haut. Sur un territoire de maquis et d’abruptes collines, entre des
berges sans cesse reculées, des ouad caillouteux déroulaient les rubans
souples et clairs de l’eau des montagnes. Des villages de huttes
agglomérées s’accrochaient contre les pentes ou se tassaient sur les
pitons. Les vallées fraîches, profondes, étroites et sinueuses, se
duvetaient de graminées et des panaches épanouis des touffes de diss et
de roseaux. Le long de chaque torrent, dans le lit de chaque rivière,
éclatait la fête des lauriers-roses en pleine floraison, fête de couleur
et fête de parfum, geste voluptueux et tendre d’une nature aux
mouvements larges et forts, aux lignes sévères. Des plans et des
arrière-plans de hauteurs et de sommets, en courbes fermes, en
escarpements superbes, en élans définitifs, se suivaient, se joignaient
et chevauchaient jusqu’aux contreforts massifs du Djurdjura, la montagne
par excellence.
Elle s’élançait puissamment. Ses proportions harmonieuses et magnifiques
fermaient tout l’horizon. L’arête aiguë, dentelée, coupait l’espace et
griffait les nuages: parfois, elle les trouait et s’enlevait au-dessus
d’eux. Elle portait les dernières vapeurs de l’aube pour les fondre dans
du soleil. Elle émergea soudain toute pure, rose et blanche, grandiose
comme une cime alpestre ou pyrénéenne. Une brume transparente rampa un
instant dans les vallées, s’enroula comme une écharpe au flanc de la
géante, se dissipa. Ciselé par la limpidité de l’atmosphère, le
Djurdjura s’offrit dans le rayonnement de sa splendeur.
L’origine de son nom était charmante. On le lui avait composé dans un
sentiment d’harmonie imitative, pour rappeler le murmure des sources qui
sont en lui. Les indigènes affirmaient qu’il ne faisait pas partie du
sol, mais avait été apporté sur les épaules d’un géant venu d’une
fabuleuse contrée, du côté du soleil levant. Le lieu de destination de
la course du géant était inconnu; on savait seulement qu’arrivé là, ses
genoux plièrent, la fatigue rompit ses jarrets, le poids de la montagne
l’accabla; il fut étouffé et écrasé par son fardeau. Les tribus kabyles
naquirent de la fermentation de sa chair et de ses os broyés. Ainsi la
légende expliquait la présence du colosse.
Éternel et formidable, il reposait dans sa masse indestructible. Ses
forêts de cèdres et de genévrier étaient, dans l’éloignement, comme des
ombres de mousses. Il régnait splendide sur tout ce pays de la pierre,
sur les grès pâles et les argiles flambantes. L’haleine des vallées
creuses, des forêts profondes et des hauts pâturages montait vers lui
comme l’encens infini d’une perpétuelle offrande. Je me souvins de ces
lignes lues:--«La sévérité du paysage rend sérieux et propage en l’âme
comme sur l’étendue visible une impassibilité qui semble descendre du
ciel.»--Et c’était là le pays de Mâadith.
Les stations rares surprenaient, à de longs intervalles. La voix
accoutumée cria le nom de celle-ci, El Esnam,--les Idoles. Nom
mystérieux que le puissant cadre de nature rendait plus barbare et
évocateur. Quelqu’un s’engouffra dans mon compartiment: Kralouk.
Un instant, nous nous sommes dévisagés en silence, lui, pensivement, et
moi non sans quelque émotion.--«Es-tu l’amie qui comprend ou _l’autre
esprit_ qui juge?» songeaient les yeux de l’Homme au djaouak. Le trouble
des miens exprimait l’inquiétude de ce que je désirais savoir et de ce
que je redoutais concernant Mâadith.
Nous faisons le même effort ensemble et nous échangeons les saluts.
Maintenant, Kralouk est rassuré; son regard s’anime d’indépendance
orgueilleuse et de victorieuse félicité.
--Où vas-tu, Kralouk?
--A Alger, pour un moment.
--Je t’ai cherché dans Constantine, la muette, depuis que ton djaouak ne
s’y entend plus.
--Tu m’as cherché et tu ne m’as pas trouvé; mais tu n’as point cessé de
penser à moi et tu me trouves. Louange à Dieu pour toi et pour moi!
Je poursuis avec les détours arabes:
--La maison fermée est triste sur le Rhumel, si triste que j’ai craint
que ce fût à cause de la mort.
