Aujourd’hui, Mâadith-Cécile s’est précipitée dans la cathédrale, comme

se jette dans un port une barque lassée de tempêtes. Elle ne prie point;

elle se repose et elle échappe à Kralouk qui la hante à la manière d’un

mauvais génie. Elle se sent une proie qu’il guette avec une redoutable

patience, et elle dépend de lui matériellement. Où irait-elle pour

trouver le pain quotidien? Chez des Européens? Elle sait déjà qu’elle

fut obligée de s’en séparer. Elle sait qu’elle inspirait aux uns de la

méfiance parce que religieuse laïcisée, aux autres un peu de mépris à

cause de son origine. Que croiraient-ils et que penseraient-ils

maintenant de ce qu’elle pourrait leur livrer concernant son étrange et

complexe histoire depuis l’abandon du couvent? Implorerait-elle le

pardon de Mère Augusta et tenterait-elle de la rejoindre? Il déplaisait

à sa fierté de jouer ce rôle d’enfant prodigue. En réalité, il lui

semblait que la supérieure avait disparu de ce monde et elle n’en

éprouvait pas de regret. Ce qu’elle a essayé d’un vague apostolat et

comme moyen de salut a épuisé la tolérance des foyers arabes qui

l’accueillaient. Et voici qu’aujourd’hui, ayant frappé selon sa coutume

à la porte de Bouhadad, la négresse portière lui a dit qu’il était

inutile d’entrer, que les femmes se trouvaient au hammam. Elle

insistait, surprise, lorsque la voix de l’aïeule cria, du fond de la

cour inviolable:--«Empoisonneuse et folle, cache ta face! La mouche qui

harcelait les brebis ne rencontrera plus le troupeau et les oreilles

seront à l’abri de la langue dangereuse!»--Dans un autre logis, son

élève implora: «--Par Allah! ne reviens plus. Je ne sais quelles choses

ont rendu mon mari fou à cause de toi; il ne peut même supporter

d’entendre ton nom et s’il te savait encore ici, il me frapperait

jusqu’à la mort.»--Enfin, tout à l’heure, le visage sombre, la voix

confuse, Louinissa a balbutié:--«O Mâadith, les filles de Lafsi ne

veulent plus broder avec toi. Pour les femmes des Smadja, leurs pères et

leurs maris ont fait des échanges de blé et d’argent avec les gens

du Sud: ils deviennent riches, les femmes ne doivent pas

travailler.»--«Est-ce toute la raison?» interrogeait la missionnaire.

Louinissa hésitait, puis, bravement:--«Tu parles trop, ma fille, tu

parles trop sur des choses inutiles ou défendues!»

Il a suffi d’une seule famille musulmane, décidée à la bannir, pour que

l’exemple soit immédiatement suivi, sans aucune exception, dans la ville

indigène: cela d’autant mieux que Mâadith-Cécile représente un élément

d’inquiétude contre lequel l’inimitié va grandissant. On la châtie, par

cette sorte d’excommunication, d’avoir _troublé l’eau où s’abreuve le

cœur islamique_. Dans la citerne des maisons fermées, elle essaya de

projeter un rayon de lumière qui surprenait fâcheusement la somnolence

satisfaite de l’inertie, et, jaloux de leur repos, les maîtres de la

citerne disent:--«Assez. Nous ne permettrons point que tu changes le

goût de notre breuvage.»

Sœur Cécile s’enfonçait dans la déception: mais elle oublia de se signer

quand Kralouk, mystérieusement joyeux, prononça:

--Vraiment, il est bon que Mâadith devienne enfin une femme, maîtresse

de la paresse comme de la beauté. Puisse bientôt l’amour mettre des

colliers autour de son cou!

Que fera-t-elle maintenant? Elle peut être garde-malade encore, passer

des nuits au chevet de gens difficiles ou moribonds: mais pour cela

aussi, on se fie moins à elle qu’à une infirmière européenne ou à

quelque religieuse de saint Vincent de Paul. On hésite à aller la

chercher au fond de la cité indigène. On lui demande si rarement ses

services, la rémunération est si minime, et sa jeunesse, et la séduction

de son visage lui créent tant de difficultés et d’ennuis, de suspicion

ou d’offenses, que ce dévouement-là ne lui permettra pas de vivre.

