Il a chanté et joué toute la nuit, s’interrompant à peine pour savourer

une tasse de café ou rouler entre ses doigts prestes une cigarette de

tabac du Souf mélangé de genévrier. L’aube rend le ciel laiteux

au-dessus de la cour. Les bougies, plusieurs fois remplacées,

s’éteignent dans les hauts candélabres de cuivre. Kralouk se lève. Il va

partir. Et moi, venue dans cette maison pour l’entendre, je suis

intriguée du regard insistant dont il m’a fixée constamment.

Voici qu’il me parle:

--Je connaissais déjà ton nom, mais je t’ai déjà vue dans une ville. Tu

étais l’hôte d’une sœur chrétienne et d’une sœur marquée. Interroge ta

mémoire.

--Je me souviens, ô Kralouk. Tu avais été blessé; sœur Cécile te

soignait et c’est moi qui lui ai dit que tu enchantais les esprits, des

limites du Tell à celles du Sahara.

--Et tu as bien dit, certes! J’habite cette ville pour un temps. Je te

prie de monter demain jusqu’à mon palais; c’est un nid d’épervier sur le

Rhumel et j’y garde une femme qui veut te voir.

--S’il plaît à Dieu, j’irai vers cette femme, ô Kralouk.

Le printemps d’Afrique régnait dans la chaleur et la lumière.

L’atmosphère vibrait de vigueur sauvage et de violence primitive. Il n’y

avait point de douceur dans le jeu des souffles errants et de tout ce

qu’exhalait la terre, mais une force neuve et exubérante, des

respirations de fauves et de Barbares, des ardeurs indisciplinées, de

franches volontés de vivre et des énergies bondissantes. Cette

atmosphère émanant de la cité et des grands paysages environnants

dominait la contrée.

Dès les premières heures matinales, le soleil criblait de rayons les

carrefours et les places. Des rumeurs de populace en liesse roulaient,

traversées comme d’un éclair par les hennissements des chevaux des

chasseurs ou des spahis et le braîment des mules des maraîchers

indigènes. Les étalons échevelés affrontaient la foule et s’y

engouffraient trépidants, excités, souples et adroits. Les couffes

débordant du trésor des vergers, tanguaient à travers le flot humain,

oscillaient sur l’échine ployée, chétive et pourtant robuste, des ânes

résignés. Et les petits cireurs, migration enfantine descendue des

montagnes kabyles, bourdonnaient comme des guêpes entre les jambes des

flâneurs, sous le ventre des chevaux, offraient leurs services d’une

voix chantante et aiguë ou, superbement indifférents au labeur et au

gain, battaient le rythme de la dernière chanson de Kralouk, avec une

brosse, contre leur boîte à cirer.

Peuple étrange et séduisant que celui des grands centres du Tell ou du

rivage de notre domaine algérien! C’est le peuple transméditerranéen aux

agitations et à la verbosité latines, confiant en soi, d’un abord facile

et d’une surprenante versatilité, d’enthousiasmes prompts, de passions

vives et de jugements arbitraires. Peuple métissé par excellence, il

grouille, grandit, augmente, coudoyant le provincial français aux

allures d’exilé et qui reste traditionaliste et inchangé après deux

générations, conservant des instincts brutaux où prédominent les

influences de caractères étrangers parallèlement aux accoutumances

locales, sans fusion, mais sans heurts, dans un curieux sentiment de

tolérance inconsciente et absolue que l’échange d’injures, de

blasphèmes, de criailleries et de revendications électorales n’atteint

pas.

Le peuple envahisseur se juxtapose au peuple indigène. Ils admettent à

peu près tout l’un de l’autre. Ils s’associent parfois et ne se

confondent jamais. Leurs dissemblances ne s’accusent et leurs gestes ne

s’enveniment que lorsque quelque formule sentimentale, quelque excès de

revendications écouté par la Métropole, quelque erreur d’interprétation,

provoque des remaniements de régime. Ils créent cette foule colorée,

ensoleillée, laborieuse avec plaisir, inactive sans remords, qui donne

l’impression de vivre dans une allégresse enfantine, une archaïque

insouciance, un mouvement de séculaire et incoercible indépendance de

clans. Elle évoque les rassemblements de Babel, les marchés

carthaginois, le pullulement des ports phéniciens. Elle impose des

réminiscences de Rome et de Byzance; le cavalier numide y coudoie le

Maure citadin: le montagnard berbère y discute avec le mercenaire aux

cheveux roux, des profils syriaques et des faces éburnéennes de mages,

de marchands turcs, m’zabites, tunisiens, songent ou guettent près de

têtes maltaises, crêpelées, à l’expression obtuse et persévérante; les

noires et musculeuses statures soudanaises, les hautaines silhouettes

nomades, les traditions sémites, la grâce tolérante du christianisme

français, s’y affrontent sans conflits.

