pointait vers un croissant de lune. Au seuil des cafés maures, les pots
de basilics exhalaient leur senteur fraîche et amère. Sur les nattes et
les bancs larges, des burnous drapaient des silhouettes affaissées et
somnolentes; des faces extasiées de fumeurs de kif trouaient la
pénombre; point de bavardages, mais les petits bruits réguliers des
joueurs de dames et de dominos. Suivant le rythme de quelque mélopée, la
tête des Arabes citadins dodelinait près de la raideur hiératique des
nomades aux profils secs. A l’intérieur de ces lieux de réunion et de
songeries tranquilles, toute une floraison naïve décorait les murs:
fleurs rigides, imprévues et impossibles, parmi lesquelles s’ébattaient
d’invraisemblables oiseaux. En caractères koraniques, peints de
vermillon et alternant avec la main protectrice, les mots sacrés
flamboyaient:
«_Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux._»
--Sœur Cécile, dites-moi comment vous êtes partie avec vos deux mères,
et comment vous êtes restée seule.
Elle se troubla infiniment, mais ce ne fut qu’une surprise; elle
répondit d’un ton posé:
--J’ai manqué le bateau.
--Ah!...
Le voilà donc le mensonge, ou, tout au moins, voici qui n’est pas toute
la vérité! Sous mon regard incrédule, elle garde des paupières closes
dans un visage figé.
--J’ai quitté nos sœurs au moment où elles s’engageaient sur la
passerelle du paquebot. C’était pour une commission oubliée. Je pensais
avoir le temps; mais un incident m’a attardée. Quand je suis revenue sur
les quais, le navire se trouvait déjà au milieu du port.
--Sœur Cécile, quel désespoir pour Mère Augusta, les autres!...
--Elles ne durent pas avoir tant d’inquiétudes sachant que je
regagnerais le couvent avec les sœurs qui les avaient escortées.
--C’est ce que vous avez fait?
--Oui; mais je ne pouvais y demeurer toujours.
--Vous pouviez prendre le courrier suivant.
--Seule, je n’en ai pas eu le courage.
--Et maintenant, comment vous ai-je trouvé à Constantine?
Je la sens se cabrer tout à coup devant ma curiosité. Elle se détourne
légèrement, sourit; l’Homme au djaouak nous rejoint. C’est fini, sœur
Cécile ne parlera plus... Chez Bouhadad peut-être, si l’atmosphère ne
l’influence pas.
--Tu nous suivais, Kralouk?
--Vous êtes passées devant le café où je jouais pour des gens de Sétif.
Je leur ai dit:--«La _ghesba_ d’un berger tellien peut vous suffire. Mes
frères, vous avez assez entendu le djaouak de Kralouk.»--Ils m’ont jeté
beaucoup d’argent. J’en ai laissé un peu à terre et j’ai suivi une
double piste de gazelles pour vous rejoindre. Louange à Dieu!
Dans le logis de Bouhadad, une voix hargneuse répondit au coup du
heurtoir de bronze:
--Qui est-ce?
--Une amie, puis Mâadith.
Un guichet s’ouvrit dans la porte épaisse et basse sous la voûte
sculptée au couteau.
--Quel homme vous accompagne?
--L’homme s’en va.
--Entrez avec la santé.
La porte entrebâillée se referma vite, poussée par les lourdes mains de
la négresse gardienne du seuil. La cour intérieure était éclairée de
cierges. Des jasmins s’enroulaient autour des colonnes; légers et
nombreux de fleurs et de feuilles délicates, ils montaient éperdûment
vers les galeries et les terrasses, cherchant un espace plus bleu que la
maison bleue. Et c’était la maison strictement close, jalouse de son
paradis intérieur, la maison où l’art précieux des faïences s’offre en
harmonie colorée, où la fraîcheur et la lumière exultent aux blancheurs
azurées des murailles, où l’on ne souhaite rien sinon vivre tel ce
citadin aux doigts bagués de diamants et de cornaline qui existe si
lentement, parmi la grâce et les parfums des femmes, dans une béatitude
enchantée.
Bouhadad l’heureux, gras et paisible, fumait allongé sur un tapis
syrien. Par intervalles, il échangeait quelques mots avec les groupes
féminins de ses deux épouses, de ses filles et de leurs servantes. Une
aïeule sévère, assise près de lui, égrenait un chapelet, ayant sur les
genoux son petit-fils, le dernier-né. Entre des cassolettes d’argent,
des coupes de bois et des bassins de cuivre, des mortiers pleins de
poudre de henné et de poussière de kehoul, des buires et des flacons
d’essences, Louinissa officiait.
