--Ah! gazouillent les femmes des Smadja, écrasées sous le poids de

bijoux innombrables, aveugle celui qui ne te choisira pas!

Elles chuchotent déjà les noms de certains membres masculins de leur

famille.

--Il faut te hâter, insistent-elles, mi-graves, mi-rieuses; car

maintenant, chaque heure de ta vie qui passe est une heure de perdue

pour l’amour.

Mâadith se défend un peu et se trouble. Elle réplique aux femmes

joyeuses; elle réplique, en vérité, comme si jamais elle n’avait vécu

d’une autre vie que celle de la brousse ou du harem. Et Louinissa

s’abandonne à un rêve ambitieux: Mâadith mariée dans une abondante et

riche demeure, Kralouk vagabondant à son ordinaire et elle, Louinissa,

jouant un rôle d’aïeule, veillant sur les fils de sa fille d’adoption et

commandant aux servantes. Sans doute, Kralouk désire Mâadith et depuis

longtemps; mais comment ne lui a-t-il pas encore exprimé ce désir?

Attendait-il qu’elle redevînt musulmane? Sait-on ce qui naît et

disparaît dans la pensée active du _goual_! Mais Mâadith se

donnera-t-elle à lui?... Louinissa poursuit son rêve.

--Je voudrais la voiture et aller avec Mâadith jusqu’au djebel Ouach,

dit soudain l’une des Smadja, avec un clignement d’yeux à ses sœurs et

belles-sœurs.

Elles chuchotent entre elles: elles rient en caressant leur ancien petit

professeur devenu spontanément l’amie favorite. Et les voici allant

demander l’autorisation et l’escorte de la vieille mère, du chef de la

famille, tandis que les servantes courent, affairées, à la recherche des

serviteurs chargés de l’équipage.

Les deux chevaux traînent lentement le vaste break, aux rideaux baissés,

où les femmes s’entassent échangeant des rires et des plaisanteries. La

voiture roule vers le sommet du djebel Ouach,--la montagne sauvage. La

route domine le paysage, les larges ondulations des coteaux se succédant

jusqu’aux horizons. Sur leurs flancs de terre noire et grasse, d’argile

rouge ou ocreuse, les labours mettent des traînées de velours sombre ou

des égratignures sanglantes,--labours profonds de colons aux charrues

luisantes, labours effleurant le sol des fellahin à l’araire primitive

et émoussée. On distingue l’effort des attelages de bœufs, qui comptent

plusieurs couples, et celui des mules maigres, les muscles tendus à

rompre pour remonter les pentes. La route s’élève et le paysage livre un

plus vaste espace aux couleurs chaudes et nettes. Les sommets

chevauchent vers d’autres sommets jusqu’aux limites où la vue peut

atteindre dans une sensation de vertige.

A la cime du djebel Ouach, sous des frênes et des bouleaux légers, des

étangs étalent leurs eaux douces et mates. Dans la solitude du lieu, les

femmes s’ébattent un moment.

Mâadith souhaiterait là le djaouak de Kralouk, être ensorcelée à la fois

de son roucoulement et des parfums qui imprègnent la blanche ferachia.

Elle se sent un peu ivre, la tête pleine de fumée odorante. Elle rit,

d’un rire aussi naïf, avec un esprit aussi enfantin que celui de ses

compagnes. Elle jouit infiniment de cette idolâtrie féminine qui

environne sa beauté. Elle songe à l’amour: seule préoccupation de ces

femmes. Le sentiment charnel, qui fut la joie de ses grand’mères, prend

possession de son être délivré. Elle se sent une puissance de plaisir et

de domination; elle règne, elle dont l’orgueil souhaitait de régner,

elle règne en dehors de tout renoncement douloureux, de toute énergie

vainement dépensée. Elle se laisse aller dans les bras de la tradition

avec un grand soupir heureux...

--Mâadith, tes petits pieds nus sont deux pigeons au nid de tes

babouches! Mets-les un instant dans l’eau de l’étang, ma petite beauté;

les djenoun viendront chercher leur trace cette nuit.

Mâadith obéit à la fantaisie de la coquette. Ses pieds sont charmants et

leurs ongles teints de henné brillent comme des pierres polies.

--Qui prendra ces deux oiseaux dans ses mains, contre son cœur, contre

sa bouche? Qui donnera sa tente et son troupeau, sa paix et sa maison,

pour posséder ces deux oiseaux de l’amour? rythment les femmes joyeuses,

au battement cadencé de leurs mains.

