LA CAPTIVITÉ DE CHARLES LE SIMPLE,
LA GUERRE NORMANDE ET LA PERTE DE LA LORRAINE.
Le roi Charles ayant vu échouer ses démarches auprès de ses vassaux
rebelles, se tournait du côté du roi de Germanie, Henri Ier, avec
lequel il avait entamé, dès 921, des négociations bientôt interrompues
par la révolte des grands. Il espérait que la nouvelle de la mort de
son dangereux adversaire, Robert, déciderait peut-être Henri à traiter
avec lui et même à lui procurer un secours effectif. Il envoya des
députés en Germanie avec des présents, au nombre desquels se
trouvaient des reliques de saint Denis considérées comme ayant une
valeur inestimable. Henri accueillit bien les envoyés de Charles, mais
ne promit nullement d'intervenir en sa faveur: il se borna à ne pas
nouer de relations avec Raoul[87].
Là-dessus Charles reçut inopinément une députation d'Herbert de
Vermandois, conduite par le propre cousin de celui-ci, le comte
Bernard[88]. D'après Richer,[89] qui donne évidemment l'esprit du
discours des envoyés, Herbert faisait déclarer à Charles qu'il ne
s'était uni à ses ennemis que bien malgré lui, et que voyant à présent
une occasion favorable pour tout réparer, il lui demandait de venir le
joindre sans grande escorte, afin de n'éveiller aucun soupçon.
Charles, à bout de ressources, fut enchanté de ce revirement soudain
d'un vassal puissant, qui l'avait aidé jadis. Il accueillit avec
empressement la proposition inespérée des députés. Qu'on ne l'accuse
point à la légère de faiblesse ou de simplicité. Il était très
possible qu'Herbert, d'origine carolingienne et par là d'autant plus
sujet à un retour de loyalisme, devenu mécontent ou jaloux de Raoul,
voulût profiter du séjour de celui-ci en Bourgogne pour faire échec à
un rival bien autrement dangereux qu'un suzerain affaibli. Au surplus,
Bernard et ses acolytes étaient, dit-on, de bonne foi. S'ils
trompèrent Charles c'est qu'ils avaient été trompés eux-mêmes par
Herbert. Celui-ci aurait, dit-on, jugé préférable de laisser ignorer
ses vrais desseins à ses propres créatures.
Charles prit donc le chemin de Saint-Quentin avec les députés du comte
de Vermandois. A peine mis en présence d'Herbert, il fut appréhendé et
conduit sous bonne garde au donjon de Château-Thierry. Quant aux gens
de sa suite, trop peu nombreux pour résister, ils furent renvoyés sans
être inquiétés[90].
Ce lâche guet-apens préparé par Herbert à son suzerain légitime, le
descendant de Charlemagne, produisit une pénible impression sur les
contemporains. L'écho s'en retrouve dans les textes relativement
nombreux qui y font allusion. Les versions diffèrent sur la date de la
capture (placée parfois avant l'élection de Raoul), sur l'ordre des
séjours du roi dans ses prisons de Saint-Quentin, Château-Thierry et
Péronne, mais elles sont toutes unanimes, même les plus brèves, pour
flétrir en termes énergiques l'acte d'Herbert[91]. Il y avait là un
abus trop injustifié de ruse perfide et de force brutale pour que,
même en ce siècle de fer, l'opinion générale n'en fût point émue. On
voyait recommencer pour Charles les humiliations de son aïeul Louis le
Pieux. Aussi trouve-t-on appliquées à Herbert, dans les textes, les
épithètes suivantes: «traître plein de perfidie, menteur le plus
fourbe, le dernier des infidèles et des indignes, le plus mauvais des
seigneurs français, l'instigateur de tous les maux»; la note
dramatique ne manque pas dans plusieurs récits de sa mort, où l'on
voit poindre l'idée d'un châtiment céleste exprimée par les
circonstances légendaires dont ils sont agrémentés[92].