--Je suis à la merci de Kralouk et de Louinissa, murmure-t-elle. S’ils

me chassaient de leur maison ou si je les quittais, je devrais mourir.

Mais elle sait qu’elle n’aura ni le courage ni le désir de se donner la

mort.

Mâadith-Cécile se rappelle qu’elle est dans le temple du Dieu de toutes

les miséricordes, de tous les secours et de toutes les pitiés. Dans une

silhouette inclinée devant l’autel de la Vierge, elle retrouve une

ressemblance de sœur Bénigne. Mais un sortilège est dans son esprit qui

transpose sa vision; la ressemblance de la religieuse semble se préciser

soudain avec les contours de Louinissa priant sur la haute terrasse de

sa petite maison, au tintement barbare de ses lourds bijoux.

Sœur Cécile veut se défendre. Elle fixe la statue sainte; elle l’adjure

de la délivrer d’un envoûtement maudit. Elle formule les mots touchants

et sacrés des litanies à l’Immaculée, et, dans sa tête, ce sont les

litanies de Kralouk à la beauté qui chantent:

Les roses s’épanouissent sur ses joues,

ses lèvres sourient.

Salut, bonheur des bonheurs!

que ta joie soit éternelle!

Nulle splendeur ne t’égale, ô âme des âmes,

toi dont le nom est illustre,

étoile du matin!

Ton visage est semblable à la pleine lune resplendissante.

Je n’ai pas vu ton égale dans la création,

ô rameau tendre!

Salut, bonheur des bonheurs!

que ta joie soit éternelle!

Un grain de beauté est sur ta joue,

Tes cils sont comme la nuit ourdissant ses ténèbres.

Tu fais rompre le jeûne et la trêve du plaisir.

Salut, bonheur des bonheurs!

que ta joie soit éternelle!

Sœur Cécile sortit de l’église aussi hâtivement qu’elle y était entrée.

Elle ne réagissait plus. Elle allait sans réfléchir, puisque ses

misérables réflexions ne résolvaient rien, vers des lendemains dont elle

ne prévoyait ni la valeur des maux ni la qualité des bienfaits. Si elle

avait pu se dispenser d’accepter l’hospitalité de ses hôtes, peut-être

se serait-elle exorcisée de Kralouk et de l’obsédante tentation de

goûter la vie, comme les autres. Mais, échappée à la communauté, elle se

sentait incapable d’exister seule; la petite chèvre, créée pour le

troupeau, redoutait la solitude à l’égal de la mort.

Elle suivit une rue encombrée, traversa le Rhumel sur la passerelle de

Sidi-Rached et s’assit sous les pins du Mansourah. Une lassitude sans

amertume, étrangement langoureuse, l’envahissait. Elle s’abandonnait.

Qu’elle était donc différente de cette sœur Cécile qui, il y avait peu

de mois encore, s’asseyait à cette même place avec deux enfants français

auxquels elle faisait réciter leur catéchisme. Pourquoi restait-elle si

jolie dans sa rigide robe brune, sous son chapeau de pensionnaire?...

Entre les pins, elle apercevait une grille où croulaient des cascades de

roses et les murs blancs de la villa qu’elle avait habitée. Elle y

arriva un soir, ahurie du long voyage, apeurée par l’inconnu, troublée

de souvenirs et d’appréhensions, gênée par ce costume inaccoutumé que la

prévoyante Madame S... lui avait fait endosser. L’ordonnance

l’introduisait dans le salon, une pièce charmante et familière où les

enfants s’ébattaient autour des parents, la mère, gracieuse et fragile

devant le piano, dont ses doigts caressaient le clavier, le père fumant

une cigarette, étendu sur un divan. Il prenait une pose correcte et

saluait l’arrivante, tandis que la jeune femme, déconcertée par la

jeunesse et la tenue de la novice, disait d’un peu loin:

--C’est vous, ma sœ..., Mademoiselle?

