Et que vous a-t-il donc fait, cet homme, pour vous mettre ainsi en

fureur?

ASTOLPHE.

Dame Barbe, ceci ne vous regarde pas. Laissez-moi seul avec ma mère.

BARBE.

Allez-vous donc me chasser de la maison, moi aussi?

ASTOLPHE _lui prend le bras et l'emmène vers la porte._

Allez dire vos prières, ma bonne femme, et n'augmentez pas, par votre

humeur revêche, l'amertume qui règne ici.

(_Barbe sort en grommelant_.)

SCÈNE IV

ASTOLPHE, SETTIMIA.

SETTIMIA, _sanglotant_.

Maintenant, me direz-vous, enfant dénaturé, pourquoi vous agissez de la

sorte?

ASTOLPHE.

Eh bien, ma mère, je vous supplie de ne pas me le demander. Vous savez

que je n'ai que trop d'indulgence dans le caractère, et que ma nature ne

me porte ni au soupçon ni à la haine. Aimez-moi, estimez-moi assez pour

me croire: j'avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas

souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA.

Et il faut que je me soumette à votre jugement intérieur, sans même

savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint homme qui

depuis dix ans a la direction de ma conscience? Astolphe, ceci passe les

limites de la tyrannie.

ASTOLPHE.

Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, je vous le dirai pour faire

cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez

remis les rênes de votre volonté et les secrets de votre âme. Ce

cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMIA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au devoir, et c'est moi

qui l'avais invité à le faire.

ASTOLPHE.

O ma mère! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre... votre

âme pure se refuse à de pareils soupçons!... Ce misérable brûlait pour

Gabrielle de honteux désirs, et il avait osé le lui dire.

SETTIMIA.

Gabrielle a dit cela? Eh bien, c'est une calomnie. Une pareille chose

est impossible. Je n'y crois pas, je n'y croirai jamais.

ASTOLPHE.

Une calomnie de la part de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que vous

dites, ma mère!

SETTIMIA.

Je le pense! je le pense si bien que je veux la confondre en présence du

frère Côme.

ASTOLPHE.

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mère! non, vous ne le feriez

pas!

SETTIMIA.

Je le ferai! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce

saint homme et en ma présence.

ASTOLPHE.

Son imposture? Est-ce un mauvais rêve que je fais? Est-ce de Gabrielle

que ma mère parle ainsi?. Que se passe-t-il donc dans le sein de cette

famille où j'étais revenu, plein de confiance et de piété, chercher

l'estime et le bonheur?

SETTIMIA.

Le bonheur! Pour le goûter, il faut le donner aux autres; et vous et

votre femme ne faites que m'abreuver de chagrins.

ASTOLPHE.

Moi! si vous m'accusez, ma mère, je ne puis que baisser la tête et

pleurer, quoique en vérité je ne me sente pas coupable; mais Gabrielle!

quels peuvent donc être les crimes de cette douce et angélique créature?

SETTIMIA.

Ah! vous voulez que je vous les dise'? Eh bien! je le veux, moi aussi;

car il y a assez longtemps que je souffre en silence, et que je porte

comme une montagne d'ennuis et de dégoûts sur mon coeur. Je la hais,

votre Gabrielle; je la hais pour vous avoir poussé et pour vous aider

tous les jours à me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne

maison et une riche héritière, tandis qu'elle n'est qu'une intrigante

sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, et, qui plus est, sans

religion! Je la hais, parce qu'elle vous ruine en vous entraînant à de

folles dépenses, à la révolte contre moi, à a la haine des personnes

qui m'entourent et qui me sont chères... Je la hais, parce que vous

la préférez à moi; parce qu'entre nous deux, s'il y a la plus légère

dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez, au mépris de

l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE.

Assez, ma mère; de grâce, n'en dites pas davantage! vous la haïssez

parce que je l'aime, c'est en dire assez.

SETTIMIA, _pleurant_.

