Monseigneur veut me fermer la bouche. Il n'en est pas moins de mon

devoir de dire ce que je sais. Le seigneur Astolphe a fait venir l'été

dernier à Florence la nourrice de votre seigneurie, et lui a offert de

l'argent si elle voulait témoigner en justice de ce qu'elle sait et

comment les choses se sont passées à la naissance de votre seigneurie...

GABRIELLE.

On t'a trompé, Marc; cela n'est pas.

MARC.

La nourrice me l'a dit elle-même ces jours-ci au château de Bramante, et

m'a montré une belle bourse, bien ronde, que le seigneur Astolphe lui

a donnée pour se taire du moins sur sa proposition; car elle lui a nié

obstinément qu'elle eût nourri un enfant du sexe féminin.

GABRIELLE.

La trahison de cette femme est au plus offrant; car elle a été raconter

cela à mon grand-père, sans aucun doute?

MARC.

Je le crains.

GABRIELLE.

Qu'importe? Astolphe a fait sans doute cette démarche pour éprouver la

fidélité de mes gens.

MARC.

Quelle que soit l'intention du seigneur Astolphe, je crois qu'il serait

temps que votre seigneurie obéit aux intentions de son grand-père;

d'autant plus qu'au moment où je quittai le château l'abbé s'est

approché de moi furtivement et m'a glissé ceci à l'oreille: «Dis à

Gabriel, de la part d'un véritable ami, qu'il ne fasse pas d'imprudence;

qu'il vienne trouver son grand-père, et lui obéisse ou feigne de lui

obéir aveuglément; ou que, s'il ne se rend point à son ordre, il se

cache si bien, qu'il soit à l'abri d'une embûche. Il doit savoir que

le cas est grave, que l'honneur de la famille serait compromis par la

moindre démarche hasardée, et que dans un cas semblable le prince est

capable de tout.» Voilà, mot pour mot, ce que m'a dit votre précepteur;

et il vous est sincèrement dévoué, monseigneur.

GABRIELLE.

Je le crois. Je ne négligerai pas cet avertissement. Maintenant, va te

reposer, mon bon Marc; tu en as bien besoin.

MARC.

Il est vrai! Peut-être que, quand je me serai reposé, je retrouverai

dans ma mémoire encore quelque chose, quelque parole qui ne me revient

pas dans ce moment-ci. _(Il se retire. Gabrielle le rappelle.)_

GABRIELLE.

Écoute, Marc: si mon mari t'interroge, aie bien soin de ne pas lui

parler de la nourrice...

MARC.

Oh! je n'ai garde, monseigneur!

GABRIELLE.

Perds donc l'habitude de m'appeler ainsi! Quand nous sommes ici et que

je porte ces vêtements de femme, tout ce qui rappelle mon autre sexe

irrite Astolphe au dernier point.

MARC.

Eh! mon Dieu, je ne le sais que trop! Mais comment faire? Aussitôt que

je prends l'habitude d'appeler votre seigneurie _madame_, voilà que nous

partons pour Florence et qu'elle reprend ses habits d'homme. Alors j'ai

toujours le _madame_ sur les lèvres, et je ne commence à ne reprendre

l'habitude du _monseigneur_ que lorsque votre seigneurie reprend sa robe

et ses cornettes. _(Il sort.)_

SCÈNE III.

GABRIELLE.

Cette histoire de la nourrice est une calomnie. C'est une nouvelle ruse

de mon grand-père pour m'indisposer contre Astolphe. Il aura payé cette

femme pour faire à mon pauvre Marc un pareil conte, bien certain que

Marc me le rapporterait. Oh! non, Astolphe, non, ce genre de torts, tu

ne l'auras jamais envers moi! C'est toi qui m'as empêchée de démasquer

la supercherie qui me condamne à te frustrer publiquement des biens que

je te restitue en secret, et du titre auquel tu dédaignes de succéder.

