BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
(ŒUVRES NOUVELLES)
MAGALI-BOISNARD
MÂADITH
Connais-tu la main du destin?
Le destin a cinq doigts.
Qu’ils se posent sur toi et tu les connaîtras.
Deux pour les yeux,
Deux pour les oreilles...
Son dernier doigt sur ta bouche dira:
«Tais-toi!»
Gazini
AMIENS
LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE
7, RUE DELAMBRE, 7
(Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)
1921
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
20 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 20.
50 exemplaires sur Hollande, numérotés de 21 à 70.
100 exemplaires sur Arches, numérotés de 71 à 170.
2.000 exemplaires ordinaires.
La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.
Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1921 by Edgar Malfère.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
_L’Alerte au désert_. La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).
_Le Chant des femmes_ (couronné par l’Ac. Française), poèmes du temps de
guerre. (Perrin).
_La Vandale_, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).
_Les Endormies_, roman de l’Islam féminin. (Sansot).
_L’Islam et la politique des Alliés_ (adapté de l’italien).
(Berger-Levrault).
_La Kahena_, 4 actes de l’indépendance berbère.
_Études et conférences_.
En préparation
_Le Désert_, poèmes sahariens.
_La Trace Perdue_, roman.
_Jackie au désert_, histoire d’un bébé dans le Sahara.
_L’Enfant Taciturne_.
PREMIÈRE PARTIE
... Née au temps où les oliviers kabyles fleurissent les pentes
montagnardes et les sentiers pierreux entre les vergers, Mâadith devait
être belle. Les vieilles reconnurent cela dès sa naissance et ses
parents se réjouirent dans leur pauvreté laborieuse, car la beauté est
la puissance divine et singulière qui enchante à jamais les hommes et
les femmes.
Dix années passèrent, marquées aux retours des rafales de neige dans les
cèdres du Djurdjura et du bourdonnement des guêpes dans les oliviers
refleuris. Parmi la brousse et les gneiss grisâtres, Mâadith gardait les
chèvres du village d’Ighli, dont quelques-unes étaient le bien paternel.
Le front étroit et bombé sous des cheveux touffus, le corps mince dans
un lambeau de draperie bleue, Mâadith était aussi bondissante que son
troupeau. Ses yeux éblouissaient son visage de statuette brune. D’humeur
orgueilleuse et sauvage plus qu’aucune de ses pareilles, elle jouait
parfois avec les autres bergers, mais préférait la solitude, habile à se
parer de colliers de baies de myrte, à défier les singes aventureux
descendus des cèdres et à disputer aux chevreaux le lait des chèvres.
Elle n’aimait pas son frère Ouali, mais elle l’admirait pour sa taille
élevée au-dessus de celle des autres gamins et parce que, fort de sa
qualité de mâle et d’aîné, il la battait si brutalement que chaque fois
elle croyait en mourir.
Ouali allait à l’école que dirigeaient un instituteur français et sa
femme,--de braves gens aux traits et au caractère imprécis, cultivant
des fleurs et des légumes, ne sachant de leurs élèves que le nom et
qu’ils étaient tous sales et faisaient étalage de pauvreté. Si Mâadith
accompagnait son frère, la femme de l’instituteur l’accueillait d’abord,
à cause de sa grâce et de son charmant visage, puis, après quelque
sottise vite accomplie, la chassait en l’appelant «fille de sorcière».
L’école se trouvait à plus d’une heure de marche du village accroché
comme un nid de pigeon sauvage à la montagne. L’hiver, les écoliers
enfonçaient jusqu’au ventre dans l’épaisseur de la neige. Ils partaient
dans le matin où persistait la nuit; ils revenaient dans le soir où
régnait déjà l’ombre hâtive. Ils auraient voulu éviter le rude et
quotidien pèlerinage: mais les pères, prudents et avertis, chétifs et
sages, craignaient le mécontentement de l’administration.
Le foyer de Ouali et de Mâadith était si humble qu’il arrivait au garçon
d’avoir faim. Lorsque la femme du maître d’école préparait le repas,
Ouali ramassait les épluchures, livrait bataille aux autres affamés qui
voulaient les lui prendre, et mangeait en pleurant de colère et de
satisfaction.
Le père des enfants se tua. Avec deux maîtresses branches d’un vieil
olivier, dont les autres appartenaient à ses cousins, il possédait un
morceau de terre cultivable, oublié par l’ancienne fureur d’un torrent,
à mi-hauteur d’une paroi de roche entre un ravin profond et le rebord
d’un sentier. Chaque jour, ceinturé par une corde fixée à un arbre, il
se laissait glisser au-dessus de l’abîme jusqu’à son jardin qu’il
cultivait âprement. Mais la destinée rompit la corde tandis qu’il était
encore suspendu dans le vide et les chacals purent seuls découvrir son
corps. Alors, quand le menu bétail, les deux branches d’olivier et le
jardin furent revenus au prêteur, qui est le grand fléau des
montagnards, quand la mère fut morte à son tour de misère et de maladie
dans la hutte des cousins, les deux enfants se sentirent aussi libres et
aussi isolés que des chèvres perdues dans la broussaille.
--Viens, ô Mâadith, je sais le chemin du grand village où sont des
maisons comme pour les géants et les colons riches, dit subitement
Ouali.
--Certes, je viendrai, mon frère.
C’est le marché du grand village. Mâadith est ahurie, joyeuse et
apeurée, devant une cohue d’hommes et de bêtes. Entre les burnous
jaunâtres, effilochés, les feutres ou les casques des colons circulent.
A l’écart des groupes qui trafiquent, un vieux Kabyle vend de la neige,
prise aux grottes du Djurdjura, pour rafraîchir l’eau ou le petit-lait
dont se désaltèrent les clients d’un café maure. Il y a des gens qui
discutent ou se battent et d’autres qui échangent les saluts ou le
baiser du respect, les lèvres effleurant l’épaule.
--O ma sœur, dit Ouali, attends-moi ici, je te prie.
Mâadith obéit. Tranquille, presque rassurée, elle le regarde s’éloigner
dans la foule où il glisse et s’insinue comme un vif lézard parmi les
pierres. Elle attend. N’ayant jamais compté les heures, elle ne sait pas
que le temps passe. Peu à peu, la place du marché s’élargit et se vide.
