Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je suis sous l'empire
d'une étrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique
je sache le contraire, cette chimère s'est emparée de mon imagination
comme ferait la réalité, plus peut-être; car, sous ce costume, j'éprouve
pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je
n'en éprouverai certainement jamais. Cette fantaisie m'a enivré toute la
soirée. Pendant le souper, tous les regards étaient sur toi; tous les
hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre où
tu avais posé tes lèvres, ramasser les feuilles de rose échappées à la
guirlande qui ceint ton front. C'était un délire! Et moi j'étais ivre
d'orgueil, comme si en effet tu eusses été ma fiancée! On dit que
Benvenuto, à un souper chez Michel-Ange, conduisit son élève Ascanio,
ainsi déguisé, parmi les plus belles filles de Florence, et qu'il eut
toute la soirée le prix de la beauté. Il était moins beau que toi,
Gabriel, j'en suis certain... Je te regardais à l'éclat des bougies,
avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais
honteux, et ton sourire mélancolique dont la candeur contrastait avec
l'impudence mal replâtrée de toutes ces bacchantes!... J'étais ébloui!
O puissance de la beauté et de l'innocence! cette orgie était devenue
paisible et presque chaste! Les femmes voulaient imiter ta réserve,
les hommes étaient subjugués par un secret instinct de respect; on ne
chantait plus les stances d'Arélin, aucune parole obscène n'osait plus
frapper ton oreille... J'avais oublié complètement que tu n'es pas une
femme... J'étais trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat
d'Antonio est venu, avec son oeil aviné et ses lèvres toutes souillées
encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je
n'aurais pas osé prendre... Alors mille furies se sont allumées dans mon
sein: je l'aurais tué certainement, si on ne m'eût tenu de force, et je
l'ai provoqué... Et à présent que je suis dégrisé, tout en m'étonnant
de ma folie, je sens qu'elle serait prête à renaître, si je le voyais
encore auprès de toi.
GABRIEL.
Tout cela est l'effet de l'excitation du souper. La morale fait bien de
réprouver ces sortes de divertissements. Tu vois qu'ils peuvent allumer
en nous des feux impurs, et dont la seule idée nous eût fait frémir de
sang-froid. Ce jeu a duré trop longtemps, Astolphe; je vais me retirer
et dépouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.
ASTOLPHE.
Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientôt.
GABRIEL.
Je ne m'en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer à
celle folle querelle et de faire la paix avec Antonio. J'ai chargé la
Faustina de le détromper. Tu vois qu'il ne vient pas au rendez-vous, et
qu'il se tient pour satisfait.
ASTOLPHE.
Eh bien, j'en suis fâché; j'éprouvais le besoin de me battre avec lui!
Il m'a enlevé la Faustina: je n'en ai pas regret; mais il l'a fait pour
m'humilier, et tout prétexte m'eût été bon pour le châtier.
GABRIEL.
Celui-là serait ridicule. Et, qui sait? de méchants esprits pourraient y
trouver matière à d'odieuses interprétations.
ASTOLPHE.
C'est vrai! Périsse mon ressentiment, périssent mon honneur et ma
bravoure, plutôt que cette fleur d'innocence qui revêt ton nom... Je te
promets de tourner l'affaire en plaisanterie.
GABRIEL.
Tu m'en donnes la parole?
ASTOLPHE.
Je te le jure!
_(Ils se serrent la main.)_
GABRIEL.
Les voici qui viennent en riant aux éclats. Je m'esquive. _(A part.)_
Il est bien temps, mon Dieu! Je suis plus troublé, plus éperdu que lui.
_(Il s'enveloppe dans sa mantille, Astolphe l'aide à s'arranger.)_
ASTOLPHE, _le serrant dans ses bras_.
Ah! c'est pourtant dommage que tu sois un garçon! Allons, va-t'en. Tu
trouveras ta voiture au bas du perron, par ici?...
_(Gabriel disparaît sous les arbres, Astolphe le suit des yeux et reste
absorbé quelques instants. Au bruit des rires d'Antonio et de Faustina,
il passe la main sur son front comme au sortir d'un rêve.)_
SCÈNE VIII.