C'est toi qui m'as défendu, avec toute l'autorité que donne un généreux

amour, de proclamer mon sexe et de renoncer aux droits usurpés que

l'erreur des lois me confère. Si tu avais eu le moindre regret de ces

choses, tu aurais eu la franchise de me le dire; car tu sais que, moi,

je n'en aurais eu aucun à te les céder. Dans ce temps-là je ne pensais

pas qu'il te serait jamais possible de me faire souffrir. J'avais une

confiance aveugle, enthousiaste!... A présent, j'avoue qu'il me serait

pénible de renoncer à être homme quand je veux; car je n'ai pas été

longtemps heureuse sous cet autre aspect de ma vie, qui est devenu notre

tourment mutuel. Mais, s'il le fallait pour te satisfaire, hésiterais-je

un moment? Oh! tu ne le crains pas, Astolphe, et tu n'agirais pas en

secret pour me forcer à des actes que ton simple désir peut m'imposer

librement! Toi, me tendre un piège! toi, traîner des complots contre

moi! Oh! non, non, jamais!... Le voici qui revient de la promenade; je

ne lui en parlerai même pas, tant j'ai peu besoin d'être rassurée sur

son désintéressement et sur sa franchise.

SCÈNE IV.

ASTOLPHE, GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Eh bien, ma bonne Gabrielle, ton vieux serviteur est revenu. Je viens de

voir son cheval dans la cour. Quelles nouvelles t'a-t-il apportées de

Bramante?

GABRIELLE.

Selon lui, notre grand-père se meurt; mais, selon moi, il en a pour

longtemps encore. Ce n'est point un homme à mourir si aisément. Mais

désirons-nous donc sa mort? Quels que soient ses torts envers nous

deux (et je crois bien que les plus graves ont été envers celui qu'il

semblait favoriser au détriment de l'autre), nous ne hâterons point par

des voeux impies l'instant suprême où il lui faudra rendre un compte

sévère de la destinée de ses enfants. Puisse-t-il trouver là-haut un

juge aussi indulgent que nous, n'est-ce pas, Astolphe? Tu ne m'écoutes

pas?

ASTOLPHE.

Il est vrai; tu deviens chaque jour plus philosophe, Gabrielle; tu

argumentes du soir au matin comme un académicien de la Crusca. Ne

saurais-tu être femme, du moins pendant trois mois de l'année?

GABRIELLE, _souriant_.

C'est qu'il y a bien longtemps que ces trois mois-là sont passés,

Astolphe. Le premier trimestre eut bien trois mois, mais le second en

eut six, et l'an prochain je crains que, malgré nos conventions, le

trimestre n'envahisse toute l'année. Donne-moi le temps de m'habituer à

être aussi femme qu'il me faut l'être à présent pour te plaire. Jadis tu

n'étais pas si difficile avec moi, et je n'ai pas songé assez tôt à me

défaire de mon langage d'écolier. Tu aurais dû m'avertir, dès le premier

jour où tu m'as aimée, qu'un temps viendrait où il serait nécessaire de

me transformer pour conserver ton amour!

ASTOLPHE.

Ce reproche est injuste, Gabrielle! Mais quand il serait vrai, ne me

suis-je pas transformé, moi, pour mériter et conserver l'affection de

ton coeur?

GABRIELLE.

Il est vrai, mon cher ange, et je ne demande pas mieux que d'avoir tort.

J'essaierai de me corriger. ASTOLPHE _marche d'un air soucieux, puis

s'arrête et regarde Gabrielle avec attendrissement._ Pauvre Gabrielle!

Tu me fais bien du mal avec ton éternelle résignation.

GABRIELLE, _lui tendant la main_.

Pourquoi? Elle ne m'est pas aussi pénible que tu le penses.

ASTOLPHE _presse longtemps la main de Gabrielle contre ses lèvres, puis

se promène avec agitation_.