Comme les coloris intenses, les ors et les blancs purs des costumes,

étalés en valeurs réciproques dans la généreuse clarté, la mine sauvage

et pensive des paysans sardes, la désinvolture des Calabrais, la faconde

des Siciliens, la rudesse corse, la lourdeur maquignonne d’un certain

Midi français, l’ambition juive et la duplicité arabe se frôlent avec

aisance et trouvent chacune leur place dans une ambiance favorable. Et,

prêt et apte à dominer tous ces éléments, le contingent franco-algérien

marque sa manière audacieuse et persévérante. Il apparaît assez

semblable à ces adolescents de croissance rapide, d’éducation

incomplète, mais qui ont une telle surabondance de vie et éprouvent si

bien le désir de vivre qu’ils ne sauraient attendre la fin de

l’entraînement pour se précipiter dans la lice, y courir, tomber, se

relever toujours, poursuivre la lutte sans répit et sans même avoir

songé à déterminer le but de la course.

Dans cette jeune société, vigoureusement agissante, se trouvent en germe

toutes les ressources humaines susceptibles de développement, une

vitalité souple et durable, un esprit d’entreprise dont la hardiesse

gagnerait à prévoir et à se fixer, le sens précoce de l’utilisation des

facultés individuelles et des faiblesses d’autrui. Peuple de la nouvelle

France, profus, riche et broussailleux comme le maquis; mais qui

s’affinera aisément, se disciplinera jusqu’à se rapprocher de l’harmonie

du noble et beau jardin à la française!

* * * * *

J’ai traversé la place pour gagner les ruelles des quartiers indigènes.

Je vais au rendez-vous de Kralouk.

La partie de la cité qui compose la ville arabe n’a point d’obscurité.

Les maisons vétustes, les moucharabiehs de briques et de pierres, les

poutres de vieux bois se revêtent de clair badigeon. Au seuil des portes

vertes, sur lesquelles s’élargit l’empreinte de la main préservatrice de

couleur rouge ou de henné, des vieilles s’accroupissent dans leurs

draperies pluricolores, des enfants, nuancés et bourdonnants comme des

frelons et des scarabées, se rassemblent, des hommes s’allongent et

dorment aux plis nombreux de leurs burnous, des éventaires s’étalent,

lourds de pains ronds, chauds et dorés, cloutés d’épices. Des fruits

frais et luisants répandent leur parfum de verger mûr. Sur la banalité

des légumes, des touffes d’anémones écarlates mettent une note d’un goût

spécial et joyeux. Rien n’est vulgaire: tout est charme et naïveté. Dans

des cages de roseaux, les rossignols, chanteurs de nuit chers aux

langoureuses paresses des citadins musulmans, écoutent, muets, les

trilles éperdus des canaris sollicités par la lumière du jour. Nulle

échoppe n’est assez profonde pour que la lumière n’y puisse pénétrer.

Sauf la voix des oiseaux et le cri d’un marchand à longs intervalles, on

n’entend là ni bruit ni rumeurs.

Je suis arrivée au bout d’une impasse, devant une porte ouverte sous un

pesant moucharabieh. Kralouk m’accueille:

--Bienvenue sur toi, ô la visiteuse! Les habitants de cette maison sont

tes esclaves.

--Sur toi le salut, ô l’inspiré! Et la bénédiction sur la maison.

Par l’escalier en spirale, tel celui d’un minaret, j’atteins

l’éblouissement du soleil sur une terrasse étroite et haute. Elle domine

les vols noirs et gris, bleuâtres et cendrés, des corbeaux et des

palombes qui habitent les rochers du torrent, le Rhumel aux profondeurs

vertigineuses, ceinture de la cité.

--Le djaouak de Kralouk chante plus haut que le cri du corbeau; son

chant vole au-dessus des pigeons bleus, dit le musicien avec emphase.

Et, regarde, il n’y a qu’un aigle planant sur nous.