Les paupières du musicien battent légèrement:
--Il n’y a la mort et la _mort noire_ que pour celui qui marche par le
travers du chemin de son frère.
--La mort noire, ô Kralouk, c’est la mort par l’assassinat. Qui
connaissais-tu devant en être frappé?
Il me regarde longuement, puis, très doux:
--Pourquoi me faire dire son nom? Tu le sais. Et n’as-tu pas interrogé
ma maison fermée?
--La maison fermée est une bouche close et ne révèle rien. C’est à cause
du meurtre que tu as quitté Constantine?
--Je savais que nul ne me livrerait, mais je n’aime pas la Justice du
Tribunal parce qu’elle est sans intelligence.
--Tu te sentais coupable?
--Non, de rien au désert! Mais les gens des villes ont le cœur limité
par leurs murailles.
--El Mensi n’avait mérité ni l’égorgement, ni la mutilation.
--El Mensi avait mérité son destin puisqu’il voulait Mâadith et que
Mâadith était pour moi depuis le jour où elle me guérit de ma blessure
et où je sus sa beauté.
Nos phrases se sont croisées, ont rebondi, brèves, rapides. Je mesure ce
patient désir de Kralouk qui a guetté sa proie et l’a envoûtée,
fanatique et passionné, pour la rendre à la fois à l’Islam et à l’amour.
Il reprend:
--Dieu a fait cent parts de la jalousie. Il en a donné
quatre-vingt-dix-neuf aux Arabes. Et Mâadith a dû me faire _manger de la
cervelle d’hyène_.
C’est la sorcellerie saharienne chère aux femmes qui veulent capter et
garder un amant.
Je questionne encore:
--Comment est Louinissa, maintenant?
--Elle est tranquille et avec la paix.
--Et... Mâadith?
--Elle est heureuse.
Une expression de volupté assouvie, de désir renaissant et d’ardeur
caressante, transfigure l’Homme au djaouak. La frémissante petite
créature de jadis a-t-elle trouvé sa voie dans l’unique amour de cet
homme, de ce vieil amant qui ne vieillit pas?
Voici la station où je dois descendre, où l’on m’attend. Je voudrais
savoir davantage. Trop tard; le train repart déjà. Un mot encore; il me
faut connaître le village qui cache les épouses de Kralouk. Je vais
parler; il me prévient, penché à la portière, son sourire si particulier
jouant sur ses lèvres sensibles:
--Si tu erres dans la montagne et vers les villages des Merkallah,
regarde dans les vergers de Tessala; peut-être verras-tu la chèvre
marquée pour le bonheur.
Je plantai ma tente sur un petit plateau, le plus voisin des villages
des Merkallah. Encore poudrée de sables sahariens, elle s’étirait,
modeste et invitante sous trois bouleaux argentés. Elle dominait des
gorges de ravins obscurs, des roches grises, des cascades tumultueuses.
Hors la zone de verdure, vertigineusement projetée vers l’infini, la
Dent du Lion pointait. Aux pieds du plateau, sur les vergers de Tessala,
le crépuscule avait le parfum des pêches mûres et montait de secrets
jardins hérissés de ronces et de cactus. Je me souvins de cette chanson
de Kralouk:
Dans les jardins de Tessala,
les pêches et les abricots sont dignes du paradis;
Mais ta bouche n’est-elle pas préférable?
Tes yeux sont nobles comme le Djurdjura.
Ils sont durs aussi comme les rochers.
Ton sourire est froid comme la neige;
mais la couleur de ton visage est une trahison pour ta froideur.
Mon cœur s’est pris dans tes cheveux
pareils à des ailes de pigeons sur ta tête;
L’eau de ton pays a noyé ma sagesse
Depuis que j’ai dormi dans les jardins de Tessala.
Mâadith a dormi et dort ce soir dans ces mêmes jardins. L’eau de ce pays
a-t-elle noyé sa mémoire? Felouque légère, alourdie par une cargaison
aux éléments riches, mais disparates, désemparée et jetée à la côte en
écoutant le chant des sirènes de sa race et de son passé, a-t-elle
sombré dans un complet retour à la primitivité?