Je le sais! tu es forte, toi! Nul ne peut blesser en toi la

susceptibilité de l'orgueil. Les orages qui bouleversent l'âme d'autrui

ne peuvent ternir l'éclat du beau ciel où ta pensée s'épanouit libre

et fière! On chargerait aisément de fers tes bras dont une éducation

spartiate n'a pu détruire ni la beauté ni la faiblesse; mais ton âme est

indépendante comme les oiseaux de l'air, comme les flots de l'Océan; et

toutes les forces de l'univers réunies ne la pourraient faire plier, je

le sais bien!

GABRIELLE.

Au-dessus de toutes ces forces de la matière, il est une force divine

qui m'a toujours enchaînée à toi, c'est l'amour. Mon orgueil ne s'élève

pas au-dessus de cette puissance. Tu le sais bien aussi.

ASTOLPHE, _l'arrêtant_.

Oh! cela est vrai, ma bien-aimée! Mais n'ai-je rien perdu de cet amour

sublime qui ne se croyait le droit de me rien refuser?

GABRIELLE, _avec tendresse_.

Pourquoi l'aurais-tu perdu?

ASTOLPHE.

Tu ne t'en souviens pas, coeur généreux, ô vrai coeur d'homme! _(Il la

presse dans ses bras.)_

GABRIELLE.

Vois, mon ami, tu ne trouves pas de plus grand éloge à me faire que de

m'attribuer les qualités de ton sexe; et pourtant tu voudrais souvent me

rabaisser à la faiblesse du mien! Sois donc logique!

ASTOLPHE, _l'embrassant_.

Sais-je ce que je veux? Au diable la logique! Je t'aime avec passion!

GABRIELLE.

Cher Astolphe!

ASTOLPHE, _se laissant tomber à ses genoux_.

Tu m'aimes donc toujours?

GABRIELLE.

Tu le sais bien.

ASTOLPHE.

Toujours comme autrefois?

GABRIELLE.

Non plus comme autrefois, mais autant, mais plus peut-être.

ASTOLPHE.

Pourquoi pas comme autrefois? Tu ne me refusais rien alors!

GABRIELLE.

Et qu'est-ce que je te refuse à présent?

ASTOLPHE.

Pourtant il est quelque chose que tu vas me refuser si je me hasarde à

te le demander.

GABRIELLE.

Ah! perfide! tu veux m'entraîner dans un piège?

ASTOLPHE.

Eh bien, oui, je le voudrais.

GABRIELLE.

Je t'en supplie, pas de détours avec moi, Astolphe. Quand je te cède,

est-ce avec prudence, est-ce avec des restrictions et des garanties?

ASTOLPHE.

Oh! je hais les détours, tu le sais. Mon âme était si naïve! Elle était

aussi confiante, aussi découverte que la tienne. Mais, hélas! j'ai été

si coupable! J'ai appris à douter d'autrui en apprenant à douter de

moi-même.

GABRIELLE.

Oublie ce que j'ai oublié, et parle.

ASTOLPHE.

Le moment de retourner à Florence est venu. Consens à n'y point aller.

Tu détournes les yeux! Tu gardes le silence? Tu me refuses?

GABRIELLE, _avec tristesse_.

Non, je cède; mais à une condition: tu me diras le motif de la demande.

ASTOLPHE.

C'est me vendre trop cher la grâce que tu m'accordes; ne me demande pas

ce que je rougis d'avouer.

GABRIELLE.

Dois-je essayer de deviner, Astolphe? est-ce toujours le même motif

qu'autrefois? _(Astolphe fait un signe de tête affirmatif.)_ La

jalousie? _(Même signe d'Astolphe.)_

Eh quoi! encore! toujours! Mon Dieu, nous sommes bien malheureux,

Astolphe!

ASTOLPHE.

Ah! ne me dis pas cela! cache-moi les larmes qui roulent dans tes yeux,

ne me déchire pas le coeur! Je sens que je suis un lâche, et pourtant

je n'ai pas la force de renoncer à ce que tu m'accordes avec des yeux

humides, avec un coeur brisé!--Pourquoi m'aimes-tu encore, Gabrielle?

que ne me méprises-tu! Tant que tu m'aimeras, je serai exigeant, je

serai insensé, car je serai tourmenté de la crainte de te perdre. Je

sens que je finirai par là, car je sens le mal que je te fais. Mais je

suis entraîné sur une pente fatale. J'aime mieux rouler au bas tout

de suite, et, dès que tu me mépriseras, je ne souffrirai plus, je

n'existerai plus.

