MINISTERE DE LA GUERRE

_Section ministérielle_

Berlin, W.66 23-2 1913.

N° 911/2 13.7.1 Leipziger strasse nº 5.

Le numéro spécial du 10 avril de la _Leipziger Illustrirte Zeitung_ sera

consacré tout entier à l'armée allemande et publié avec la collaboration

du ministère de la Guerre de Berlin. Pour que rien ne manque à ce

numéro, il est souhaitable que les fournisseurs de l'armée et toutes les

industries relevant de la défense nationale y publient des exposés, du

développement de leurs affaires et de leurs procédés de travail.

La section ministérielle du ministère de la Guerre est prête à donner à

ce sujet tous les renseignements désirés.

_Hoffmann,_

Commandant et chef de section.

A cette circulaire était jointe une lettre de la rédaction de la

_Leipziger Illustrirte Zeitung_ mettant les colonnes de la revue à la

disposition des fournisseurs.

Le résultat, c'est qu'aux 46 pages de texte viennent s'ajouter 124 pages

de publicité. «Il vous faudra payer, avait écrit expressément l'_I. Z._,

pour la publication de l'article. Par contre, nous vous fournirons

gratuitement des conseils sur la forme artistique et littéraire à lui

donner.»

Toutes les branches de l'industrie nationale se retrouvent là dans leur

spécialisation militaire: l'automobile de guerre à côté de la cuisine de

campagne, les tanneries près des hauts fourneaux, la machine à écrire et

l'optique, les conserves alimentaires et l'aéroplane, le pneumatique et

les trousses de chirurgie. En une longue page on nous explique «Comment

se confectionne une chemise de soldat». Un établissement métallurgique

prend pour devise: «Au fer par le feu.» Les fonderies, les forges, les

ateliers de construction donnent de copieux aperçus historiques de leurs

entreprises. C'est à qui a contribué le plus tôt à la grandeur, à la

prospérité et à la sauvegarde de l'Allemagne. Il y en a qui remontent au

dix-huitième siècle, d'autres au dix-septième, d'autres au seizième. Il

en est qui insinuent discrètement qu'on forait chez eux des canons avant

l'invention de la poudre.

Toutes les grandes firmes s'y rencontrent, y rivalisent,--toutes,

excepté la plus fameuse: la maison Krupp. Nous nous en serions étonnés

si nous ne venions d'apprendre qu'elle a, pour provoquer les grosses

commandes, des moyens moins fragiles, des voies plus directes, des

intermédiaires plus discrets que le numéro sensationnel du doyen des

illustrés allemands. Et d'ailleurs, ne serait-ce pas en définitive pour

le profit surtout de la maison Krupp, qui s'impose en presque toutes ces

matières, qui défie toutes les concurrences, que ce numéro entier aurait

été conçu? Quelle adresse suprême alors de n'y être même pas nommée!

Toute cette partie publicité est truffée de croquis de machines, de

portraits d'industriels, de tableaux de genre figurant divers épisodes

de la vie du soldat. Et, de ces 124 pages, se dégage l'impression

formidable que toute l'activité usinière de l'empire, que tout le labeur

de la nation allemande ne tendent qu'à une fin: l'humiliation des autres

peuples.

*

* *

Telle est pourtant l'accoutumance universelle à l'incessante menace

pangermaniste qu'une pareille manifestation, si caractéristique qu'elle

soit, étonne à peine.

Quelle sensation profonde au contraire ne provoquerait pas

_L'Illustration_ si, en une période de difficultés internationales et de

recrudescence des armements, elle lançait un numéro quintuple bondé

d'articles militaires, de poèmes tyrtéens, de publicité patriotique pour

engins de guerre nationaux, et si le gouvernement de la République

prenait à cette publication la part qu'a prise le gouvernement impérial

au _Deutsche Wehr-Nummer_, de notre confrère allemand, en même temps

qu'il présentait au Reichstag un projet de loi augmentant encore les

effectifs et le budget de l'armée!

N'est-ce pas alors qu'on crierait, de l'autre côté du Rhin, au

chauvinisme français, aux provocations, à l'esprit d'agression de la

France!

Mais, dans ce pays chauvin, agressif et provocateur, quand un grand

illustré comme le nôtre fait paraître un numéro exceptionnel, c'est

seulement parce que la douce fête de Noël approche. L'art seul y

participe, et si quelque détail martial s'y glisse, c'est tout au plus

l'armure aux ciselures étincelantes de _l'Homme au casque d'or_ de

Rembrandt. On le connaît bien en Allemagne: il est au musée de Berlin.

[Illustration: LES FUNÉRAILLES DE L'IMPÉRATRICE DE CHINE.--L'arrivée du

catafalque dans la cour intérieure de la gare de Pékin. _Phot. F.

Caissial._]

La jeune République chinoise a fait, dans les premiers jours de ce mois,

des funérailles solennelles à l'impératrice Long Yu. Ces honneurs

posthumes étaient bien dus à celle qui, docile aux conseils des hommes

d'État amenés au pouvoir par la révolution, avait décrété le

gouvernement par le peuple et mérité ainsi le titre imprévu de

«fondatrice du nouveau régime». Mais, si les obsèques eurent un

caractère imposant, la pompe n'en fut pas réglée conformément aux rites

anciens: ce n'est point par une route spécialement construite que la

bière contenant la dépouille de l'impératrice a été transportée du

palais de Pékin aux tombeaux de l'Ouest,--mais par chemin de fer. Du

moins la cérémonie a-t-elle encore rappelé, par certains détails

pittoresques, les coutumes funèbres d'autrefois.

«Le cortège, parti le matin à 8 heures, nous écrit un de nos

correspondants, M. F. Caissial, mit trois heures environ à franchir les

trois kilomètres qui, par les voies suivies, séparent le palais de la

gare de Pékin-Hankéou. En tête, venaient vingt-quatre chameaux chargés

de matériel de campement,--sans doute pour servir à l'âme de Long Yu

dans les diverses étapes qui doivent la conduire à la béatitude

éternelle; puis trente-huit poneys blancs, précédant les voitures et les

chaises à porteurs de la défunte souveraine. Le catafalque, soutenu par

quatre-vingts coolies, qui, par-dessus leurs pauvres habits, avaient

revêtu des blouses de soie légère, était escorté de soldats

d'infanterie; enfin, quelques lanciers fermaient la marche. Tous les

ministres chinois, en redingote et chapeau haut de forme, attendaient

sur le quai de la gare, à côté des princes de la famille impériale en

deuil. En leur présence, le cercueil fut placé dans le wagon funèbre, et

le train s'ébranla lentement, tandis que les troupes présentaient les

armes.» C'est ainsi que la dernière impératrice mandchoue a quitté Pékin

pour aller dormir dans les tombeaux de sa dynastie son dernier sommeil.

[Illustration: Capitaine Clavenad. Capitaine de Noüe. M. J.

Aumont-Thiéville. Lieutenant de Vasselot. Sergent Richy.]

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 9 / 50 题