Les historiens modernes n'ont jamais essayé sinon de justifier la
conduite d'Herbert, du moins de la concilier avec les pratiques
tolérées alors par les usages entre belligérants. Il est clair, en
effet, que si l'acte sans précédent du comte de Vermandois révoltait
l'opinion--et on en relève la trace certaine--c'est qu'il était
considéré comme un attentat brutal au droit de légitimité dès lors
établi, un crime de lèse-majesté envers la personne sacrée du suzerain
à qui fidélité avait été jurée. Comment se fait-il que des seigneurs
puissants et indépendants comme Hugues le Grand et surtout Raoul de
Bourgogne ne s'y soient pas opposés et n'aient pas contraint Herbert à
se dessaisir de la personne de ce fantôme de roi, qui était plus
redoutable pour eux entre les mains de l'intrigant comte de Vermandois
qu'en liberté? Il y a là un de ces faits historiques difficiles à
expliquer parce qu'ils résultent d'un concours extraordinairement
complexe de circonstances et d'influences morales déterminant, dans
les rapports politiques, une tension anormale qui aboutit presque
fatalement à des mesures extrêmes. Il ne faut pas, toutefois, oublier
qu'Herbert était arrière-petit-fils de l'infortuné Bernard d'Italie,
la victime du bisaïeul de Charles le Simple, Louis le Pieux, entre
les mains duquel il était tombé à la faveur d'un guet-apens analogue à
celui qui nous occupe[93].
On peut se demander si Herbert II, imbu des traditions de famille si
vivaces à cette époque, ne saisit point cette occasion pour la maison
de Vermandois d'exercer son «droit de vengeance» sur la branche
carolingienne régnante. Celle-ci l'avait évincée, en effet, de la
succession à l'empire et ensuite frappée par un acte de sauvagerie
inouï. Or le droit de vengeance privée est parmi les vieilles coutumes
germaniques une de celles qui étaient les plus ancrées dans les moeurs
au moyen âge, puisqu'on en trouve encore des traces jusqu'au XVe
siècle[94]. Charlemagne en s'associant son second fils Louis le Pieux,
au détriment de sa descendance aînée, avait causé de funestes
rivalités dans sa famille[95].
On pouvait donc, dans l'entourage de Raoul, considérer l'attitude
d'Herbert comme moins inique et on le faisait d'autant plus volontiers
qu'on était fort satisfait d'avoir vu le comte de Vermandois accepter
un suzerain bourguignon. Et Hugues le Grand, en outre, dont le père
avait succombé en luttant contre Charles, ne pouvait être mécontent du
sort d'un suzerain contre lequel il devait nécessairement nourrir des
idées de revanche.
A côté de l'attentat commis sur la personne de Charles, il y a lieu de
signaler la tentative qu'aurait faite Herbert pour s'emparer du jeune
Louis, son fils, si l'on admet le témoignage de Richer. Dans un
passage de la chronique de cet historien, le roi Louis rapporte
lui-même, au concile d'Ingelheim (en 948), qu'il a été soustrait aux
mains d'Herbert, caché dans une botte de foin par des serviteurs, et
qu'ainsi il a pu gagner l'Angleterre avec sa mère Ogive, fille du roi
anglo-saxon Édouard Ier l'Ancien[96]. Le récit de Richer ne mérite
toutefois qu'une confiance très limitée. On y remarque une singulière
confusion entre Hugues et Herbert, et on ne s'explique pas comment
Ogive restée en Lorraine avec son fils aurait eu besoin de le cacher
pour l'emmener en Angleterre, puisqu'elle n'avait pas à traverser les
domaines du comte de Vermandois. Il faudrait supposer que celui-ci eût
machiné quelque complot pour obtenir de se faire livrer l'enfant.
La famille de Charles comprenait encore, outre ce fils, quatre filles
de sa seconde femme Frérone et quatre enfants naturels[97]. Leurs
prétentions n'étaient nullement redoutables; ils ne furent pas
inquiétés.
Herbert se rendit immédiatement après la capture de Charles, en
Bourgogne, auprès de Raoul[98]. Il sentait la nécessité de se
justifier aux yeux de celui-ci et de le gagner à sa politique.
Bientôt, en effet, le pape Jean X intervint en faveur du roi déchu,
probablement sous l'influence de l'empereur Bérenger qui s'était déjà
montré favorable à Charles, en 921, lors de l'occupation de l'évêché
de Liège. Jean X réclamait, sous menace d'excommunication, la
réintégration de Charles sur le trône[99]. La mort de Bérenger,
survenue le 7 avril 921[100], atténua sans doute le zèle du souverain
pontife qui finit par s'incliner devant le fait accompli, lorsque
plusieurs années de règne eurent affermi la souveraineté de Raoul.