GABRIELLE.

O amour, tu n'es donc pas une religion? Tu n'as donc ni révélations, ni

lois, ni prophètes? Tu n'as donc pas grandi dans le coeur des hommes

avec la science el la liberté? Tu es donc toujours placé sous l'empire

de l'aveugle destinée sans que nous ayons découvert en nous-mêmes une

force, une volonté, une vertu pour lutter contre tes écueils, pour

échapper à tes naufrages? Nous n'obtiendrons donc pas du ciel un divin

secours pour te purifier en nous-mêmes, pour t'ennoblir, pour t'élever

au-dessus des instincts farouches, pour te préserver de tes propres

fureurs et te faire triompher de tes propres délires? Il faudra donc

qu'éternellement tu succombes dévoré par les flammes que tu exhales, et

que nous changions en poison, par notre orgueil et notre égoïsme, le

baume le plus pur et le plus divin qui nous ait été accordé sur la

terre?

ASTOLPHE.

Ah! mon amie, ton âme exaltée est toujours en proie aux chimères. Tu

rêves un amour idéal comme jadis j'ai rêvé une femme idéale. Mon rêve

s'est réalisé, heureux et criminel que je suis! Mais le tien ne se

réalisera pas, ma pauvre Gabrielle! Tu ne trouveras jamais un coeur

digne du tien; jamais tu n'inspireras un amour qui te satisfasse, car

jamais culte ne fut digne de ta divinité. Si les hommes ne connaissent

point encore le véritable hommage qui plairait à Dieu, comment veux-tu

qu'ils trouvent sur la terre ce grain de pur encens dont le parfum n'est

point encore monté vers le ciel? Descends donc de l'empyrée où tu égares

ton vol audacieux, et prends patience sous le joug de la vie. Élève

tes désirs vers Dieu seul, ou consens à être aimée comme une mortelle.

Jamais tu ne rencontreras un amant qui ne soit pas jaloux de toi,

c'est-à-dire avare de toi, méfiant, tourmenté, injuste, despotique.

GABRIELLE.

Crois-tu que je rêve l'amour dans une autre âme que la tienne?

ASTOLPHE.

Tu le devrais, tu le pourrais; c'est ce qui justifie ma jalousie et la

rend moins outrageante.

GABRIELLE.

Hélas! en effet, l'amour ne raisonne pas; car je ne puis rêver un amour

plus parfait qu'en le plaçant dans ton sein, et je sens que cet amour,

dans le coeur d'un autre, ne me toucherait pas.

ASTOLPHE.

Oh! dis-moi cela, dis-moi cela encore! répète-le-moi toujours! Va,

méconnais la raison, outrage l'équité, repousse la voix du ciel même si

elle s'élève contre moi dans ton âme; pourvu que tu m'aimes, je consens

à porter dans une autre vie toutes les peines que tu auras encourues

pour avoir eu la folie de m'aimer dans celle-ci.

GABRIELLE.

Non, je ne veux pas t'aimer dans l'ivresse et le blasphème. Je veux

t'aimer religieusement et t'associer dans mon âme à l'idée de Dieu, au

désir de la perfection. Je veux te guérir, te fortifier contre lui-même

et t'élever à la hauteur de mes pensées. Promets-moi d'essayer, et je

commence par te céder comme on fait aux enfants malades. Nous n'irons

point à Florence, je serai femme toute cette année, et, si tu veux

entreprendre le grand oeuvre de ta conversion au véritable amour, ma

tristesse se changera en un bonheur incomparable.

ASTOLPHE.

Oui, je le veux, ma femme chérie, et je te remercie à genoux de le

vouloir pour moi. Peux-tu douter qu'en ceci je ne sois pas ton esclave

encore plus que ton disciple?