Tendrement, en des gestes qui sont des caresses admiratives, Louinissa

essuie les pieds de la petite beauté. Et celle-ci sourit, abandonnée,

l’esprit et le corps flottant au sein d’une voluptueuse béatitude...

La voiture rentrait en ville et suivait au pas l’une des grandes rues

montantes. Les jeunes femmes, écartant d’un doigt les rideaux après

avoir plus étroitement serré les voiles de leur visage, guettaient la

foule mêlée cherchant à y reconnaître les silhouettes des hommes de leur

maison. Tout à coup, Mâadith fut prévenue par sa voisine:

--Regarde, vite, vite, ce café, devant la porte, l’homme qui est assis à

côté de mon mari!

Mâadith vit un _djïied_ du Sud, un Nomade noble, d’un port hautain et de

figure nostalgique, drapé aux plis de triples burnous. Son turban élevé,

ses mains de race et son menton sans graisse, ses traits secs et

bronzés, la majesté de son attitude et la fierté de son regard le

signalaient parmi les citadins qui l’entouraient. Et les femmes

gazouillèrent, tandis que leur duègne grondait avec indulgence et

berçait Mâadith sur son épaule.

--Tu l’as vu, tu l’as vu! Louange à Dieu! C’est tout ce que nous

désirions. Nous ne sommes sorties que pour cela. Écoute. Cet homme, beau

comme un émir, c’est El Mensi, le magnifique et le favorisé. Il est

riche et noble; il est à Constantine pour vendre sa récolte d’orge et de

dattes à notre père; il a dit qu’il voulait mettre dans son harem une

fille du Tell. O Mâadith, ô Mâadith, qui choisiras-tu, de Kralouk, de

l’un de nos frères ou de celui-ci?

Louinissa riait comme les autres et Mâadith s’enivrait du bruit des

voix, des mots et des choses qu’ils évoquaient.

Le djaouak et la voix de Kralouk effilaient leur chant dans le soir

verdâtre et doré, au bord de la terrasse haute. C’était une chanson de

berger bédouin:

Où poserai-je le nid du bonheur?...

Suivant le jeu du roseau et l’inspiration du chanteur, la mélopée au

rythme dolent s’alanguissait encore. A la dernière strophe, elle se

précipita, ailée, gonflée de certitude:

Je laisserai la mer aux marins insolents,

et l’oasis au nègre stupide,

et la montagne à l’homme rude et grossier!

Je poserai le nid du bonheur

sous la tente nomade.

La chanson s’éteignit dans un long soupir heureux.

--Ah! Mâadith!

Elle est venue s’accouder sur la terrasse. Ses bras souples sont nus

sous les manches de mousseline relevées et sa gandourah est taillée dans

une étrange robe fleurie de corolles argentées sur un fond pourpre.

--Ah! Mâadith.

La voix flexible et nuancée de Kralouk est la seule à savoir prononcer

ce nom.

Mâadith, voilà le nid du bonheur!

Considérez la montagne élevée, ô les hommes chétifs!

Elle est fière de la forêt verte et de l’arbouse rouge;

Il est une autre chevelure et un autre fruit.

Mâadith, voilà le nid du bonheur!

Louez la route aride et l’eau des puits, ô les gens nobles!

Certes! l’oasis est pareille au baiser après la privation,

mais vous ignorez celle à cause de qui la pleine lune refuse

l’espace du ciel.

Mâadith, voilà le nid du bonheur!

Parce qu’elle a marché, les chemins ont fleuri,

parce qu’elle a parlé, nous avons entendu couler les sources.

Si l’amour frappe la vierge au visage ensoleillé,

alors, nous saurons ce que vaut l’amour...

Veux-tu la beauté, voici Mâadith,

et voilà le nid du bonheur!

Tendre d’abord, le djaouak de Kralouk s’exaspérait. Il se tut et le

musicien contempla silencieusement Mâadith qui ne répondait pas à sa

chanson.

Il remit le djaouak dans sa gaine de cuir. Mâadith cessa de considérer

l’abîme, palpitant d’ailes de ramiers et de corbeaux rentrant au gîte,

et dit lentement:

--O mon cousin, je désirerais travailler un peu comme autrefois, ne pas

rester chez toi tel un enfant incapable duquel ne vient aucun profit. Je

voudrais gagner au moins le miel de la maison. Je suis redevenue l’amie

des logis; je retrouverai mes élèves.