Quel exemple déconcertant, quel violent témoignage de la force des morts
contre l’évolution des vivants serait celui de cette enfant, prise et
reprise, envolée comme un oiseau rare vers le plus divin ciel du plus
chaste et du plus pur idéal, portée par la religion la plus raffinée du
renoncement, la plus détachée de toute matière; soudain, arrêtée
brusquement dans son vol, planant un instant dans l’incertitude,
redescendant à pic sur la terre la plus sensuelle et la plus barbare,
coupant ses ailes, redevenant pareille à l’olivier kabyle pour reprendre
racine dans le sol de la tradition! Je saurai demain quelle expression
nouvelle traduit son âme héréditaire.
Mes serviteurs avaient allumé un grand feu de broussailles sur le petit
plateau où la fraîcheur descendait avec la nuit. L’ombre environnante
s’aggravait de silence humain, troublée uniquement par la voix des eaux
innombrables. La montagne, vierge de sentiers à cette altitude,
grandissait au-dessus de nous. Parfois, et comme sous les pas d’un
mystérieux sabbat, une pierre se détachait de son alvéole; elle
bondissait ou glissait et, de chute en chute, allait s’abattre en bruit
sourd dans les profonds jardins.
Peu à peu, des hommes des Merkallah vinrent s’accroupir autour du foyer
étranger. Par le ruisseau taillé en pleine roche, seul chemin conduisant
aux villages, incessamment, d’autres arrivaient. Ils surgissaient
spontanément, franchissaient d’un bond l’espace séparant le ruisseau du
plateau et que défendait une cascade jaillie d’un rocher surplombant.
Ils secouaient leur burnous à peine mouillé au passage et
s’installaient, dans leurs gandourahs roussies et malpropres, parmi
lesquelles les vêtements de Kralouk devaient éclater en blancheur
lumineuse. Ils fumaient en buvant du café, parlaient peu, et, à tour de
rôle, ranimaient le feu en y jetant des branches de lentisque; alors, la
flamme montait droite, claire et odorante.
Presque tous ces hommes avaient la barbe blonde et rare, le front têtu,
des yeux d’épervier. Se sont-ils beaucoup modifiés depuis les temps
évanouis où ils atteignirent cette contrée? Ils étaient déjà un mélange
de vieilles races en exode auquel les mercenaires des armées vandales et
les légionnaires de Rome ajoutèrent peu de chose. Ils s’entretiennent
avec brièveté dans leur langue archaïque et difficile, langue berbère
sans littérature, presque exclusivement orale, poussière de dialectes
dispersée du Sous marocain à l’Aurès en passant par le Figuig et la
Kabylie.
Je ne les ai pas interrogés. Il me suffit de savoir que Mâadith et
Louinissa habitent près des vergers de Tessala. J’irai seule au-devant
de leur accueil ou de leur oubli.
La nuit m’a été longue et pensive. Maintenant, dans cet autre matin
rayonnant et tranquille, je descends vers les jardins de fruits mûrs et
de vignes aux grappes pendantes. Une appréhension et un profond désir
sont en moi.
Le sentier de terre meuble, de gneiss plats ou de cailloux qui croulent,
sinue à travers d’étroites cultures ou tourne à angle droit contre les
huttes de torchis et de pierres sèches. Le diss des toitures garde
l’odeur de la brousse. Les portes sont ouvertes sur les intérieurs
pauvres et industrieux d’où s’échappent le relent des moulins à huile,
la poudre des meules à blé et l’odeur des figues sèches. Souvent, près
du seuil, des femmes aux draperies sans grâce, mais au beau visage,
cardent une laine blonde, des jeunes filles au profil classique, au
regard calme, coiffées de multiples petites tresses et vêtues de
haillons terreux, filent avec un geste éternel. Entre elles et parmi les
jeux des enfants, cabriolent des chevreaux familiers, tandis que les
chèvres sont dans les hautes pâtures où veillent les petits bergers.
Hors du village, devant un trou plein d’eau boueuse, une vieille,
inconsciemment fidèle aux modèles des potiers étrusques, pétrit des
coupes et des vases, humbles ustensiles pour l’usage quotidien et qu’on
dirait arrachés à des fouilles savantes. L’ouvrière ignore la poésie de
ses mains habiles sur les formes précises et originales, les lignes
parfaitement belles. Elle me sourit:
--Celle que tu cherches est en bas, dans les jardins.
--Qui?
--Mâadith.
--Comment sais-tu...
--Elle-même nous a dit, lorsque nous avons appris ta présence, que
certainement tu venais pour la voir.
--C’est tout ce qu’elle a dit?
--Vraiment.