GABRIELLE.

Tu me l'avais promis déjà bien des fois, et comme, au lieu de tenir ta

parole, tu abandonnais toujours ton âme à de nouveaux orages; comme, au

lieu d'être heureux et tranquille avec moi dans cette retraite ignorée

de tous où tu venais me cacher à tous les regards, mes concessions ne

servaient qu'à augmenter ta jalousie, et la solitude qu'à aggraver ta

tristesse, de mon côté je n'étais point heureuse; car je voyais toutes

mes peines perdues et tous mes sacrifices tourner à ta perte. Alors je

regrettais ces temps de répit où, sous l'habit d'un homme, je puis

du moins, grâce à l'or que me verse mon aïeul, t'entourer de nobles

délassements et de poétiques distractions?...

ASTOLPHE.

Oui, les premiers jours que nous passons à Florence ou à Pise ont

toujours pour moi de grands charmes. Je ne suis pas fait pour la

solitude et l'oisiveté de la campagne; je ne sais pas, comme toi,

m'absorber dans les livres, m'abîmer dans la méditation. Tu le sais

bien, en te ramenant ici chaque année, le tyran se condamne à plus de

maux que sa victime, et mes torts augmentent en raison de ma souffrance

intérieure. Mais, dans le tumulte du monde, quand tu redeviens le beau

Gabriel, recherché, admiré, choyé de tous, c'est encore une autre

souffrance qui s'empare de moi; souffrance moins lente, moins profonde

peut-être, mais violente, mais insupportable. Je ne puis m'habituer à

voir les autres hommes te serrer la main ou passer familièrement leur

bras sous le tien. Je ne veux pas me persuader qu'alors tu es un homme

toi-même, et qu'à l'abri de ta métamorphose tu pourrais dormir sans

danger dans leur chambre, comme tu dormis autrefois sous le même toit

que moi sans que mon sommeil en fût troublé. Je me souviens alors de

l'étrange émotion qui s'empara peu à peu de moi à tes côtés, combien je

regrettai que tu ne fusses pas femme, et comment, à force de désirer

que tu le devinsses par miracle, j'arrivai à deviner que tu l'étais en

réalité. Pourquoi les autres n'auraient-ils pas le même instinct, et

comment n'éprouveraient-ils pas en le voyant ce désordre inexprimable

que ton déguisement d'homme ne pouvait réprimer en moi? Oh! j'éprouve

des tortures inouïes quand Menrique pousse son cheval près du tien, ou

quand le brutal Antonio passe sa lourde main sur tes cheveux en disant

d'un air qu'il croit plaisant: «J'ai pourtant brûlé d'amour tout un soir

pour cette belle chevelure-là!» Alors je m'imagine qu'il a deviné notre

secret, et qu'il se plaît insolemment à me tourmenter par ses plates

allusions; je sens se rallumer en moi la fureur qui me transporta

lorsqu'il voulut t'embrasser à ce souper chez Ludovic; et, si je n'étais

retenu par la crainte de me trahir et de te perdre avec moi, je le

souffletterais.

GABRIELLE.

Comment peux-tu te laisser émouvoir ainsi, quand tu sais que ces

familiarités me déplaisent plus qu'à toi-même, et que je les réprimerais

d'une manière tout aussi masculine si elles dépassaient les bornes de la

plus stricte chasteté?

ASTOLPHE.

Je le sais et n'en souffre pas moins! et quelquefois je t'accuse

d'imprudence; je m'imagine que, pour te venger de mes injustices, tu te

fais un jeu de mes tourments; je t'outrage dans ma pensée... et c'est

beaucoup quand j'ai la force de ne pas te le laisser voir.

[Illustration: Le prince Jules de Bramante]

GABRIELLE.