Les Normands avaient pris les armes à l'appel de Charles. Ils
entrèrent enfin en campagne. Le roi-de-mer Rögnvald, chef de la
colonie scandinave qui depuis des années dominait sur l'estuaire de la
Loire, mécontent sans doute des concessions illusoires que lui avait
faites Robert[101] et obéissant d'ailleurs aux messages antérieurs de
Charles, avait pris le commandement des Normands de Rollon établis sur
les bords de la basse Seine, et fait irruption en «France», en passant
l'Oise. Un premier échec que lui infligèrent les vassaux du comte de
Vermandois, aidés de plusieurs seigneurs du nord de la France, les
comtes Raoul de Gouy et Enjorren de Leuze[102], n'eut d'autre effet
que de le pousser à de plus graves dévastations. Une nouvelle défaite
qu'il essuya en luttant contre le comte d'Arras, Alleaume, le
contraignit cependant à reculer. Les pillages n'en continuèrent pas
moins. Hugues se décida enfin à demander assistance à son beau-frère
le roi Raoul.
Celui-ci accourut à Compiègne, en plein pays envahi, avec ses troupes.
Les contingents fournis par l'archévêque Séulf, par Herbert et les
autres vassaux étant venus le joindre, il se sentit assez fort pour
passer de la défensive à l'offensive. Il pénétra en Normandie, au delà
de l'Epte, et par représailles ravagea tout le pays, en chassant
devant lui les bandes pillardes[103]. Cette pointe hardie en avant
démontrait à la fois la valeur militaire du nouveau roi et son désir
bien arrêté de régner autrement que de nom. La lutte contre les
Normands était assurément le meilleur moyen de s'attacher les
populations qui avaient eu tant à souffrir des incursions des pirates,
par suite de l'indifférence ou de l'impuissance apathique de certains
rois carolingiens. Cependant Raoul ne pouvait s'attarder à
pourchasser une poignée de brigands, quand la plupart des seigneurs
lorrains, qui jusqu'alors avaient sans cesse lutté pour Charles,
désespérant de sa cause, depuis sa captivité, envoyaient un message
pour offrir de faire leur soumission. Il était urgent de répondre à
leurs propositions conciliantes et avantageuses, si l'on ne voulait
pas en perdre le bénéfice et voir ce pays échapper de nouveau à la
France. Raoul réunit donc les grands vassaux qui l'entouraient pour
prendre conseil, et il fut décidé que ceux-ci continueraient seuls la
poursuite des fuyards tandis que lui-même se rendrait immédiatement en
Lorraine[104].
Raoul s'arrêta d'abord sur la frontière, à Monzon. L'évêque de Metz
Guerri vint l'y trouver et le décida à marcher avec lui sur
Saverne[105], où le roi de Germanie Henri Ier avait laissé une
garnison. Le siège dura une bonne partie de l'automne et se termina
par la capitulation des gens d'Henri Ier qui, ne se voyant pas
secourus par leur suzerain, comme ils y avaient compté, se résolurent
à livrer des otages.[106]
En revenant à Laon, Raoul trouva la reine Emma qui, de sa propre
autorité, venait de se faire consacrer reine par l'archevêque de Reims
Séulf. Ce fait décèle à la fois l'ambition et l'esprit d'initiative de
la fille du roi Robert[107]: sachant la vie de son mari en danger dans
le voyage sur territoire lorrain, elle avait pris ses précautions pour
être assurée de jouer un rôle en cas de malheur.
Un certain nombre de seigneurs lorrains, et non des moindres, avaient
préféré se tourner du côté du roi de Germanie plutôt que de
reconnaître celui qu'ils considéraient comme un usurpateur. Le duc
Gilbert et l'archevêque de Trèves appelèrent Henri Ier en Lorraine:
celui-ci accourut aussitôt et, passant le Rhin, commença le pillage du
pays, comptant sur de nouvelles défections. L'effet produit fut tout
le contraire: malgré la réputation d'inconstance des Lorrains, il n'y
eut guère d'autre défection que celle d'Otton, fils de Ricoin, ennemi
personnel de Raoul[108]. La nouvelle que le roi de France se
disposait à marcher contre l'envahisseur avec une puissante armée,
recrutée tant en France qu'en Bourgogne, décida Henri à mettre son
butin en sûreté sur l'autre rive du Rhin. Il se hâta de conclure avec
les Lorrains un armistice jusqu'au Ier octobre de l'année suivante,
emmenant avec lui de nombreux otages et des troupeaux entiers capturés
entre Rhin et Moselle.[109]
L'influence française était prépondérante dans le pays, surtout vers
la partie méridionale. Guerri de Metz s'empara de Saverne dont il fit
raser le château-fort, et à la mort de l'évêque de Verdun, Dadon,
Raoul donna l'évêché à un certain Hugues auquel Séulf conféra la
prêtrise[110]. Les Lorrains paraissaient accepter avec un certain
enthousiasme la souveraineté bourguignonne, qui pouvait leur sembler
un acheminement vers l'autonomie et un retour à leur prépondérance
éphémère de jadis, au temps du «royaume de Lothaire Ier».
Cependant Hugues et Herbert, secondés par l'archevêque de Reims Séulf,
avaient protégé contre les Normands leurs domaines de la rive gauche
de l'Oise au moyen d'une armée de couverture. Il n'y eut pas de
rencontre décisive, mais des irruptions suivies de pillages, de chaque
côté. On finit par entamer des pourparlers où les conditions d'une
paix définitive furent discutées: on parla d'étendre à l'ouest le long
de la mer, jusque vers le Cotentin, les limites du territoire concédé
à Rollon, sur les deux rives de la Seine inférieure. Enfin un
armistice fut conclu jusqu'au milieu de mai 924. Les Normands
donnaient des otages, et en retour on achetait encore honteusement,
comme par le passé, leur inaction, moyennant un lourd tribut. L'argent
nécessaire devait être fourni à l'aide d'une sorte de taxe personnelle
extraordinaire (_pecunia collaticia_)[111].
Pourquoi ce retour aux anciennes humiliations, après une campagne de
début si brillante? Ce changement subit et un peu déconcertant au
premier abord paraît dû à la nécessité où était Raoul d'en finir au
plus vite avec la question normande pour se trouver complètement libre
d'agir en Aquitaine.
Tout le Midi, à peu d'exceptions près, persistait dans son attitude
hostile à l'égard du nouveau roi et refusait absolument de le
reconnaître. Raoul n'entendait pas renoncer à ses droits de
suzeraineté et il voulait profiter, dès le début, de son succès sur
les Normands ainsi que du prestige que lui donnait la soumission
inespérée de la Lorraine, pour entrer en contact avec les opposants et
les contraindre par l'intimidation, ou au besoin par la force, à
l'obéissance.
L'armée royale entra si soudainement en campagne que le duc
d'Aquitaine, Guillaume II, eut à peine le temps d'organiser la
résistance. Le roi était déjà en Autunois, suivi d'innombrables
vassaux, et son avant-garde atteignait la Loire, quand Guillaume parut
sur la rive opposée. Ainsi les deux adversaires étaient en présence,
séparés seulement par le cours du fleuve. Une telle situation était
celle qu'à cette époque on recherchait surtout pour les entrevues, par
mesure de sécurité: des négociations commencèrent aussitôt. Les
émissaires faisaient la navette d'une rive à l'autre. Le soir venu,
Guillaume se décida enfin, à la faveur de la nuit, à faire le premier
pas pour hâter une solution. Muni d'un sauf-conduit, il passa le
fleuve et se rendit à cheval au camp de Raoul. Celui-ci l'attendait
également à cheval. Dès que Guillaume fut en présence du roi, il sauta
en bas de sa monture, pour le saluer comme son suzerain, et Raoul lui
répondit en lui donnant l'accolade. Ce cérémonial symbolique ratifiait
l'échange préalable de promesses, et la conclusion définitive de la
paix fut remise à une seconde entrevue qui eut lieu le lendemain. La
condition mise par Guillaume à sa soumission était la restitution du
Berry que Raoul avait occupé. Une suspension d'armes de huit jours fut
décidée pour permettre aux Aquitains d'approuver cet accord, et au
bout du délai, la paix fut conclue formellement et
définitivement[112].
Raoul paraît alors avoir tenu à Autun, puis à Châlon, une véritable
cour plénière, dont le rôle politique est certain, encore que nous
n'en ayons point de preuves matérielles. La reine Emma était venu le
joindre[113], avec un grand nombre de puissants feudataires français,
l'archevêque de Reims, Séulf, les évêques de Troyes, Anseïs[114], de
Soissons, Abbon (qui remplissait les fonctions de chancelier avec
Rainard pour notaire), le marquis Hugues, le comte Herbert de
Vermandois. Les vassaux bourguignons étaient naturellement au complet:
le frère du roi, Hugues, les comtes Walon et Gilbert, fils du comte
Manassès, les abbés de Saint-Martin d'Autun, Eimon[115], et de
Tournus, Hervé[116], le prévôt de Saint-Symphorien d'Autun,
Hermoud[117]. Plusieurs hauts personnages aquitains avaient en outre
accompagné le duc Guillaume, par exemple l'évêque du Puy Allard[118].
Enfin on vit venir le régent du royaume de Provence pour l'empereur
Louis l'Aveugle, Hugues, qui prit part aux discussions de cette sorte
de plaid[119].
Tous ceux qui s'étaient montrés les premiers fidèles à Raoul reçurent
des libéralités. Herbert eut Péronne, qui devint sa principale
forteresse[120], Hugues reçut le Mans, Séulf obtint de Hugues de
Provence, grâce à l'intercession royale, la restitution des domaines
épiscopaux situés en Lyonnais, dont Hervé s'était vu dépouiller[121].
La présence de Hugues de Provence s'explique probablement par le désir
de conjurer au moyen d'une bonne entente toute cause de conflit
ultérieur avec le roi de France, à raison des prétentions possibles de
ce dernier à la suzeraineté sur le royaume du sud-est: le mariage de
Boson, frère de Raoul, avec la propre nièce de Hugues, Berthe, future
comtesse d'Arles et d'Avignon, scella cet accord. La confirmation par
Raoul des biens d'un monastère sis en Viennois et en Provence, à
Vaison et Fréjus, ne prouve pas nécessairement qu'il ait revendiqué
des droits sur ces pays, car souvent il arrivait qu'un abbé sollicitât
de plusieurs souverains la confirmation de ses titres, afin d'en
augmenter la force probante en cas de contestation[122].
Raoul ne distribuait pas seulement ses faveurs aux grands vassaux.
Toute une série de diplômes de cette année 924, donnés en Bourgogne en
faveur d'abbayes ou d'églises, nous sont parvenus. Le premier, pour
Saint-Symphorien, est daté d'Autun même, le 29 février[123]; les
suivants ont été donnés à Châlon-sur-Saône. Le 6 avril, Saint-Martin
d'Autun obtenait la confirmation de ses privilèges, avec de nouvelles
libéralités[124]. Le 8, l'évêque du Puy se faisait concéder, sur
l'intervention de Guillaume d'Aquitaine, comte de Velay, les droits
attachés au comté de la ville du Puy, notamment celui de battre
monnaie[125]. Le 9 enfin, le monastère de Tournus obtenait
confirmation de ses dépendances situées en Chalonnais[126].
Si Raoul était généreux envers ses vassaux fidèles, il se montrait par
contre impitoyable à l'égard de ceux qui, par leur turbulence,
suscitaient des querelles intestines. Le vicomte d'Auxerre,
Rainard,--frère de l'ennemi du roi Robert, Manassès de Dijon,--qui
avait si souvent molesté les évêques de sa cité, s'était permis, sans
motif apparent, d'occuper la forteresse de Mont-Saint-Jean[127], et
refusait de la rendre malgré toutes les sommations. Raoul intervint et
confia le siège de la place à un groupe de seigneurs bourguignons au
nombre desquels se trouvaient, avec son frère Hugues, les propres
neveux du rebelle: Walon et Gilbert de Dijon. Ces derniers, au bout de
quelque temps, purent décider leur oncle à envoyer son fils en otage
au roi. Ils intervinrent ensuite auprès de Raoul, pour que celui-ci
voulût bien recevoir Rainard et lui accorder un armistice. Le roi y
consentit et s'éloigna, laissant pour surveiller la place ceux qui
avaient échangé les serments d'usage avec Rainard. Puis un peu plus
tard, dans le courant de l'année, il revint et força Rainard à
abandonner Mont-Saint-Jean, dont il reprit possession[128].