Des chapelets d’hommes s’égrènent le long des chemins. Le bruit du sabot
des mules s’éteint dans la poussière et l’éloignement. Les petits ânes,
lourdement chargés de cavaliers aux longues jambes nues, au large
chapeau de palmier-doum tressé, disparaissent derrière les
lauriers-roses de la vallée. Dans la plainte des essieux violentés par
la traversée des thalwegs, au trot des chevaux ébouriffés, les carrioles
des colons regagnent les fermes. A son tour, le vendeur de neige s’en
est allé. La place du marché est déserte.
Assise sur la terre, Mâadith pleure tout doucement. Elle ne pense à
rien, elle n’a pas peur, mais son isolement et son immobilité la
déconcertent. Elle n’ose pas se mouvoir dans ce lieu si différent du
haut-plateau familier où broutaient les chèvres. La nuit vient et se
prolonge comme l’absence de Ouali. Mâadith s’endort...
--Réveille-toi, fille, réveille-toi!
L’enfant ouvrit ses yeux troubles. Une face de vieille femme, égratignée
de rides terreuses, se penchait sur son petit visage étonné. L’aube
dégageait à peine de l’ombre la silhouette des eucalyptus et des
maisons.
--Fille, lève-toi.
Mâadith, examinant l’inconnue, demanda:
--O vieille, est-ce Ouali mon frère qui t’envoie?
--Ton frère Ouali? Je ne sais rien sur lui.
--Il est grand. Il se bat fort; il s’est battu même avec des singes dans
la forêt de cèdres, et les singes font peur à beaucoup d’hommes. Il
m’avait dit de l’attendre...
--Il est parti! Le prophète sait s’il reviendra. Ton père et ta mère que
sont-ils?
--Ils sont morts.
--Où est ton village?
--Dans la montagne.
--O la montagnarde tombée sur la plaine, te voici pareille à une graine
jetée dans les champs! Qui saura où tu te trouves, ô la toute petite?
Quel jour d’entre les jours reviendra ton frère? Mais viens chez moi
attendre son retour; tu conduiras mon fils, l’aveugle Amar, et je te
nourrirai.
Mâadith suivit cette femme qui lui fit place dans une cellule étroite,
formée par un lambeau de toile, au fond d’un caravansérail où deux
chiens maigres hurlaient à tout venant, où quelques dromadaires
étiraient leurs fantastiques formes. Les chameliers trouvèrent la petite
jolie et le dirent à la vieille qui riposta par des injures, mais sans
colère...
Les jours suivants, Mâadith errait de marché en marché, de village en
village, au hasard des routes, à travers un monde inconnu. La main
lourde de l’aveugle Amar pesait sur son épaule. Il mendiait, invoquant
Sidi Abd-el-Kader-Djilani d’une voix rude et livrant au soleil et aux
mouches sa face trouée de petite vérole où roulaient inlassablement des
yeux sans regard.
Mâadith vécut entre ces deux êtres, la mère et le fils. Elle vécut comme
ils le voulurent, ne réfléchissant pas et n’ayant point de révoltes.
Elle ne souffrait que d’une souffrance animale: quelque douleur
physique, la fatigue, la soif ou la faim. Elle n’avait pas appris à
jouir et se contentait d’exister passivement, soumise à des gestes de la
vie qui n’étaient plus un mystère pour les petits bergers des hauts
pâturages et qu’elle acceptait, semblable à ses sœurs de race, fleurs
humaines qui croissent vite, devenant femme avant d’avoir cessé d’être
enfant.
Il advint à Mâadith de rencontrer des gens du village d’Ighli. Ils se
souciaient peu d’elle; mais, par eux, elle apprit que son frère Ouali
était parti pour les villes du littoral, avec d’autres gamins qui
émigraient vers les ports ou les grandes cultures du Tell, allant gagner
leur vie hors de la sévère et âpre montagne.
Un jour, la destinée de Mâadith choisit la route remontant du lit de
l’oued jusqu’au seuil de l’hôpital et du couvent des religieuses qui
vont, vêtues de laine blanche, une croix d’argent sur la poitrine,
soigner les musulmans malades et parler de choses douces en langue arabe
ou berbère. Et la destinée fit que Amar s’endormit au revers du talus...
Entre les longs cils courbes, les yeux de Mâadith luisaient d’un regard
net et noir. Ils fixaient l’aveugle avec un désir vague de le vouer à un
sommeil éternel. Deux ou trois petits, qui veillaient sur le bétail des
pâtures environnantes, se rapprochèrent. Ils parlèrent de leurs
querelles et de leurs maux. L’un, guéri d’une blessure par les soins des
religieuses blanches, raconta de tentantes et fabuleuses choses sur les
secrets de la vie heureuse, derrière les murs neigeux et ensoleillés de
l’hôpital. La chaude atmosphère vibrait de l’appel grelottant d’une
chèvre. Un vol d’oiseaux migrateurs, suspendu dans la clarté, fit
entendre un cri bref comme un avertissement. Sous un olivier, des loques
multicolores, ex-voto des femmes pieuses, palpitaient au-dessus de
l’amas de pierres recouvrant la sépulture d’un saint homme d’Islam...
Amar l’aveugle reste plongé dans son sommeil. Les petits gardiens du
bétail se sont dispersés dans les champs. Mâadith est droite et
frémissante sous l’arbre-tabou. Elle a déchiré une lanière de sa
gandourah; elle l’attache à une branche.
--O saint, murmure-t-elle, je te prie, que l’aveugle et la vieille
perdent la mémoire de Mâadith!
Et la voici courant vers les murailles blanches, hautes et paisibles
sous le soleil...
C’est ainsi que Mâadith expliqua sa jeune vie et sa triste aventure à
celles qui lui donnèrent asile.
Quelques années après, Mère Augusta, supérieure d’une autre
congrégation, venait de me redire ces choses.
Nous sortions du jardin du couvent et nous marchions dans l’ombre de la
basilique de couleur fauve sur la colline nord-africaine, au bord de la
mer. La coupole byzantine et les deux tours, aux réminiscences de
minarets, dominent un cimetière où scintillent surtout des verroteries
blanches, puis les villas et les petites maisons de plaisance de
Saint-Eugène, banlieue d’Alger accablée par la fantaisie baroque et le
goût redoutable des architectures individuelles. En opposition, sur
l’autre flanc de la cité, d’autres hauteurs portent les lignes pures de
la simple maison arabe, blanche et bleue, et les arabesques des logis,
imités d’un art oriental, qui traduisent le luxe des hiverneurs. Par les
yeux chatoyants de ses vitraux, la basilique regarde la courbe vaste de
l’horizon sur le profond azur méditerranéen.