Eh bien! oui! je la hais parce que vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus

parce que je la hais. Voilà où nous en sommes. Comment voulez-vous que

j'accepte une pareille préférence de votre part? Quoi! l'enfant qui me

doit le jour, que j'ai nourri de mon sein et bercé sur mes genoux, le

jeune homme que j'ai péniblement élevé, pour qui j'ai supporté toutes

les privations, à qui j'ai pardonné toutes les fautes; celui qui m'a

condamnée aux insomnies, aux angoisses, aux douleurs de toute espèce, et

qui, au moindre mot de repentir et d'affection, a toujours trouvé en moi

une inépuisable indulgence, une miséricorde infatigable: celui-là me

préfère une inconnue, une fille qui l'excite contre moi, une créature

sans coeur qui accapare toutes ses attentions, toutes ses prévenances,

et qui se tient tout le jour vis-à-vis de moi dans une attitude superbe,

sans daigner apercevoir mes larmes et mes déchirements, sans vouloir

répondre à mes plaintes et à mes reproches, impassible dans son orgueil

hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire à toute

heure:--Vous avez beau gronder, vous avez beau gémir, vous avez beau

menacer, c'est moi qu'il aime, c'est moi qu'il respecte, c'est moi qu'il

craint! Un mot de ma bouche, un regard de mes yeux, le feront tomber

à mes genoux et me suivre, fallût-il vous abandonner sur votre lit de

mort, fallût-il marcher sur votre corps pour venir à moi! Mon Dieu, mon

Dieu! et il s'étonne que je la déteste, et il veut que je l'aime! (_Elle

sanglote_). ASTOLPHE, _qui a écouté sa mère dans nu profond silence, les

bras croises sur sa poitrine_.

O jalousie de la femme! soif inextinguible de domination! Est-il

possible que tu viennes mêler ta détestable influence aux sentiments les

plus purs et les plus sacrés de la nature! Je te croyais exclusivement

réservée aux vils tourments des âmes lâches et vindicatives. Je t'avais

vue régner dans le langage impur des courtisanes; et, dans les ardeurs

brutales de la débauche, j'avais lutté moi-même contre les instincts

féroces qui me rabaissaient à mes propres yeux. Quelquefois aussi, ô

jalousie! je t'avais vue de loin avilir la dignité du lien conjugal

et mêler à la joie des saintes amours les discordes honteuses, les

ridicules querelles qui dégradent également celui qui les suscite et

celui qui les supporte. Mais je n'aurais jamais pensé que dans le

sanctuaire auguste de la famille, entre la mère et ses enfants (lien

sacré que la Providence semblé avoir épuré et ennobli jusque chez la

brute), tu osasses venir exercer tes fureurs! O déplorable instinct,

funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je

te rencontre jusque dans le sein de ma mère! (_Il cache son visage dans

ses mains et dévore ses larmes_.)

SETTIMIA _essuie les siennes et se lève_.

Mon fils, la leçon est sévère! Je ne sais pas jusqu'à quel point il

sied à un fils de la donner à sa mère; mais, de quelque part qu'elle me

vienne, je la recevrai comme une épreuve à laquelle Dieu me condamne.

Si je l'ai méritée de vous, elle est assez cruelle pour expier tous les

torts que vous pouvez avoir à me reprocher.

(_Elle veut se retirer_.)

ASTOLPHE, _tâchant de la retenir_. Pas ainsi, ma mère, ne me quittez pas

ainsi. Vous souffrez trop, et moi aussi!

SETTIMIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolphe. J'ai besoin d'être

seule et de demander à Dieu si je dois jouer ici le rôle d'une mère

outragée ou celui d'une esclave craintive et repentante. (_Elle sort_.)

SCÈNE V.

ASTOLPHE, _seul; puis_ GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Orgueil! toute femme est ta victime, tout amour est la proie!....

excepté toi, excepté ton amour, ô ma Gabrielle!... ô ma seule joie, ô le

seul être généreux et vraiment grand que j'aie rencontré sur la terre!

GABRIELLE, _se jetant à son cou_.

Mon ami, j'ai tout entendu. J'étais là sous la fenêtre, assise sur le

banc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille à cause de

moi. Je sais que je suis un sujet de scandale, une source de discorde,

un objet de haine.

ASTOLPHE.

O ma soeur! ô ma femme! depuis que je t'aime, je croyais qu'il ne

m'était plus possible d'être malheureux! Et c'est ma mère!...

GABRIELLE.

Ne l'accuse pas, mon bien-aimé, elle est vieille, elle est femme! Elle

no peut vaincre ses préjugés, elle ne peut réprimer ses instincts. Ne

te révolte pas contre des maux inévitables. Je les avais prévus dès le

premier jour, et je ne t'aurais fait pressentir, pour rien au monde, ce

qui t'arrive aujourd'hui. Le mal éclate toujours assez tôt.

ASTOLPHE.

O Gabrielle! tu as entendu ses invectives contre toi!... Si toute autre

que ma mère eût proféré la centième partie...