Alors je vois que ta force est épuisée, que tu es près d'éclater, de te

couvrir de honte et de ridicule, ou de dévoiler ce dangereux secret; et

je me laisse ramener ici, où tu m'aimes pourtant moins, car, dans la

tranquille possession d'un objet tant disputé, il semble que ton amour

s'engourdisse et s'éteigne comme une flamme sans aliment.

ASTOLPHE.

Je ne puis le nier, Dieu me punit alors d'avoir manqué de foi. Je sens

bien que je ne t'aime pas moins: car, au moindre sujet d'inquiétude,

mes fureurs se rallument; puis, dans le calme, je suis saisi même à tes

côtés d'un affreux ennui. Tu me bénis, et il me semble que tu me hais.

La nuit je te serre dans mes bras, et je rêve que c'est un autre qui

te possède. Ah! ma bien-aimée, prends pitié de moi; je te confesse mon

désespoir, ne me méprise pas; écarte de moi cette malédiction, fais que

je t'aime comme tu veux être aimée!

GABRIELLE.

Que ferons-nous donc? Le monde avec moi t'exaspère, la solitude auprès

de moi te consume. Veux-tu te distraire pendant quelques jours? veux-tu

aller à Florence sans moi?

ASTOLPHE.

Il me semble parfois que cela me fera du bien; mais je sais qu'à peine

j'y serai, les plus affreux songes viendront troubler mon sommeil. Le

jour je réussirai à porter saintement ton image dans mon âme, la nuit je

te verrai ici avec un rival.

GABRIELLE.

Quoi! tu me soupçonnes à ce point? Enferme-moi dans quelque souterrain,

charge Marc de me passer mes aliments par un guichet, emporte les clefs,

fais murer la porte; peut-être seras-tu tranquille?

ASTOLPHE.

Non! un homme passera, te regardera par le soupirail, et rien qu'à te

voir il sera plus heureux que moi qui ne te verrai pas.

GABRIELLE.

Tu vois bien que la jalousie est incurable par ces moyens vulgaires.

Plus on lui cède, plus on l'alimente; la volonté seule peut en

guérir. Entreprends cette guérison comme on entreprend l'étude de la

philosophie. Tâche de moraliser ta passion.

ASTOLPHE.

Mais où donc as-tu pris la force de moraliser la tienne et de la

soumettre à ta volonté? Tu n'es pas jalouse de moi; tu ne m'aimes donc

que par un effort de ta raison ou de ta vertu?

[Illustration: Votre Altesse est une femme.... (Page 35.)]

GABRIELLE.

Juste ciel! où en serions-nous si je te rendais les maux que tu me

causes! Pauvre Astolphe! j'ai préservé mon âme de cette tentation, je

l'ai quelquefois ressentie, tu le sais! mais ton exemple m'avait fait

faire de sérieuses réflexions, et je m'étais juré de ne pas t'imiter.

Mais qu'as-tu? comme tu pâlis!

ASTOLPHE, _regardant par la fenêtre_.

Tiens, Gabrielle! qui est-ce qui entre dans la cour? Vois!

GABRIELLE, _avec indifférence_.

J'entends le galop d'un cheval. _(Elle regarde dans la cour.)_ Antonio,

il me semble! Oui, c'est lui. On dirait qu'il a entendu l'éloge que tu

faisais de lui, et il arrive avec l'à-propos qui le caractérise.

ASTOLPHE, _agité_.

Tu plaisantes avec beaucoup d'aisance... Mais que vient-il faire ici? Et

comment a-t-il découvert notre retraite?

GABRIELLE.

Le sais-je plus que toi?

ASTOLPHE, _de plus en plus agité_.

Mon Dieu! que sais-je!...

GABRIELLE, _d'un ton de reproche_.

Oh! Astolphe!....

ASTOLPHE, _avec une fureur concentrée_.

Ne m'engagiez-vous pas tout à l'heure à aller seul à Florence? Peut-être

Antonio est-il arrivé un jour trop tôt. On peut se tromper de jour et

d'heure quand on a peu de mémoire et beaucoup d'impatience...

GABRIELLE.