Elle baisse la tête avec un second sourire que je n’aime pas. Je
m’assieds près d’elle, guettant d’autres paroles qui me révèleront
peut-être cette nouvelle Mâadith, que je désire rencontrer et que
j’hésite à rejoindre.
La vieille continue à modeler les vases et les urnes pareils à ceux d’il
y a deux mille ans. Le soleil transforme la boue en coulées d’or fauve
et de bronze clair. Les bras secs et les mains tatouées sont mouchetés
d’éclaboussures d’argile.
La pétrisseuse de terre ne sait pas que son geste semble pétrir aussi
l’âme de la race dans les éléments du sol. Un étranger passera,
emportera le vase primitif pour le peindre aux couleurs de son esprit et
le décorer des raffinements de son art. Rien ne persistera de ce vase,
si ce n’est la forme charmante; mais cette forme même se distinguera peu
à cause du prestige de l’ornementation où s’attardera l’attention des
civilisés. Seul, un Barbare discernera sans hésiter la courbe et le
profil initiaux. Vient l’orage; un nuage a crevé sur le vase; les ors se
sont ternis, les couleurs se sont effacées; les traits du dessin
s’estompent et disparaissent. Quel est ce vase-ci? L’artiste qui le
décora n’est plus là pour le reconnaître. Alors, le Barbare le reprend
et le rapporte aux lieux où il fut pétri. Et, désormais, le vase où
baignèrent des gerbes de lis purs et de roses mystiques, porte les
simples breuvages de la vie quotidienne aux lèvres de l’homme et de
l’enfant. Telle est l’histoire de Mâadith.
Je contemple le labeur de la femme à travers le nombre de mes pensées.
Je l’envie dans sa quiétude impassible et la sereine accoutumance de ses
gestes. J’ai le cœur lourd.
Je ne blâme pas Mâadith; je la comprends, non avec mon esprit, mais avec
le sien. Ses actions aussi sont symboliques. Ah! sœur Cécile, dont le
couvent n’eut pas le temps d’annihiler la féminité vouée à la profonde
tentation de l’amour vivant, quel subtil complice vous fut
l’enveloppement de la vie arabe pour vous rendre à tout ce qui devait
être votre vérité!
Je me souviens encore d’une audacieuse affirmation de l’Homme au
djaouak:
«Les mouvements de la femme ne sont dirigés que vers l’amour. Consciente
ou inconsciente, elle n’est que matière. Tandis que l’homme, être
supérieur, peut posséder tous les sentiments avec une égale intensité,
chez la femme, ils demeurent à l’état latent, impuissants, refoulés,
annihilés sans cesse par celui qui commande au plaisir de la chair.»
L’idéal féminin de Kralouk était une Ève essentiellement sensuelle,
sachant mieux se faire aimer qu’aimer elle-même, cela par prédestination
et devoir unique. Je suppose que Mâadith a réalisé cet idéal.
Nous n’avons pas à les juger. Ils obéissent à des traditions d’où nous
nous sommes évadés à la suite d’une longue et lente évolution de siècle
en siècle. Eux, restés pareils aux ancêtres, sont beaucoup plus jeunes
que nous; ils suivent encore l’instinct, que nous avons appris à
remplacer par le raisonnement, et l’instinct les conduit vers des fins
qui nous surprennent en paralysant nos aspirations fraternelles, mais
dont nous apercevons la logique naturelle en dépouillant toute idée
préconçue.
Pourrai-je découvrir ici ce que la petite chèvre kabyle, un instant
brebis du seigneur, a conservé de ce qu’elle aima en nous, par nous,
avec nous, si tant est qu’elle l’ait réellement aimé?
La pétrisseuse d’argile achève un vase cornu, et, dans la matière
fraîche et luisante, à l’aide des ciselures de l’un de ses bracelets,
elle le pare d’un curieux dessin en guirlande régulière. Si cette
vieille voulait être sans méfiance et répondre à mes questions, je
l’interrogerais sur Mâadith.
--Vieille, ô vieille, la plus habile, es-tu née dans les Merkallah, ou
viens-tu d’un autre village?
--Je suis née dans la vallée et près des fermes; mais les Merkallah sont
le pays de celui qui fut mon mari.
--Les gens d’ici passent pour détester les étrangers: comment ont-ils
accueilli Kralouk et ses femmes?
--Kralouk n’est pas un étranger. Tous les pays appartiennent au goual et
à l’Homme au djaouak, et Louinissa et Mâadith avaient leurs parents et
les parents de leurs parents autour des feux de la montagne.