Il avait été convenu qu’on l’appellerait mademoiselle Cécile. Et, dès le

premier instant, elle fut offensée par le regard de suspicion et de

déception que la femme attacha sur elle et par le regard de surprise

séduite dont l’homme la suivait. Les enfants étaient câlins et doux,

mais espiègles. Ils répétaient des mots surpris entre leurs parents ou

exprimaient des idées personnelles. Le tatouage de leur gouvernante les

déconcertait.

--Si vous vous laviez bien fort, est-ce que cela ne partirait pas,

mademoiselle?

--Les Arabes ne sont jamais chrétiens; si vous êtes arabe pourquoi

venez-vous à l’église?

--Mademoiselle, puisque vous étiez religieuse, c’est pour pouvoir vous

marier que vous ne l’êtes plus? On a dit que vous finiriez avec un

Bédouin? Qu’est-ce que c’est, «finir avec un Bédouin?»

Propos d’enfant qui avaient d’abord indigné plus que peiné sœur Cécile,

qu’elle s’efforçait d’expliquer pour en combattre sinon en détruire les

tendances, puis qui l’obsédèrent et épuisèrent sa bonne volonté. Elle le

sentait trop; elle était en marge et resterait en marge, paria de deux

races, la sienne à cause de son reniement, et celle de l’adoption à

cause de son origine. Ses gestes inspiraient l’étonnement et la

défiance. Kralouk l’avait prophétisé; elle _marchait au côté gauche_,

dans le malheur et dans l’isolement. Alors, elle éprouva un ressentiment

profond contre Mère Augusta, sœur Bénigne et toutes les religieuses;

puis elle les effaça de sa mémoire, mieux que sœur Cécile ne l’avait

fait de Mâadith. Elle se rendait compte qu’on était bon et correct

vis-à-vis d’elle; mais qu’on ne l’adoptait pas parce qu’elle

n’appartenait pas à la même espèce humaine. On la blessait constamment.

Devant les expressions de ferveur et de piété qu’elle conservait, on ne

raillait pas, mais on souriait avec indulgence, trouvant la chose jolie

sans lui faire crédit de gravité ni de profondeur. Pourquoi était-elle

une si particulière exception? Pourquoi était-elle une indigène marquée

d’un tatouage au front, dont on ne prenait guère la conversion au

sérieux, dont on supputait toutes les chances de retour aux sentiments

héréditaires? Et c’est de tout cela que provenait l’attitude presque

involontaire, irréfléchie plus que coupable, de l’homme qui, père et

mari parfait selon la morale mondaine, se permettait d’exprimer des yeux

et de la voix le désir que provoquait en lui la beauté de

Mâadith-Cécile.

Kralouk s’en était aperçu quand elle-même éprouvait déjà une révolte

sauvage, suivie d’une impression de malaise et de faiblesse désespérée.

Le reproche de Kralouk l’atteignit comme un avertissement. Elle ne put

que s’enfuir dans la nuit, sans savoir où, possédée d’épouvante. Kralouk

était encore là... Elle voulait le fuir lui aussi et, tout à coup, elle

comprenait qu’elle était perdue sur la vaste terre, qu’il n’y avait

point de salut possible puisque son couvent n’existait plus pour elle,

puisque les situations honorables qu’on lui procurerait de nouveau

ressembleraient à celle dont elle se sauvait...

Le torrent roulait en sanglotant sur les rochers au fond des abîmes du

Rhumel... Elle s’élança pour arracher sœur Cécile à la perdition

terrestre en la précipitant dans l’anéantissement...

Soudain, Mâadith-Cécile s’attendrissait. C’étaient la voix et la main de

Kralouk qui l’empêchèrent de commettre l’impardonnable faute. Alors,

elle l’avait suivi, se laissant emporter plutôt, la tête vide et les

jambes fauchées, accrochée comme à une épave à cette figure de sa

destinée. Louinissa accueillait tendrement la naufragée... Et Mâadith

découvre qu’elle doit à ce couple plus de gratitude qu’à nul autre en ce

monde, sauf, peut-être aux Sœurs Blanches qui la délivrèrent du servage

et de l’aveugle Amar.

Des gens passent, des Arabes. Ils regardent cette créature solitaire au

vêtement trop modeste, au visage d’amour. Ils échangent des paroles

hardies, des réflexions audacieuses, dans une langue qu’elle comprend.