En Lorraine aussi, des luttes féodales avaient éclaté. Gilbert se
brouilla avec son beau-frère Bérenger, comte du _pagus Lommensis_, et
son propre frère Renier; il ouvrit ensuite la lutte contre eux et le
comte de Cambrai, Isaac, leur allié. Des pillages réciproques
s'ensuivirent. Comme le roi de Germanie était retenu en Saxe par une
invasion hongroise, Gilbert chercha à se rapprocher de Raoul pour en
obtenir l'appui et envoya des députés lui annoncer sa soumission. Mais
le caractère inconstant de Gilbert le rendait, au dire de l'historien
Flodoard, si suspect et si odieux à Raoul, que celui-ci ne voulut
tenir aucun compte de ces nouvelles propositions d'hommage. Un plaid
réuni à Attigny décida même qu'une expédition serait faite en Lorraine
pour soumettre les seigneurs qui n'avaient pas encore reconnu la
suzeraineté du nouveau roi[129].Malheureusement, sur ces entrefaites,
Raoul tomba gravement malade. Une amélioration passagère de son état
fut suivie d'une rechute tellement violente qu'il se fit transporter
dans un état presque désespéré à Saint-Remy, pour implorer
l'assistance de l'apôtre des Francs. L'idée de ce pèlerinage est fort
intéressante à examiner au point de vue psychologique: il est clair
que Raoul doutait un peu de la légitimité de sa royauté et qu'il
voulait calmer ses scrupules de conscience, en se mettant sous la
protection du saint dont il considérait l'archevêque de Reims comme le
mandataire, dans la cérémonie du sacre. Il est probable que l'exemple
récent de la mort de Robert le hantait. Aussi disposa-t-il par
testament de presque tous ses biens en faveur du monastère de
Saint-Remy et de diverses abbayes de France et de Bourgogne, n'en
réservant qu'une bien faible part à la reine Emma[130].
Au bout de quatre semaines, sa guérison était complète, mais il
n'était pas encore suffisamment rétabli pour entreprendre une campagne
en Lorraine. Henri l'Oiseleur était aussi, à son tour, tombé malade
sur les frontières slaves, dans le courant de l'été. L'occasion eût
été extrêmement favorable, mais Raoul avait encore besoin de repos. De
Reims il se rendit d'abord à Soissons, puis en Bourgogne[131].
Avant son départ, il avait chargé Hugues, Herbert et Séulf de conclure
la paix projetée avec les Normands. Ceux-ci profitèrent de
l'incapacité de rien entreprendre, où se trouvait alors le roi, pour
se montrer exigeants. Ils demandèrent à nouveau l'extension de leur
fief «outre Seine» et Hugues dut se résigner à leur abandonner le
Maine qu'il venait de recouvrer et le Bessin[132]. A ce prix ils
consentirent à conclure une paix définitive ... au moins en
apparence[133].
Vers ce temps-là, en octobre 924, un synode fut réuni à Trosly[134]
pour juger le différend survenu entre le comte de Cambrai, Isaac, et
son évêque Étienne. Isaac était allé jusqu'à prendre et incendier un
château épiscopal. Le clergé rémois s'en émut, et le synode où furent
admis plusieurs pairs laïques du comte de Cambrai, notamment le comte
de Vermandois, contraignit Isaac à s'amender et à faire publiquement
pénitence[135]. Quand les fonctions civiles et ecclésiastiques
n'étaient pas réunies entre les mêmes mains, le clergé avait le plus
souvent, grâce à sa discipline, le dernier mot dans la lutte contre
les seigneurs, toujours rivaux entre eux.
Cette même année, une horde de Hongrois passa les Alpes, après avoir
pillé l'Italie et brûlé Pavie (le 12 mars). Le roi de Bourgogne
Rodolphe II et Hugues de Provence ne purent arrêter les envahisseurs,
mais ils les harcelèrent en les suivant à distance et réussirent à les
cerner un instant dans les défilés alpestres. Parvenus à s'échapper,
les Hongrois passèrent le Rhône et se rendirent en Gothie. Une
épidémie de dysenterie se déclara fort à propos dans leurs rangs, et
le comte de Toulouse, Raimond-Pons III n'eut pas de peine à disperser
et à achever les débris de leurs bandes[136].
Rögnvald, chef des Normands de la Loire, avait pris part aux
expéditions conduites en France par les Normands de la Seine. La
raison de cette hostilité persistante ne ressort pas clairement des
textes, mais il semble bien que ce soit la non-exécution des promesses
de cession du comté de Nantes et de la Bretagne faites par Robert en
921[137]. Celui-ci avait effectivement cédé ces pays à Rögnvald: or
cette apparente libéralité n'avait pas eu de résultat. Il est évident
qu'en abandonnant la Bretagne ou l'une de ses parties, Robert n'avait
renoncé qu'à des droits théoriques contestables, puisqu'il ne
possédait point ce pays, et sa mort survenue sur ces entrefaites avait
achevé de réduire à néant la valeur problématique de ses promesses. La
comparaison avec les Normands de la Seine qui, eux, avaient su non
seulement obtenir mais accroître la donation de Charles le Simple,
décida vraisemblablement la reprise des hostilités. Exclu des
négociations grâce à l'habileté des seigneurs français, Rögnvald,
mécontent de ses échecs successifs, voulut une revanche éclatante.