On nous accueillit avec la jolie affabilité de certains milieux
indigènes des villes, d’hospitalité moins large, mais plus gracieuse que
celle des gens de la steppe, nobles, hautains et volontiers silencieux.
Cependant, cette affabilité se nuançait de restrictions à l’égard de
sœur Cécile. La convertie,--dans ce lieu, il convenait de dire: la
renégate,--le sentait; ses joues étaient enflammées, ses yeux plus noirs
et plus éclatants. Elle souffrait, d’une souffrance qui n’attendrissait
pas ses sensibilités intuitives, mais les révoltait un peu; elle
souffrait dans un orgueil incoercible, trop fier pour abdiquer, trop
vaniteux pour se modifier ou s’assouplir aux raisons d’autrui. Mâadith,
qui dissimulait si bien tant de choses, ne dissimulait pas cette
souffrance-là. Son regard, sous l’onction voulue des paroles de la
religieuse, laissait percer l’esprit rebelle et combatif de la Berbère.
Elle serrait ses lèvres amincies jusqu’à ressembler à une égratignure
pourpre dans sa figure.
Elle me présenta deux adolescentes, ses élèves, qui m’assaillirent de
questions:
--Pourquoi venir avec elle? Est-ce à cause de la nuit prochaine? Ne
sais-tu pas qu’elle marche toujours seule dans la rue comme les pauvres
et comme les Françaises? Où étiez-vous ensemble et qu’avez-vous dit?
--Des choses nombreuses que nous n’avons pas le temps de répéter.
--Cela est bien, remarque d’une voix sèche Lella Rouhoum, l’aïeule. Cela
est bien si ce sont des choses dont on a déjà trop parlé ici.
Le visage de sœur Cécile flambe comme un feu de palmes sèches et ces
deux femmes échangent un regard aigu. A mi-voix je demande à la petite
nonne si elle n’a pas risqué quelque tentative de prosélytisme,
s’aliénant ainsi les sympathies de la grand’mère traditionaliste.
--Non, mais elle m’en veut, et d’autres m’en veulent, de ne pas être
revenue à l’Islam. Je me suis bornée parfois, sans faire de zèle, à
parler au nom de la morale religieuse et d’un idéal à mettre dans la vie
inférieure qu’elles vivent.
Lella Rouhoum échange un nouveau regard avec mon interlocutrice et,
s’adressant à moi:
--Nous savons que l’esprit chrétien tourmente Mâadith. Pour moi, sa
pensée m’est indifférente, car je suis vieille; mais son haleine est
désagréable à cette maison. Elle parle et la tête des jeunes filles
tremble sur leur cou mince; elles l’inclinent à gauche ou à droite, les
yeux fermés par sortilège et ignorance; quand leurs yeux s’ouvrent, ils
voient le chemin quitté et ils pleurent.
Ce n’est pas ici que sœur Cécile achèvera ses confidences ni rachètera
ses péchés en sauvant des âmes.
Nous avons attendu que Louinissa eût terminé son importante besogne.
Nous buvions du café et goûtions à des confitures de cerises parfumées
au girofle et au jasmin. Bouhadad s’était inconsciemment endormi et,
comme le petit enfant dormait aussi sur les genoux de l’aïeule, celle-ci
le posa à côté du père. Attentive à tous les gestes et à toutes les
paroles, elle acheva son chapelet; puis, s’isolant dans la pensée unique
et rituelle, debout, agenouillée ou baisant le sol, elle pria, grave,
inflexible et pieuse.
Il est tard. Bouhadad réveillé nous offre l’un de ses serviteurs pour
nous ramener chacune jusqu’à notre logis. Nous sommes de nouveau dans
les ruelles, éclairées surtout par les lampes brûlant au fond des
échoppes. Le serviteur de Bouhadad, armé d’un lourd bâton qui signale
son rôle et son importance, nous précède de quelques pas. J’ai désiré
qu’on allât d’abord chez Louinissa. Je ralentis volontairement notre
marche. J’hésite à interroger sœur Cécile pour reprendre notre
conversation de l’après-midi; je redoute le sursaut rétractile et
méfiant de Mâadith. Mais voici que sa petite main prend mon bras; elle
paraît vouloir poursuivre son récit sous le charme d’un sincère abandon.