Une flamme court sur sa face, ses paupières se ferment. Elle ne répond

pas: elle reste immobile, mais son cœur palpite et ce n’est pas que de

crainte ou d’indignation. Les passants s’éloignent indécis.

Des gamins vagabonds se sont approchés. Parce qu’elle ne les chasse

point, ils se couchent à ses pieds. Ils la contemplent, car les enfants

d’Allah sont les plus sensibles à la beauté des femmes. Ils distinguent

le signe tatoué sur le front lisse et étroit. Ils s’exclament, joyeux,

l’appelant leur sœur. Et elle leur sourit, et elle bavarde comme le fit

autrefois Mâadith, l’enfant kabyle. Avec des joncs cueillis près des

eaux du torrent, ils tressent une ceinture et exigent que leur nouvelle

amie en ceigne sa taille dont la raideur gauche les amuse.

--Pourquoi portes-tu le corset des Françaises? demandent-ils. Cela n’est

bon que pour les grosses Juives; mais toi, tu serais comme les roseaux

de M’cid si tu enlevais cette chose. Et mets un foulard en soie sur tes

cheveux. En te voyant, les gens diront: «Voici la lune qui marche sur la

terre.»

Mâadith songe que son frère Ouali dut être comme ces gamins dont

quelques-uns, fils de Kabyles pauvres et industrieux, portent la boîte à

cirer et guettent les chaussures ayant besoin de leurs brosses. Qu’est

devenu Ouali? Est-il riche, marié, dans la montagne, dans le Tell ou

près des côtes? Mais nul ne l’a revu de ceux qui le connurent. Sans

doute s’est-il engagé comme tant d’autres dans la troupe des tirailleurs

presque anonymes...

Les paroles des enfants sont comme un présage; Mâadith entrevoit la

couleur du foulard de soie qu’elle mettra sur ses cheveux. Tout à coup

son cœur crève de douleur, un frisson d’angoisse la secoue encore: les

larmes jaillissent de ses yeux terrifiés. Elle regarde droit devant

elle, hallucinée, et elle voit un fantôme, sœur Cécile, qui, du haut de

la passerelle de Sidi-Rached, se précipite dans l’abîme. Elle voit

nettement ce double d’elle-même, cette forme qui lui est si familière et

qui tournoie lamentablement avant de disparaître. Elle n’a pas un geste

pour la retenir. Cela aussi, ce soir, est une chose écrite parmi les

décrets du destin. Sœur Cécile ne reparaîtra plus jamais.

Et Mâadith pleure parce que sœur Cécile vient de mourir...

Ses larmes cessent. Un grand apaisement et un vivifiant orgueil leur

succèdent, épanouis telles des fleurs à la faveur d’un orage.

Mâadith regarde la ville avec un cœur paisible et la tête libre. Elle se

sent comme libérée d’une présence réprobatrice, qui était l’ombre même

de son corps et l’éternel écho de sa pensée. Elle monte allègrement

l’escalier de la maison de Kralouk.

Sur l’étroite terrasse où il pleut déjà des étoiles, où, tout à l’heure,

l’Homme au djaouak étendra sa natte pour dormir la nuit d’été sous le

ciel libre, on attend le retour de Mâadith. Le kanoun d’argile, plein de

braises, réchauffe la marmite pansue où la plus savante alchimie

culinaire confond pour des fins savoureuses les verts poivrons et le

rouge piment, la viande de mouton, les communs légumes et les abricots

secs. Louinissa, la pacifique et l’heureuse, surveille le mets

substantiel du repas. La galette, patiemment pétrie par les mains

adroites de la bonne hôtesse et cuite à la flamme, reste fumante aux

plis d’un châle de laine rouge, sur le large plat creusé dans un tronc

d’olivier. Nerveusement, sifflotant un refrain favori ou le fredonnant

d’une voix de tête qui traîne en plainte éloignée et douce, le musicien

guette le rythme des pas et l’apparition de l’attendue. La voici.