L’oiseau de proie étend ses ailes comme l’arc de deux sourcils contre la

face du ciel.

D’une pièce donnant sur la terrasse, un appel vient à ma rencontre:

--Entre ici, ma fille.

Je soulève un rideau de cotonnade rayée. Une femme, toute bruissante de

bijoux, quitte la natte où elle était assise pour me donner le baiser

ami. C’est la femme de l’Homme au djaouak.

--Mon nom est Louinissa, dit-elle.

--Tu es avec la beauté.

--Non, mais plutôt avec la vieillesse.

--Pas encore. Tu n’as que l’âge de la paix; celui du renoncement est

loin.

Elle sourit, gracieuse et touchée. Elle a le type berbère souligné de

muscles fins, réguliers, mais moins distingué et sans les lignes

voluptueuses et hautaines qui caractérisent la beauté arabe plus

saisissante, moins familière. Les yeux sont gris sous l’arcade accusée

des sourcils épais. Sa lourde coiffure en forme de turban, les larges

plaques d’argent ciselées, émaillées, incrustées de corail et de

verroteries de ses parures, indiquent sa nationalité kabyle. Elle est

affectueuse et pondérée, immédiatement confiante en gestes et en paroles

spontanés qui la font plus proche de ma qualité de Française, mais plus

inaccessible aux nuances subtiles et nombreuses que j’apporte dans mes

relations musulmanes, même avec mes plus anciens amis d’Islam.

Obtiendrai-je d’elle quelque rapide éclaircissement?

--O Louinissa, quelle femme désirait me voir dans cette maison?

Serait-ce toi?

--Non; _elle_ sera bientôt ici.

--Qui est-elle?

--Une renégate; mais nous l’aimons et c’est une abandonnée qui était de

ma famille.

Louinissa se préoccupe de faire du café. Sur les braises du kanoun, le

précieux vase d’argile, elle fait bouillir la liqueur odorante et

savoureuse. Kralouk raconte un épisode de sa vie, accroupi en face de

nous dans l’embrasure de la porte où flotte le rideau rayé:

--Un jour d’entre les jours, je remontais vers le Djurdjura en compagnie

de marchands du M’zab qui voulaient vendre et faire aussi métier

d’usuriers en Kabylie. Les Kabyles sont bêtes comme des moutons et têtus

comme les fourmis: il faut les bousculer et les tondre. Moi, je suis du

Sahara; mais tous les pays m’appartiennent. Les Kabyles n’ont pas

beaucoup d’argent: cependant ils aiment les récits et leurs montagnes

sont bonnes pour y accrocher le nid d’une maison. Leurs femmes sont

fidèles plus que celles des Arabes. J’ai vu Louinissa dans les jardins

de Tessala. Elle ne voilait pas son visage et n’avait point l’impudeur

d’une courtisane. Je l’ai voulue à cause de la couleur de ses yeux.

Il se tait soudain et se penche, l’oreille attentive à un pas léger,

presque imperceptible, qui gravit les marches.

--_Hada hîa_,--c’est elle, murmure Louinissa.

D’un souple bond de chat, Kralouk s’est éloigné de la porte. Le rideau

s’écarte lentement. Un corps féminin, raide et sombre, se découpe dans

la lumière. Voici celle que nous attendions.

Elle ne m’est pas étrangère. Je la connais. Je l’ai vue dans un jardin

de cyprès et de roses. Je l’ai revue dans l’ouvroir et dans le petit

dispensaire d’une cité modeste où toutes les bouches redisaient le nom

de sœur Cécile avec amour. Il n’y a pas une année de tout cela: mais

tant d’événements se sont écoulés dans ce bref espace de temps que je

suis moins surprise qu’il ne conviendrait, peut-être, en retrouvant sœur

Cécile dans la maison de l’Homme au djaouak.

Le Père André est mort, dont le geste largement humain, divinement

indulgent, régnait sur la colline où la basilique demeure, mais vide, me

semble-t-il, du meilleur de ses saints. Comme en France, la laïcisation

a frappé à leur tour les couvents et les communautés nord-africaines.

Les religieuses ont essaimé tels des vols troublés d’abeilles diligentes

chassées hors des ruches. Les plus âgées se sont réfugiées dans quelques

maisons-mères tolérées; les plus actives se sont expatriées. Mère

Augusta est en Italie. Je comprends maintenant pourquoi ses lettres

n’ont jamais répondu à mes questions concernant la petite novice qui

tenait une si large place dans son affection et sa pieuse fierté.