--Autrefois, Mâadith habitait les villes; est-elle heureuse dans les
jardins?
La vieille sourit de ce sourire qui m’a paru nuancé de triomphe et de
raillerie. Elle réplique:
--Autrefois, Mâadith était chrétienne; elle a oublié cela pour devenir
heureuse.
Elle pose au soleil son vase achevé, regarde dans l’ombre les oliviers
proches et reprend avec une admiration tendre:
--Mâadith est un oiseau dans les jardins de Tessala. Bientôt tu
l’entendras chanter. Mâadith est une amoureuse et pas un amant ne
pourrait être l’égal de Kralouk. Ils sont venus ici sans doute parce
qu’elle l’a souhaité. La volonté de Mâadith est la volonté de Kralouk.
Lui arriva le premier. Il parla aux principaux du village et aux
vieillards de la djemâa, demandant à bâtir une maison kabyle pour y
amener ses épouses et y demeurer avec elles. On ne fixe pas le sable
nomade; Kralouk est pareil au sable du Sahara; mais on ne refuse rien à
l’Homme au djaouak et ses femmes étaient nos sœurs. Les sages de la
djemâa ont bien pensé et bien agi; ils lui ont permis gratuitement de
bâtir une maison sous les oliviers. Il a trouvé des maçons qu’il payait
généreusement et faisait travailler selon sa fantaisie. Tu verras la
maison. Un soir, il a choisi les plus belles mules et il est allé
là-bas, à la gare. Il est rentré dans la nuit. Le lendemain, le vent
était plein de parfums et, dans les jardins, nous fûmes saisies
d’étonnement devant la beauté de Mâadith.
--Comment Kralouk, qui est un Arabe et un Arabe du Sud, ne cache-t-il
point sa jeune femme ainsi que le conseille la loi?
--Kralouk a dit que celui qui possède avec abondance doit être exempt de
jalousie. D’ailleurs, pourquoi serait-il jaloux? Les hommes vont peu
dans les vergers où il n’y a pas de gros travaux, où les fruits
mûrissent seuls et où les femmes suffisent à les cueillir. Et ensuite,
ils évitent d’y aller quand ils savent que Mâadith se promène; car nous
n’ignorons pas que Kralouk a tué et que ceux qui convoitent son bien
meurent de la _mort noire_.
--Mais l’Homme au djaouak est vieux et Mâadith est jeune. Après le vieil
olivier, ne regardera-t-elle pas un autre arbre?
--Kralouk est un cèdre: il porte la neige sur sa tête et sur ses bras et
restera debout et robuste. Les doigts de Mâadith ne touchent que des
choses douces et légères, les autres sont pour Louinissa; ce qui est
juste, car elle n’est plus à la saison de l’amour.
--Se plaint-elle?
--Jamais. Elle a eu son moment: c’est maintenant celui de Mâadith, qui
durera longtemps, car elle est de celles dont la vieillesse est ardente.
Et pourquoi se plaindre, je te prie? Me suis-je plainte une fois? Un
jour d’entre les jours qui mûrissent les pêches et les figues, j’ai
connu Chérif. J’ai couché sur sa natte. Les chacals crièrent beaucoup
cette nuit-là et les cèdres du Djurdjura craquaient sous le vent. Quand
d’autres pêches furent mûres, je louai Dieu de ne pas être une femme
stérile et Chérif me donna deux bracelets. Une nuit le feu mangea le
diss de la maison et je dus aller haut dans la montagne pour en couper
de nouveau. Je suis tombée et l’enfant est né gémissant sur la terre;
puis, il est mort. Chérif m’a frappée comme on frappe un arbre que l’on
veut abattre. Une seconde femme a dormi sur la natte où ma part a été
diminuée. Et pourquoi se plaindre, je te prie?
Résignation primitive et sagesse islamique! Il n’y a nul effort à faire
pour le bonheur ou contre l’adversité. Point de révolte et point
d’aspirations; l’acceptation de la part, telle qu’elle est donnée, sans
risquer aucune tentative de perfectionnement en soi ni autour de soi.
Telle est la philosophie qui se dégage de la vie et des paroles de la
pétrisseuse d’argile.