--Bienvenue, ô lune tardive, dit Kralouk. Tu as tort d’être dehors à

cette heure. Allah permet aux djenoun de la mauvaise aventure d’errer

dans les rues et dans les chemins dès le coucher du soleil.

Il l’observe, le front plissé, le regard glissant.

--Tu as raison, mon cousin, répond-elle; mais j’ai voulu promener loin

ma tristesse et mon tourment afin de les perdre et de ne pas les ramener

dans ta maison.

Il tressaille imperceptiblement; ses yeux verdâtres luisent aigus entre

les paupières mi-closes.

--As-tu réussi, ô fille de bonne volonté? Et qu’en as-tu fait pour être

certaine de ne pas les retrouver?

--Je les ai jetés dans le Rhumel!

Elle crie cela d’un accent de délivrance. Ses narines frémissent, les

boucles de ses cheveux tremblent au souffle du soir et son visage est

resplendissant.

Les traits de Kralouk s’altèrent. Il exhale un soupir profond. Il

enveloppe Mâadith d’un regard infini, puis ferme les yeux. Et la chèvre

kabyle assise tout contre Louinissa se laisse bercer par les tendres

bras et caresser par les doigts bagués d’argent...

Cette nuit-là le djaouak de Kralouk ne dormit point dans sa gaine de

cuir filali. Il tint les pigeons sauvages réveillés aux creux des

roches. Il enchanta les rudes échos du gouffre, qui gardait l’ombre de

sœur Cécile sacrifiée pour délivrer Mâadith des tristes pensers. Les

gens qui l’entendirent affirmèrent qu’il était possédé d’un esprit

divin.

Kralouk ne s’endormit qu’après la prière de l’aube et s’éveilla pour

saluer le soleil matinal en même temps qu’une autre merveille. Le voile

de la porte soulevé laissait apercevoir Mâadith debout, les lèvres

entr’ouvertes d’un sourire à la fois timide et hardi.

Elle avait quitté sa robe de bure baleinée et sombre, qui lui faisait un

corps de poupée rigide. Elle était vêtue d’une seule gandourah, couleur

de safran, empruntée à sa cousine. Un foulard de soie rose lamé d’argent

retenait ses cheveux floconnant autour de son visage avec des reflets

d’acajou. La gandourah de couleur brûlante, une couleur qui appartenait

au soleil et au feu, exaltait la beauté de Mâadith, révélait ses seins

jeunes et durs de fille berbère, suivait la ligne de la taille ferme,

des hanches étroites et des jambes minces, s’arrêtait à la perfection

des pieds nus.

Mâadith semblait avoir profité de cette nuit pour dépouiller sa

chrysalide. Elle apparaissait telle une nouvelle créature n’ayant rien

conservé des pensées ni des expressions de celle de la veille. Ses yeux

s’emplissaient mystérieusement de réminiscences profondes, resurgies du

fond des temps et de longues hérédités. Sur le front ambré bleuissait le

tatouage de la croix sarrasine. En revêtant la robe de flamme et de

soleil, Mâadith retrouvait l’âme et les traits de ses aïeules.

Sur la terrasse, Kralouk frémissait dans sa chair et dans son esprit. La

beauté de Mâadith dépassait les prévisions de son imagination ardente et

de sa prédilection d’artiste. Dans l’humble chambre, où les nattes et

les coussins posaient sur le sol leur note archaïque, elle s’érigeait

avec la splendeur d’une idole. Et Louinissa, sanglotante de plaisir,

comme prosternée, lubrifiait d’essence de rose les pieds nus de la

Kabyle reconquise.

La robe brune gisait dans un angle, ployée, pareille à un linceul jeté

sur le seuil d’un tombeau.

--Et maintenant, il faut que les autres, toutes les autres, te

reconnaissent, décréta Louinissa.

Elle n’avait jamais apporté tant de soins précieux à parer une fiancée

qu’elle en mit à embaumer et à vêtir Mâadith. Elle l’enveloppa

jalousement dans une large pièce de haïk de soie blanche, qui devint la

ferachia de la nouvelle voilée, et elle l’emmena doucement au dédale des

ruelles.

Mâadith respirait la tiédeur et les parfums de ses tuniques. Elle se

laissait conduire comme un enfant, se réjouissant de passer inviolable à

travers la foule, forme anonyme, visage inconnu.