GABRIELLE.

Calme-toi! tout cela ne peut m'offenser; je saurai le supporter avec

résignation et patience. N'ai-je pas dans ton amour une compensation à

tous les maux? et pourvu que tu trouves dans le mien la force de subir

toutes les misères attachées à notre situation...

ASTOLPHE.

Je puis tout supporter, excepté de te voir avilie et persécutée.

GABRIELLE.

Ces outrages ne m'atteignent pas. Vois-tu, Astolphe, lu m'as fait

redevenir femme, mais je n'ai pas tout à fait renoncé à être homme. Si

j'ai repris les vêtements et les occupations de mon sexe, je n'en ai pas

moins conservé en moi cet instinct de la grandeur morale et ce calme de

la force qu'une éducation mâle a développés et cultivés dans mon sein.

Il me semble toujours que je suis quelque chose de plus qu'une femme, et

aucune femme ne peut m'inspirer ni aversion, ni ressentiment, ni colère.

C'est de l'orgueil peut-être; mais il me semble que je descendrais

au-dessous de moi-même, si je me laissais émouvoir par de misérables

querelles de ménage.

ASTOLPHE.

Oh! garde cet orgueil, il est bien légitime... Être adoré! tu es plus

grand à toi seul que tout ton sexe réuni. Rapportes-en l'honneur à ton

éducation si tu veux; moi, j'en fais honneur à ta nature, et je crois

qu'il n'était pas besoin d'une destinée bizarre et d'une existence en

dehors de toutes les lois pour que tu fusses le chef-d'oeuvre de la

création divine. Tu naquis douée de toutes les facultés, de toutes les

vertus, de toutes les grâces, et l'on te méconnaît! l'on te calomnie!...

GABRIELLE.

Que t'importe? Laisse passer ces orages; nos têtes sont à l'abri sous

l'égide sainte de l'amour. Je m'efforcerai d'ailleurs de les conjurer.

Peut-être ai-je eu des torts. J'aurais pu montrer plus de condescendance

pour des exigences insignifiantes en elles-mêmes. Nos parties de chasse

déplaisent, je puis bien m'en abstenir; on blâme nos idées sur la

tolérance religieuse, nous pouvons garder le silence à propos; on me

trouve trop élégante et trop futile, je puis m'habiller plus simplement

et m'assujettir un peu plus aux travaux du ménage.

ASTOLPHE.

Et voilà ce que je ne souffrirai pas. Je serais un misérable si

j'oubliais quel sacrifice tu m'as fait en reprenant les habits de ton

sexe et en renonçant à cette liberté, à celle vie active, à ces nobles

occupations de l'esprit dont tu avais le goût et l'habitude. Renoncer à

ton cheval? hélas! c'est le seul exercice qui ait préservé la santé

des altérations que ce changement d'habitudes commençait à me faire

craindre. Restreindre ta toilette? elle est déjà si modeste! et un peu

de parure relève tant ta beauté! Jeune homme, tu aimais les riches

habits, et tu donnais à nos modes fantasques une grâce et une poésie

qu'aucun de nous ne pouvait imiter. L'amour du beau, le sentiment de

l'élégance est une des conditions de ta vie, Gabrielle: tu étoufferais

sous le pesant vertugadin et sous le collet empesé de dame Barbe. Les

travaux du ménage gâteraient tes belles mains, dont le contact sur mon

front enlève tous les soucis et dissipe tous les nuages. D'ailleurs

que ferais-tu de tes nobles pensées et des poétiques élans de ton

intelligence au milieu des détails abrutissants et des prévisions

égoïstes d'une étroite parcimonie? Ces pauvres femmes les vantent par

amour-propre, et vingt fois le jour elles laissent percer le dégoût et

l'ennui dont elles sont abreuvées. Quant à renfermer tes sentiments

généreux et à te soumettre aux arrêts de l'intolérance, tu

l'entreprendrais en vain. Jamais ton coeur ne pourra se refroidir,

jamais tu ne pourras abandonner le culte austère de la vérité; et malgré

toi les éclairs d'une courageuse indignation viendraient briller au

milieu des ténèbres que le fanatisme voudrait étendre sur ton âme. Si

d'ailleurs toutes ces épreuves ne sont pas au-dessus de tes forces,

je sens, moi, qu'elles dépassent les miennes; je ne pourrais te voir

opprimée sans me révolter ouvertement. Tu as bien assez souffert déjà,

tu t'es bien assez immolée pour moi.