ASTOLPHE, ANTONIO, FAUSTINA, MENRIQUE; GROUPES DE JEUNES GENS ET DE
COURTISANES.
ANTONIO.
Ah! la bonne histoire! J'ai été dupe au delà de la permission; mais, ce
qui me console, c'est que je ne suis pas le seul.
MENRIQUE.
Ah! je crois bien, j'ai soupiré tout le temps du souper, et, en ôtant sa
robe ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche.
FAUSTINA.
Le bel espiègle rira bien de vous tous.
ANTONIO.
Et de vous toutes!
FAUSTINA.
Excepté de moi. Je l'ai reconnu tout de suite.
ASTOLPHE, _à Antonio_.
Tu ne m'en veux pas trop?
ANTONIO, _lui serrant la main_.
Allons donc! je te dois mille louanges. Tu as joué ton rôle comme un
comédien de profession. Othello ne fut jamais mieux rendu.
MENRIQUE.
Mais où est donc passé ce beau garçon? A présent nous pourrons bien
l'embrasser sans façon sur les deux joues.
ASTOLPHE.
Il a été se déshabiller, et je ne crois pas qu'il revienne; mais demain
je vous invite tous à déjeuner chez moi avec lui.
FAUSTINA.
Nous en sommes?
ASTOLPHE.
Non, au diable les femmes!
SCÈNE IX.
_La chambre de Gabriel dans la maison d'Astolphe.--Gabriel, vêtu en
femme et enveloppé de son manteau et de son voile, entre et réveille
Marc qui dort sur une chaise._
MARC, GABRIEL.
MARC.
Ah, mille pardons!... Madame demande le seigneur Astolphe. Il n'est pas
rentré... C'est ici la chambre du seigneur Gabriel.
GABRIEL, _jetant son voile et son manteau sur une chaise_.
Tu ne me reconnais donc pas, vieux Marc?
MARC, _se frottant les yeux_.
Bon Dieu! que vois-je?... En femme, monseigneur, en femme!
GABRIEL.
Sois tranquille, mon vieux, ce n'est pas pour longtemps.
_(Il arrache sa couronne et dérange avec empressement la symétrie de sa
chevelure.)_
MARC.
En femme! J'en suis tout consterné! Que dirait son altesse?...
GABRIEL.
Ah! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas en
homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras demain plus garçon
que jamais, je t'en réponds! Bonsoir, mon brave. _(Marc sort.)_
Ôtons vite la robe de Déjanire, elle me brûle la poitrine, elle
m'enivre, elle m'oppresse! Oh! quel trouble, quel égarement, mon
Dieu!... Mais comment m'y prendrai-je?... Tous ces lacets, toutes
ces épingles... _(Il déchire son fichu de dentelle et l'arrache par
lambeaux.)_ Astolphe, Astolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion.
Quand j'aurai quitté ce déguisement pour reprendre l'autre, tu seras
désenchanté. Mais moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon
sang et l'innocence de mes pensées?... Sa dernière étreinte me dévorait!
Ah! je ne puis défaire ce corsage! Hâtons-nous!..._(Il prend son
poignard sur la table et coupe les lacets.)_ Maintenant, où ce vieux
Marc a-t-il caché mon pourpoint? Mon Dieu! j'entends monter l'escalier,
je crois! _(Il court fermer la porte au verrou.)_ Il a emporté mon
manteau et le voile!... Vieux dormeur! Il ne savait ce qu'il faisait...
Et les clefs de mes coffres sont restées dans sa poche, je gage...
Rien! pas un vêlement, et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en
rentrant... Si je ne lui ouvre pas, j'éveillerai ses soupçons! Maudite
folie! Ah!...avant qu'il entre ici, je trouverai un manteau dans sa
chambre... _(Il prend un flambeau, ouvre une petite porte de côté et
entre dans la chambre voisine. Un instant de silence, puis un cri.)_
ASTOLPHE, _dans la chambre voisine_.
Gabriel, tu es une femme! O mon Dieu!
_(On entend tomber le flambeau. La lumière disparaît. Gabriel rentre
éperdu. Astolphe le suit dans les ténèbres et s'arrête au seuil de la
porte.)_
ASTOLPHE.