La maison de Bouhadad s’est ouverte toute grande. Bienvenue à celle qui

en fut bannie hier; bienvenue à celle qui revient après le temps de la

folie et de l’erreur; bienvenue pour la paix et pour la joie! Cela

frissonne dans le clapotis du jet d’eau, l’odeur des jasmins, le reflet

des faïences et des marbres, les radieux sourires des femmes. Lella

Rouhoum baisa Mâadith sur la bouche, trois fois, sans aucune réflexion

indiscrète, mais en prononçant seulement:

--Sois reçue avec un cœur clair dans la demeure des vrais croyants, ô

fille selon ma tête et selon mon âme.

Les servantes poussaient des hululements d’allégresse et Louinissa

exultait.

Mâadith défit lentement sa ferachia et dénoua le voile de lin blanc qui

dérobait son visage. Elle reparut dans sa jaune et lumineuse tunique à

laquelle s’ajoutaient les larges manches en tulle brodé de ses vêtements

de dessous.

--Oh! tu es belle! proclama l’aréopage féminin avec ce sentiment,

survivance d’un rite antique et d’un culte immortel, qui émeut de

sensuelle extase et d’admiration absolue toutes les femmes musulmanes

devant la beauté de l’une des leurs; car cette beauté qu’elles

discernent, leur assure la seule domination possible sur ceux qui sont

les seigneurs suivant la nature et la loi: c’est la certitude du pouvoir

de l’esclave sur le maître, ambition d’orgueil que la perfection du

corps réalise autant que l’habileté de l’esprit.

Les jeunes filles accablaient leur visiteuse de caresses:

--Tu n’es pas une Kabyle, s’écriaient-elles. Tu es la maîtresse de la

beauté! Quelles chansons Kralouk fera-t-il sur toi? Nous demanderons à

notre père de le payer cher pour qu’il vienne les chanter ici devant le

rideau qui nous cachera. Tu seras avec nous; il n’en saura rien; tu

jugeras alors de sa sincérité. O Mâadith, deviendras-tu la seconde

épouse du goual? On dit que c’est un grand amoureux et il est généreux

aussi puisque tu as déjà tant de bijoux. Mais plusieurs te désireront et

garde-toi plutôt pour un agha. Demain, de Constantine à la mer et du

Tell au Sahara, tous les gens parleront de ta beauté.

Tu n’es pas une Kabyle!... Ce cri des vaniteuses citadines déterminait

le prestige de cette beauté, qui plaçait Mâadith au-dessus d’elles et

l’égalait aux filles des nobles et des princes.

Sous le petit cône de velours et de broderies dorées, coiffure des

Constantinoises, Mâadith incline sa fine tête de statuette aux yeux

éblouissants... Elle revoit Kralouk, quelques heures après l’événement

de sa réincarnation, surgissant sur la terrasse, haletant avec un soupir

de triomphe. D’un petit coffre enluminé, dont la serrure faisait

entendre une sonnerie argentine à chaque tour de clef, il tirait une

paire d’anneaux de chevilles, non les «khelkhal» berbères hauts et

lourds, mais deux cercles en forme de serpents tels que les portent les

filles nobles des Nomades et qui tintent divinement sur leurs talons. Il

y joignait deux paires de «m’saïs» d’or pur, ciselés par les Juifs

orfèvres, et qui sont légers aux bras délicats. Il les répandait sur les

genoux de Mâadith avec quelques bagues, deux larges boucles d’oreilles,

un collier de sultanis, une double chaîne pour maintenir la coiffure.

--Mon cousin, mon cousin, quel trésor de sultan as-tu pillé!

--Le coffre des marchands est toujours ouvert pour l’Homme au djaouak. O

Mâadith, si tu sortais avec Louinissa sans que le bruit de tes parures

accompagnât ta marche, ce serait en vérité comme si tu n’étais point

vêtue.