GABRIELLE.

Je n'ai pas souffert, je n'ai rien immolé; j'ai eu confiance en toi,

voilà tout. Tu sais bien que je n'étais pas assez faible d'esprit pour

ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelles habitudes

dont tu parles pouvaient me causer dans les premiers jours; j'avais des

répugnances mieux motivées, des craintes plus graves. Tu les as toutes

dissipées; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous du rang où,

comme homme, ton amitié m'avait placée. Je n'ai pas cessé d'être ton

frère et ton ami en devenant ta compagne et ton amante; ne m'as-tu pas

fait des concessions, toi aussi? n'as-tu pas changé ta vie pour moi?

ASTOLPHE.

Oh! loue-moi de mes sacrifices! J'ai quitté le désordre dont j'étais

harassé, et la débauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour un

amour sublime, pour des joies idéales! Et loue-moi aussi pour le respect

et la vénération que je te porte! J'avais en toi le meilleur des amis;

un soir Dieu fit un miracle et te changea en une maîtresse adorable: je

ne t'en aimai que mieux. N'est-ce pas bien charitable et bien méritoire

de ma part?

GABRIELLE.

Cher Astolphe, je vois que tu es calme: va embrasser et rassurer

ta mère, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J'adoucirai son

antipathie contre moi, je détruirai ses préventions; ma sincérité la

touchera, j'en suis sûre; il est impossible qu'elle ne soit pas aimante

et généreuse, elle est ta mère!...

ASTOLPHE.

Cher ange! oui, je suis calme. Quand je passe un instant près de toi,

tout orage s'apaise, et la paix des cieux descend dans mon âme. J'irai

trouver ma mère, je ferai acte de respect et de soumission, c'est tout

ce qu'elle demande; après quoi nous partirons d'ici; car le mal est sans

remède, je le sais, moi! Je connais ma mère, je connais les femmes, et

tu ne les connais pas, toi qui n'es pas à moitié homme et à moitié femme

comme tu le crois, mais un ange sous la forme humaine. Tu ferais ici de

vains efforts de patience et de vertu, on n'y croirait pas; et, si on y

croyait, on te serait d'autant plus hostile qu'on serait plus humilié

de ta supériorité. Tu sais bien que le coupable ne pardonne pas à

l'innocent les torts qu'il a eus envers lui; c'est une loi fatale de

l'orgueil humain, de l'orgueil féminin surtout, qui ne connaît pas les

secours du raisonnement et le frein de la force intelligente. Ma mère

est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un modèle des vertus

domestiques; tristes vertus, crois-moi, quand elles ne sont inspirées

ni par l'amour ni par le dévouement. Pénétrée depuis longtemps de

l'importance de son rôle dans la famille et du mérite avec lequel

elle s'en est acquittée, elle songe beaucoup plus à maintenir ses

prérogatives qu'à donner du bonheur à ceux qui l'entourent. Elle est

de ces personnes qui passeront volontiers la nuit à raccommoder vos

chausses, et qui d'un mot vous briseront le coeur, pensant que la peine

qu'elles ont prise pour vous rendre un service matériel les autorise à

vous causer toutes les douleurs de l'âme.

GABRIELLE.

Astolphe! tu juges ta mère avec une bien froide sévérité. Hélas! je vois

que les meilleurs d'entre les hommes n'ont pour les femmes ni amour

profond ni estime complète. On avait raison quand on m'enseignait si

soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue sur la terre le rôle le

plus abject et le plus malheureux!

ASTOLPHE.

O mon amie! c'est mon amour pour toi qui me donne le courage de juger

ma mère avec cette sévérité. Est-ce à toi de m'en faire un reproche?

T'ai-je donc autorisée à plaindre si douloureusement la condition où je

t'ai rétablie.

GABRIELLE, _l'embrassant avec effusion_.

Oh! non, mon Astolphe, jamais! Aussi je ne pense pas à moi quand je

parle avec cette liberté des choses qui ne me regardent pas. Permets-moi

pourtant d'insister en faveur de ta mère: ne la plonge pas dans le

désespoir, ne la quitte pas à cause de moi.

ASTOLPHE.

Si je ne le fais pas aujourd'hui, elle m'y forcera demain. Tu oublies,

ma chère Gabrielle, que tu es vis-à-vis d'elle dans une position

délicate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu'elle a

tant à coeur de connaître: ton passé, ta famille, ton avenir.

GABRIELLE.