Ne crains rien, ne crains rien! Maintenant je ne franchirai plus cette
porte sans ta permission. _(Tombant à genoux.)_ O mon Dieu, je vous
remercie!
TROISIÈME PARTIE.
_Dans un vieux petit castel pauvre et délabré, appartenant à Astolphe et
situé au fond des bois; une pièce sombre avec des meubles antiques et
fanés._
SCÈNE PREMIÈRE.
SETTIMIA, BARBE, GABRIELLE, FRÈRE COME.
_(Settimia et Barbe travaillent près d'une fenêtre; Gabrielle brode au
métier, près de l'autre fenêtre; frère Côme va de l'une à l'autre, en se
traînant lourdement, et s'arrêtant toujours près de Gabrielle.)_
FRÈRE COME, _à Gabrielle, à demi-voix_.
Eh bien, signora, irez-vous encore à la chasse demain?
GABRIELLE, _de même, d'un ton froid et brusque_.
Pourquoi pas, frère Côme, si mon mari le trouve bon?
FRÈRE COME.
Oh! vous répondez toujours de manière à couper court à toute
conversation!
GABRIELLE.
C'est que je n'aime guère les paroles inutiles.
FRÈRE COME.
Eh bien, vous ne me rebuterez pas si aisément, et je trouverai matière à
une réflexion sur votre réponse.
_(Gabrielle garde le silence, Côme reprend.)_
C'est qu'à la place d'Astolphe je ne vous verrais pas volontiers
galoper, sur un cheval ardent, parmi les marais et les broussailles.
_(Gabrielle garde toujours le silence, Côme reprend en baissant la voix
de plus en plus.)_
Oui! si j'avais le bonheur de posséder une femme jeune et belle, je ne
voudrais pas qu'elle s'exposât ainsi...
_(Gabrielle se lève.)_
SETTIMIA, _d'une voix sèche et aigre_.
Vous êtes déjà lasse de notre compagnie?
GABRIELLE.
J'ai aperçu Astolphe dans l'allée de marronniers; il m'a fait signe, et
je vais le rejoindre.
FRÈRE COME, _bas_.
Vous accompagnerai-je jusque là?
GABRIELLE, _haut_.
Je veux aller seule.
_(Elle sort. Frère Côme revient vers les autres en ricanant.)_
FRÈRE COME.
Vous l'avez entendue? Vous voyez comme elle me reçoit? Il faudra,
Madame, que votre seigneurie me dispense de travailler à l'oeuvre de son
salut: je suis découragé de ses rebuffades: c'est un petit esprit fort,
rempli d'orgueil, je vous l'ai toujours dit.
SETTIMIA.
Votre devoir, mon père, est de ne point vous décourager quand il s'agit
de ramener une âme égarée; je n'ai pas besoin de vous le dire.
BARBE _se lève, met ses lunettes sur son nez, et va examiner le métier
de Gabrielle_.
J'en étais sûre! pas un point depuis hier! Vous croyez qu'elle
travaille? elle ne fait que casser des fils, perdre des aiguilles et
gaspiller de la soie. Voyez comme ses écheveaux sont embrouillés!
FRÈRE CÔME, _regardant le métier_.
Elle n'est pourtant pas maladroite! Voilà une fleur tout à fait jolie et
qui ferait bien sur un devant d'autel. Regardez cette fleur, ma soeur
Barbe! vous n'en feriez pas autant peut-être.
BARBE, _aigrement_.
J'en serais bien fâchée. A quoi cela sert-il, toutes ces belles
fleurs-là?
FRÈRE CÔME.
Elle dit que c'est pour faire une doublure de manteau à son mari.
SETTIMIA.
Belle sottise! son mari a bien besoin d'une doublure brodée en soie
quand il n'a pas seulement le moyen d'avoir le manteau! Elle ferait
mieux de raccommoder le linge de la maison avec nous.
BARBE.
Nous n'y suffisons pas. A quoi nous aide-t-elle? à rien!
SETTIMIA.
Et à quoi est-elle bonne? à rien d'utile. Ah! c'est un grand malheur
pour moi qu'une bru semblable! Mais mon fils ne m'a jamais causé que des
chagrins.
FRÈRE CÔME.