Mère Augusta poursuivait son récit:
--Dès l’instant où la porte de l’hôpital se fut refermée sur Mâadith,
protégeant sa fuite et sa détresse, du moment où des mains douces et
sûres caressèrent maternellement son être misérable, où des voix
décisives répondirent «non» aux revendications d’Amar et de la vieille,
cette petite créature humaine, qui n’avait été qu’un animal dans la
broussaille, une esclave entre deux malheureux, se trouva libérée de son
court passé et prête à toutes les renaissances. Cependant, les
religieuses ne firent pas spontanément la conquête de son esprit. Elles
lui parlaient couramment sa langue et commencèrent à l’initier au
français; mais l’enfant s’attachait peu au sens des paroles. Elle en
appréciait surtout la musique et préférait les sœurs dont la voix était
agréable à entendre. Le bien-être et la douceur avaient immédiatement
réalisé la conquête physique. Mâadith éprouvait le repos et le
rassasiement de son corps, comme une âme civilisée éprouve le bonheur.
La conquête morale, plus lente, devait s’accomplir peu à peu et
s’achever près de moi...
Mère Augusta s’interrompit pour saluer l’aumônier de la basilique qui
s’avançait vers nous. Je devinais, mieux qu’elle ne me l’exprimerait
peut-être, les raisons de la conversion morale de la petite chevrière
kabyle. Je connais les esprits neufs et riches de ces primitifs où
germe, spontanée et vigoureuse, toute graine jetée pourvu que
l’atmosphère soit favorable. Je sais comment, si le hasard les libère un
instant de la tradition, ils se donnent à d’autres choses avec une
passion mystérieuse et une sorte de frénésie sensuelle. Mais ils ne se
donnent que momentanément. Mâadith sans doute fut séduite et grisée par
une ambiance mystique, en respirant un air saturé de piété, peuplé des
formes et des expressions du culte divin, dans un lieu où toutes les
attitudes et tous les mots concouraient à l’enveloppement spirituel.
Elle s’enivra d’un autre encens que le benjoin musulman: mais elle fut
ivre. Je suis curieuse de savoir combien de temps a duré cet enivrement.
Le Père André, aumônier de Notre-Dame d’Afrique, est un de ces
missionnaires africains qui parcoururent les brousses et tous les
saharas. La demi-solitude de son bel ermitage convient à son caractère
indépendant et large. Mère Augusta l’a mis au courant de notre causerie
et je constate qu’il ne professe pas pour Mâadith des sentiments aussi
crédules et aussi chaleureux que ceux de la généreuse supérieure.
--Ah! la conversion de Mâadith! dit-il en hochant la tête. En êtes-vous
si sûre pour le présent et que vaut-elle pour l’avenir?
--Monsieur l’aumônier...
--Je suis rude, n’est-ce pas? Mais j’ai éprouvé, de déception en
déception, les forces rétractiles de nos races indigènes et je me méfie.
--Notre petite conquête a été baptisée. Ce n’est pas une Arabe; c’est
une Berbère dont les ancêtres furent chrétiens.
--Oui, oui, ils furent chrétiens, après avoir été idolâtres et revinrent
aux idoles avant de se faire musulmans. Quel crédit voulez-vous que
j’accorde aux ferveurs religieuses transmises à leurs descendants? Je ne
vous convaincrai pas; mais vous ne me persuaderez pas non plus. Cette
Mâadith, ou Cécile, puisque tel est le nom de son baptême, a pour
habitude d’être la gloire et l’édification des communautés. Est-ce à
cause de son charme sauvage ou de sa souplesse d’instinct, qui l’adapte
sans effort à vos us et coutumes en vous émouvant d’une pieuse surprise
et dans la tendre bonté de votre cœur?
--Ses actes sont exemplaires, sa piété édifiante.
--Elle apporte trop de passion en toutes choses. On dirait qu’elle
recherche et éprouve de la volupté même dans la prière.
--C’est une nature excessive, mais d’une pureté absolue. Lavée de son
misérable passé, elle s’est appliquée à l’abolir dans sa mémoire et n’en
conserve pas une ombre.
--Je veux vous croire, je veux vous croire.
--Elle n’a jamais témoigné le moindre regret de sa vie primitive ni
manifesté le désir de nous quitter quelque jour.
Le Père André sourit avec une incrédulité plus grande contre laquelle
Mère Augusta me semblait accoutumée à rompre des lances.
--Cet argument ne vaut rien, réplique-t-il. L’âne battu et affamé reste
volontiers dans la fraîcheur de l’écurie imprévue et devant la crèche où
il rencontra bonne provende, même si, la porte ouverte, le soleil et la
poussière le sollicitent de revenir au dehors.
J’écoutais la discussion, plus tentée d’adopter l’opinion de l’aumônier
que les certitudes de la supérieure. Celle-ci reprit pour moi la suite
de l’histoire de Mâadith-Cécile.
--Nous avions demandé aux sœurs de Kabylie une de leurs orphelines,
indigène et convertie si possible, pour servir chez nous, assurer de
menues besognes, surveiller parfois les trop petits enfants que de
pauvres femmes du peuple nous confient. Dès son arrivée dans notre
maison, Cécile nous a plu. Elle était touchante et délicieuse, timide
sans gaucherie, avec de beaux yeux livrant toute la gratitude
affectueuse de son cœur. On ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle
ressemblait à des figures d’anges de vitrail et elle se révélait d’une
douceur infinie. Mais on discernait en elle une intelligence des plus
vives et une ardeur profonde pour apprendre tout ce qu’elle ne savait
pas encore. Nous avons bien vu qu’elle serait peu faite pour une besogne
ordinaire. Elle possédait assez le français et pouvait lire et écrire.
Je me suis attachée à son instruction. Vous connaissez le curieux
pouvoir d’application à l’étude de la plupart des petites musulmanes;
Cécile a dépassé toutes les prévisions, comblé toutes les espérances.
Son regard, qui ne se détachait pas de mon visage pendant nos leçons, me
donnait l’impression qu’elle devinait les choses avant que mes paroles
les lui eussent expliquées. Je la conduisis jusqu’au brevet élémentaire
qu’elle obtint facilement. Sa mémoire possédait imperturbablement le
programme.
--Et maintenant? risqua malicieusement le Père André.
