Comme préface au vote de la nouvelle loi militaire allemande, notre
important et estimé confrère de Leipzig, l'_Illustrirte Zeitung_, vient
de publier, avec l'aide évidente, et d'ailleurs déclarée, du ministère
de la Guerre, un numéro spécial consacré entièrement à l'armée.
Ce numéro est un monument. Il est formidable, écrasant et chaotique,
comme cet autre monument qui accable aujourd'hui la plaine de Leipzig
précisément, en souvenir de «la bataille des géants» du 18 octobre 1813.
C'est vraiment quelque chose de _kolossal_ que ce numéro de journal.
Haut de 0 m. 42, large de 0 m. 30, épais de plus de 1 centimètre, ce
numéro, débroché, couvrirait de ses pages 20 mètres carrés; broché, il
jauge 1 déc. cube 260. Son poids est de 1 kilo 400; sa densité: 1,214.
Il est lourd... mais il est encore plus pesant.
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Des spécialistes, pour la plupart des officiers supérieurs de l'active,
y dissertent de l'armée allemande et l'étudient sous ses différents
aspects: le commandement, les effectifs, l'organisation, son passé, sa
mission mondiale, son influence _heureuse_ sur le développement
matériel, physique, intellectuel et moral de la nation,--et ils
découvrent, de ces multiples points de vue, des raisons spéciales et
impérieuses pour réclamer l'adoption des nouveaux projets militaires.
L'article de tête est du professeur Hans Delbrück. M. Delbrück est
historien et homme politique. Il met de l'ennui dans la politique et de
la passion dans l'histoire. Il a expliqué «la stratégie de Périclès à la
lumière de la stratégie frédéricienne» et comparé, ailleurs, «les
guerres médiques et les guerres des Burgondes». M. le professeur est un
_Herr Professor_. Il rapproche, sans s'émouvoir et par-dessus des
siècles, l'antiquité et les temps modernes, les événements antiques et
d'autres médiévaux. Il connaît le passé dans le détail. Connaît-il aussi
bien le présent!
«Depuis 1870, écrit-il de nous dans ce numéro de l'_Illustrirte
Zeitung_, la France est en République et est consumée par la soif de la
revanche. Mais, aussitôt qu'ils entrevoient l'éventualité d'une guerre,
les dirigeants français découvrent clairement que la victoire serait
pour eux-mêmes grosse de périls. Car le général qui serait vainqueur de
l'Allemagne tiendrait incontestablement l'armée dans sa main et s'en
servirait, à la façon de Bonaparte, pour se rendre maître de la France.
L'armée française est aujourd'hui sous la coupe des parlementaires,
avocats ou journalistes. L'avancement des officiers, la nomination ou la
mise en disponibilité des généraux dépend de tribuns, la plupart fort
jeunes, et que les changeantes combinaisons parlementaires ont portés au
fauteuil de ministre.
» L'organisation de l'armée n'inspirerait, en temps de guerre, aucune
confiance,--en temps de paix, elle ne présente aucune harmonie. L'armée
française supporte impatiemment cet état de choses, mais elle le
supporte parce qu'elle est toujours la vaincue de 1870. La victoire dans
la grande guerre de revanche lui vaudrait, à l'intérieur même, une tout
autre situation. C'est pourquoi les gouvernants parlementaires français
s'empêtrent dans cette contradiction de souhaiter la guerre et de devoir
la craindre...
»... En Allemagne, conclut M. Delbrück, nous sommes libres de telles
entraves.»
Mais alors, si l'Allemagne est aussi forte, si la France est aussi
paralysée par son régime parlementaire, pourquoi de nouveaux armements?
Le lieutenant général von Janson répond à cette objection. Il nous
montre trois ennemis héréditaires: la France, l'Angleterre, la Russie,
séparés jusqu'ici par leurs intérêts antagonistes et réconciliés dans la
haine commune de l'Allemagne. Il prévoit une guerre où l'Autriche, aux
prises dans les Balkans, l'Italie, occupée en Afrique, laisseraient
l'Allemagne seule face à face avec le reste de l'Europe. Le Danemark
emboîte le pas à l'Angleterre; la Hollande aussi; la Belgique sert de
tête de pont aux corps expéditionnaires venus de Grande-Bretagne.
Plus loin, un poète supplie la nation de donner à son héros les moyens
«d'aiguiser son épée»,--et, en première page, le héros toujours menaçant
nous apparaît lui-même, une fois de plus, dans un portrait violemment
colorié.
[Illustration: La couverture du numéro de propagande et de publicité
militaires publié par la _Leipziger Illustrirte Zeitung._]
Sur la couverture, au-dessus de l'indication: «Numéro de la défense
allemande», une charge de fantassins, à la baïonnette.
_La bouche pleine d'ombre et les yeux pleins de cris_, nous laisse
entendre comment on entend cette «défense». Et partout des dessins, des
chromos: «L'empereur Guillaume Ier à Vionville (1870)», «L'assaut à
Spicheren», «Une attaque de cavalerie», «Entrée du maréchal de Waldersee
à Pékin», «La défense du canon,--épisode de la lutte contre les
Herréros». Partout aussi des citations à forte charge: «Tous nos voisins
sont autant d'ennemis jaloux de notre puissance» (Frédéric le Grand,
Testament politique de 1753).--«Montrons-nous dignes de nos pères et
ayons à coeur la devise du grand roi: _Toujours en vedette!_» Et la
phrase de Moltke: «Si nous mobilisons un jour, encourons sans crainte le
reproche d'être les agresseurs.» Et d'autres, et d'autres, et toujours
la répétition obsédante de cette date: 1813... «Un siècle s'est écoulé
depuis cette heure où notre peuple, animé du plus bel enthousiasme et du
plus noble esprit de sacrifice, s'est levé les armes à la main.» Il y a
46 pages de ce texte. Les chiffres y abondent comme les formules
chimiques dans un prospectus d'apothicaire. Le procédé est le même:
effrayer pour faire payer. Et l'adresse du fabricant est au bas du
feuillet.
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Le _Vorwaerts_ publiait, l'autre jour, la circulaire suivante qui avait
été adressée, à la fin de février, aux fournisseurs de l'armée: