raison apparente, elle garda le silence et ne dit rien du virulent
discours dont elle avait rêvé. Elle n’eût pu expliquer pourquoi. Ses
plus grandes hardiesses furent de condamner les vieilles coutumes.
Cependant, elle ne savait exactement lesquelles proposer pour les
remplacer. Elle vécut des heures inactives sur la haute terrasse
au-dessus du Rhumel. Kralouk s’attardait près d’elle sous les yeux sans
jalousie de Louinissa. Il l’ensorcelait de son djaouak; celle qui
tremblait d’enthousiasme aux sons de l’harmonium de Mère Augusta restait
d’une sensibilité profonde et frémissante à toute musique. Il
l’enveloppait du réseau de ses contes et de ses bavardages.
--Mâadith, cervelle confuse et visage de lune, écoute ceci. Lorsque je
suis né, mon père m’a fait _namil_ en me plaçant une fourmi dans la
main. Les gens affirment que cela rend avisé; mais cela n’est rien pour
la félicité. Dans le Sahara, je fus un _moula drâa_ (un homme d’action);
mais cela n’est rien pour la félicité. Vois cet oiseau noir dont
s’écartent les vols de pigeons; c’est un descendant de Sidi Mohammed le
Corbeau. Tu ne connais pas l’histoire de ce saint? Salah-bey, seigneur
de Constantine, le condamna comme imposteur. Le sabre du nègre bourreau
trancha sa tête. La tête rebondit, vint se recoller sur le cou et le
cadavre, devenant corbeau par miracle et témoignage, s’envola. Il se
posa au faîte du palais du bey et les gens ouirent cette
malédiction:--«Dieu taille la part du bey dans les supplices! Que la
terre soit rendue égale sur lui!»--C’est pourquoi Salah-bey mourut
étranglé. Mais être bey ou saint ne vaut rien pour la félicité. Pour la
félicité, il n’y a que l’amour avec la beauté des femmes. L’amour est
pour la perfection de la femme ce que la prière est pour la perfection
du croyant. Il faut prier, il faut prier beaucoup.
Mâadith-Cécile ne fronçait plus les sourcils aux allusions hardies de
Kralouk. Elle s’efforçait de manifester une suprême indifférence. Elle
s’accoudait au mur bas, le regard perdu dans l’abîme, ne pensant à rien
ou à des choses encore confuses qui émouvaient l’hérédité de sa chair
plus que son esprit dépaysé. Vides de volonté, ses yeux s’en allaient,
errant sur la double cité européenne et indigène qui juxtapose les uns
aux autres leurs idéals et leurs industries sans les confondre. Cela
avait été un bourg antique avant de devenir la ville de Constantin:
ville capitale d’un riche et laborieux pays, citadelle imprenable que
les zouaves de La Moricière prirent cependant, aire d’aigle ou repaire
de petits rapaces, rassemblement dense et actif de toutes les traditions
et de tous les sentiments précurseurs, caravansérail de races et
d’individus. Au-delà s’étendait en âpres paysages la Numidie
montagneuse, dont la pierre et le roc portaient la cité vers le ciel,
dont le torrent formidable la défendait contre le viol de l’étranger.
Pour la faire accessible, les Français, amis de tous les hommes, avaient
jeté des ponts sur l’abîme, comme des bras tendus d’un élan de
bienvenue. Là était passé Massinissa, le roi Berbère qui montait les
étalons sans selle et qui, mourant à quatre-vingt-dix ans, réjouissait
ses derniers instants aux balbutiements de son fils dernier-né. Là,
Jugurtha avait assassiné son compétiteur et cousin et tenu
victorieusement campagne contre les Romains desquels il apprenait l’art
de résister et de vaincre. Là, l’empereur Constantin apporta l’Évangile
et la Croix. Des Byzantins, des Arabes, des Turcs, avaient respiré cette
atmosphère que respirait la Kabyle et songé devant les pentes nobles du
djebel Ouach, le moutonnement des collines lourdes de céréales, les
lignes bleuissantes des sommets lointains. Mais les grands maîtres et
les plus anciens possesseurs de ces roches grises et de ces terres
rouges avaient été les Berbères, ancêtres de Mâadith. Venus dans un
exode initial dont on fixait mal le point de départ et les causes, ils
régnèrent les premiers d’entre tous, orgueilleux, têtus et pourtant
versatiles suivant ce qui pouvait servir leur orgueil, race dure,
audacieuse et fière!...
Est-ce à cause de la douceur de la lumière sur la haute terrasse, à
cause des contes ou du djaouak de Kralouk? Mâadith-Cécile ressent avec
joie la jeunesse et la vigoureuse santé de son corps. Après avoir vécu
pieusement contemplative ou exaltée de forces qui ne se définissaient
point, elle prend conscience de ces forces dans leur énergique
simplicité; la vie lui apparaît meilleure, plus tangible et plus vaste.
Elle a la confuse impression d’un seul geste à faire pour saisir un
univers délicieux et se reposer sur son cœur. Une route s’ouvre devant
elle, merveilleusement envahie de sensations et de bonheurs inconnus.
Elle s’élance comme sur une voie triomphale. Elle prend ces bonheurs
comme des visages entre les paumes de ses petites mains et baise leur
bouche de douleur ou de plaisir...
Elle haletait, sans discerner de quel émoi profond, et elle disait:
--Je te prie, ô mon cousin, cesse de parler et de jouer. Il y a un
sortilège entre nous.
Et l’Homme au djaouak répliquait, dans un sourire de sa bouche
spirituelle et sensible:
--Il n’y a que la sagesse et la vérité, ô Mâadith.
L’allégresse du matin chantait dans les herbes vivaces. Les fleurs des
asphodèles s’élançaient en gestes d’offrande. Les cris des femmes
glissant sur les pierres du sentier abrupt avaient des chants d’oiseaux
pour réplique. Les anneaux des chevilles tintaient fort sur les
cailloux. Les voiles sentaient bon l’anis, la rose et la cannelle.
Mâadith-Cécile, Louinissa, les filles de Bouhadad et d’autres,
descendaient vers les piscines et les eaux chaudes de M’cid. Au bas de
la pente raide, le sentier cessa sous des arbres poudrés de rosée par le
tiède rejaillissement des eaux. D’un pli de la «ferachia» blanche, qui
enveloppait et voilait son vieux corps aussi jalousement que celui d’une
jeune femme, Lella Rouhoum tira une poule noire. Louinissa effila un
couteau sur une pierre. La poule criait dans un battement éperdu de ses
ailes aux reflets bleuâtres. Louinissa lui trancha la gorge. C’était un
sacrifice pour préserver les femmes des esprits qui les rendent
inquiètes, et Louinissa, complice bénévole des vieilles coutumes
conservatrices, le consacrait surtout à Mâadith.
--Comme elles croient à ces sorcelleries! songeait la convertie.--Mais
ces sortes de gestes de Lella Rouhoum, qui se posaient en adversaires
méprisants et sûrs de son influence chrétienne, ne l’humiliaient plus
comme auparavant.
Elle se mit à comparer. Les musulmanes croyaient aux poules noires comme
les catholiques aux cierges allumés sur les tombes ou devant les
chapelles. Le sacrifice pouvait avoir la valeur d’un ex-voto. Les
scapulaires islamiques ne différaient des scapulaires chrétiens que par
la formule: le principe restait le même.
Une phrase de Kralouk chanta dans la tête de Mâadith: «--Qu’elles
jaillissent de l’argile ou du rocher, toutes les sources appartiennent à
la terre et Dieu l’Unique peut seul les rendre abondantes ou les
tarir.»--«Mais certaines se perdent stérilement dans le sable, alléguait
sœur Cécile: tandis que la véritable source de foi et de vie féconde et
vivifie les vergers.»--«Ignorante et obstinée! là où tu penses que l’eau
se perd stérile, elle est secrètement laborieuse sous le sol et c’est
par elle que les miraculeux pâturages sahariens, les «djelfs»,
verdissent pour les troupeaux nomades.»
Elle se détacha des femmes, qu’elle suivait pour éviter le tête-à-tête
avec Kralouk dont elle subissait de plus en plus le pouvoir de
domination étrange et volontaire. Dans l’influence du musicien sur elle,
la façon dont son esprit se préoccupait de lui depuis leur première
rencontre, il y avait de l’envoûtement. Elle chemina le long du sentier
qui surplombait le vallon creux aux fraîcheurs nuancées où se
décomposaient tous les tons de l’émeraude. Entre les jardins des
maraîchers indigènes, le cours du torrent sinuait. Les roches déclives
se veloutaient d’une végétation fragile. Le soleil s’élevait parmi
l’encens des lavandes sauvages.
Elle atteignit la cascade et s’assit face aux voûtes du ravin, ce Rhumel
magnifique. Hors de sa vue, dans la tiède piscine et sous les frênes
pleureurs, retentissaient les bruits joyeux des femmes au bain, des
rires puérils et des mots de courroux enfantin mêlés au clapotis des
mains sur l’eau souple. Elles se baignaient nues, simples et
licencieuses, avec des gestes et des sentiments hérités des antiques. Un
reflet de l’éducation du couvent empêchait Cécile de se joindre à elles.
Elle avait souhaité leur apprendre la pudeur; mais elle n’était pas
écoutée. Ce peuple féminin l’effrayait. Elle sentait ce qu’il puisait de
force dans l’habitude et sa soumission indéfectible à la coutume
ancestrale. Elle ne s’avouait pas encore que l’ambiance agissait sur
elle en menace et en tentation. Sœur Cécile luttait encore contre ce que
Mâadith portait de mémoire et de désirs ataviques. Elle savait qu’en
cessant de se présenter sous les espèces de sa conversion elle abolirait
la défiance dressée contre ses actions et ses paroles; mais cette
nouvelle apostasie n’empêcherait pas le dédain inévitable des citadines
et des filles de race arabe pour la Berbère, la «djebelia»,--la
montagnarde, qui, même en agissant et en croyant comme elles, serait
toujours considérée tel un être d’essence grossière, fait pour la lutte
et les travaux, non pour l’influence et la souveraineté. Cécile, qui
avait plus d’orgueil religieux que d’humilité, puis Mâadith et sa fierté
kabyle, souffraient de cela, tandis que Louinissa souriait, indifférente
et accoutumée aux rôles subalternes.
--Certainement, Louinissa descend de quelque mercenaire; mais moi, je
descends des rois, concluait Mâadith.
En visage de roc à chevelure d’herbes rares, le Rhumel offrait sa morne
beauté. Des arcades massives s’ouvraient dans sa face aride, bouches
obscures où passe le grondement des échos. Les souffles, qui circulaient
dans leur ombre humide et chaude, avaient le goût du sommeil et de la
mort. La rivière, qui éventra la montagne dans un torrentueux élan, en
changeant brusquement de niveau créait les cascades de M’cid. Les
battements d’ailes et le roucoulement des pigeons sauvages s’unissaient
au bruit de la chute des eaux, s’amplifiaient en rumeur digne du
formidable décor.
Sœur Cécile eut un frisson intérieur dans sa solitude. Oppressée par la
grandeur des choses environnantes, elle se souvint du tendre refuge que
lui avaient été sœur Bénigne et Mère Augusta.