--Maintenant... La supérieure hésita, puis elle sourit à son tour avec
bonne humeur:--Maintenant, je suis obligée de convenir qu’il s’est
opéré, à son insu,--car elle reste toute étonnée si je le lui fais
remarquer,--un travail bizarre dans son cerveau. Elle a oublié les
choses les plus simples pour se remémorer parfois les plus inattendues,
celles-là mêmes qu’avec elle j’effleurais à peine, les considérant comme
moins utiles ou trop compliquées. Non seulement elle se les rappelle:
mais il lui arrive de les amplifier ou de les interpréter dans un sens
qui lui est personnel.
Cela ne me surprenait point; les écolières indigènes sont coutumières de
ces particularités.
L’enfant arabe qui s’instruit en dehors de son milieu, tend toujours à
dépasser le domaine de l’enseignement primaire qu’on lui offre. Il
parcourt vite le cycle de celui-ci et s’intéresse davantage à des
notions d’ordre plus complexe: ce sont celles qu’il s’assimilera le
mieux ou retiendra le plus longtemps; car la surprenante mémoire et la
facilité prompte dans l’étude disparaissent presque infailliblement au
moment où l’élève passe de l’enfance à l’adolescence.
--Et maintenant, conclut la supérieure non sans un léger accent de
triomphe, maintenant, Cécile se transforme en _sœur Cécile_, une chère
novice qui ne tardera pas à prononcer ses vœux.
Le Père André parla, comme répondant à des réflexions silencieusement
poursuivies:
--Ses gestes et ses sentiments, depuis son adoption, furent toujours à
l’imitation de ceux de son entourage; continue-t-elle simplement à
imiter?
--N’avez-vous pas causé ou discuté avec elle, mon Père, cherché à
éprouver la valeur de ses convictions? demandai-je.
--Plusieurs fois. Je n’ai pu la trouver en défaut. A peine lui
reprocherai-je l’excès même de ses affirmations et un orgueil, très
musulman, de sa foi chrétienne;--car, vous le savez, nul disciple
d’aucune religion ne met dans le titre et la qualité de «croyant» plus
d’irréductible fierté que les adeptes de Mahomet. Disciple de Jésus,
Mâadith est superbement orgueilleuse de son Maître. Au début de sa vie
nouvelle, son cerveau logique de primitive, mais ignorant de l’analyse,
n’évoquant pas les jouissances nombreuses, participant peu aux
satisfactions physiques, eut moins d’émerveillement que de contentement
naïf, dans une engourdissante béatitude. L’exaltation vint plus tard,
quand Cécile eut appris à réfléchir,--et encore, je ne sais si elle
réfléchit beaucoup.
--Ne serait-il pas prudent d’insister, pour la mettre en garde contre
son inexpérience des sentiments nécessaires à la vocation qu’elle
choisit?
--Inutile. Elle veut être religieuse comme elle a voulu quitter
l’aveugle Amar, définitivement, avec une volonté de chèvre têtue.--Et il
conclut, parce que Mère Augusta courbait un front affligé:--Je veux
croire que la grâce de Dieu et la main de sa Providence veillent sur le
choix de cette vie ardente, énigmatique encore pour moi.
--Vous verrez sœur Cécile et vous jugerez, me dit doucement la
supérieure.
C’était l’heure de la troisième prière islamique. Dans la tiédeur
rayonnante de cet après-midi d’automne, les chemins conduisant à la
basilique furent émus de formes, de voix et de parfums. Des femmes
indigènes les envahissaient par groupes ou processionnaires. Elles
s’égaillaient entre les haies d’agaves, au hasard des buissons
fleurissant les talus et que ravageaient leurs souples mains peintes.
Elles montaient vers la basilique, temple d’un culte étranger, mais
temple. A la Vierge Mère,--qui avait son nom et son rôle dans la
théologie musulmane, et qui se trouvait être ici la Vierge Noire,
Notre-Dame d’Afrique,--les épouses stériles apportaient le vœu profond,
le regret et l’espérance de leur instinct maternel. A la beauté de
Mériem femme choisie entre toutes les femmes, des courtisanes, soumises
à une immémoriale tradition plus qu’au péché de lucre et de luxure,
venaient remettre les souhaits de leurs amours. Et, près de la divinité
reconnue et adorée par tant de peuples puissants, les vieilles, les
aïeules, voulaient consacrer les préliminaires ou le dénouement de
quelque occulte sorcellerie. Toutes échangeaient des mots ironiques, des
propos crus et légers, puis, brusquement, leurs voix sombraient en de
troubles silences dont un roucoulement de chanson subite rompait le
lourd enchantement. Dans l’âme de ces filles, berbères ou arabes,
persiste un fond de superstition mystique que certaines manifestations
du culte chrétien catholique apprivoise et enchante. Elles accouraient
des hauts quartiers de la ville ou des humbles abris des champs,
bourgeoises ou femmes de mauvaise vie, pour, entre deux prières
koraniques, tourner autour de l’autel de la Vierge, y brûler du benjoin,
y suspendre des guirlandes de jasmin et de géranium rose. Le Père André
les tolérait, ne se reconnaissant pas le droit de juger de la qualité ni
des mobiles de leur piété. Il lui suffisait que ces pèlerines aux
tuniques embaumées ou aux haillons terreux, aux visages fauves ou
voilés, aux pensées secrètes, fussent silencieuses et pleines de respect
pour le saint lieu.
Elles montaient comme une marée blanche et dorée, chaude et vivante, aux
pentes des routes poudreuses. Elles montaient invinciblement. Dans
l’ombre sévère et pure de la basilique, les bras du crucifix
élargissaient leur geste de rédemption et d’appel; les saints et les
saintes avaient un plus suave sourire. Et cette foule féminine, humanité
plus légère et plus sensible que celle des hommes, montait moins vers la
croix que vers le sourire. Ce n’était pas un raisonnement, mais une
impulsion qui la conduisait au sommet de la colline. Elle n’obéissait
pas à la foi dans un divin miracle, mais au désir de pénétrer une
atmosphère de merveilleux. Après avoir inconsciemment goûté le miel ou
le fiel de la terre, elle effleurait le sel et respirait les aromates
d’un monde idéal qu’elle ne déterminait point. Comme Marthe offrait son
labeur fidèle, Marie son esprit attentif et la Magdaléenne son repentir,
ces femmes d’un autre peuple et d’un autre temps donnaient, en
instinctive offrande, les plus précieux de leurs désirs et de leurs
soucis.
