. Cela le

prenait à l'improviste. En marchant, en montant l'escalier, un vide

soudain s'ouvrait... Il semblait qu'il ne pensât plus à rien. Quand il

revenait à lui, il avait un étourdissement, en se retrouvant à la

même place, dans l'obscur escalier. C'était comme s'il avait vécu

toute une vie,--l'espace de quelques marches.

Grand-père le prenait souvent avec lui, dans ses promenades du soir. Le

petit trottinait à ses côtés, en lui donnant la main. Ils allaient

par les chemins, au travers des champs labourés, qui sentaient bon et

fort. Les grillons crépitaient. Des corneilles énormes, posées de

profil en travers de la route, les regardaient venir de loin et

s'envolaient lourdement à leur approche.

Grand-père toussotait. Christophe savait bien ce que cela voulait dire.

Le vieux brûlait d'envie de raconter une histoire; mais il voulait que

l'enfant la lui demandât. Christophe n'y manquait pas. Ils

s'entendaient ensemble. Le vieux avait une immense affection pour son

petit-fils; et ce lui était une joie de trouver en lui un public

complaisant. Il aimait à conter des épisodes de sa vie, ou l'histoire

des grands hommes antiques et modernes. Sa voix devenait alors

emphatique et émue; elle tremblait d'un plaisir enfantin, qu'il

tâchait de refouler. On sentait qu'il s'écoutait avec ravissement. Par

malheur, les mots lui manquaient, au moment de parler. C'était un

désappointement qui lui était coutumier; car il se renouvelait aussi

souvent que ses élans d'éloquence. Et comme il l'oubliait après

chaque tentative, il ne parvenait pas à en prendre son parti.

Il parlait de Régulus, d'Arminius, des chasseurs de Lützow, de Koerner

et de Frédéric Stabs, celui qui voulait tuer l'empereur Napoléon. Sa

figure rayonnait, en rapportant des traits d'héroïsme inouïs. Il

disait les mots historiques, d'un ton si solennel qu'il devenait

impossible de les comprendre; et il croyait d'un grand art de faire

languir l'auditeur aux moments palpitants: il s'arrêtait, feignait de

s'étrangler, se mouchait bruyamment; et son cœur jubilait, quand le

petit demandait, d'une voix étranglée d'impatience: «Et puis,

grand-père?»

Un jour vint, quand Christophe fut plus grand, où il saisit le

procédé de grand-père; et il s'appliqua alors méchamment à prendre

un air indifférent à la suite de l'histoire: ce qui peinait le pauvre

vieux.--Mais pour l'instant, il est tout livré au pouvoir du conteur.

Son sang battait plus fort aux passages dramatiques. Il ne savait pas

trop de qui il s'agissait, ni où, ni quand ces exploits se passaient,

si grand-père connaissait Arminius, et si Régulas n'était pas,--Dieu

sait pourquoi?--quelqu'un qu'il avait vu à l'église, dimanche passé.

Mais son cœur et celui du vieux se dilataient d'orgueil au récit des

actes héroïques, comme si c'étaient eux-mêmes qui les avaient

accomplis: car le vieux et l'enfant étaient aussi enfants l'un que

l'autre.

Christophe était moins heureux, quand grand-père plaçait au moment

pathétique un de ses discours rentrés qui lui tenaient à cœur.

C'étaient des considérations morales, pouvant se ramener d'ordinaire

à une pensée honnête, mais un peu connue, telle que: «Mieux vaut

douceur que violence»,--ou: «L'honneur est plus cher que la vie»,--ou:

«Il vaut mieux être bon que méchant»;--seulement, elles étaient

beaucoup plus embrouillées. Grand-père ne redoutait pas la critique de

son jeune public, et il s'abandonnait à son emphase ordinaire; il ne

craignait pas de répéter les mêmes termes, de ne pas finir ses

phrases, ou même, quand il était perdu au milieu de son discours, de

dire tout ce qui lui passait par la tête, pour boucher les trous de sa

pensée; et il ponctuait ses mots, afin de leur donner plus de force,

par des gestes à contre-sens. Le petit écoutait avec un profond

respect; et il pensait que grand-père était très éloquent, mais un

peu ennuyeux.