Elle paraît du moins aimer beaucoup son mari!... _(Un silence.)_
Croyez-vous qu'elle aime beaucoup son mari? _(Silence)_. Dites, ma soeur
Barbe?
BARBE.
Ne me demandez rien là-dessus. Je ne m'occupe pas de leurs affaires.
SETTIMIA.
Si elle aimait son mari, comme il convient à une femme pieuse et sage,
elle s'occuperait un peu plus de ses intérêts, au lieu d'encourager
toutes ses fantaisies et de l'aider à faire de la dépense.
FRÈRE CÔME.
Ils font beaucoup de dépense?
SETTIMIA.
Ils font toute celle qu'ils peuvent faire. A quoi leur servent ces deux
chevaux lins qui mangent jour et nuit à l'écurie, et qui n'ont pas la
force de labourer ou de traîner le chariot?
BARBE, _ironiquement_.
A chasser! C'est un si beau plaisir que la chasse!
SETTIMIA.
Oui, un plaisir de prince! Mais quand on est ruiné, on ne doit plus se
permettre un pareil train.
FRÈRE CÔME.
Elle monte à cheval comme saint Georges.
BARBE.
Fi! frère Côme! ne comparez pas aux saints du paradis une personne qui
ne se confesse pas, et qui lit toute sorte de livres.
SETTIMIA, _laissant tomber son ouvrage_.
Comment! toute sorte de livres! Est-ce qu'elle aurait introduit de
mauvais livres dans ma maison.
BARBE.
Des livres grecs, des livres latins. Quand ces livres-là ne sont ni les
Heures du diocèse, ni le saint Évangile, ni les Pères de l'Église, ce ne
peuvent être que des livres païens ou hérétiques! Tenez, en voici un des
moins gros que j'ai mis dans ma poche pour vous le montrer.
FRÈRE CÔME, _ouvrant le livre_.
Thucydide! Oh! nous permettons cela dans les collèges... Avec des
coupures, on peut lire les auteurs profanes sans danger.
SETTIMIA.
C'est très-bien; mais quand on ne lit que ceux-là, on est bien près de
ne pas croire en Dieu. Et n'a-t-elle pas osé soutenir hier à souper que
Dante n'était pas un auteur impie?
BARBE.
Elle a fait mieux, elle a osé dire qu'elle ne croyait pas à la damnation
des hérétiques.
FRÈRE CÔME, _d'un ton cafard et dogmatique_.
Elle a dit cela? Ah! c'est fort grave! très-grave!
BARBE.
D'ailleurs, est-ce le fait d'une personne modeste de faire sauter un
cheval par-dessus les barrières?
SETTIMIA.
Dans ma jeunesse, on montait à cheval, mais avec pudeur, et sans passer
la jambe sur l'arçon. On suivait la chasse avec un oiseau sur le poing;
mais on allait d'un train prudent et mesuré, et on avait un valet qui
courait à pied tenant le cheval par la bride. C'était noble, c'était
décent; on ne rentrait pas échevelée, et on ne déchirait point ses
dentelles à toutes les branches pour faire assaut de course avec les
hommes.
FRÈRE CÔME.
Ah! dans ce temps-là votre seigneurie avait une belle suite et de riches
équipages!
SETTIMIA.
Et je me faisais honneur de ma fortune sans permettre la moindre
prodigalité. Mais le ciel m'a donné un fils dissipateur, inconsidéré,
méprisant les bons conseils, cédant à tous les mauvais exemples, jetant
l'or à pleines mains; et, pour comble de malheur, quand je le croyais
corrigé, quand il semblait plus respectueux et plus tendre pour moi,
voici qu'il m'amène une bru que je ne connais pas, que personne ne
connaît, qui sort on ne sait d'où, qui n'a aucune fortune, et peut-être
encore moins de famille.
FRÈRE CÔME.
Elle se dit orpheline et fille d'un honnête gentilhomme?
BARBE.
Qui le sait? On ne l'entend jamais parler de ses parents ni de la maison
de son père.
FRÈRE CÔME.
D'après ses habitudes, elle semblerait avoir été élevée dans l'opulence.
C'est quelque fille de grande maison qui a épousé votre fils en secret
contre le gré de ses parents. Peut-être elle sera riche un jour.
SETTIMIA.