J’évoquai Mâadith la Kabyle, qui eût pu se trouver parmi ces femmes, et
qui, baptisée et initiée aux mystères d’une autre foi, priait sous la
coiffe blanche et le voile noir de sœur Cécile.
--C’est elle.
Mère Augusta s’éloigna discrètement, ne voulant pas que sa présence me
parût pouvoir influencer la petite convertie.
Les roses d’automne et les chrysanthèmes déroulaient des écharpes de
couleur aux deux bords de l’allée de cyprès. Le jardin descendait vers
la mer avec toutes ses floraisons et ses verdures, comme attiré par
l’aimant scintillant des vagues. Entre les arbres alignés tels des
cierges, Mâadith-Cécile venait à moi avec ce rythme qui enchante
l’allure des femmes d’Orient et dont les Occidentales ne possèderont
jamais le secret. Et ce rythme me semblait surprendre et modifier la
rigidité des plis de la robe noire de la novice. Mais les mains brunes
aux ongles bombés étaient dévotement jointes, les longues paupières
baissées, le visage étroit penché et comme retiré dans l’encadrement
profond, roide et blanc, de la coiffe monacale.
Mâadith releva la tête et souleva ses paupières en me saluant. Dans ce
jardin de cyprès et de roses, où chaque bosquet renfermait un autel
chastement fleuri, comment oublier jamais la vision de ce visage
d’amour, de ces yeux intenses brûlant de langueur mystique, éblouissants
dans leur indéfinissable regard! Cette étrange et adorable figure était
celle de quelque prêtresse, ressuscitée sous les arbres d’un décor
archaïque, dans le puissant parfum de myrrhe et d’aromates qu’ils
distillaient pour le mêler au subtil encens évaporé des roses. Mâadith,
Mâadith, vous dormiez depuis plus de deux mille ans dans un sarcophage
de pierre grise, aux sépulcres de la ville de Didon. Et vous voici
réveillée, ô Mâadith, immobile et droite, toute embaumée de cire et de
résine. Votre belle bouche a gardé son sourire énigmatique et inspiré.
Si nous écartions ce voile, qui vous enveloppe d’un nuage obscur, vous
vous érigeriez, fine et superbe, dans la tunique ailée aux couleurs de
Tanit!
Mais sœur Cécile parla et j’en voulus un peu à Mâadith des pensées que
son apparition m’inspirait. Sœur Cécile parla et si, sous la coiffe
enserrant le front charmant, je n’avais aperçu le tatouage primitif,--la
petite croix sarrasine, marque indélébile que l’_ouchem_, avec la pointe
d’un couteau trempé dans du noir de fumée, mit au front de l’enfant
kabyle,--j’aurais cru que jamais sœur Cécile n’avait été Mâadith.
--Je suis heureuse de vous connaître, Madame. Notre chère supérieure
vous aime et vous devez l’aimer aussi. Elle est tellement admirable! Ses
traits me rappellent ceux de sainte Thérèse ou de sainte Cécile, ma
patronne. Elle possède toutes les vertus du Ciel. Elle est parmi nous
comme une lumière. Je n’aspire qu’à lui ressembler;--mais deviendrai-je
un jour digne d’atteindre à une telle perfection?...
La voix chantait, émue et émouvante; l’accent était délicat et sincère.
--Vous ne pourriez penser d’elle plus de bien que ce que j’en pense, ô
sœur Cécile. N’est-ce pas surtout son influence qui vous fit apprécier
et vous incline à choisir la vie religieuse de préférence à toute autre?
--Son exemple spirituel, oui, et l’exemple, matériel puis-je dire, de
sœur Bénigne.
Ah! sœur Bénigne, dont la ronde silhouette, alerte et sautillante,
parcourt les allées du jardin, enjambe les bordures, attaque les massifs
d’un sécateur vigoureux et impitoyable, se penche sur un semis d’un
geste attendri qui couve, relève les tiges d’une main qui semble
soutenir un front affligé, sœur Bénigne, chef jardinier, guide aussi la
convertie!
Je sais qu’elle remplit encore le rôle de médecin et d’infirmière de la
communauté. Sa large figure, fraîche et à peine ridée, ses bons yeux
toujours humides, son caractère plein de bonhomie et de gaîté, sont une
panacée universelle près des malades.
--Vous lui vouez une affection particulière?
--Je lui suis reconnaissante de ses soins pour moi; mais j’aime
également toutes nos sœurs, comme il convient selon notre règle et comme
elles en sont dignes.
Cela est dit d’un ton légèrement affecté, les paupières closes sur le
regard éblouissant. Nous faisons quelques pas en silence. Je voudrais
interroger la novice, la harceler de questions auxquelles elle ne
pourrait se soustraire, escalader un mur mystérieux que je sens dressé,
impénétrable, entre la vérité nue de son âme et la conscience que
l’ambiance lui fit, son langage naturel et l’expression mesurée, non
sans préciosité, qu’elle me livre. Je suis depuis trop longtemps
familiarisée avec l’esprit secret de sa race pour subir candidement le
charme à la manière des religieuses: mais je doute d’instinct et
j’hésite par scrupule. Je risque de me tromper. Sœur Cécile est
infiniment déconcertante dans sa grâce évangélique, sa beauté rayonnante
et quelque chose de violent et de concentré à la fois, de passionné et
de tendre, qui émane de ses gestes lents, de ses regards prompts, de sa
voix précieuse et modulée.
C’est elle qui me questionne:
--Mère Augusta appartient à l’une des grandes familles de l’aristocratie
française, n’est-ce pas?
--Oui. Comment le savez-vous? Car je ne suppose pas que ce soit elle qui
vous l’ait dit.
--Non, certes! Elle est trop modeste et trop délicatement simple pour
révéler cette supériorité. Mais je le pressentais à la perfection de son
caractère et à sa rare distinction. Nos autres sœurs, pas plus que
moi-même, ne saurions prétendre à l’égaler.
--Ah! petite aristocrate, vous gardez des influences musulmanes qui
environnèrent votre berceau la prédilection et le respect des castes!
Les yeux de la novice flambent soudain de mécontentement et son visage
exprime la fierté blessée. Ce n’est qu’un reflet fugace. Je devine que
l’orgueil de Mâadith serait prêt à me répondre, avec une hauteur
dédaigneuse, sur un sujet qui lui convient; mais la prudence et les
leçons d’humilité de Cécile s’imposent. La lutte est brève. La petite
novice change de conversation.