Ils aimaient l'un et l'autre à revenir souvent sur la légende

fabuleuse de ce conquérant corse qui avait pris l'Europe. Grand-père

l'avait connu. Il avait failli se battre contre lui. Mais il savait

reconnaître la grandeur de ses adversaires; il l'avait dit vingt fois:

il eût donné un de ses bras, pour qu'un tel homme fût né de ce

côté du Rhin. Le sort l'avait voulu autrement: il l'admirait, et il

l'avait combattu,--c'est-à-dire qu'il avait été sur le point de le

combattre. Mais comme Napoléon n'était plus qu'à dix lieues, et

qu'ils marchaient à sa rencontre, une subite panique avait dispersé la

petite troupe dans une forêt, et chacun s'était enfui en criant:

«Nous sommes trahis!» En vain, racontait grand-père, avait-il tâché

de rallier les fuyards; il s'était jeté devant eux, menaçant et

pleurant: il avait été entraîné par leur flot, et il s'était

retrouvé le lendemain à une distance surprenante du champ de

bataille:--c'est ainsi qu'il appelait le lieu de la déroute.--Mais

Christophe le rappelait impatiemment aux exploits du héros; et il

était dans l'extase de ces chevauchées merveilleuses par le monde. Il

le voyait suivi de peuples innombrables, qui poussaient des cris

d'amour, et qu'un geste de lui lançait en tourbillons sur les ennemis

toujours en fuite. C'était un conte de fées. Grand-père y ajoutait un

peu, pour embellir l'histoire; il conquérait l'Espagne, et presque

l'Angleterre, qu'il ne pouvait souffrir.

Il arrivait que le vieux Krafft entremêlât ses récits enthousiastes

d'apostrophes indignées à l'adresse de son héros. Le patriote se

réveillait en lui, et peut-être davantage au moment des défaites de

l'Empereur que de la bataille d'Iéna. Il s'interrompait pour montrer le

poing au fleuve, cracher avec mépris, et proférer des injures

nobles,--il ne s'abaissait pas aux autres.--Il l'appelait: scélérat,

bête féroce, homme sans moralité. Et si ce langage avait pour objet

de rétablir dans l'esprit de l'enfant le sens de la justice, il faut

avouer qu'il manquait son but; car la logique enfantine risquait fort de

conclure: «Si un grand homme comme celui-là n'avait pas de moralité,

c'est donc que la moralité n'est pas grand'chose, et que la première

affaire, c'est d'être un grand homme.» Mais le vieux était loin de se

douter des pensées qui trottinaient à ses côtés.

Ils se taisaient tous deux, ruminant, chacun à sa façon, ces histoires

admirables:--à moins que, sur le chemin, grand-père ne rencontrât un

de ses nobles clients, faisant une promenade. Il s'arrêtait alors

indéfiniment, saluait très bas, et prodiguait les formules

d'obséquieuse politesse. L'enfant en rougissait, sans comprendre

pourquoi. Mais grand-père avait au fond du cœur le respect des

puissances établies, des personnes «arrivées»; et il était possible

qu'il n'aimât tant les héros dont il contait l'histoire, que parce

qu'il voyait en eux des gens mieux arrivés, et plus haut que les

autres.

Quand il faisait très chaud, le vieux Krafft s'asseyait sous un arbre,

et il ne tardait pas à faire un petit somme. Alors Christophe

s'asseyait près de lui, sur un talus de pierres branlantes, sur une

borne, ou sur quelque haut siège bizarre et incommode; et il balançait

ses petites jambes, en chantonnant et en rêvassant. Ou bien, il se

couchait sur le dos, et regardait courir les nuages: ils avaient l'air

de bœufs, de géants, de chapeaux, de vieilles dames, d'immenses

paysages. Il causait tout bas avec eux; il s'intéressait au petit

nuage, que le gros allait dévorer; il avait peur de ceux qui étaient

très noirs, presque bleus, ou qui couraient très vite. Il lui semblait

qu'ils tenaient une place énorme dans la vie; et il était surpris que

son grand-père et sa mère n'y fissent pas attention. C'étaient de

terribles êtres, s'ils voulaient faire du mal. Heureusement, ils

passaient, bonasses, un peu grotesques, et ils ne s'arrêtaient pas.

L'enfant finissait par avoir le vertige de trop regarder, et il gigotait

des pieds et des mains, comme s'il allait tomber dans le ciel. Ses

paupières clignotaient, le sommeil le gagnait... Silence. Les feuilles

doucement frémissent et tremblent au soleil, une vapeur légère passe

dans l'air, les mouches indécises se balancent, en ronflant comme un

orgue; les sauterelles ivres d'été crissent avec une âpre

allégresse: tout se tait... Sous la voûte des bois, le cri du pivert a

des timbres magiques. Au loin, dans la plaine, une voix de paysan

interpelle ses bœufs; le sabot d'un cheval sonne sur la route blanche.