Soudain, avec intensité, elle se remémorait toute cette phase de sa vie
durant laquelle elle s’était montrée, pour les yeux purs et inquiets qui
l’environnaient, si illogique, incohérente, avec d’inattendus sursauts
de bête mal apprivoisée qui veut se reprendre, s’arracher, s’enfuir
n’importe où. La surprise de la laïcisation l’avait d’abord accablée;
puis elle avait retrouvé une sorte d’inconsciente sérénité parce que ce
n’était pas à elle de prévoir, de chercher à parer à la détresse
immédiate ni de prendre aucune décision. Elle se fiait aux supérieures
desquelles le mot d’ordre viendrait; elle n’aurait plus qu’à obéir
simplement selon la règle... Sœur Cécile revivait des impressions
d’alors qu’elle retrouvait endormies dans sa mémoire... C’étaient les
jours pleins de l’appréhension et de la perspective d’un départ en exil
avec la plupart des membres de la communauté... Mais c’était surtout
cette heure matinale, qu’elle avait choisie pour dire adieu aux roses du
jardin, au parfum des cyprès, à la courbe bleue de l’horizon marin qui
virent grandir et s’exalter sa foi, qui enchantèrent le mysticisme et la
chasteté de sa vie rachetée... Et, dans ce lieu même, Kralouk surgissait
brusquement devant elle. Lui, le porteur et le chercheur de nouvelles,
savait quel jour devait être celui du départ des religieuses, sœurs et
gardiennes de Mâadith-Cécile. Il prononça des mots, lentement. A
l’oreille et dans la mémoire réveillée de celle qui les entendit comme
malgré elle, ces mots retentirent à la manière des appels de bergers
dans la brousse:
--«O Mâadith, tu ne partiras pas. Tu ne partiras pas, car _tu es
marquée_ pour ce pays-ci. Les gens des contrées d’au-delà la mer, en
regardant ton front, s’écrieraient:--«Quelle est donc cette créature que
nous ne pouvons reconnaître?»--Ils se détourneraient de toi et _tu
marcherais au côté gauche_ jusqu’à la mort, et ton agonie serait
semblable à dix-mille supplices, car les esprits de ta terre natale
n’aideraient pas ton âme à te quitter sans te faire de mal.»
Elle avait pâli, elle s’était défendue par un grand signe de croix, afin
d’échapper au maléfice des images évoquées... Subitement, Kralouk
disparut, bondissant par-dessus la muraille basse, clôture du pieux
jardin; mais son djaouak se mit à roucouler avec un gémissement qui
priait et qui ordonnait, qui menaçait et qui appelait, un gémissement
qui avait envahi les buissons de roses, le dur et austère feuillage des
cyprès et qui semblait venir de partout à la fois.
D’une allure hésitante et cassée, les jambes molles, la tête lourde et
les yeux troubles, la petite novice était rentrée dans le couvent. Oh!
le sortilège! elle avait eu l’impression de ne plus discerner les
images, les êtres ni les lieux familiers. Son cœur tremblait dans sa
poitrine. Elle n’entendait plus les voix des religieuses; elle entendait
l’inoubliable accent de Kralouk...
Elle se réfugia dans la chapelle. C’était un sanctuaire d’adoration
toute féminine et de culte aux expressions candides jusqu’à redevenir ou
paraître enfantines. Les petits autels s’encombraient de dentelles
médiocres et de nappes naïvement brodées, de fleurs artificielles et de
guirlandes. Une infinité de cierges, pleurant de lourdes larmes
blanches, ce jour-là étoilaient le clair-obscur. Une foi intime et
victorieuse, une crédulité sans prix, habitaient la douceur de cette
retraite. Sœur Cécile avait prié, agenouillée sur le sol, prosternée de
tout son être. Elle formulait tour à tour les paroles de chaque prière:
mais elle les découvrait vides de sens et ce fut comme si elle les
prononçait dans une langue étrangère qu’elle ne comprenait pas. Elle les
redit à voix haute pour que ce bruit étouffât le murmure imprévu qui
montait contre elles des profondeurs de son cœur humain; mais elle
perçut le roucoulement obsédant du djaouak de Kralouk et elle n’entendit
plus que cela...
Elle sortit de la chapelle, pleine d’épouvante, enveloppée de ténèbres
et d’un mystère dont elle ne pressentait pas encore le pouvoir; mais
elle savait déjà, dans son âme, qu’elle ne consentait plus à partir et
qu’elle ne partirait pas...
