nombre de ces gens dont tu parles? Et j’ai entendu dire qu’ils pouvaient
frapper leurs épouses et que celles-ci pouvaient être infidèles aussi
bien que les gens des villages musulmans. Où est la vertu de la vie, je
te prie, sinon dans la magnificence de ton cœur et dans la beauté?
--C’est Kralouk qui t’apprit cela?
--Kralouk, et le nombre de mes jours, et l’exemple des hommes et des
femmes que j’ai vus, puisque, quant à moi, je n’ai ni esprit ni savoir.
Ma petite sultane, connais le plaisir d’être épouse et ta sérénité sera
bonne et savoureuse comme un fruit mûr.
Elle parlait à voix basse, mais se rapprocha de Mâadith pour dire plus
bas encore, afin de ne pas éveiller son seigneur:
--Je t’apprendrai tout ce que je sais. Ce matin, je suis allée chez les
Smadja tandis que tu dormais. C’est Hadjira, la nourrice, Hadjira qui a
cent ans d’expérience dans les choses de l’amour, c’est elle qui a parlé
au Nomade. Elle a si bien parlé que celui-ci croyait te voir devant lui,
dit-elle; son visage était celui d’un lion et ses yeux luisaient comme
un feu sous la tente. Et il a récompensé Hadjira. Il l’a priée de se
hâter, de demander à Kralouk de fixer la somme qu’il doit verser pour ta
dot. (Je suppose que Kralouk exigera beaucoup, car tu es la perle sans
prix, et cet argent te servira pour de nouvelles parures.) Puis le
djïied a dit qu’il enverrait la somme avec le coffre de ses présents. Il
va retourner au désert. Il faut que les fiançailles soient convenues
pour que nous partions avec lui. O petite sultane, petite sultane, les
belles noces qui te fêteront là-bas! Kralouk a promis de voir El Mensi
aujourd’hui; mais il convient que tu paraisses l’ignorer.
Louinissa se tut tout à coup. L’Homme au djaouak se tenait au seuil de
la porte, écoutant. Sa physionomie très pâle revêtait une expression
sauvage et ses yeux verdâtres étaient tels que Mâadith frissonna sous
leur regard. Il ne fit aucune réflexion et redescendit dans les rues.
--Louinissa, Louinissa, cria Mâadith d’un accent de détresse, nous ne
partirons pas pour le désert! Je ne serai pas la femme d’El Mensi et ce
bonheur ne sera pas pour moi, parce que Kralouk ne _le veut pas_.
La bonne matrone parut frappée comme d’une révélation.
--Crois-tu vraiment cela? murmura-t-elle.
Elle se mit à réfléchir.
Parmi les paillettes de son ouvrage, Mâadith sanglotait éperdûment. Il
lui semblait n’avoir jamais connu pareil désespoir, que toute lumière
finissait pour ses yeux et toute espérance pour son esprit. Au moment de
participer à ce qui lui était resté la vie défendue, secrètement enviée
et désirée de toute son hérédité et de toute sa ferveur imaginative, un
obstacle pire que toutes les règles et toutes les lois, la volonté de
Kralouk, lui interdisait de cueillir cette grande fleur de volupté
épanouie pour elle et plus belle d’être plus nouvelle et plus
inattendue. La volonté de Kralouk... Maintenant elle saisissait mieux la
signification menaçante et provocatrice de la chanson de l’Homme au
djaouak, cette chanson jetée comme un défi à la face du seigneur
saharien. Lui, ignorant des choses, n’avait point compris et les
serviteurs s’approprièrent les pièces d’or dédaignées par le chanteur.
Maintenant, elle savait pourquoi celui-ci ne voulut pas les prendre et
cela révélait la haine et le mépris de Kralouk pour le Nomade. Et
Mâadith traduisait, comme une indication plus tragique, la strophe
scandée tout à l’heure par Kralouk, tandis qu’elle glissait entre ses
lèvres un des brins du souak.
--Crois-tu vraiment cela, répétait machinalement Louinissa.--Mais déjà
l’évidence se précisait. Elle se souvenait des gestes de son mari et les
interprétait comme Mâadith.--Oui, reprit-elle, tu as raison, Kralouk ne
voudra pas. Elle ajouta en enveloppant la désolée d’un regard
mélancolique où fluaient un peu de déception et très peu d’envie:--Il ne
voudra pas parce qu’il est jaloux de toi, ô la petite beauté. Nous
devions le savoir avant cette heure.