--Quelle sérénité il y a dans ce jardin. L’éprouvez-vous aussi? On
dirait que ce sont les prières envolées de notre modeste chapelle qui le
fleurissent de toutes ces fleurs comme elles fleurissent nos cœurs des
grâces du Saint-Esprit. Aimez-vous la musique religieuse? Quand Mère
Augusta se met à jouer sur le petit harmonium du parloir, une force
sacrée et toute puissante m’arrache à la terre et m’emporte au ciel.
J’entends chanter les anges et je chante avec eux. Je vois leurs
splendides visages et mes yeux en restent tellement éblouis que,
longtemps après, mes paupières brûlent comme il arrive quand on a fixé
le soleil couchant ou contemplé la flamme. Et quand Mère Augusta joue
dans la chapelle, pendant les offices, je crois devenir folle d’extase.
Je comprends ce que sera la félicité des bienheureux en écoutant les
divins concerts. Dans ces moments-là, vous pourriez vainement torturer
mon corps; je ne sentirais pas la souffrance. Oh! la musique, un accord,
même le plus chétif, c’est radieux comme la lumière, magnifique comme la
mer, immense comme le firmament! C’est presque aussi beau que la prière
et c’est la seule chose qui, avec l’élévation de nos âmes à Dieu, puisse
nous enlever à notre misérable vie humaine pour nous faire goûter par
avance les joies ineffables de la céleste existence, celle que nous nous
efforçons de mériter par l’indulgence de Notre Seigneur Jésus-Christ!...
La poitrine de sœur Cécile bat très vite sous ses deux fines mains
croisées. Ses traits irradient une allégresse indescriptible.
Subitement, elle s’apaise, se courbe sur un massif de chrysanthèmes
dorés et rouges, les cueille à brassée, en charge ses bras, les presse
contre son sein, enfouit son visage dans leur touffe d’où s’exhale une
amère et pénétrante senteur et, longuement, longuement, elle respire.
Quand elle relève la tête, sa figure est idéalement souriante et
paisible, ses yeux sont telles deux larges coupes pleines de ciel
nocturne, avec un lointain, très lointain scintillement d’étoile et qui
m’apparaît inexpressif, comme si la révélation dont il était chargé se
diluait dans la distance. Elle s’est remise à marcher. J’écoute sa voix,
devenue précise et posée, qui prononce des paroles d’érudition
gracieuse, autour de l’une de ces réminiscences qui surprennent Mère
Augusta:
--Tout à l’heure vous parliez des influences et vous songiez sans doute
aux origines de mon berceau. J’en ai perdu le souvenir; mais je crois
que ces origines relèvent bien moins de l’Islam, dernier conquérant
politique et religieux de mes ancêtres berbères, que des envahisseurs
romains ou vandales et de leurs mercenaires. Vous devez savoir qu’il y
a, parmi les tribus, des hommes blonds aux yeux bleus tels des Gaulois,
des adolescents roux et des femmes brunes au profil pareil à celui des
médailles anciennes. La montagne berbère connut à peu près tous les
dieux et toutes les idolâtries: mais mes aïeux furent certainement
chrétiens et, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Esprit, je
n’ai fait que me restituer à la Vérité.
Je ne retrouve pas ses yeux, réfugiés sous les longues paupières
ambrées. Elle s’exprime avec une lenteur discrète et sûre, une
conviction définitive, où passent de brusques frémissements. Et cette
conviction, qui cherche à s’affirmer en elle et qu’elle affirme, me
laisse incrédule et vaguement inquiète comme le Père André, avec une
impression de malaise, peut-être de regret. Si elle ne me parlait plus
français, il me semble que je déchiffrerais mieux l’énigme. Je la
sollicite affectueusement:
--Sœur Cécile, je voudrais que Mâadith me dise quelques mots dans sa
langue maternelle ou dans ce parler arabe que je préfère à tous les
autres et que vous connaissez.
Je revois les yeux merveilleux. Ils posent sur moi leur noirceur, opaque
et dure tout à coup. Un souffle de vent ramène sur eux le voile de la
novice.
--Il n’y a plus de Mâadith et j’ai oublié son langage, répond doucement
cette élue d’entre toutes les converties.
J’ai quitté sœur Cécile au bout de l’allée, face à la mer immense. L’âme
odorante des cyprès et des roses s’exaltait sous les rayons obliques du
couchant. Une cloche tintait au couvent et des sons d’harmonium
jaillirent de la chapelle, idéalisés, élargis vers l’infini avec le
bruit des vagues. Une flamme chaude comme une bouffée de plaisir
illumina le visage de la prêtresse à guimpe de nonne. Elle eut hâte de
me fuir pour retrouver le sanctuaire harmonieux, clos aux échos du monde
réel, asile d’extase, illuminé, fleuri, embaumé d’encens, enivré de
prières.
* * * * *
--Eh bien! me demanda le Père André, qu’en pensez-vous?
--Je ne sais pas et je ne prévois rien de ce que pourra faire l’avenir.
Il fixa longuement la baie débordante de calme azur sous lequel tanguait
la houle profonde. Les reflets du crépuscule durcissaient sa face
vigoureuse et franche. Son regard était triste et grave, tel que je
l’avais rarement vu.
--Voilà, dit-il, cette mer a roulé le flot des siècles, nourri les
mythologies et porté l’élan de plusieurs humanités. Elle n’a rien ignoré
des temps les plus beaux et les plus atroces et rien n’en reste écrit
sur sa face. Nous ne savons d’elle que ce qu’elle veut bien nous livrer
ou plutôt ce que notre intelligence limitée peut en comprendre. Elle
nous attire et elle nous fait peur. Nous ne cessons pas de la considérer
avec autant d’amour que de crainte. Notre prédilection pour elle vient
de ce qu’elle nous est mystérieuse. Je lui compare l’âme de Mâadith, car
cette âme porte, inconsciemment je le crois, un mystère qui, peut-être,
ne nous sera point révélé.
Il ajouta, après un silence:
--Pour les civilisés et les possesseurs de vérité que nous sommes, cette
conversion d’une religion à la nôtre, d’une tradition à notre idéal si
différent, d’un état primitif à notre civilisation, implique une immense
responsabilité.
--Que craignez-vous? Sœur Cécile est à l’abri des tentations et
l’accoutumance à la règle la défendra contre le danger de lassitude.