Encore! Oh! Astolphe! déjà tes promesses oubliées! déjà ma soumission

récompensée par l'outrage!

ASTOLPHE, _avec amertume_.

Se fâcher bien fort, c'est le seul parti à prendre quand on a fait une

gaucherie. Je vous conseille de m'accabler d'injures, je serai peut-être

encore assez sot pour vous demander pardon. Cela m'est arrivé tant de

fois!

GABRIELLE, _levant la main vers le ciel avec véhémence._

Oh! mon Dieu! grand Dieu! faites que je ne me lasse pas de tout ceci!

_(Elle sort, Astolphe la suit et l'enferme dans sa chambre, dont il met

la clef dans sa poche.)_

SCÈNE V.

MARC, ASTOLPHE.

MARC.

Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande à vous voir. J'ai eu beau

lui dire que vous n'étiez pas ici, que vous n'y étiez jamais venu, que

j'avais quitté le service de mon maître... Quels mensonges ne lui ai-je

pas débités effrontément!... Il a soutenu qu'il vous avait aperçu dans

le parc, que pendant une heure il avait tourné autour des fossés pour

trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il était venu chez vous, et qu'il

n'en sortirait pas sans vous voir.

ASTOLPHE.

Je vais à sa rencontre; toi, range ce salon, fais-en disparaître tout

ce qui appartient à ta maîtresse, et tiens-toi là jusqu'à ce que je

t'appelle! _(A part.)_ Allons! du courage! je saurai feindre; mais,

si je découvre ce que je crains d'apprendre, malheur à toi, Antonio!

malheur à nous deux, Gabrielle! _(Il sort.)_

SCÈNE VI.

MARC.

Qu'a-t-il donc? Comme il est agité! Ah! ma pauvre maîtresse n'est point

heureuse!

GABRIELLE, _frappant derrière la porte_.

Marc! ouvre-moi! vite! brise cette porte. Je veux sortir.

MARC.

Mon Dieu! qui a donc enfermé votre seigneurie? Heureusement j'ai la

double clef dans ma poche...

_(Il ouvre.)_

GABRIELLE, _avec un manteau et un chapeau d'homme_.

Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux

partir d'ici à l'instant même.

MARC.

Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe

qu'à votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je suis bien

fatigué, je vous reconduirai avec joie au château de Bramante.

GABRIELLE.

Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas à Bramante.

Obéis-moi, si tu m'aimes; cours préparer les chevaux.

MARC.

Le mien est encore sellé, et le vôtre l'est déjà. Ne deviez-vous pas

vous promener dans le parc aujourd'hui? Il n'y a plus qu'à leur passer

la bride.

GABRIELLE.

Cours donc! _(Marc sort.)_ Vous savez, mon Dieu! que je n'agis point

ainsi par ressentiment, et que mon coeur a déjà pardonné; mais, à tout

prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai

tous les moyens pour faire triompher l'amour de la jalousie. Tous les

remèdes déjà tentés se changeraient en poison; une leçon violente,

inattendue, le fera peut-être réfléchir. Plus l'esclave plie, et plus

le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une force injuste,

plus l'injustice lui devient nécessaire! Il faut qu'il apprenne l'effet

de la tyrannie sur les âmes fières, et qu'il ne pense pas qu'il est si

facile d'abuser d'un noble amour! Le voici qui monte l'escalier avec

Antonio. Adieu, Astolphe! puissions-nous nous retrouver dans des jours

meilleurs! Tu pleureras durant cette nuit solitaire! Puisse ton bon ange

murmurer à ton oreille que je t'aime toujours!

_(Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef; puis elle

sort par une des portes du salon, pendant qu'Astolphe entre par l'autre

suivi d'Antonio.)_

CINQUIÈME PARTIE.

A Rome, derrière le Colisée. Il commence à faire nuit.

SCÈNE PREMIÈRE.

GABRIEL, _en homme_.

_(Costume noir élégant et sévère, l'épée au côté. Il tient une lettre

ouverte.)_

Gabriel · 第 6 / 9 段