--A la suite de ma triste aventure du paquebot manqué, j’eus beaucoup de
peine à reconquérir ma vaillance accoutumée, la sérénité dont sœur
Bénigne m’avait donné l’exemple, la paix du cœur que Mère Augusta
possédait à un si haut degré. La communauté me sembla vide de tout
esprit fraternel et le couvent lugubre comme un désert. Je pleurais en
parcourant les allées, entre les plates-bandes si tendrement cultivées
jadis par ma vieille compagne. Je m’abstenais de porter des fleurs à la
chapelle, me souvenant que le Père André m’avait dit que ce n’était pas
un geste méritoire, parce que j’y prenais trop de plaisir. Je demeurais
fervente, mais troublée; active, mais avec effort; dépaysée et possédée
d’une vague détresse. Ardente à mes prières; mais accoutumée à
surveiller scrupuleusement ma conscience, j’étais effrayée de me
découvrir moins de résignation qu’un esprit de vindicative rancune
contre la nouvelle destinée que me créaient les lois des hommes et que
permettait la volonté de Dieu. Surtout, après la liberté du dispensaire
et d’une vie monastique vécue seulement à deux, je souffrais de la vie
en nombre, sous une discipline sévère, séparée des saintes femmes qui
m’avaient appris à tout supporter et à tout aimer. Il y eut un nouveau
départ de quelques-unes d’entre nous pour la Hollande et pour l’Italie.
Le couvent ne devait abriter que de vieilles, de très vieilles
religieuses, impotentes pour la plupart, et l’on ignorait combien de
temps il leur serait permis d’y rester. Un instant, je fus tentée de
rejoindre Mère Augusta; mais j’éprouvai une indomptable épouvante à la
perspective de l’exil en pays inconnu. Certainement la Providence me
réservait une autre mission...
Elle s’interrompt. Je risque discrètement:
--Comment avez-vous quitté le couvent?
Nous avons atteint la maison de l’Homme au djaouak. Sœur Cécile dit très
vite, avec une attitude déjà différente et en s’éloignant de moi:
--Une ancienne élève de nos sœurs s’occupait de procurer des situations
honorables aux religieuses laïcisées. Elle m’en offrit une ici. Il
s’agissait de l’éducation de deux enfants dans une famille d’officier.
J’acceptai... L’officier a changé de garnison... Il voulait
m’emmener...--Elle sourit, d’un sourire énigmatique et délicieux.--J’ai
refusé, car ce n’était pas une maison suffisamment chrétienne. Alors,
dans la rue, j’ai rencontré Kralouk et Louinissa.
--Vous vous êtes reconnus?
--Le musicien et moi, oui.--«C’est toi qui m’as guéri! s’est-il écrié.
C’est toi, Mâadith du village d’Ighli.»--Louinissa a écarté son voile et
m’a saisie dans ses bras:--«O fille du fils de mon oncle, c’est toi que
Ouali perdit, c’est toi que les chrétiens ont prise et que nul n’a
réclamée; la maison de mon seigneur est à toi.»--C’était le refuge
matériel; je me suis restituée en partie à ma famille musulmane. Il se
peut que je l’amène à la connaissance du vrai Dieu.
De ce long récit, tout est vraisemblable et cependant... Qui me dira
quelles sont les parts du mensonge et de la vérité dans les paroles de
sœur Cécile? Je sonde ses admirables yeux posés sur moi comme pour
deviner mon impression. Je vois uniquement leur beauté, rien au delà.
--Tu reviendras, un jour d’entre les jours, s’il plaît à Dieu, me dit
affectueusement Louinissa. Tu reviendras et la maison sera heureuse.
Sœur Cécile guette ma réponse. Peut-être son orgueil inquiet
l’appréhende-t-il un peu. Et je la laisse, doucement souriante et
rassurée, parce que j’ai promis de revenir.
«Ma chère enfant,
«En réponse aux questions de votre lettre, je ne peux vous dire que ce
que nous avons vu. A l’heure actuelle, vous en savez plus que nous
touchant notre petite brebis égarée, sinon perdue.