Elle revoyait le commencement de l’exode de ses compagnes, les adieux au
couvent, à quelques vieilles religieuses qui pouvaient y demeurer, les
voitures de louage dévalant les routes et les boulevards en pente
jusqu’au môle où s’amarrait le paquebot... Il y avait une foule, des
amis, des curieux, des désœuvrés, des habitués du départ des navires.
Sœur Cécile, tout à coup, se détourna du groupe des partantes, glissa
dans la houle vivante des quais, prit la fuite, se retrouva
miraculeusement dans le jardin des cyprès... Et Kralouk fut encore
devant elle. Alors, elle se fit hautaine et le chassa, un peu surprise
qu’il obéît. Cependant, il lui avait dit ce qu’il comptait faire dans le
temps qui devait suivre et quelle serait la ville qu’il habiterait. Elle
croyait ne pas l’avoir écouté, mais elle se rappela plus tard toutes ses
paroles...
Seule, elle avait fixé la mer, avidement. Elle vit le paquebot
disparaître au large de la baie, et, spontanément, elle sentit qu’elle
était une créature nouvelle. Un esprit de souveraineté balayait les
derniers vestiges de son esprit de zèle et d’obéissance. Elle releva sa
tête si doucement inclinée, si passionnément soumise. Mère Augusta
disparue, toute loi disparaissait avec elle et les visages de vieillesse
et d’austérité qui restaient dans la communauté faisaient s’évanouir ce
charme qui captait la sensibilité de Mâadith-Cécile. Elle ne vit plus
que laideur et rêva l’évasion...
Elle avait sollicité de Madame S... un moyen de vivre à Constantine.
Elle ne savait pas bien si c’était parce que ce Kralouk, mari de sa
cousine Louinissa, lui avait dit qu’il y habiterait...
Le soleil éclaira une paroi de rocher et encadra de lumière l’ouverture
d’une grotte, celle qu’on disait avoir été le gîte de l’Homme sauvage,
un être dont nul n’avait su le véritable nom, qui ne parlait jamais, se
nourrissait d’herbes, et, aux heures consacrées, priait tourné vers la
Mekke; c’est ce qu’affirmaient les gens. Un hiver, les eaux du torrent
l’avaient noyé.
Au fond de la caverne, une voix connue chanta et le djaouak de Kralouk
sollicita les échos du Rhumel. Mâadith-Cécile tressaillit en joignant
les mains. Bientôt, le musicien apparut, sortant de la grotte. Il tenait
à la main ses sandales jaunes et venait droit à la solitaire, de pierre
en pierre, traversant le courant au bord de la cascade. Il mouillait à
peine ses pieds nus. Dans la vive lumière, il semblait marcher
miraculeusement sur les eaux. Il aborda sur le sentier.
--Tu n’es pas avec les femmes, ô Mâadith la tourmentée? Je voulais leur
faire entendre de loin la chanson du djaouak, mais je préfère rester
près de toi et je te conterai l’histoire de Lella Cheurfa. Écoute:--«A
la saison où les cigognes cherchent des grenouilles dans les marais,
Lella Cheurfa, la vieille _derouïcha_, allait de campements en
campements. Dans la forêt, elle cueillit du chèvrefeuille blanc, jaune
et rouge, des arbouses et des baies de myrte. Elle enfila les baies sur
un brin d’alfa et en fit un collier. Elle donna le chèvrefeuille à un
aveugle rencontré sur sa route:--«Échange ces fleurs contre du pain et
nourris-toi, dit-elle.»--«Elle donna les arbouses à un enfant en
répétant: «--Nourris-toi.»--Elle traversa un champ où une jeune fille
gardait des chèvres et lui donna le collier:--«Nourris-toi.»--Et la
jeune fille devint folle à cause de l’odeur du myrte. Un homme qui passa
ne continua pas son chemin...»--Mâadith, quelle derouïcha te donnera le
collier de myrte?