Le sourire de Kralouk s’accentua:

--Tu veux recommencer un labeur inutile; car les femmes ne travailleront

pas et passeront leur temps à te raconter ta beauté et les hommes ne

sortiront plus à cause de toi. O semeuse de trouble, désires-tu ce

désordre?

Mâadith demeurait songeuse sentant que Kralouk pouvait avoir raison.

Cependant, elle insistait. Mais il reprit:

--Il y aura toujours du miel dans la maison de l’Homme au djaouak. Quant

à toi, tu ne dois apporter que la félicité de ta présence. Et Mâadith ne

peut pas travailler. _Je le lui défends._

Mâadith se redressa, cabrée:

--Je suis libre et je ne veux pas devoir toutes choses à ta pitié ou à

ta générosité trop grande. J’agirai donc selon ma pensée, avec sagesse

et prudence, mais j’agirai.

--Je le défends, répéta doucement Kralouk.

--De quel droit?

--Du droit de l’homme sur la femme.

--Cela est bon pour Louinissa, peut-être, mais moi, je suis libre, te

dis-je!

--Non, car tu es dans ma maison, fit-il plus doucement encore.

Mâadith recula sans réplique. Son orgueil ne s’insurgea pas devant cette

affirmation de possession dominatrice. Elle baissa des yeux soumis sous

le regard aigu du musicien. Déjà lasse de cette velléité d’initiative

née de son désœuvrement inaccoutumé, elle consentait, satisfaite de

consentir et de ne plus avoir à se poser la question qui l’avait rendue

perplexe.

Louinissa rentra du dehors, ôta ses voiles et, s’adressant à son mari:

--O mon seigneur, veux-tu gagner beaucoup d’argent?

--Si c’est avec mon djaouak, je le veux.

--Va donc demain chez Smadja, le riche. Il fête El Mensi, le djïied, et

te promet d’être généreux.

Kralouk vit tressaillir légèrement Mâadith au nom d’El Mensi:

--J’irai, certes, et le Saharien se souviendra de moi.

Le lendemain soir, la cour de marbre noir et blanc, la colonnade aux

arcades découpées en dentelle dans le stuc et qui était l’un des luxes

de la maison opulente des Smadja, s’illuminaient de flambeaux. Les tapis

somptueux, épais de plusieurs toisons, les étroits matelas, à la fois

sièges et lits et qu’on recouvre de couvertures de brocart ouaté,

jonchaient le sol. Sur la galerie du premier étage, un rideau de soie

rouge frissonnait incessamment des gestes des femmes qu’il dérobait aux

regards. Mais, elles, à travers la trame distinguaient tous les visages,

suivaient tous les mouvements, entendaient tous les propos des nombreux

invités masculins qui se pressaient dans la cour. De la poussière de

benjoin fumait dans les larges braseros de cuivre où rougeoyaient les

braises. L’arome et la vapeur chaude et parfumée du café turc se

mêlaient aux fumées odorantes, aux scintillements des lumières. Et les

serviteurs qui circulaient y ajoutaient la senteur subtile et pénétrante

des bouquets de jasmin qu’ils portaient à l’oreille.

Mâadith et Louinissa arrivèrent avant la foule.

--Tu vois, s’écriaient les femmes, nous obtenons de nos seigneurs ce que

nous voulons! Ainsi tu seras. El Mensi va venir; Kralouk viendra, et tu

verras deux de nos frères. Petite beauté, petite beauté, voici bientôt

pour toi l’heure de l’amour!

--Taisez-vous, les tapageuses, taisez-vous! je suis sous vos paroles

comme l’herbe sous le vent. Vraiment je ne sais si elles doivent

m’offenser ou me faire sourire.

--Ah! louange à Dieu! tu n’es plus celle qui nous jurait que l’enfer et

les supplices s’achètent au prix d’un baiser et qui se courrouçait quand

nous répliquions que l’amour seul vaut le paradis. Regarde! voici notre

frère Messaoud.

Mâadith regardait le jeune homme qui traversait nonchalamment la cour,

s’assurant que tout était comme il convenait, puis, adossé à une colonne

roulait une cigarette entre ses doigts lents et lourds. Mâadith

observait le fils des Smadja, l’œil sagace du commerçant avisé, la

figure replète du bon vivant. Ce citadin n’était pas fait pour émouvoir

ses sens ni enchanter son esprit.

--Le choisis-tu pour ton «frère du démon»? questionna l’une de ses

amies.

Elle se taisait, mécontente, et discernant mal la valeur de ses

sentiments.