Mais Mâadith se rebellait:
--Je ne suis ni la fille, ni la nièce, ni la sœur de Kralouk et il n’a
point de droits sur moi. Je quitterai cette maison et je suivrai El
Mensi!
Elle disait cela, et dans son âme, elle savait qu’elle ne l’accomplirait
pas. Louinissa secouait la tête, incrédule:
--Il n’existe aucune femme ayant résisté à un désir ou à une volonté de
Kralouk. Serais-tu la première? Alors, parle-lui, dès qu’il rentrera.
Peut-être te répondra-t-il, peut-être te regardera-t-il seulement et
votre destin sait ce que cela voudra dire.
Elle poussa un soupir, puis se rapprocha encore de Mâadith et la prit
dans ses bras. Elles redevinrent silencieuses et demeurèrent ainsi,
tristes et douces, déjà résignées et veules, quoi qu’il advînt. Les
velléités de résistance de Mâadith se fondaient dans la tiédeur des bras
de Louinissa. Son désespoir s’abolissait peu à peu dans l’amollissement
de l’immobilité et la torpeur enivrée des parfums imprégnant leurs
vêtements et s’exhalant des vases et des mortiers de cuivre. Interroger
Kralouk et lui tenir tête, Mâadith n’y songeait plus. Depuis trop
longtemps un sortilège était entre eux; depuis trop longtemps l’Homme au
djaouak était le plus fort. Incarnait-il le puissant génie de la race ou
de la religion? Devait-il son pouvoir à son audacieuse pensée ou à
l’influence occulte de quelque plan patiemment élaboré, invariablement
poursuivi, certain de son aboutissement comme d’une prédestination?...
Quand Kralouk revint, très avant dans la nuit, il trouva les deux femmes
endormies. La tête de Mâadith reposait sur le sein de Louinissa; dans le
sommeil, elle avait le visage d’un enfant.
A la clarté du ciel nocturne, Kralouk la contemplait longuement et il
pleurait.
C’est un jour de Ramadan, le mois du jeûne annuel. Mâadith s’y soumet
machinalement, dormant durant les longues heures de la journée et
partageant les veillées et les repas nocturnes de ses hôtes, puisque la
loi de Mahomet prescrit de s’abstenir de toute nourriture, boisson ou
aliment, de l’aube au coucher du soleil.
En revenant de visiter une amie de Louinissa, malade, Mâadith éprouve
une grande épouvante. Les deux femmes sont au détour d’une ruelle proche
d’un carrefour. Le vacarme d’une bagarre et d’une foule qui vocifère et
insulte vient à elles. Elles avancent et se trouvent prises dans un
attroupement furieux. Des indigènes, portefaix, muletiers, moutchous
m’zabites et Kabyles cireurs, lapident un musulman citadin. Le visage de
la victime est souillé d’un peu de sang mêlé à des larmes de honte et de
rage impuissante. Ses bourreaux ne lui épargnent pas plus les coups que
les épithètes, apprenant à ceux qui surviennent que cet homme hypocrite
a transgressé la loi du jeûne alors qu’il croyait ne pas être vu.
Certes, aucun de ces justiciers n’est exempt de quelque péché plus ou
moins semblable; mais ils affirmeraient n’avoir point failli aussi
ostensiblement et s’être rachetés par aumônes et jours d’abstinence
supplémentaires. Et ils sifflent ou rugissent:
--O le mécréant.
--O le condamné!
--L’honorable serviteur du démon!
--Le favori de l’iniquité!
--Que sa bouche soit rassasiée de pourriture!
Pourquoi Mâadith frémit-elle à ce point? Elle croit soudain que des
mains hardies vont lui arracher son voile. Ces gens vont la reconnaître
et faire justice d’elle comme de l’autre; car elle aussi a transgressé
la loi, de toutes les manières et sans rachat. Elle a transgressé et
elle transgresse encore, même en jeûnant, puisqu’elle jeûne sans
intention, puisqu’elle n’a pas offert son abstinence au Prophète pour
expier le temps de sa vie durant lequel elle renia sa doctrine. Elle ne
s’aperçoit plus de la présence de Louinissa à ses côtés. Elle fuit comme
si elle était poursuivie. Elle sent sur elle les jets de pierre qui la
lapident. Elle prend la sueur qui l’inonde pour un ruissellement de sang
jailli de mille blessures.
--Pitié sur moi! pitié sur moi! balbutie-t-elle dans son indicible
terreur.
Elle atteint la maison. L’escalier gravi d’un élan, elle est sur la
terrasse et s’écroule aux pieds de Kralouk stupéfait.