Qu’est-il arrivé? A la suite de quelles péripéties, connues ou inconnues

de la supérieure que sœur Cécile faisait profession de tant admirer et

aimer, la convertie est-elle dans ce logis si peu canonique et si

essentiellement musulman?

Oui, je vous reconnais bien, Mâadith-Cécile. Vous êtes encore très

monastique sous un chapeau de paille noire, votre passionné visage

auréolé de floconnants cheveux mordorés, votre corps mince pris

implacablement dans une robe de drap brun, très laïque. Et vous êtes

toujours étrangement, presque amoureusement jolie.

Elle ne me tend pas la main. Elle me regarde à peine, et, d’une voix

impersonnelle, prononce, en ce français correct, avec cet accent

précieux qui détonnent dans ce cadre et cette atmosphère:

--Je vous remercie d’être venue. Je savais par les Arabes que vous étiez

à Constantine. Hier matin vous m’avez dépassée dans la rue sans prendre

garde à moi. J’ai pensé que vous agissiez de la sorte par intention. Mon

cousin Kralouk se trouvait là. Je l’ai prié de se mettre à votre

recherche et d’obtenir que je puisse vous voir et vous parler. Je vous

remercie...

--Ma sœur Cécile...--J’ai hésité un instant; mais, comprenant, elle fait

un signe d’acquiescement pour cette appellation.--Ma sœur Cécile, je

n’ai pas souvenir de notre fortuite rencontre. Si je vous avais

reconnue, je n’aurais pas différé de vous entretenir... du passé et...

de votre présent. Vous fûtes donc bien inspirée en me dépêchant Kralouk.

J’ignorais votre parenté...

--Louinissa est une Kabyle du village d’Ighli, le village de Mâadith. Sa

famille était alliée à ma famille disparue, de là notre cousinage et,

par extension, ma parenté avec Kralouk.

Elle a repris, en dépit du costume, les attitudes de la novice au jardin

des cyprès et, comme là-bas, j’ai l’impression d’un manque de sincérité.

Elle s’assied sur la natte, le buste rigide gêné par le corsage

sévèrement baleiné de sa robe. Entre les boucles de ses cheveux, la

petite croix sarrasine tatouée ressemble à une bizarre ferronnerie. Elle

prend une tasse de café, s’assure que je suis servie et hume le fin

breuvage maure, les yeux mi-clos, les narines voluptueuses, puis son

visage revêt l’expression voulue, grave et factice. Elle parle:

--J’aurais beaucoup à vous dire. Vous saurez comment la Providence me

fit découvrir ces braves gens. Ils sont tolérants et bons, déférents et

affectueux, prodigues pour moi dans leur médiocrité. Cependant je vis

des heures de profondes peines. J’ai gardé la foi; mais le milieu

indigène, invariablement soupçonneux contre tout ce qui n’est pas

lui-même, me rend difficile une existence toute selon Jésus. D’autre

part je me sens en butte à la méfiance chrétienne à cause de mon origine

et de mon entourage immédiat.

--Êtes-vous restée en communications avec Mère Augusta, sœur Cécile?

--Non.--Et elle détourne la tête.

--Oh! pourquoi?

--Il y a des choses que Mère Augusta ne pourrait concevoir,

affirme-t-elle le visage subitement durci.

--Elle avait une grande intelligence et vous aimait infiniment. Certes,

elle était capable de tout comprendre de ce qui vous concernait.

Le visage étroit reste dur et incrédule, empourpré d’une rougeur fugace

à cause de mon accent de reproche. J’insiste:

--Ne lui avez-vous jamais écrit?

--Non.

--Savez-vous où elle est?

--Non.

L’intonation, plus encore que le mot bref, témoigne nettement d’une

parfaite indifférence. Le règne de la supérieure est aboli dans son

cœur. Je l’attaque sur un autre terrain:

--Le Père André vous eût été d’un bon conseil et d’un grand secours.

--Il est mort.