Je suis à la lisière des frais jardins de Tessala. Un ruisseau court,
actif et chantant, écume au jeu des pierres, se perd sous les buissons
de ronces, reparaît entre les figuiers aux troncs convulsés et blancs,
aux larges feuilles. Très haut, contre le flanc de la montagne, sur les
cèdres déchiquetés par les grands vents et les avalanches, ruissellent
la rose lumière et l’or des matins kabyles. Dans l’ombre du géant des
rochers, ce Tessala d’eaux, de fruits et de feuillages s’allonge, ondule
au caprice des arbres drapés de vignes.
Et voici qu’une femme marche le long du ruisseau: Mâadith... Elle va,
soutenant d’une main, sur sa tête, une légère corbeille où les pêches se
mêlent aux grappes de raisin noir. Ses pieds sont chaussés de sandales
sahariennes délicatement peintes par les savetiers des Ziban. Elle porte
sa coquette coiffure de Constantinoise et une gandourah soyeuse et
brodée. Dans ce décor, elle pose une des miniatures persanes faites pour
illustrer les Mille et Une Nuits. Une sérénité précise a raffermi les
traits charmants de sa figure.
La rejoindrai-je? J’ai presque peur de notre rencontre. Elle a deviné ce
qui me conduisit ici; pourquoi ne pas m’attendre dans sa maison?
Désire-t-elle me revoir?
Elle marche lentement. Je la suis et il me semble qu’_elle sait_ que je
chemine derrière elle. Ainsi, elle parcourt l’espace de plusieurs
vergers pour atteindre une maison pareille à toutes les autres, mais
plus vaste, avec de petites fenêtres voilées de mousseline et une porte
massive peinte en vert comme celle du logis qui dominait le Rhumel. Des
oliviers robustes et vénérables l’environnent. Sur le seuil de la porte
ouverte, une femme prie au soleil levant; c’est Louinissa, l’aspect plus
vieux et plus paisible encore qu’autrefois. Et voici Mâadith posant sa
corbeille de fruits pour, fine et grave, prier aussi à côté de la
première épouse de Kralouk.
Je ne dois pas troubler leur prière. J’attends. Combien Mâadith est
belle! Il n’y a plus d’exaltation dans son visage, mais une satisfaction
infinie. Apaisement de l’âme et rassasiement de la chair, elle a donc
trouvé tout cela? Elle sait donc vivre, sereine et peut-être heureuse
indiciblement, sans un heurt, à l’abri d’une humble cabane, entre les
bras d’un vieil amour et les promesses d’une foi dont les expressions,
plus humaines que divines, sont accessibles facilement.
A quoi est-il bon, l’or, dis-moi?
Bon pour le travail ou pour le jeu?
Bon à garder ou à payer, à cacher ou à jeter,
Pour espérer ou pour craindre?
A quoi est-il bon, l’amour, je te prie?
Vaut-il une larme?
. . . . . . . . . . . . .
L’or ne vaut que de l’or;
L’amour vaut de l’amour![2]
[2] Swinburne, poèmes.
La sagesse atavique de Mâadith a découvert la même vérité que la
philosophie du poète occidental.
Un autre sage écrivait de la civilisation:
«... perfectionner sans cesse la vie, l’entraîner sans cesse vers le
progrès pour la laisser ensuite frémissante et désespérée au milieu du
chemin...»
Sœur Cécile a connu ce frémissement, éprouvé cette désespérance. Mâadith
résout le problème et la civilisation ne peut plus rien pour elle ou
contre elle...
Je revois les Sœurs Blanches, celles qui sauvèrent l’enfant pour en
faire la jeune fille. Je revois la supérieure dont l’exemple, faillit
faire de la jeune fille, une ardente disciple pour un apostolat
fécond,--la supérieure à laquelle j’écrirai seulement que Mâadith est
heureuse en ce monde. Je revois le Père André qui, dans sa profonde
expérience du cœur humain et des puissances ancestrales, avait pressenti
ce qui est arrivé,--le Père André, qui mesurait les responsabilités de
la piété et d’une civilisation modelant une âme sauvage sans pouvoir la
fortifier d’une armure invincible, mais en la rendant plus accessible à
toutes les formes de la douleur.
Tant d’ambitions sacrées, tant de volontés tendres et désintéressées,
tant de noble crédulité dans les bienfaits du perfectionnement,
devaient-ils aboutir à cet échec immense? Tant de délicats scrupules
devaient-ils être justifiés par les souffrances et les chutes de la
brebis isolée, par le reniement de la brebis perdue?