--Je crains les à-coups de la vie, dont aucune retraite ne préserve
aucune créature. Le salut serait dans la paix absolue et la paix n’est
pas de ce monde.
Sœur Bénigne et sœur Cécile, quittèrent la maison-mère l’hiver suivant.
On les envoyait dans une ville de l’intérieur diriger un ouvroir de
fillettes indigènes et s’occuper d’un petit dispensaire où les pauvres
étaient soignés momentanément, les infirmes recueillis.
La supérieure, peut-être sous la suggestion de l’aumônier, n’hésitait
pas à soumettre la novice à l’épreuve de demi-liberté, de discipline
moins stricte, d’une vie nécessairement plus indépendante hors du
couvent. Ce serait la pierre de touche avant la consécration des vœux.
D’abord muette et sérieuse, puis ayant témoigné de façon touchante son
regret de se séparer de Mère Augusta et accepté, dans une ferveur de
renoncement, le nouveau devoir à accomplir, sœur Cécile souriait
maintenant à la tâche qui la possédait corps et âme.
--Reposez-vous, reposez-vous donc, grondait parfois sœur Bénigne. Le bon
Dieu ne veut pas nous faire mourir à son service, mais vivre pour le
mieux servir. Ah! remuante jeunesse, quand vous aurez mon âge et mon
poids, vous mesurerez davantage votre effort!
--Mais, ma sœur, je ne vous vois jamais vous arrêter.
--J’ai les forces de l’habitude, moi, tandis que vous ressemblez à ces
fleurs trop fines qu’il me faut abriter sous des paillassons!
Et les deux religieuses dissemblables riaient ensemble dans un même
sentiment naïvement heureux.
Peu à peu sœur Cécile s’enthousiasma, exaltant, en elle et autour
d’elle, la bonté et le dévouement de l’œuvre quotidienne.
Après avoir beaucoup aimé l’ouvroir, les laines épaisses des tapis dont
les arabesques naissaient sous de petits doigts vifs et instinctivement
habiles, le jeu et la soie des broderies, la grâce câline des ouvrières
auxquelles elle s’appliquait à parler français plutôt qu’arabe, elle
préférait le dispensaire, y supplantait sœur Bénigne, la renvoyait à
l’atelier.
--Ma sœur, ma sœur, les malades sont plus faciles à surveiller que les
enfants. Il faut moins d’autorité: c’est vraiment mon affaire. Et je
suis moins fatiguée par plusieurs pansements que par le montage de la
trame d’un tapis sur le métier. Je serai bientôt presque aussi bonne
infirmière que vous.
--Bien, bien; mais votre place est plutôt près des fillettes qu’au
contact de ces femmes pleurardes et de ces vieux vagabonds.
--Ma sœur Bénigne, ma chère sœur...
On ne résistait pas aux yeux ni à la voix de Mâadith-Cécile. La vieille
religieuse cédait en murmurant:
--Ma petite sœur deviendra une grande sainte.
Parmi les maux du dispensaire, sœur Cécile paraissait vouloir expier le
plaisir pris aux choses douces et belles, l’allégresse de sa jeunesse
dans le jardin des cyprès et des roses, le ravissement de ses sens dans
la chapelle du couvent où tous les autels scintillants et purs étaient
fleuris par ses mains. Elle se penchait avec une ardente insistance sur
des êtres ravagés de tares et de misère physiologique. Elle souriait
humblement aux injures arrachées par la souffrance et s’excusait avec
des paroles suaves. Elle rougissait en corrigeant d’un reproche léger
les phrases grossières. Elle se trouvait heureuse, mesurait le bonheur
dont elle jouissait depuis sa nouvelle incarnation, souhaitait la
douleur et le sacrifice comme un rachat. Elle savourait et refoulait
pieusement ses répugnances, ses révoltes et ses dégoûts. Du jour où elle
fut fidèlement au dispensaire, les malades affluèrent plus nombreux.
Certains soirs, excédée, le cœur sur les lèvres, elle ne prenait aucune
nourriture et vacillait de fatigue et de sommeil pendant la prière. Mais
son visage s’imprégnait d’une telle splendeur de renoncement que sœur
Bénigne ne faisait plus entendre que de timides protestations. Elle
finit par vivre et par agir dans une telle ivresse de zèle et de
sainteté sans répit que sa vieille compagne, subjuguée, n’osa plus
élever aucune observation.
Un jour, dans la petite salle où la novice accomplissait sa tâche parmi
les implorations et les gémissements, un homme entra, face pâle et
burnous sanglant. Il était chaussé des sandales des Nomades, coiffé du
turban des Sahariens et portait un sautoir de cuir _filali_ soutenant
l’étui d’un _djaouak_, le court flageolet de roseau.
--Mon nom est Kralouk, le _goual_. Je suis celui qui conte toutes les
belles histoires, dit-il en découvrant sa poitrine maigre labourée de
coups de couteau.
Et, montrant le tatouage de sœur Cécile, la petite croix sarrasine entre
les deux sourcils, il ajouta:
--Que la guérison me vienne de ta main, à cause du signe de ton front;
car _tu es marquée_.
Sœur Bénigne apparut par hasard. Désignant la vieille religieuse, le
blessé loquace dit encore à sœur Cécile:
--Toi qui es _marquée_, tu n’es pas de la moelle de celle-ci et _tu
marches à son côté gauche_.
Secouée d’une brusque superstition atavique, la novice toucha son
chapelet. Elle entendait ces mots comme un mauvais présage ainsi que le
conçoivent les indigènes. Le _côté gauche_ s’appelle aussi le côté
sauvage, celui de la solitude, celui où marchent les égarés, les
réprouvés, les maudits.
D’un effort, elle s’approcha de l’homme et rapide, en arabe,
l’interrogea sur sa blessure.
--Elle appartient à l’amour, répondit-il hardiment. Je me suis battu
pour ma maîtresse qui n’est pas belle comme toi.
--O possédé! tais-toi ou va-t-en! cria sœur Bénigne, qui comprenait
suffisamment les dialectes du pays.
Le blessé fit un mouvement de retraite. Sœur Cécile le retint.
--Ma sœur, ma sœur que faites-vous de ce bavard malhonnête?
--Je dois le panser, ma sœur.
Ce soir-là, passant devant une image du Sacré-Cœur, la novice eut le
geste du signe de croix accoutumé. Mais son doigt s’arrêta sur la croix
sarrasine tatouée à son front, _la marque_, et n’acheva pas le geste.