«Lorsque nous accompagnâmes notre bonne Mère Augusta et nos vaillantes
sœurs sur le quai d’embarquement, Cécile était au nombre de ces
dernières. Nous remarquions son air préoccupé. Elle sursautait quand on
lui adressait la parole. Elle pleura, puis son visage revêtit une
expression dure que nous ne lui connaissions pas. Nous attribuâmes tout
cela au chagrin causé par nos différentes épreuves et à l’émotion du
départ. Il y avait foule, beaucoup de personnes ayant tenu à manifester
leurs sentiments et leurs sympathies. Lorsque les religieuses montèrent
à bord, Cécile n’était pas à côté de sœur Bénigne comme elle en avait
l’habitude. Celle-ci s’aperçut de son absence et en fit part à Mère
Augusta qui la crut attardée avec nous; mais nous la cherchâmes en vain.
Le départ était imminent; le commandant accorda quelques minutes, puis
le bateau s’éloigna sans que Cécile eût reparu. Nous la cherchâmes
encore sans succès et nous reprîmes le chemin du couvent sans nous
expliquer la conduite de cette enfant qui s’était toujours montrée
parfaite. Nous la trouvâmes enfin dans la grande allée de cyprès du
jardin. Elle considérait la mer avec cette expression hostile que nous
devions lui revoir souvent. Pressée de questions, elle ne témoigna
d’aucun regret, prit un air inspiré, croisa les mains sur sa poitrine de
la même façon que la sainte Jeanne d’Arc de notre chapelle et nous
répondit qu’un pressentiment, auquel elle ne pouvait pas ne pas obéir,
l’avait avertie qu’elle ne devait pas partir. C’est pour éviter de céder
à la tentation de suivre malgré tout celles qu’elle aimait d’une tendre
affection qu’elle s’était, en hâte, éloignée du port. A partir de ce
moment elle changea. Son esprit n’était plus parmi nous et son cœur se
détacha de la communauté. Plusieurs fois, nous la découvrîmes causant
avec un indigène dans les jardins, un homme d’un certain âge, dont la
figure nous déplut. Elle nous dit que c’était un ancien malade du
dispensaire qui avait voulu venir la voir. Elle devint péniblement
indépendante, ne demandant ni ordres ni conseils à personne. Enfin, elle
nous prévint brusquement que Madame S... lui proposait une situation et
qu’elle voulait gagner sa vie en attendant des temps meilleurs. Nous ne
pouvions pas la retenir. Nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles.
Mère Augusta et sœur Bénigne lui ont écrit une fois, mais nous croyons
savoir qu’elle ne leur a jamais répondu. Nous prions pour elle.»
Tels furent les renseignements que me fournit l’une des vieilles
religieuses du couvent de sœur Cécile.
A l’heure où je savais celle-ci occupée hors du logis, j’allai voir
Louinissa. Elle était sans défiance et accueillit facilement mes
questions qui affectaient un air indifférent.
--«Une nuit, m’apprit-elle, Kralouk est rentré avec Mâadith. Elle était
semblable à une morte ressuscitée. Kralouk m’avait révélé, avant cela,
que ma cousine, Mâadith la renégate, travaillait ici chez un officier:
mais je ne l’avais pas encore vue.--«Regarde bien cette fille, dit
Kralouk: elle voulait mourir. Je lui enseignerai à attendre la
permission du Prophète. Et comme c’est ta cousine, donne-lui la part de
l’hôte dans la maison.»--J’ai obéi parce que je pensais que Kralouk la
désirait et qu’elle deviendrait la _seconde_; mais il ne s’est pas
approché d’elle; le cadi n’a point eu cette affaire à conclure et je
n’ai point préparé de henné de noces. Mâadith ne peut songer à aucun
homme, puisqu’elle affirme que devenir comme les autres femmes la
précipiterait dans la géhenne.»
Et je voulais encore un dernier témoignage, le plus difficile à obtenir,
mais le plus probant s’il consentait à me le donner, celui de Kralouk.
Dans un carrefour, il y a une mosquée toute petite, près d’un
caravansérail modeste. La mosquée est peu fréquentée et le caravansérail
n’abrite que deux dromadaires galeux dont on ne voit jamais les maîtres
et quelques-uns de ces petits ânes exquis et pitoyables, aux croupes
osseuses, cuisses pelées, épaules saignantes, naseaux fendus, queue rase
s’agitant contre des essaims de mouches. La porte de la mosquée
s’embellit d’une couleur d’émeraude; son encadrement simule des pierres
taillées peintes de brun et de vermillon. Dans la clarté bleuâtre de son
patio, tranchent crûment des colonnes vertes et rouges. C’est là que
l’Homme au djaouak vient prier, de préférence à tout autre lieu. C’est
sur le banc de maçonnerie au seuil de ce sanctuaire que je l’attendis.