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prévoir? dans quel

labyrinthe sans issue t'es-tu engagé avec moi?

ASTOLPHE.

Et quel besoin avons-nous d'en sortir? Errons ainsi toute notre vie,

sans nous soucier d'atteindre le but de la fortune et des honneurs. Ne

faisons-nous pas ensemble ce bizarre et délicieux voyage, qui n'aura

pour terme que la mort? N'es-tu pas à moi pour jamais? Eh bien,

qu'avons-nous besoin l'un ou l'autre d'être riche et de nous appeler

_prince de Bramante_? Mon petit prince, garde ton titre, garde ton

héritage, je n'en veux à aucun prix; et si le vieux Jules trouve dans

sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention cachée pour t'en

dépouiller, console-toi de n'être qu'une femme, pauvre, inconnue au

monde, mais riche de mon amour et glorieuse à mes yeux.

GABRIELLE.

Crains-tu que cela ne me suffise pas?

ASTOLPHE, _la pressant dans ses bras_.

Non, en vérité! je n'ai pas cette crainte. Je sens dans mon coeur comme

tu m'aimes.

QUATRIÈME PARTIE.

Dans une petite maison de campagne, isolée au fond des montagnes. Une

chambre très-simple, arrangée avec goût; des fleurs, des livres, des

instruments de musique.

SCÈNE PREMIÈRE.

GABRIELLE, _seule_.

_(Elle dessine et s'interrompt de temps en temps pour regarder à la

fenêtre.)_

Marc reviendra peut-être aujourd'hui. Je voudrais qu'il arrivât avant

qu'Astolphe fût de retour de sa promenade. J'aimerais à lui parler

seule, à savoir de lui toute la vérité. Notre situation m'inquiète

chaque jour davantage, car il me semble qu'Astolphe commence à s'en

tourmenter étrangement... Je me trompe peut-être. Mais quel serait le

sujet de sa tristesse? Le malheur s'est étendu sur nous insensiblement,

d'abord comme une langueur qui s'emparait de nos âmes, et puis comme une

maladie qui les faisait délirer, et aujourd'hui comme une agonie qui

les consume. Hélas! l'amour est-il donc une flamme si subtile, qu'à la

moindre atteinte portée à sa sainteté il nous quitte et remonte aux

cieux? Astolphe! Astolphe! tu as eu bien des torts envers moi, et tu as

fait bien cruellement saigner ce coeur, qui te fut et qui te se sera

toujours fidèle! Je t'ai tout pardonné, que Dieu te pardonne! Mais

c'est un grand crime d'avoir flétri un tel amour par le soupçon et la

méfiance: et tu en portes la peine; car cet amour s'est affaibli par sa

violence même, et tu sens chaque jour mourir en toi la flamme que tu

as trop attisée par la jalousie. Malheureux ami! c'est en vain que je

t'invite à oublier le mal que tu nous as fait à tous deux; tu ne le

peux plus! Ton âme a perdu la fleur de sa jeunesse magnanime; un secret

remords la contriste sans la préserver de nouvelles fautes. Ah! sans

doute il est dans l'amour un sanctuaire dans lequel on ne peut plus

rentrer quand on a fait un seul pas hors de son enceinte, et la barrière

qui nous séparait du mal ne peut plus être relevée. L'erreur succède à

l'erreur, l'outrage à l'outrage, l'amertume grossit comme un torrent

dont les digues sont rompues... Quel sera le terme de ses ravages? Mon

amour, à moi, peut-il devenir aussi sa proie? Succombera-t-il à la

fatigue, aux larmes, aux soucis rougeurs? Il me semble qu'il est encore

dans toute sa force, et que la souffrance ne lui a rien fait perdre.

Astolphe a été insensé, mais non coupable; ses torts furent presque

involontaires, et toujours le repentir les effaça. Mais s'ils devenaient

plus graves, s'il venait à m'outrager froidement, à m'imposer cette

captivité à laquelle je me dévoue pour accéder à ses prières...

pourrais-je le voir des mêmes yeux? pourrais-je l'aimer de la même

tendresse?... Est-ce que ses égarements n'ont pas déjà enlevé quelque

chose à mon enthousiasme pour lui?... Mais il est impossible

qu'Astolphe se refroidisse ou s'égare à ce point! C'est une âme noble,

désintéressée, généreuse jusqu'à l'héroïsme. Que ses défauts sont peu

de chose au prix de ses vertus!... Hélas! il fut un temps où il n'avait

point de défauts!... O Astolphe! que tu m'as fait de mal en détruisant

en mot l'idée de ta perfection _(On frappe.)_ Qui vient ici? C'est

peut-être Marc.