A se parer ainsi pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé le

plaisir puéril de toutes les femmes de sa race, comme elle avait

spontanément retrouvé les gestes eurythmiques et les nonchalantes

attitudes de ses grand’mères au temps de la jeunesse. Et quand elle

disparut sous son voile et les plis de la ferachia, le regard inquiet de

Kralouk s’éclaircit, puisqu’il était impossible aux yeux étrangers de

distinguer sa silhouette. Dehors, au long de ces voies étroites et

populeuses où elle avait dû si souvent passer en rasant les murs, le cou

dans les épaules, la sueur aux tempes, offensée par les sourires et les

paroles équivoques, se défilant semblable à une bête traquée, elle

sentit son cœur se dilater, son corps s’épanouir dans la sécurité sous

le voile parfumé de jasmin et de girofle, qui la défendait contre toutes

les curiosités et devant lequel le respect des convenances musulmanes

faisait s’écarter tous les hommes, de l’ânier au cadi.

Quand Louinissa, sachant quelle considération en rejaillirait sur elle,

lui proposa de renouer avec les riches familles en allant simplement

visiter, dans son nouveau costume, ses anciennes élèves, Mâadith ne fit

point d’objection. Elle embrassa calmement celle qui lui était une mère

adoptive:

--Conduis-moi selon ta sagesse et ta volonté.

Elle abdiquait toute initiative personnelle.

Elle confiait à Kralouk et à Louinissa le soin de penser désormais pour

elle et d’inspirer ses actions. Elle commençait à savourer le suprême

repos de l’inertie volontaire. Elle éprouvait la béatitude de la plus

facile soumission telle qu’elle ne l’avait plus ressentie depuis son

départ du couvent. Fataliste maintenant et superstitieuse comme

toujours, il ne lui déplaisait pas d’affronter le nouvel accueil de ces

maisons de sévère tradition qui, si férocement, s’étaient fermées pour

sœur Cécile, la disparue, et pour l’indépendante missionnaire dont le

règne et la personnalité se trouvèrent abolis du même coup.

--Si quelqu’un osait t’offenser, dis-le-moi, conseilla Kralouk,

retroussant des lèvres de félin sur ses dents blanches.

Louinissa sourit. Elle ne redoutait pas d’incident, car, en femme

avisée, sachant que la rentrée en grâce ne s’accomplirait que par une

grande victoire de Mâadith, elle avait préparé le terrain en faisant

annoncer, dès le matin, que sa cousine était délivrée des djenoun.

Cependant elle ignorait si Mâadith cesserait d’invoquer le Dieu des

chrétiens pour revenir aux cinq prières rituelles d’Allah: mais le

miracle était déjà si éclatant qu’il ne pourrait rester incomplet.

Au moment où les deux cousines vont quitter la maison de Bouhadad, Lella

Rouhoum retient Mâadith. Elle a donné un ordre à une petite servante qui

revient portant un coffret de santal.

--Tu connais la coutume, dit-elle. Quiconque entre pour la première fois

dans une maison musulmane, ne doit pas en sortir sans avoir reçu un

cadeau. Nous considérons que _c’est vraiment la première fois_ que tu

entres ici, ô Mâadith.

Elle ouvre le coffret dans lequel reposent, enveloppés de soie, un

précieux chapelet de grains d’ambre et un collier de perles. Un instant,

elle hésite entre les deux objets: ses doigts effleurent d’abord le

chapelet, puis elle secoue la tête, sourit d’un sourire discret plein de

finesse, tel que Cécile n’en vit jamais passer sur ces lèvres

grondeuses, et elle choisit le collier qu’elle agrafe au cou de Mâadith.

C’est le même accueil chez Lafsi, chez les Smadja, dédaigneux et

enrichis, et dans tous les autres logis. Nul ne se soucie de discuter la

sincérité ou les mobiles de ce retour de la petite chèvre au bercail; il

suffit de savoir que, non seulement elle a cessé d’être un danger moral,

mais qu’elle est redevenue semblable aux autres femmes, ses sœurs de

race ou de cité. Et le charme et la séduction de cette montagnarde sont

tels que nul ne songe à la considérer comme étant d’une essence

inférieure, puisque ses avantages physiques lui confèrent l’unique

supériorité et que, demain, si le choix d’un homme en décide ainsi, elle

deviendra reine d’un harem arabe.

Mâadith · 第 5 / 9 段