--Messaoud est trop gras pour cette gazelle, plaisanta la sœur du jeune

homme.

Les autres femmes se mirent à rire et échangèrent des propos licencieux.

--Voici l’antilope qui lui convient mieux, reprit la première.

El Mensi, le Nomade, entrait entouré d’un groupe. Il entrait d’une

allure mesurée, sans hésitation ni paresse, imprégnée d’aisance

hautaine, accoutumée à trouver le chemin libre. La face bronzée et dure

avait des lignes pleines de noblesse. Les yeux nostalgiques et

dominateurs regardaient droit et au-dessus des têtes des autres hommes.

On le sentait chef de race et de tradition. Mâadith le contempla avec un

incoercible et voluptueux plaisir. Elle le comparait à un aigle égaré

parmi les pesants corbeaux. Elle eut un visage à ce point ébloui de

flamme intérieure que les femmes se réjouirent frénétiquement.

--O fiancée, ô la promise pour la joie! Dès ce soir une vieille ira

raconter ta beauté au Nomade et, demain, Kralouk et Louinissa recevront

la dot et les présents. Il y aura tous les trésors du Sahara dans le

coffre que t’enverra ce seigneur des tentes.

L’impulsive et passionnée nature de Mâadith se laissa griser par les

mots et par les caresses dont on l’enveloppait. Cela ressemblait aux

contes du goual; mais cela allait advenir. La destinée ferait Mâadith

reine d’un peuple nomade. C’était écrit, puisqu’elle avait toujours

éprouvé cet ardent désir d’une souveraineté entre ses crises mystiques

de soumission.

Dans la cour, des Soudanais avaient exécuté la danse du sabre et la

chasse de la panthère, en contorsions féroces, en bondissements

démoniaques, en souplesses de grands félins. Soudain, une clameur se

propageait en saluts de bienvenue.

--L’Homme au djaouak! Et sur lui le profit, et la reconnaissance, et la

bénédiction!

Kralouk parut, leste et vif.

Derrière le rideau de soie rouge, les invisibles hululèrent pour

l’applaudir. L’œil du musicien, actif sans répit sous la paupière

mi-fermée, inventoriait la foule. Il découvrit le haut turban rigide

d’El Mensi. Les deux Sahariens se dévisagèrent. Le Nomade lança une

pièce d’or aux pieds de Kralouk, qui ne la ramassa pas. Il s’installait

sur un tapis, face au rideau mouvant dont la soie semblait briller de

l’éclat de toutes les prunelles cachées. Et le djaouak roucoula les

nombreuses chansons, depuis celle de Salah-bey jusqu’à celle composée en

l’honneur du fauconnier Ali, et celle des Henancha qui dit les vertus

d’Euldjïa la blanche, celle des Oulad-Soltan, et celle qui commémora la

grande bataille du Hodna entre les Français et les Oulad-Amer. La voix

du musicien alternait les chants avec une ardeur singulière, une force

concentrée, qui ne les avaient jamais aussi bien soulignés et fait

pénétrer dans l’âme de son auditoire. C’étaient des strophes

mélancoliques, tendres ou violentes, entremêlées comme les grains

d’ambre et de corail d’un chapelet:

O cavalier, il faut près de moi t’arrêter;

Ton cheval vient de loin.

Combien mémorable fut la journée des Oulad-Amer.

Ils sellèrent leurs chevaux et même les maigres juments.

Ils présentèrent au choc leurs poitrines.

Il scandait ces vers gravement, puis son accent plaintif psalmodiait

ceux-ci:

J’ai voulu dormir, mais j’ai perdu le sommeil

et la tristesse est descendue en moi.

Les réflexions égarent la tête et troublent le cœur.

Il martelait les autres comme d’un battement du puissant tambour de

guerre:

O montagne de l’indépendance,

Contre toi s’élancent les assaillants.

L’Islam est affligé.

Montagnes de la révolte, qu’êtes-vous devenues?

O mes frères, nos belles journées sont effacées.

Il mettait des larmes aux yeux de l’assistance, en sanglotant ces mots:

O mon troupeau, mon troupeau,

mes pleurs et les tiens vont faire fondre et trembler la terre.

Il faisait passer dans le chant suivant toute la nostalgie d’un désert

médiéval et somptueux:

Les faucons que j’aime s’appellent bourni.

Au galop de ma jument, je leur dis des chants mélancoliques.

La veille de la chasse, je ne les laissai pas dormir;

Leur colère est retombée sur le gibier.