En m’apercevant, il s’écria:
--Es-tu la gardienne de la mosquée, ô toi notre sœur? Parce que je te
rencontre, ma prière sera courte, et longue sera la chanson qui dira le
bien venu de toi.
Le rusé musicien, subtil comme les gens du Sahara, devinait-il ma
préoccupation? Il parla le premier, prolixe selon son habitude:
--Le dromadaire et l’âne tranquilles sont plus intelligents que l’homme
agité et la femme soucieuse. Vois Mâadith; elle travaille de son cœur et
de sa tête comme elle travaillerait de ses pieds et de ses mains si elle
devait porter les montagnes dans la mer. Elle est parfois semblable à un
mauvais esprit qui prêcherait pour le compte du Lapidé: mais ceux
qu’elle prêche ne l’écoutent pas. Il n’y a que trois choses à écouter:
la parole du Koran, le djaouak de Kralouk et le cri du printemps. Si
Mâadith comprend cela, elle deviendra heureuse. Et ne peut-elle conduire
l’aiguille des brodeuses sans tourmenter leur pensée? Pourquoi se
préoccuper du voisin? Voici des pierres et du soleil; que chacun
s’asseye ou dorme sur sa pierre et soit couché dessous après la mort
sans chercher lequel a la plus fraîche ou la plus chaude: elles sont
égales de poids sur le tombeau et toutes se soulèveront au jour du
jugement. Comment prouver qu’une pierre est préférable à l’autre? Et il
ne faut pas changer de pierre si tu veux continuer à bien dormir. La
nuit, Mâadith rêve; ce sont des songes tristes qui la font pleurer. Je
lui ai déjà dit ces choses de la sagesse dans un jardin qui parfumait sa
beauté. Elle était vêtue de noir. Un voile s’ouvrait et battait derrière
elle comme des ailes de pigeon.
J’insinuai avec négligence:
--C’est à cause de cela qu’elle t’a suivi jusqu’ici, ô le sorcier?
Il haussa les épaules, puis, avec malice:
--Tu sais qu’elle ne m’a pas suivi: mais sa destinée l’a conduite. Je
lui avais dit que je m’en irais à travers la Kabylie, que je
retrouverais Louinissa chez son beau-frère, dans les vergers de Tessala,
et que nous habiterions Constantine du printemps à l’hiver. Une fois,
ici, je l’ai vue dans les pins de Mansourah. Elle conduisait deux
enfants; un officier, le père de ces enfants, regardait la beauté de
Mâadith. J’ai guetté jusqu’à ce que je l’aie rencontrée seule et je lui
ait dit:--«O Mâadith, sois pour cet homme ou bien reviens parmi ceux de
ta race et de ta religion et prends le voile des femmes de bien afin que
ce chien ne te regarde plus.»--Elle a tremblé comme les arbres sous le
sirocco. Elle s’est enfuie de moi; mais je suis resté près de la maison
à cause de la destinée. Et, dans la nuit, elle est sortie. Elle était
pareille à quelqu’un qui va partir en voyage. Je lui ai parlé encore.
Elle me considérait avec une grande terreur: même elle me demanda si
j’étais un prophète ou un démon. Je lui conseillai de venir dans ma
demeure et d’y reposer en paix sur la natte aux côtés de Louinissa; mais
sa terreur fut plus grande et elle courut vers le ravin pour mourir. Je
l’ai saisie et jetée à terre:--«Folle qui quitte un péché pour choisir
le péché pire!»--Elle s’est relevée et elle a touché son front. J’ai
pris sa main; alors, elle m’a suivi.
--Dieu te récompense, ô Kralouk.
En l’écoutant, j’avais, avec lui, parcouru plusieurs ruelles. Au détour
de l’une d’elles, sœur Cécile s’avança vers nous.
--Veux-tu de la beauté, voici Mâadith, murmura l’Homme au djaouak.
Les yeux de Mâadith-Cécile m’épièrent comme si, à son tour, elle eût pu
deviner mon enquête et ses résultats. Je compris qu’elle était en garde,
le bouclier de son orgueil levé, prête à l’attaque. Allais-je lui
reprocher de ne pas m’avoir avoué la vérité exacte? Non, pas plus que je
n’écrirais à Mère Augusta. Le moment n’était pas venu. J’avais encore
trop à apprendre.