Les yeux de Christophe se ferment. Près de lui, une fourmi chemine sur

une branche morte en travers d'un sillon. Il perd conscience... Des

siècles ont passé. Il se réveille. La fourmi n'a pas encore fini de

traverser la brindille.

Grand-père dormait trop longtemps quelquefois; son visage devenait

rigide, son long nez se tirait, sa bouche s'ouvrait en long. Christophe

le regardait avec inquiétude et craignait de voir sa tête se changer

en une forme fantastique. Il chantait plus fort pour le réveiller, ou

il se laissait dégringoler à grand fracas de son talus de pierres. Un

jour, il inventa de lui jeter à la figure quelques aiguilles de pin, et

de lui dire qu'elles étaient tombées de l'arbre. Le vieux le crut:

cela fit bien rire Christophe. Mais il eut la mauvaise idée de

recommencer; et, juste au moment où il levait la main, il vit les yeux

de grand-père qui le regardaient. Ce fut une méchante affaire: le

vieux était solennel et n'admettait point raillerie sur le respect

qu'on lui devait: ils restèrent en froid pendant plus d'une semaine.

Plus le chemin était, mauvais, plus Christophe le trouvait beau. La

place de chaque pierre avait un sens pour lui; il les connaissait

toutes. Le relief d'une ornière lui semblait un accident géographique,

à peu près du même ordre que le massif du Taunus. Il portait dans sa

tête la carte des creux et des bosses de tout le pays qui s'étendait

à deux kilomètres autour de sa maison. Aussi, quand il changeait

quelque chose à l'ordre établi dans les sillons, ne se croyait-il pas

beaucoup moins important qu'un ingénieur avec une équipe d'ouvriers;

et lorsque avec son talon il avait écrasé la crête sèche d'une motte

de terre et comblé la vallée qui se creusait au bas, il pensait

n'avoir point perdu sa journée.

Parfois on rencontrait sur la grande route un paysan dans sa carriole.

Il connaissait grand-père. On montait auprès de lui. C'était le

paradis sur terre. Le cheval filait vite, et Christophe riait de joie, a

moins qu'on ne vînt à croiser d'autres promeneurs: alors, il prenait

un air grave et dégagé, comme quelqu'un qui est habitué à aller en

voiture; mais son cœur était inondé d'orgueil. Grand-père et l'homme

causaient, sans s'occuper de lui. Blotti entre leurs genoux, écrasé

par leurs cuisses, à peine assis, et souvent pas assis du tout, il

était parfaitement heureux; il causait tout haut, sans s'inquiéter des

réponses. Il regardait remuer les oreilles du cheval. Quelles bêtes

étranges que ces oreilles! Elles allaient de tous côtés, à droite,

à gauche, elles pointaient en avant, elles tombaient de côté, elles

se retournaient en arrière, d'une façon si burlesque qu'il riait aux

éclats. Il pinçait son grand-père pour les lui faire remarquer. Mais

grand-père ne s'y intéressait pas. Il repoussait Christophe, en lui

disant de le laisser tranquille. Christophe réfléchissait: il pensait

que quand on est grand, on ne s'étonne plus de rien, on est fort, on

connaît tout. Et il tâchait d'être grand, lui aussi, de cacher sa

curiosité, de paraître indifférent.

Il se taisait. Le roulement de la voiture l'assoupissait. Les grelots du

cheval dansaient. Dig, ding, dong, ding. Des musiques s'éveillaient

dans l'air; elles voletaient autour des sonnailles argentines, comme un

essaim d'abeilles; elles se balançaient gaiement sur le rythme de la

carriole; c'était une source intarissable de chansons: l'une succédait

à l'autre. Christophe les trouvait superbes. Il y en eut une surtout

qui lui parut si belle qu'il voulut attirer l'attention de grand-père.

Il la chanta plus fort. On n'y prit pas garde. Il la recommença, sur un

ton au-dessus,--puis encore une fois, à tue-tête,--tant que le vieux

Jean-Michel lui dit avec irritation: «Mais à la fin, tais-toi! tu es

assommant avec ton bruit de trompette!»--Cela lui coupa la respiration;

il rougit jusqu'au nez, et se tut, mortifié. Il écrasait de son

mépris les deux lourds imbéciles, qui ne comprenaient pas ce que son

chant avait de sublime, un chant qui ouvrait le ciel! Il les trouva

très laids, avec leur barbe de huit jours; et ils sentaient mauvais.

Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent · 第 1 / 31 段