O Dieu, fais-moi savoir qui je suis:

Il n’est pas de cavalier semblable à moi!

Les pièces d’or et d’argent pleuvaient dans la gandourah de Kralouk, car

le maître de la maison donnait l’exemple de la satisfaction et de la

générosité. Mais les femmes s’impatientèrent:

--Il doit maintenant chanter pour l’amour et pour Mâadith.

Et elles dépêchèrent une vieille servante afin de transmettre leur

désir. L’Homme au djaouak reçut le message, regarda discrètement le

rideau rouge qui frémissait et modula quelques strophes de la chanson de

Ben Abdallah:

Oiseau de race aux ailes bleues,

reviens avec une réponse.

O mon pigeon, sent-on encore dans le Sahara

Souffler le vent de l’amour?

Y sont-elles encore ces jeunes filles

qui laissent flotter leurs ceintures,

qui se gardent le secret entre elles,

le secret dont un jeune homme a sa part?

Elles sont des minarets sur une ville,

des minarets de marbre blanc.

Le plus distrait, venu de loin,

les regarde avec des yeux humides.

Soudain, Kralouk, le goual, fixait impérieusement El Mensi, le seigneur.

Son chant se modifia. On sentit qu’il s’abandonnait à son inspiration

personnelle:

Tu es venu de loin pour labourer ma terre.

Ton domaine est-il à ce point stérile?

Laboureur du sable!

Tu es venu de loin.

Tu es venu la nuit pour vendanger ma vigne.

Tes treilles ne portent donc point de raisin?

O voleur de grappes!

Tu es venu de loin.

Tu es venu pour prendre la maîtresse du harem.

Le tien ne compte-t-il que des esclaves?

Retourne d’où tu viens!

Tu es venu comme un aigle s’abat,

mais tu rencontreras le faucon,

le faucon qui sait le mieux chasser la _chrétienne_[1].

[1] Dans le parler des Sahariens, l’outarde est souvent nommée

_chrétienne_ et c’était le gibier favori des fauconniers.

Et, sans saluer ni l’hôte ni les conviés, surpris de cette boutade dont

ils saisissaient mal les allusions, l’Homme au djaouak s’en alla.

Au seuil de la chambre étroite, à l’ombre du mur, Louinissa est

savamment affairée.

Dans un mortier de cuivre, sous le poids d’un lourd pilon de cuivre

aussi, elle broie un mélange d’antimoine, d’alun et de girofle. Elle y

ajoute le noir de fumée précieusement recueilli contre un vase d’argile

n’ayant pas encore servi. Elle y mêle une poudre plus précieuse faite de

corail et de perles pulvérisées, parfumées de benjoin. Cela compose le

kehoul dont s’avivera le regard de Mâadith et dont s’alanguiront ses

paupières bistrées. Elle ouvre par son extrémité supérieure un superbe

citron mûr et odorant; elle l’emplit de sucre et l’expose un moment à la

chaleur des braises d’un kanoun; quand l’intérieur du fruit est en

ébullition, elle en exprime le jus tamisé à travers un morceau de

mousseline. Cela sera le fard qui doit donner à l’épiderme de Mâadith la

finesse et l’aspect lustré du satin. Dans un vase de terre vernissée,

elle pétrit légèrement des feuilles de henné pilées avec un peu de

vinaigre et de l’essence de jasmin. Cela remettra aux cheveux de Mâadith

des reflets d’acajou plus vifs et rendra ses ongles, la paume de ses

mains et les talons de ses pieds charmants, couleur d’orange sanguine.

Pour la bonne matrone, comme pour toute femme indigène que gagne la

vieillesse, il y a une volupté secrète et profonde à faire revivre la

coquetterie de sa jeunesse dans le soin tendre, et sensuel un peu,

qu’elle prend de la coquetterie d’une autre femme jeune. Près d’elle,

Mâadith, le visage fermé, le geste lent et distrait, sème de paillettes

d’argent le tissu velouté d’une serviette de hammam.

Louinissa s’inquiète de son silence prolongé. Elle voudrait la voir

souriante, car son sourire est tel le lever du soleil sur les montagnes.

Elle plaisante, non sans souhaiter que sa plaisanterie prophétise:

--O Mâadith, ô Mâadith, voici toutes ces choses préparées pour ta

beauté, pour la beauté de la fiancée d’El Mensi peut-être!

--Il y manque le souak, dit Kralouk surgissant à l’improviste.