Qu’arrive-t-il encore à Mâadith, si paisible ces jours derniers?
Silencieuse et résignée avec douceur, elle paraissait rêver près de
l’émoi profond et muet de son dominateur. Et la voici qui semble prête à
perdre le souffle et la vie.
Les doigts souples et habiles du musicien dénouent le voile et déroulent
les plis de la ferachia. Il étend Mâadith sur une natte.
--Sois rassurée, ô petite beauté, petite beauté. Voici ta maison et
voici Kralouk. Faut-il te venger d’une injure ou d’un maléfice? Mais
parle-moi et cesse de regarder vers les frontières de la mort.
Elle darde enfin ses prunelles révulsées sur la figure familière. Elle
recouvre sa parole entrecoupée:
--Pitié pour moi! pitié pour moi!
--Pitié pour toi, gazelle? Quelle pitié, ô maîtresse de l’amour! Non
point de la pitié, mais...
La petite main de Mâadith le saisit en plein visage, lui fermant la
bouche et, levant l’index de son autre main, égarée et solennelle, du
geste rituel, Mâadith atteste le ciel musulman. Kralouk se dégage, la
considère. Alors, devant son geste et ses traits inspirés,
irrésistiblement, il prononce pour elle la _chehada_, témoignage sacré
de la foi koranique:
--Il n’y a qu’un Dieu unique et Mohammed est l’envoyé de Dieu.
Un peu plus tard, entre Kralouk et Louinissa, la rachetée souriait,
sereine. L’Homme au djaouak l’entretenait gravement:
--C’est dans la nuit d’El Kader, qui est entre le vingt-quatrième et le
vingt-cinquième jour du mois de Ramadan, que toutes les choses du monde
sont fixées par Allah pour la durée d’une année. Prends garde au songe
que tu feras cette nuit-là. Il sera l’avertissement de ta destinée.
Mâadith vécut des jours de paix. Son choix, fixé de nouveau et comme
malgré elle, en la restituant toute entière à l’Islam, mettait fin aux
débats cruels et aux incertitudes de sa conscience. De plus en plus,
elle oubliait son ancienne personnalité. Par moment, c’était avec une
sincérité absolue qu’elle pensait n’avoir jamais été que la Mâadith de
Kralouk. Leurs rapports restaient les mêmes; mais la lutte sourde qui
les opposait jadis l’un à l’autre avait fait place à une confiance
apaisée.
Le matin qui suivit la nuit d’El Kader, Mâadith dit simplement au goual:
--J’ai rêvé de toi cette nuit.
--J’ai rêvé d’un gourbi près des vergers de Tessala, répondit-il.
Le nom d’El Mensi n’avait jamais été prononcé entre eux et la fantaisie
ou la déception de Mâadith l’avait tenue éloignée de la maison des
Smadja. Elle supposait que le Nomade avait repris le chemin du désert
avec une autre fiancée. Louinissa n’osait pas lui en parler, pas plus
qu’elle n’osait reparaître chez les Smadja pour éviter les questions et
le mécontentement de l’entremetteuse Hadjira.
Le solstice d’été vint bientôt annoncer la fête des noirs. Les Soudanais
de Constantine se livrèrent aux réjouissances rituelles. Leur quartier
dominait le Rhumel et la petite terrasse du logis de Kralouk dominait ce
quartier pullulant d’êtres et de mouches.
Le jour de la fête, Mâadith s’amusa à regarder les scènes de tuerie et
de folie qui régnaient dans les ruelles et dans les cours étroites des
maisons. C’étaient une débauche de sang, des râles et des convulsions
d’animaux qu’on égorgeait, des piaillements et des bêlements de victimes
désignées attendant leur tour de supplice brutal, de longue agonie et de
mort. C’étaient la frénésie hurlante et dansante des hommes et des
femmes, le cri aigu ou les pleurs des enfants, l’orgie des chiens et des
chats affamés s’arrachant des toisons souillées et flasques et de
répugnantes entrailles. Exultant en rires féroces, en chants incohérents
que nul ne comprenait, les nègres sacrifiaient des moutons et des
chèvres, dans une allégresse sauvage de fétichisme, transmis et conservé
à l’ombre des coutumes islamiques imposées par les maîtres à ces anciens
esclaves, et dans un bestial plaisir de débauches et d’abondantes
ripailles. Un relent d’absinthe, un arome d’anisette, se joignaient à
l’odeur chaude du sang. Les vieux couteaux à lame ébréchée, mal assurés
dans des mains d’ivrognes, sciaient les gorges chevrotantes des bêtes.