SCÈNE II.

MARC, GABRIELLE.

MARC, _botté et le fouet en main_.

Me voici de retour, signora, un peu fatigué; mais je n'ai pas voulu

prendre un instant de repos que je ne vous eusse rendu un compte exact

de mon message.

GABRIELLE.

Eh bien, mon vieux ami, comment as-tu laissé mon grand-père?

MARC.

Un peu mieux que je ne l'avais trouvé; mais bien malade encore, et

n'ayant pas, je pense, trois mois à vivre.

GABRIELLE.

A-t-il été bien irrité que je n'allasse point moi-même m'informer de ses

nouvelles?

MARC.

Un peu. Je lui ai dit, ainsi que cela était convenu, que votre

seigneurie s'était démis la cheville à la chasse, et qu'elle était

retenue sur son lit avec grand regret...

GABRIELLE.

Et il a demandé sans doute où j'étais?

MARC.

Sans doute, et j'ai répondu que vous étiez toujours à Cosenza. Sur quoi

il a répliqué: «Il est à Cosenza cette année comme il était l'année

dernière à Palerme, et il était alors à Palerme comme il était l'année

précédente à Gênes.» J'ai fait une figure très-étonnée, et, comme il me

croit parfaitement bête (c'est son expression), il a été complètement

dupe de ma bonne foi. «Comment, m'a-t-il dit, ne sais-tu pas où il va

depuis trois ans?--Votre altesse sait bien, ai-je répondu, que je garde

pendant ce temps le palais que monseigneur Gabriel occupe à Florence.

Aux environs de la Saint-Hubert, sa seigneurie part pour la chasse avec

quelques amis, tantôt les uns, tantôt les autres, et elle n'emmène que

ses piqueurs et son page. Je voudrais bien l'accompagner, mais elle me

dit comme cela: «Tu es trop vieux pour courir le cerf, mon pauvre Marc;

tu n'es plus bon qu'à garder la maison.» Et la vérité est...» Alors

monseigneur m'a interrompu... «Moi, j'ai ouï dire qu'il n'emmenait aucun

de ses domestiques, et qu'il partait toujours seul. Et l'on a remarqué

qu'Astolphe Bramante quittait toujours Florence vers le même temps.»

Quand j'ai vu le prince si bien informé, j'ai failli me déconcerter;

mais il me croit si simple, qu'il n'y a pas pris garde, et il a dit en

se tournant vers M. l'abbé Chiavari, votre précepteur: «L'abbé, tout

cela ne m'effraie guère. Il est bien évident qu'il y a de l'amour sous

jeu; mais ils sont plus embarrassés pour sortir d'affaire que je ne le

suis de les voir embarqués dans cette sotte intrigue.»

GABRIELLE.

Et l'abbé, qu'a-t-il répondu?

MARC.

Il a baissé les yeux en soupirant, et il a dit: _La femme_...

GABRIELLE.

Eh bien?

MARC.

_...Sera toujours femme!_ Son altesse jouait avec votre petit chien, et

semblait rire dans sa barbe blanche, ce qui m'a un peu effrayé; car,

lorsque le prince rumine quelque chose de sinistre, il a coutume de

sourire et de faire crier ce pauvre Mosca en lui tirant les oreilles.

GABRIELLE.

Et que t'a-t-il chargé de me dire?

MARC.

Il a parlé assez durement...

GABRIELLE.

Redis-le-moi sans rien adoucir.

MARC.

«Tu diras à ton seigneur Gabriel que, quelque plaisir qu'il prenne à la

chasse, ou quelque entorse qu'il ait au pied, il ait à venir prendre

mes ordres avant huit jours. Il a peu de temps à perdre, s'il veut me

retrouver vivant, et s'il veut que je lui fasse conférer légalement son

titre et son héritage, qui, après ma mort, pourraient fort bien lui être

contestés avec succès.»

GABRIELLE.

Que voulait-il dire? Pense-t-il qu'Astolphe veuille faire du scandale

pour rentrer dans ses droits?

MARC.

Il pense que le seigneur Astolphe a fortement la chose en tête; et si

j'osais dire à votre seigneurie ce que j'en pense, moi aussi...

GABRIELLE.

Tu n'en penses rien, Marc.

MARC.

Gabriel · 第 5 / 9 段