--Tais-toi, mon cousin, tu m’offenses et c’est mal agir.
--Tu as raison. Ne prétendrais-tu pas devenir «derouïcha» toi-même?
Devenir derouïcha? En vérité, c’était une autre manière de dominer la
foule; mais au sein de l’indigence et d’une foi purement islamique.
Mâadith-Cécile éprouvait un vertige à cause de ses souvenirs et de la
présence de Kralouk. Il lui sembla que l’eau du torrent entraînait tout
son être à la suite de son regard et la précipitait avec la cascade.
Elle se releva et s’enfuit pareille à une bête épouvantée. Le long du
sentier, le djaouak roucoulait éperdument.
Il y avait autrefois, dans Constantine arabe et turque, une mosquée
parfaitement belle, somptueuse de couleur et de sculptures, riche de
marbres et de bois précieux. Son sanctuaire, embaumé de benjoin,
abritait une foi farouche et une poésie magnifique. Des nattes blondes
s’étendaient sur la fraîcheur des faïences du sol. La chaire se
profilait dans le clair-obscur avec élégance, piédestal pour ceux dont
la parole éloquente exaltait le théisme de l’Islam. Le cintre du mihrab
encadrait souverainement le geste rituel des mains ouvertes pour la
prière koranique.
La France conquérante, afin de châtier le peuple et la ville sanglante
d’alors, prit la mosquée, la désaffecta, en fit une cathédrale. Dans ce
sanctuaire, le passé et le présent se combattent, avec l’hostilité
flagrante et implacable des choses. Les statues des saints sont mal à
l’aise contre les murailles faites pour rester vides. Les ex-voto
offensent les colonnes. Le mihrab inutilisé défie l’encombrement des
autels. Les délicates faïences s’émiettent au heurt des chaises et des
bancs. Les prières latines s’accrochent aux arabesques du stuc. Cela
rend cette église déconcertante, et lui compose une atmosphère qui
trouble et inquiète plus qu’elle ne rassure et apaise.
Mâadith-Cécile allait souvent à la cathédrale. Elle appréhendait, puis
elle redouta, la double impression qui s’en dégageait, les comparaisons
qui s’y imposaient à son esprit ne sachant plus où se fixer et dont les
réflexes violents la poussaient vers l’excès des conclusions. Les
premiers temps, elle suivait les offices par pieuse fidélité à son
devoir religieux. Elle y conduisait les deux enfants dont elle était la
gouvernante. Lorsqu’elle devint la commensale du logis de Kralouk et de
Louinissa, elle fréquenta l’église davantage encore. C’était pour
échapper à l’influence dissolvante du logis, hospitalier, mais bizarre,
où Louinissa régnait comme une figure de la Tradition, dans l’heureux et
inconscient esclavage, la perpétuation du rite primitif. C’était pour
s’arracher à l’ambiance et se purifier des parfums de la cité arabe où
l’Homme au djaouak s’offrait tel un prêtre de la Volupté, du seul
plaisir humain, qu’il chantait et exaltait sous toutes ses formes.
C’était aussi par orgueil, pour s’affirmer et témoigner à autrui qu’elle
ne cessait pas de posséder la vérité, pour défier l’hostilité de Lella
Rouhoum et de ses pareilles. Alors, sous les gestes de l’officiant,
prosternée sur les carreaux de faïence, sœur Cécile s’écrasait
repentante, s’humiliait frénétiquement, croyait raffermir ainsi ce qui
vacillait en elle au souffle de l’Islam charnel.
Brusquement, elle renonça à la confession, dont elle avait usé de plus
en plus rarement. Elle ressentit la fatigue et l’impuissance de
s’analyser pour pouvoir décharger toute sa conscience; et ses
demi-aveux, ses confidences sans sincérité, où le confesseur discernait
les réticences, ne lui valaient pas l’allègement de l’absolution. Son
éloignement du confessionnal devint une sorte de répulsion.