Le torrent recevait une pluie rouge; ses parois suintaient d’un
ruissellement sinistre. Et les corbeaux en liesse croassaient à la
louange des nègres, leurs frères.
Mâadith considérait ces scènes barbares sans dégoût.
Le crépuscule allongea de grandes ombres au flanc des montagnes. Les
ailes des ramiers battirent au bord des nids du ravin; ils roucoulèrent
leurs chants et leurs querelles du soir. Au fond des grottes obscures,
on sentait tressaillir les mystérieuses présences de la nuit. Mâadith se
détourna et vit l’Homme au djaouak assis derrière elle.
--Laisse-moi prouver aux pigeons que mon djaouak est plus savant que
leur gorge, dit-il en saisissant son roseau.
Elle s’assit en face de lui, parce que la musique l’enchantait
éternellement et parce qu’après la hideur des scènes de tuerie et la
laide vision des nègres, les traits subtils et le vert regard de
Kralouk, la séduisaient davantage.
Bientôt, le roseau cessa de roucouler et commença un rythme de danse
auquel, dans les fêtes, les femmes ne résistaient pas. Jamais encore,
Mâadith n’avait dansé, mais, d’instinct, elle savait l’imperceptible
cadence dont les pieds nus suivent ce rythme et comment le geste
adorable des bras et la savante ondulation des hanches miment en mesure
le poème de l’amour, du désir et de la possession. Elle vit la prière
des yeux de Kralouk et ne se défendit pas contre l’invitation tentante
du djaouak.
Debout dans l’or pourpré du couchant, elle fit glisser sur ses hanches
sa ceinture brodée et défit le foulard de sa coiffure pour que ce
lambeau de soie colorée et flottante accompagnât les gestes de ses
mains. D’abord, elle circula, légère; ses bras polis et délicats
s’arrondissaient ou se dressaient d’un élan au-dessus de sa tête et ses
mains déployaient le foulard comme une bannière pour un signal. Elle le
ramena près de son visage et sur ses yeux en simulant la pudeur, puis
l’effroi. Un frisson la parcourut des épaules aux talons. Alors, elle
commença à onduler lentement, accentuant peu à peu le rythme. Le
foulard, tantôt tordu ou roulé, tantôt éployé de nouveau, palpitait
entre ses doigts. Elle se défendit contre la passion et contre l’amant
fictif que sa danse fuyait ou recherchait tour à tour; sa tête se
détournait, ses mains se tendaient en avant, paumes ouvertes, exprimant
un refus et une supplication. Soudain, la danse et le jeu de l’amour
l’emportèrent. Son corps frémit comme un jeune arbre sous le vent; ses
lèvres s’entr’ouvrirent et sa danse atteignait à un réalisme si parfait
qu’elle demeurait étrangement belle et esthétique. Elle la poursuivit à
genoux. Tous ses mouvements exprimèrent l’harmonieux accablement de la
volupté. Elle se renversa doucement sur le sol avec le dernier soupir
que le djaouak effilait vers le ciel...
--O Mâadith! ô Mâadith! exclamait Louinissa accourue et suffoquée
d’admiration.
Les mains de Kralouk tremblaient.
--Je savais que tu danserais ainsi, dit-il seulement.
Toujours étendue, Mâadith souriait d’un sourire vague et satisfait. Elle
ressentait une lassitude langoureuse et un trouble savoureux. Cela lui
remémora El Mensi et l’émoi dont elle s’était laissé pénétrer le soir où
elle le vit dans la cour en fête, illuminée. Elle osa demander au goual:
--O mon cousin, le Nomade que tu sais t’a-t-il jamais interrogé sur ce
que valait la dot d’une fille comme moi?
L’Homme au djaouak eut un brusque réflexe de dents serrées et de poings
crispés, puis il prononça lentement:
--Je lui ai dit le prix de Mâadith.
Elle fut coquette, pressentant que ce soir elle obtiendrait tout de cet
homme dominé à son tour par les sentiments qu’elle lui inspirait:
--Qu’a répondu ce noble djïied, ô mon cousin?
--_Il a gardé le silence._
Louinissa s’élança, se coula près de Mâadith. Elle l’étreignit et ses
lèvres subitement décolorées chuchotèrent à l’oreille de la petite
danseuse:
--Je te supplie, quant à El Mensi, ne demande plus rien. Cela est une
chose finie, finie, finie.