Elle entendit dans sa mémoire la voix de Kralouk, le _goual_:
--«Tu es marquée.»
Dits en français, les mots l’eussent fait sourire ou se redresser avec
certitude et dédain; en arabe, ils empruntaient une force singulière, un
sens redoutable qui, soudain, la courbaient sous une terreur imprécise.
Le doigt tremblant de sœur Cécile restait posé sur le signe crucial
indélébile, perpétué par une tradition aux origines ténébreuses, ce
signe, négation d’une autre Croix à laquelle le baptême consenti et la
vocation choisie vouaient la convertie.
Alors, elle se souvint de son passé, de la terre kabyle aux durs
plateaux animés de chèvres noires, de l’_ouchem_ qui l’avait marquée au
couteau, et elle sut que Mâadith existait encore.
DEUXIÈME PARTIE
C’est l’intérieur d’une maison juive, perdue dans le dédale des ruelles
du quartier indigène, à Constantine. On n’y entend pas battre le cœur de
la ville européenne. Aux ruelles sombres, entre les murs bleus de
badigeon, verts de moisissures, commence la suprématie des gardiens d’un
rite inflexible et d’une immuable tradition.
Dans la salle haute et nue, mais compliquée de retraits, de colonnes, de
cintres et d’arabesques, le repas du soir a pris fin. Les convives
s’allongent sur les tapis. Les plus civilisés, assis sur des chaises
pendant le repas, bannissent ces sièges de la pièce qui reprend tout son
caractère d’un autre temps. Les petites servantes aux longs yeux
emportent l’aiguière des ablutions. Une femme somnole, appuyée contre
les faïences du revêtement des murailles. Les cercles d’or de ses
chevilles mettent des reflets fauves à ses pieds blancs. Hors de la
clarté des bougies fondant sur les hauts candélabres de cuivre, sa pâle
figure s’enlève comme une autre clarté dans la pénombre. La fille du
patriarche, maître du logis, a pris un _bendir_, le tambourin arabe.
Elle le heurte d’un battement des doigts et de la paume de la main,
suivant le rythme d’une ballade populaire qu’elle chante. Les attitudes
de ceux qui écoutent témoignent d’une jouissance infinie. La voix de la
chanteuse gémit et, tout à coup, prise à son chant même, elle se tait
dans un sanglot en rejetant le tambourin sonore. Son visage ruisselle de
larmes, larmes voluptueuses dont luisent les regards mats de ses
auditeurs.
Du fond de la cour où le clair de lune pénètre brillant de poussière
d’étoiles, éblouissant la flamme fragile et persévérante des veilleuses,
bruissent les voix des petites servantes. Pleines d’admiration, elles
formulent un nom:
--Kralouk, voici Kralouk.
C’est lui, l’_Homme au djaouak_, l’inimitable musicien qui sait le mieux
faire roucouler et sangloter l’âme secrète du flageolet de roseau, peint
d’arabesques rouges! C’est lui Kralouk, _le goual_, le précieux conteur
dont le génie spécial, l’inspiration et la mémoire intarissables, la
philosophie tour à tour gouailleuse et dominatrice, fanatisent le peuple
d’Iaveh et celui d’Allah. Il entre avec une désinvolture d’artiste. On
le salue en soupirant d’aise, comme on accueille un plaisir de
prédilection longtemps attendu. Il ne sourcille pas, accoutumé. Rien
n’est plus sensible que sa bouche entre la moustache mince et la courte
barbe grisonnantes. Rien n’est plus jeune, plus malicieux et plus
déconcertant que le regard de ses yeux verdâtres. Rien n’est plus vif
que son geste, plus leste et plus souple que son corps maigre et musclé.
--Joue, Kralouk!
Il s’accroupit dans sa gandourah de cotonnade très blanche balafrée par
le sautoir de cuir filali de son djaouak. Lentement, avec une sorte
d’enivrement précurseur, il sort l’instrument de son étui, il le porte à
ses lèvres et la sorcellerie commence. Car c’est un sortilège qui émeut
cet humble roseau et lui confère la puissance d’émouvoir ainsi ceux qui
l’entendent! Son chant voltige, à travers l’inspiration dans
l’enchantement mesuré et la perfection du rythme. Il possède le nombre
de voix d’une nuée d’oiseaux. Il crée l’illusion des rumeurs fortes,
puis des murmures insaisissables et des frémissements ténus. Il est le
rugissement de la forêt et le roucoulement de l’oasis, le psaume de la
steppe et le bavardage du sentier. Il est l’esprit même de toute la
poésie bucolique et il est toute l’expression sensuelle de la passion
humaine. Appel du désir, cri de l’extase, lamento du désespoir, hosanna
de l’allégresse, cela tient dans ce court roseau, multiple et un,
magique et réel. La voix de Kralouk, une pénétrante voix de tête,
modulée, s’élève alternant avec les sons du djaouak. Et ce sont des
improvisations et des réminiscences:
Gloire à Dieu seul!
O toi qui prends la défense de l’habitant des villes
et qui condamnes l’amour du Bédouin pour ses horizons infinis,
est-ce la légèreté que tu reproches à nos tentes?
N’as-tu d’éloges que pour les maisons de pierre et de boue?
Tu ignores, et l’ignorance est la mère du mal.
Femme, ô l’anémone sauvage et le genêt odorant!
je t’ai vue marcher entre les femmes
et cela suffisait pour révéler ta jeunesse et ta beauté.
Comment n’entends-tu pas mon cœur secoué au balancement de ta
marche?
Mais tu n’entends même pas le soupir d’amour de la terre que tu
foules!
O l’anémone sauvage et le genêt odorant!
Les cigognes sont venues,
écoute-les, écoute-les!
Les cigognes sont venues à cause de ton printemps.
La neige est sur la montagne;
Comme elle est venue lentement!
La neige est sur la montagne pour le temps de ma douleur.
Vraiment!
Le rugissement de la panthère ne m’a pas fait peur;
c’est ton rire qui m’épouvante.
Vraiment!
La nuit dans la forêt ne m’a pas fait peur;
c’est ton regard qui m’épouvante.
Vraiment!
Les combats sanglants m’ont laissé la vie;
mais c’est mon amour qui me fera mourir.
Quand il se tait, des hululements féminins l’applaudissent
frénétiquement. Les hommes lui adressent des paroles de gratitude et de
bénédiction. On jette dans sa gandourah de tintantes pièces d’argent.