Elle jette cela les yeux clos, avec le même visage de volupté qu’elle

avait tout à l’heure en buvant son café. Un instant, j’éprouve le

vertige d’entrevoir un abîme qui est l’âme de Mâadith, ou de sœur

Cécile, ou de leur double et nouvelle incarnation, la cousine de Kralouk

et de Louinissa. Évidemment, la convertie garde rancune à l’aumônier des

doutes qu’il nourrissait. D’une voix unie, elle ajoute:

--Il est mort pendant que je m’occupais encore du dispensaire, quelques

mois avant l’époque où je devais prononcer mes vœux définitifs. La

laïcisation survenue, empêcha cet aboutissement de ma conversion. En ce

moment, je gagne ma vie par des leçons de broderie aux filles des riches

musulmans. Je suis aussi appelée parfois comme garde-malade, la nuit.

Je la devine pleine de restrictions et du désir de se raconter

davantage.

--Je reviendrai vous voir, sœur Cécile, à moins que vous préfériez

affronter mon hôtel.

--Demain, si vous le permettez.

--Je vous attendrai.--Et, en arabe:--Louinissa, s’il te plaît

d’accompagner Mâadith, tu seras la bienvenue.

La femme de Kralouk est sensible à l’attention, mais elle répond

négativement:

--Dieu te le rende! Je ne pourrai pas; j’ai promis de «_passer le

henné_» aux filles de Bouhadad; leur frère se marie dans six jours.

Elle ne saurait, en effet, manquer à la délicate opération, comme à la

manipulation des fards, pour lesquelles son habileté doit être avérée.

Dans six jours, les filles de Bouhadad pourront montrer aux coquettes

invitées des noces de leur frère, les belles mains de fête, les fines

mains peintes couleur de cuir filali et de corail. Sœur Cécile a baissé

ses larges yeux, trop brillants de satisfaction devant la réponse de sa

cousine. Que me dira-t-elle demain? Toute la vérité selon sa conscience

religieuse ou quelque aventure alambiquée selon sa race, quelque conte

où ne seront que reflets et apparences?

Je me lève pour partir; sœur Cécile me suit et Kralouk, qui n’a pas

cessé de nous observer en silence, dit alors:

--Mâadith est mal habillée. Son vêtement est comme la peau d’un être

difforme qui s’attache à son corps par maléfice. C’est parce que la robe

européenne n’aime pas le corps de Mâadith la Kabyle. Regardez la

différence entre elle et les autres femmes chrétiennes! Quand leurs

époux les promènent ainsi, ils semblent crier à tous les

hommes:--«Celle-ci est à moi; mais vos yeux peuvent la posséder comme si

elle était dévêtue; cependant, n’y touchez pas autrement.»--Imbéciles!

C’est avec les yeux qu’on commence à prendre.

Sœur Cécile fronce les sourcils.

--Ma petite sœur, j’ai l’intention d’écrire à Mère Augusta. Je lui dirai

notre rencontre inattendue. Son grand cœur sensible en sera touché.

--Comme il vous plaira.

L’indifférence absolue s’accuse plus encore. Qu’importe qu’on écrive à

la supérieure; ce n’est pas Mâadith qui écrira. Comme autrefois la

novice ayant tout oublié de la petite chevrière, il y a là un chapitre

du passé dont elle n’éprouve aucun besoin de se souvenir.

Le lendemain, dans ma chambre d’hôtel, elle me parut avoir l’allure plus

ferme et le geste moins ambigu. Elle commença sans préambule:

--N’étiez-vous pas en visite chez nous, lorsque, pour la première fois,

je vis et je soignai Kralouk au dispensaire, sans savoir quel rôle ma

destinée lui réservait près de moi?

--Oui, et je me rappelle que, dans un besoin de confidence qui ne vous

était pas habituel, vous m’avez un peu parlé de ce conteur blessé, des

scrupules exagérés et des réminiscences provoqués en vous par son

audacieux langage.

--Depuis ce temps, j’avais toujours eu de ses nouvelles, témoignage de

reconnaissance pour mes soins, je suppose. Entre indigènes, les messages

sont aisés et rapides. Il me faisait savoir par les uns ou par les

autres quelles étaient ses aventures et ses lieux de résidence.

Un jour, j’appris qu’il était passé chez les Sœurs Blanches dont

l’hôpital fut mon premier refuge. Ce chanteur errant avait facilement

découvert toutes mes humbles traces. Une autre fois, il me fit demander

le nom de mon village. Je répondis à son émissaire que c’était Ighli et

que je souhaitais qu’il retrouvât les traces de mon frère Ouali.

--Ah! sœur Cécile, vous qui ne vouliez plus vous souvenir du passé!...