C'est ce qu'il voulut me faire croire lorsqu'il m'annonça ses projets,
et je n'y ai pas apporté d'obstacle; car la fausseté n'était pas
au nombre de ses défauts. Mais je vois bien maintenant que cette
aventurière l'a entraîné dans la voie du mensonge, car rien ne vient à
l'appui de ce qu'il avait annoncé; et, quoique je vive depuis longues
années retirée du monde, il me paraît très-difficile que la société ait
assez changé pour qu'une pareille aventure se passe sans faire aucun
bruit.
FRÈRE CÔME.
Il m'a semblé souvent qu'elle disait des choses contradictoires. Quand
on lui fait des questions, elle se trouble, se coupe dans ses réponses,
et finit par s'impatienter, en disant qu'elle n'est pas au tribunal de
l'inquisition.
SETTIMIA.
Tout cela finira mal! J'ai eu du malheur toute ma vie, frère Côme! Un
époux imprudent, fantasque (Dieu veuille avoir pitié de son âme!) et qui
m'a été bien funeste. Il avait bien peu de chose à faire pour rester
dans les bonnes grâces de son père. En flattant un peu son orgueil et
ne le contrecarrant pas à tout propos, il eût pu l'engager à payer ses
dettes et à faire quelque chose pour Astolphe. Mais c'était un caractère
bouillant et impétueux comme son fils. Il prit à tâche de se fermer la
maison paternelle, el nous portons aujourd'hui la peine de sa folie.
FRÈRE CÔME, _d'un air cafard et méchant_.
Le cas était grave... très-grave!...
SETTIMIA.
De quel cas voulez-vous parler?
FRÈRE CÔME.
Ah! votre seigneurie doit savoir à quoi s'en tenir. Pour moi, je ne sais
que ce qu'on m'en a dit. Je n'avais pas alors l'honneur de confesser
votre seigneurie.
_(Il ricane grossièrement.)_
SETTIMIA.
Frère Côme, vous avez quelquefois une singulière manière de plaisanter;
je me vois forcée de vous le dire.
FRÈRE CÔME.
Moi, je ne vois pas en quoi la plaisanterie pourrait blesser votre
seigneurie. Le prince Jules fut un grand pêcheur, et votre seigneurie
était la plus belle femme de son temps... on voit bien encore que la
renommée n'a rien exagéré à ce sujet; et, quant à la vertu de votre
seigneurie, elle était ce qu'elle a toujours été. Cela dut allumer dans
l'âme vindicative du prince un grand ressentiment, et la conduite de
votre beau-père dut détruire dans l'esprit du comte Octave, votre époux,
tout respect filial. Quand de tels événements se passent dans les
familles, et nous savons, hélas! qu'ils ne s'y passent que trop souvent,
il est difficile qu'elles n'en soient pas bouleversées.
SETTIMIA.
Frère Côme, puisque vous avez ouï parler de cette horrible histoire,
sachez que je n'aurais pas eu besoin de l'aide de mon mari pour
repousser des tentatives aussi détestables. C'était à moi de me défendre
et de m'éloigner. C'est ce que je fis. Mais c'était à lui de paraître
tout ignorer, pour empocher le scandale et pour ne pas amener son père
à le déshériter. Qu'en est-il résulté? Astolphe, élevé dans une noble
aisance, n'a pu s'habituer à la pauvreté. Il a dévoré en peu d'années
son faible patrimoine; et aujourd'hui il vit de privations et d'ennuis
au fond de la province, avec une mère qui ne peut que pleurer sur sa
folie, et une femme qui ne peut pas contribuer à le rendre sage. Tout
cela est triste, fort triste!
FRÈRE CÔME.
Eh bien, tout cela peut devenir très-beau et très-riant! Que le jeune
Gabriel de Bramante meure avant Astolphe, Astolphe hérite du titre et de
la fortune de son grand-père.
SETTIMIA.
Ah! tant que le prince vivra, il trouvera un moyen de l'en empêcher.
Fallût-il se remarier à son âge, il en ferait la folie; fallût-il
supposer un enfant issu de ce mariage, il en aurait l'impudeur.
FRÈRE CÔME.
Qui le croirait?
SETTIMIA.
Nous sommes dans la misère; il est tout-puissant!