Sur les genoux de la brodeuse, il jette le petit paquet de brins

d’écorce de noyer, que les femmes mâchonnent jusqu’à ce que leurs

gencives soient brunes et leurs dents éclatantes. Mâadith a sursauté;

ses yeux rencontrent le défi de ceux du musicien. Elle détache un brin

d’écorce et le glisse doucement entre ses lèvres.

--Attends! fait vivement Kralouk. Chacun de tes gestes ne vaut-il pas

une chanson? Je te chante celle-ci, plus vieille que toutes les autres:

Sois la bien accueillie, branche de souak, dans sa bouche,

Mais n’as-tu pas peur, branche de souak, que je te voie,

Un autre que toi, branche de souak, je l’aurais tué;

Et nul autre que toi ne pourra se flatter d’avoir fui ce destin.

--O mes sœurs, reprend-il, soyez muettes le temps de tresser une

chevelure, car ma matinée fut laborieuse et je cherche le sommeil.

Il pénétra dans la petite pièce dont le rideau retomba dernière lui.

Les deux femmes se turent un long moment. Mâadith était troublée. Des

sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle refoulait avec autant de

dépit que de fierté. En reniant inconsciemment la foi de ses pères

musulmans, elle avait trouvé du bonheur et de la sérénité dans la foi

catholique du couvent. A présent elle était encore tourmentée. Sœur

Cécile avait eu beau mourir du second reniement, conscient et

volontaire, elle revenait parfois comme un fantôme lugubre et doux. Elle

revenait plaintive et ravissante, avec son visage d’extase et

d’adoration, le front pur sous le pur bandeau de la coiffe blanche

serrée,--un front lisse et brillant jusqu’à rendre imperceptible,

effacée presque, la marque tatouée de la croix sarrasine. Sœur Cécile ne

reprochait rien à la parjure, mais elle était un regret,--ce mal que

connaissent les civilisés, sentiment cruel, le seul peut-être dont

restent imprégnés ceux que l’on civilise et qui finissent par échapper à

la civilisation. Sœur Cécile ne désirait pas ressusciter; elle oubliait

son passé sur lequel avait soufflé le vent des modifications profondes;

mais Mâadith ne se sentait pas heureuse.

Louinissa guettait sur ses traits l’expression de son souci. Son

affection maternelle voulait en deviner et en détruire les causes.

--Mon petit chevreau de Kabylie, je te prie d’être à l’abri de la

tristesse. Quelle chose pourrait t’affliger, en vérité? Allah t’a mise

là où tu dois demeurer et pour que ce soit dans la satisfaction. C’est

comme si tu étais née, hier, sur mes genoux. Te voici grandie par le

soleil d’une seule journée et le matin de l’amour va déjà se lever pour

toi. Cependant, si tu songes encore à quelque péché avec un esprit

chrétien, je te dirai une histoire véritable pour te rassurer et pour

que tu trouves le repos.--«Yaya Amsili était pauvre dans la montagne et

ses parents morts ne protégeaient plus sa vie. Il se réfugia dans un

village chrétien et ce fut pour lui presque comme ce fut pour toi. Un

prêtre français le recueillit et l’adopta. Même il l’emmena dans une

grande cité de France et le fit devenir savant. Il devait être prêtre

comme cet homme de bien qui l’avait secouru; mais celui-ci lui conseilla

de revoir son pays et les gens de son village auparavant, car c’était un

vieillard plein de sagesse. Yaya Amsili consentit et revint parmi les

Kabyles. Je l’ai vu. Il revint et ne retourna jamais près de son père le

prêtre. Yaya Amsili s’est marié avec une fille de Guenzet. Il est

toujours pauvre. Il travaille chez des colons. Il a oublié toute sa

science. J’ignore quelles sont ses prières et quelle est la religion de

son cœur, mais il est heureux. Quand les Français l’interrogent avec

étonnement, il répond:--«Vous ne pouvez pas comprendre; votre sang est

trop froid et votre tête étroite.»--Ainsi tous ceux qui quittèrent

l’Islam et la montagne reviennent quand ils veulent retrouver le

bonheur.

Parce que Mâadith n’aspirait qu’à être convaincue, un esprit de

contradiction lui fit objecter:

--Tous ne reviennent pas. Regarde ces autres Kabyles baptisés, qui

habitent près des maisons des Pères blancs, orphelins mariés avec des

orphelines baptisées aussi; sont-ils malheureux?

Louinissa eut une moue sceptique.

Mâadith · 第 6 / 9 段