--Mon intention était louable; ses recherches, sa curiosité, la

Providence, pouvaient lui fournir quelque indice. Si cruel qu’ait été

mon frère, je lui pardonne, car les premiers enseignements de notre vie

ne nous apprirent pas à discerner le mal du bien, et j’aurais aimé

savoir ce que ce fils de mon père et de ma mère était devenu. Kralouk ne

me transmit rien le concernant; mais bientôt, il m’annonça qu’il

épousait une femme originaire d’Ighli et qui se trouvait être ma

parente.

A ce moment du récit de sœur Cécile, la physionomie du musicien s’est

imposée à mes yeux, avec une bizarre expression de victorieuse malice,

puissante, obstinée, fanatique un peu...

--Ah! s’écrie la convertie, pourquoi ai-je dû quitter le dispensaire, ma

compagne, notre chapelle! Pourquoi?... La loi nous a frappées comme un

châtiment immérité. Que de larmes le jour où nous nous sommes séparées

de nos enfants et de nos malades! Des tentatives en notre faveur, il ne

m’est resté que cette copie de la pétition adressée au Ministre et au

Gouverneur Général de l’Algérie par les notables indigènes de notre

petite ville désolée. Lisez-la.

* * * * *

«Louange au Dieu unique.

«C’est de lui que nous implorons le secours.

«Nous adressons le salut, depuis le commencement jusqu’à la fin, à celui

qui occupe une très haute situation, l’excellent, l’honoré, l’illustre,

le pur, le parfait, le protégé de Dieu, le respecté, le glorieux, le

puissant,--que son élévation et sa puissance soient durables!

«Nous, habitants indigènes de ..., nous avons appris avec joie que dans

le discours prononcé à Alger le 30 mai 1908, Monsieur le Gouverneur

Général s’est exprimé en ces termes:

«--_Nos populations indigènes savent que notre ambition est de les

rapprocher de plus en plus de la grande famille française, de les

élever jusqu’à elle par le progrès de leur bien-être, par les

bienfaits de l’enseignement et de l’assistance._

«Ces paroles ont fait épanouir nos cœurs. Nous avons constaté que la

France n’a jamais failli aux engagements qu’elle a pris, aussi est-ce

avec confiance que nous vous adressons la présente supplique.

«Il existe à ..., au quartier des Oulad-Seultan, hors la porte

Bab-es-Sebt, un établissement pour le bien du pauvre et du malade.

Depuis longtemps, des religieuses s’y dévouent sans espoir d’autre

rémunération que celle de Dieu.

«La fermeture de cet établissement nous plongerait dans la douleur: les

enfants qui y trouvent un travail honorable retourneraient à la misère,

les malades à tous leurs maux. Qu’il soit épargné!--Cette maison a aussi

toute notre confiance parce que notre religion y est respectée.

«Nous avons révélé ce que recélaient nos cœurs, car nous avons un ferme

espoir dans votre bonté.

«Puisse Dieu prolonger votre existence et vous prodiguer ses faveurs.»

* * * * *

Plus de deux cents noms arabes signaient la supplique.

--Et après cela, ma sœur Cécile?

Elle hésita longuement. Ses doigts s’allongeaient, puis se rétractaient

sur ses genoux; ses ongles bombés griffaient la laine de sa robe.

--Après cela..., nous sommes revenues à la maison-mère, sœur Bénigne et

moi. Quand notre supérieure a décidé de se réfugier en Italie, sœur

Bénigne, malgré son âge, a voulu la suivre. Moi, je les suivais toutes

les deux...

--De votre plein gré, n’est-ce pas?

Elle eut un sourire équivalant à un haussement d’épaules:

--Mâadith n’était qu’une chèvre perdue et sœur Cécile appartenait à la

communauté...

Le jour se retirait de la chambre. Au dehors régnait déjà l’apaisement

du crépuscule.

--Il faut que je m’en aille, dit brusquement la petite religieuse sans

voile.

--Je vous accompagne. Nous rejoindrons Louinissa chez Bouhadad.

Je craignais, si je la rendais à elle-même et à son nouveau milieu, si

une nuit et une journée peut-être nous séparaient, je craignais que ne

s’émoussât son désir de se raconter à moi, et je n’apprendrais jamais la

suite de son récit. Elle accepta ma proposition.

Mâadith · 第 2 / 9 段