FRÈRE CÔME.
Mais, savez-vous ce qu'on dit? Une chose dont j'ose à peine vous parler,
tant je crains de vous donner une folle espérance.
SETTIMIA.
Quoi donc? Dites, frère Côme!
FRÈRE CÔME.
Eh bien, on dit que le jeune Gabriel est mort.
SETTIMIA.
Sainte Vierge! serait-il bien possible! Et Astolphe qui n'en sait
rien!... Il ne s'occupe jamais de ce qui devrait l'intéresser le plus au
monde.
FRÈRE CÔME.
Oh! ne nous réjouissons pas encore! Le vieux prince nie formellement le
fait. Il dit que son petit-fils voyage à l'étranger, et le prouve par
des lettres qu'il en reçoit de temps en temps.
SETTIMIA.
Mais ce sont peut-être des lettres supposées!
FRÈRE CÔME.
Peut-être! Cependant il n'y a pas assez longtemps que le jeune homme a
disparu pour qu'on soit fondé à le soutenir.
BARBE.
Le jeune homme a disparu?
FRÈRE CÔME.
Il avait été élevé à la campagne, caché à tous les yeux. On pouvait
croire qu'étant né d'un père faible et mort prématurément de maladie, il
serait rachitique et destiné à une fin semblable. Cependant, lorsqu'il
parut à Florence l'an passé, on vit un joli garçon bien constitué,
quoique délicat et svelte comme son père, mais frais comme une rose,
allègre, hardi, assez mauvais sujet, courant un peu le guilledou, et
même avec Astolphe, qui s'était lié avec lui d'amitié, et qui ne le
conduisait pas trop maladroitement à encourir la disgrâce du grand-père.
_(Settimia fait un geste d'étonnement.)_ Oh! nous n'avons pas su tout
cela. Astolphe a eu le bon esprit de n'en rien dire, ce qui ferait
croire qu'il n'est pas si fou qu'on le croit.
SETTIMIA, _avec fierté_.
Frère Côme, Astolphe n'aurait pas fait un pareil calcul! Astolphe est la
franchise même.
FRÈRE CÔME.
Cependant son mariage vous laisse bien des doutes sur sa véracité. Mais
passons.
SETTIMIA.
Oui, oui, racontez-moi ce que vous savez. Qui donc vous a dit tout cela?
FRÈRE CÔME.
Un des frères de notre couvent, qui arrive de Toscane, et avec qui j'ai
causé ce matin.
SETTIMIA.
Voyez un peu! Et nous ne savons rien ici de ce qui se passe, nous
autres! Eh bien?
FRÈRE CÔME.
Le jeune prince, ayant donc fait grand train dans la ville, disparut une
belle nuit. Les uns disent qu'il a enlevé une femme; d'autres, qu'il a
été enlevé lui-même par ordre de son grand-père, et mis sous clef dans
quelque château, en attendant qu'il se corrige de son penchant à la
débauche; d'autres enfin pensent que, dans quelque tripot, il aura reçu
une estocade qui l'aura envoyé _ad patres_, et que le vieux Jules cache
sa mort pour ne pas vous réjouir trop tôt et pour retarder autant que
possible le triomphe de la branche cadette. Voilà ce qu'on m'a dit; mais
n'y ajoutez pas trop de foi, car tout cela peut être erroné.
SETTIMIA.
Mais il peut y avoir du vrai dans tout cela, et il faut absolument le
savoir. Ah! mon Dieu! et Astolphe qui ne se remue pas!... Il faut qu'il
parte à l'instant pour Florence.
[Illustration: Et alors ce fat d'Antonio est venu avec son oeil aviné...
(Page 20.)]
SCÈNE II.
ASTOLPHE, LES PRÉCÉDENTS.
FRÈRE CÔME.
Justement, vous arrivez bien à propos; nous parlions de vous.
ASTOLPHE, _seulement_.
Je vous en suis grandement obligé. Ma mère, comment vous portez-vous
aujourd'hui?
SETTIMIA.
Ah! mon fils! je me sens ranimée, et, si je pouvais croire à ce qui a
été rapporté au frère Côme, je serais guérie pour toujours.
ASTOLPHE.