Et dans ce temps, Louinissa la très bonne eut un chagrin et pleura sur
sa jeunesse envolée. Elle pleura sans jalousie et elle alla au tombeau
de monseigneur Abderrahman brûler sept cierges verts pour s’exorciser de
son chagrin.
Et dans ce temps, Mâadith devint plus belle encore et semblable à une
grenade mûre ouverte au soleil.
Et l’inspiration de Kralouk était à ce point nombreuse et surnaturelle
que les gens se passionnaient pour lui comme pour un prophète. Il aurait
pu commettre un crime; toute la ville serait intervenue pour le
disculper et des têtes se seraient offertes pour remplacer la sienne sur
l’échafaud. Il pouvait devenir riche, car la générosité des gens à son
égard était inouïe; mais il restait dédaigneux et faisait largement
l’aumône.
Et dans ce temps, Louinissa et Mâadith rencontrèrent la vieille Hadjira.
--O les chèvres sauvages, quelle sorcellerie vous tient éloignées de la
maison? Le harem tout entier se plaint d’avoir perdu la lumière et la
fraîcheur avec tes yeux et ta bouche, ô la petite beauté!
--C’est vrai, c’est vrai, bégayait Louinissa.
--O la changeante et la difficile, poursuivait la nourrice s’adressant
surtout à Mâadith, comment, si vite, as-tu cessé de souhaiter le noble
entre les nobles que j’avais fait se réjouir des merveilles de ton corps
et de ta pensée? Kralouk a-t-il dit ton indifférence au Nomade? Nous ne
l’avons plus vu dans Constantine. Il a brusquement disparu. D’abord on
croyait qu’il reviendrait après avoir passé le Ramadan dans la montagne
peut-être; mais il n’est pas revenu. Le vent du deuil et du désespoir a
dû le chasser jusqu’au fond du désert. Cependant personne n’en sait rien
et notre seigneur n’a reçu aucun message de lui. Même racontés par moi,
tes yeux auront tué cet homme, ô petite beauté.
Les doigts de Louinissa s’incrustèrent dans le bras de Mâadith. Elle
l’entraînait loin de la bavarde d’un pas affolé, un pas de fuite. Au
seuil du logis, Mâadith souleva son voile et celui de sa compagne. Son
visage resplendissant et exalté, dont les narines vibraient comme celles
du félin près de la proie, affronta le visage altéré de l’épouse du
goual.
--Louinissa, par le Prophète!--et sur lui soit la bénédiction!
Louinissa, Kralouk _a-t-il fait cela_?
--Oui, dit l’épouse, _il l’a tué_ le jour où je préparais ton kehoul et
ton henné de fiancée.
Et dans ce temps, Mâadith se donna à l’amour selon le plaisir de ses
aïeules et elle appartint à Kralouk.
QUATRIÈME PARTIE
Cette année j’ai traversé Constantine pour aller achever l’automne dans
les montagnes de Kabylie. Voulant revoir Mâadith, j’ai repris le dédale
des ruelles bleues vers la maison de l’Homme au djaouak.
Voici la porte ouverte sur l’escalier étroit et tournant avant
l’éblouissement de jour et d’altitude de la petite terrasse. Mais je ne
respire plus ce parfum d’épices et d’essences, qui fait partie de
l’atmosphère des maisons musulmanes et révèle les vivantes présences. La
chambre est close. Sur le seuil traîne un chiffon décoloré. Il n’y a
plus personne ici.
Les hôtes de jadis, où sont-ils? Que renferme la chambre impénétrable?
La nuit et le silence enveloppent les choses, passives collaboratrices
de trois existences. L’araignée a tissé des voiles pour leur sommeil,
ou, plutôt, elles sont parties avec leurs possesseurs afin de recréer
l’ambiance coutumière en quelque lieu qu’ils se soient arrêtés.
Le logis dort. Il est muet sur le souvenir de la joie et de la douleur,
de l’erreur et de la vérité. Le fantôme de sœur Cécile y demeure-t-il,
forme purifiée par l’abandon de son esprit charnel incarné dans Mâadith?
Vraiment, il me semble qu’elle doit reposer là, ointe d’huiles saintes
et embaumée, l’ombre de ses mains pâles étreignant un chapelet, belle et
émouvante comme une Vierge au Rosaire. Son voile de novice et sa robe
brune de laïque gisent près d’elle... C’est sœur Cécile et c’est aussi
la prêtresse étrange et ravissante, apparue un jour de résurrection dans
un jardin de roses et de cyprès. Elle est ensevelie là comme au plus
profond de l’hypogée, liée d’indestructibles bandelettes, dans une odeur
de cire et de résine, rendue au songe infini de sa mort...