Et, dissimulant à mon tour, je m’informai banalement:
--Ma petite sœur, vos élèves vous furent-elles douces aujourd’hui?
TROISIÈME PARTIE
Certaines conversions sont définitives. Elles naissent d’une vision sur
le chemin de Damas ou d’une lente évolution personnelle dans une volonté
plénière et libre. Elles peuvent procéder de convictions indépendantes,
s’accomplir et persister hors du temple; mais il leur faut une rare
qualité de certitude et de résistance.
D’autres sont une moisson, en terre souple et propice, ensemencée par
l’exemple. Elles sont plus consenties que voulues, ce qui ne les empêche
pas d’être bonnes et de rendre un grain de froment multiplié. Mais elles
sont inaptes à vivre d’elles-mêmes et d’elles seules. Elles naissent
dans des atmosphères égales et sûres ou possédées de prosélytisme. Elles
n’éprouvent ni le désir de réflexion ni le besoin de discussion. Elles
croissent à l’abri des vents contraires, sans la nécessité d’acquérir
des vertus de combat. Elles représentent un chiffre dont la valeur
dépend des autres chiffres constituant le nombre. Si l’atmosphère
change, si l’isolement se fait, la conviction vacille puis s’exaspère,
se désespère ensuite, hésite enfin, doute parfois, succombe souvent. De
telles conversions doivent tout à l’ambiance et ne résistent pas à la
solitude.
Hors du couvent, séparée et détachée de ses compagnes, privée
d’exemples, influencée par sa race et le nouveau milieu, sœur Cécile
était à la dérive. Cependant, elle luttait contre le courant, soit qu’il
fût celui d’un torrent hostile et sans merci, soit qu’il coulât
imperceptiblement, avec une onde enlaçante, dans la voluptueuse facilité
de la vie musulmane. Mais les croyances, dont elle se nourrissait jadis
dans une ferveur passionnée, perdaient leur pouvoir absolu. Elle devint
moins mystique, puis moins affirmative. Elle renonçait à un apostolat
religieux dont elle ne trouvait plus en elle tous éléments de force et
de persuasion. Elle avait toujours évité de me parler arabe comme si les
précisions ou les métaphores de cette langue, qui peut être la plus
concise et la plus enguirlandée, contenaient quelque occulte puissance
ennemie de son repos moral: elle s’obstinait à employer le moins
possible le langage de ses élèves et à leur faire entendre le français:
grief de plus contre elle dans les foyers traditionalistes où on la
tolérait par égard pour le talent de Kralouk et à cause du prestige dont
il jouissait. Depuis son entrée à l’hôpital des Sœurs Blanches, elle
n’avait jamais prononcé un mot de kabyle. Mais le lent travail d’oubli
et de recul s’accomplissait insensiblement et invinciblement en elle.
Elle n’écrivait pas et ne lisait plus. Un jour, voulant tracer l’adresse
d’une lettre pour le musicien, elle ressentit une difficulté à
rassembler dans sa mémoire les caractères qui devaient former les noms
et à les coordonner sous sa plume. Vers la même époque, jetant les yeux
sur un journal, au sujet duquel Kralouk l’interrogeait, elle crut voir
des lettres inconnues et ne comprit pas le sens des phrases. Et l’Homme
au djaouak se mit à rire silencieusement un soir où, rentrant dans la
petite maison, il surprit Mâadith et Louinissa se querellant dans le
parler de la montagne.
Les ambitions et les idées de la convertie changèrent d’orientation.
Elle venait de découvrir qu’elle deviendrait une personnalité
indépendante et vénérée à l’égal d’une sainte si, au lieu de chercher à
l’insinuer par la douceur, elle imposait sa doctrine par la violence et
les éclats d’une parole enflammée; mais déjà elle ne déterminait plus si
cette doctrine relèverait strictement de la morale et de la foi
chrétienne ou serait une manière d’évangile nouveau selon
Mâadith-Cécile. Elle savait seulement, dans un orgueil grandissant en
proportion de l’adversité, qu’elle voulait être écoutée, dominer ce
peuple vers lequel elle se sentait revenir, modifier une ambiance dont
elle avait peur encore et dans laquelle elle glissait sans recours.
Alors, elle parla arabe pour se faire plus nettement entendre.