Le frère Côme peut être un grand médecin; mais je l'engagerai à se mêler
fort peu de notre santé à tous, de nos affaires encore moins.
FRÈRE CÔME.
Je ne comprends pas...
ASTOLPHE.
Bien. Je me ferai comprendre; mais pas ici.
SETTIMIA, _toute préoccupée et sans faire attention à ce que dit
Astolphe_.
Astolphe, écoute donc! Il dit que l'héritier de la branche aînée a
disparu, et qu'on le croit mort.
ASTOLPHE.
Cela est faux; il est en Angleterre, où il achève son éducation. J'ai
reçu une lettre de lui dernièrement.
SETTIMIA, _avec abattement_.
En vérité?
BARBE.
Hélas!
FRÈRE CÔME.
Adieu tous nos rêves!
ASTOLPHE.
Pieux sentiments! charitable oraison funèbre! Ma mère, si c'est là la
piété chrétienne comme l'enseigne le frère Côme, vous me permettrez de
faire schisme! Mon cousin est un charmant garçon, plein d'esprit et
de coeur. Il m'a rendu des services; je l'estime, je l'aime; et, s'il
venait à mourir, personne ne le regretterait plus profondément que moi.
FRÈRE CÔME, _d'un air malin_.
Ceci est fort adroit et fort spirituel!
ASTOLPHE.
Gardez vos éloges pour ceux qui en font cas.
SETTIMIA.
Astolphe, est-il possible? Tu étais lié avec ce jeune homme, et tu ne
nous en avais jamais parlé?
ASTOLPHE.
Ma mère, ce n'est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce que je
pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent à refouler mes
pensées dans mon sein. Mais aujourd'hui je serai très-franc, et je
commence. Il faut que ce capucin sorte d'ici pour n'y jamais reparaître.
SETTIMIA.
Bonté du ciel! Qu'entends-je? Mon fils parler de la sorte à mon
confesseur!
ASTOLPHE.
Ce n'est pas à lui que je daigne parler, ma mère, c'est à vous... Je
vous prie de le chasser à l'heure même.
SETTIMIA.
Jésus, vous l'entendez. Ce fils impie donne des ordres à sa mère!
ASTOLPHE.
Vous avez raison, je ne devais pas m'adresser à vous, Madame. Vous ne
savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas dire. Mais
cet homme me comprend. (_À frère Côme._) Or donc, je vous parle, puisque
j'y suis forcé. Sortez d'ici.
FRÈRE CÔME.
Je vois que vous êtes dans un accès de démence furieuse. Mon devoir est
de ne pas vous induire au péché en vous résistant.. Je me retire en
toute humilité, et je laisse à Dieu le soin de vous éclairer, au temps
et à l'occasion celui de me disculper de tout ce dont il vous plaira de
m'accuser.
SETTIMIA.
Je ne souffrirai pas que sous mes yeux, dans ma maison, mon confesseur
soit outragé et expulsé de la sorte. C'est vous, Astolphe, qui sortirez
de cet appartement et qui n'y rentrerez que pour me demander pardon de
vos torts.
ASTOLPHE.
Je vous demanderai pardon, ma mère, et à genoux si vous voulez; mais
d'abord je vais jeter ce moine par la fenêtre.
(_Frère Côme, qui avait repris son impudence, pâlit et recule jusqu'à la
porte. Settimia tombe sur une chaise prête à défaillir._)
BARBE, _lui frottant les mains_.
_Ave Maria!_ quel scandale! Seigneur, ayez pitié de nous!...
FRÈRE CÔME.
Jeune homme! que le ciel vous éclaire!
(_Astolphe fait un geste de menace. Frère Côme s'enfuit._)
[Illustration: Vous croyez qu'elle travaille... (Page 21).]
SCÈNE III.
SETTIMIA, BARBE, ASTOLPHE.
ASTOLPHE, _s'approchant de sa mère_.
Pour l'amour de moi, ma mère, reprenez vos sens. J'aurais désiré que
les choses se passassent moins brusquement, et surtout loin de votre
présence. Je me l'étais promis; mais cela n'a pas dépendu de moi: le
maintien cafard et impudent de cet homme m'a fait perdre le peu de
patience que j'ai.
(_Settimia pleure._)
BARBE.