Le vol des aigles passe ou plane au-dessus du logis désert. On entend à
peine le bruit lointain des eaux au fond de l’abîme. Le gouffre est muet
comme la maison. Le roucoulement des pigeons sauvages ne se multiplie
plus en luttant contre le djaouak inspiré. Sur d’autres terrasses, voici
des femmes drapées, une chèvre alerte, un chien furieux. Des échos de
chansons arabes s’accrochent aux angles de roc et de muraille. Où s’en
est allée Mâadith, qui dansait à la voix du roseau, ses cheveux
floconnant et ses bras levés pareils à deux serpents luisants et clairs?
Elle dansait surhumainement, comme possédée du génie du rythme
expressif. Quand elle tournait sur ses petits pieds nus, le tatouage de
son front brillait comme un morceau de verre et sa figure aux paupières
closes était plus belle qu’aucune figure...
J’ai cheminé vers la cascade de M’cid. Je poursuis les souvenirs dans le
sentier connu. L’eau bouillonne entre les rochers. Le soir monte des
profonds jardins sentant bon les fruits mûrs et les herbes chaudes. Sur
une pierre plate, un pêcheur vieillot, accroupi, guette le poisson
_chahbi_. L’eau scintille et joue autour de lui, avec des reflets et des
fleurs d’écume incessamment renouvelées. Mais le jour baisse encore et
l’eau devient grave.
J’ai parlé au pêcheur qui pêche là depuis bien longtemps. Il connaît
presque tous ceux qui suivirent le sentier du Rhumel et, peu à peu, j’ai
fini par apprendre ceci:
Une fois, à la nuit, tandis que le pêcheur remontait le torrent, il
croisa l’Homme au djaouak et un grand Nomade dans le sentier.
Les jours suivants, le pêcheur revenu à sa place favorite, respira dans
l’air une odeur de sépulcre si violente qu’il voulut savoir quelle
pourriture empestait le ravin... Il s’orienta. Cela venait de la caverne
de l’Homme sauvage, en face de lui. Comme autrefois Kralouk marchant sur
les eaux, il traversa le torrent au bord de la cascade. Sur le seuil de
la caverne, il hésita, puis se hasardant à en pénétrer l’obscurité, il y
découvrit le cadavre mutilé d’un homme jeune et fort, dont les vêtements
indiquaient qu’il avait été noble et luxueux. Pendant plusieurs
semaines, le pêcheur se tut, gardant son secret, tourmenté du désir d’en
décharger son esprit et tremblant à la perspective de quelque vengeance
qui l’atteindrait sûrement s’il parlait; car, aux mutilations atroces du
cadavre, il avait reconnu le châtiment qu’un amant arabe inflige à son
rival. Enfin, il chuchota la chose. Elle s’ébruita lentement. La justice
fit une tardive enquête sans résultats, si ce n’est d’identifier le
cadavre qui était celui d’El Mensi, le djïied, disparu depuis plusieurs
mois. Quant au meurtrier possible ou probable, pas une bouche ne
s’ouvrit pour donner la moindre indication.
Le pêcheur de chahbi affirme que tous les indigènes de Constantine
savaient le nom du meurtrier; mais nul n’aurait commis la faute de le
livrer, parce que c’était celui d’un homme n’ayant pas son égal. Mon
informateur le connaît aussi et n’ose pas ou ne veut pas me le dire.
Et j’ai revu les filles de Bouhadad et Lella Rouhoum, la sévère, qui dit
en souriant:
--Ne cherche pas Mâadith. Elle n’est plus ici. La chèvre est retournée
dans la montagne avec Kralouk son berger.
Le train roulait dans la nuit parmi des paysages ondulés, brodés de
canaux entre les saules; paysages telliens qui paraissaient empruntés
aux plus gras herbages des départements de la vieille France. Il
s’élança à travers des plaines de céréales, infinies comme la steppe. Il
haleta sur les pentes et dans les rudes détours des premiers contreforts
kabyles. Ses bruits bourdonnants semblaient traîner des rumeurs de voix
confuses, des soupirs et des appels qu’il laissait glisser en chemin
pour en saisir d’autres venus à sa rencontre, happés au passage. Son
fracas s’atténua dans le lever de l’aube précédant à peine l’aurore
rapide.