A la tête d'une nombreuse armée, il remonta le cours de la Loire en
pillant la rive gauche du fleuve. Les deux seigneurs riverains, Hugues
et Guillaume, craignant pour leurs possessions, entrèrent, chacun
séparément, en pourparlers avec lui. Ces négociations sont obscures.
Il semble que le viking se soit contenté d'exiger le libre passage à
travers des pays déjà épuisés pour se rendre dans la riche Bourgogne,
encore intacte, dont le duc-roi s'était montré naguère un ardent
antagoniste des Normands de la Seine et avait porté la guerre sur leur
territoire. Son but paraît avoir été de montrer à l'«usurpateur» Raoul
que si les Normands de la Seine avaient accepté de déposer les armes,
lui, Rögnvald, n'ayant point reçu satisfaction, n'était nullement
disposé à imiter leur exemple, qu'il entendait faire chèrement payer
sa retraite et que l'éloignement de la Bourgogne ne suffisait pas pour
la mettre à l'abri des représailles normandes.
La témérité d'une pareille tentative explique peut-être la facilité
avec laquelle Hugues et Guillaume laissèrent l'ennemi se diriger, sans
l'inquiéter, sur la Bourgogne, en l'absence de Raoul, alors retenu
dans la France du nord. Il est surprenant que ces deux puissants
vassaux se soient résolus par égoïsme et indifférence, à laisser
piller les domaines de leur suzerain. Il faut peut-être supposer une
tactique de leur part pour tendre un piège aux Normands; sinon on ne
pourrait y voir qu'une lâcheté contraire à leurs devoirs féodaux. On
en jugera d'ailleurs par ce qui suivit.
Tandis que Rögnvald pénétrait dans la Bourgogne, pillant tout sur son
passage, les comtes Garnier de Sens, Manassès de Dijon, avec les
évêques Josselin de Langres et Anseïs de Troyes, prévenus peut-être
sous main par le marquis Hugues, avaient rassemblé leurs vassaux. Ces
seigneurs se portèrent à la rencontre des Normands qui se retiraient
vers la France du nord, chargés de butin. Le choc eut lieu sur les
confins du Gâtinais, à Chalmont, le 6 décembre. La lutte fut acharnée.
Il s'agissait pour les Normands d'assurer leur retraite, et les
Bourguignons étaient décidés à leur faire expier les ravages qu'ils
avaient faits chez eux. Huit cents Normands restèrent, dit-on, sur la
place. Du côté bourguignon, le comte Garnier ayant eu son cheval tué
sous lui fut pris et mis à mort. Enfin l'évêque Anseïs, qui se battait
vaillamment à la tête de ses gens, fut grièvement blessé. Le reste de
l'armée normande continua vers le nord jusqu'aux rives de la Seine,
puis s'arrêta pour camper, probablement dans la région voisine du
confluent de l'École[138].
Dans l'intervalle, le roi Raoul complètement rétabli, mis au courant
de ce qui se passait, n'avait pas perdu un instant. Ayant réuni à la
hâte les vassaux de l'église de Reims, il les entraîna à sa suite avec
l'évêque de Soissons, Abbon, quelques autres amis dévoués et même
Herbert de Vermandois, qui resta prudemment à l'arrière-garde,
toujours prêt à tirer parti des événements. Dès qu'il s'approcha de la
Bourgogne, de nombreux hommes d'armes vinrent du duché remplir auprès
de lui leur service d'ost. Il marcha avec ces forces directement vers
le camp ennemi et un combat s'engagea aussitôt entre les fantassins
des contingents français et les Normands, qui s'étaient avancés à
leur rencontre. Pendant l'action, l'avant-garde française, la première
ardeur passée, s'aperçut que le gros de l'armée qui entourait le roi
ne bougeait pas et que personne n'y mettait pied à terre pour
combattre. Les Normands, d'autre part, faiblissaient, après quelques
pertes, et se trouvaient contraints de regagner leurs retranchements.
L'avant-garde française se retira alors jusqu'à environ deux ou trois
milles des lignes ennemies et s'établit en cercle d'investissement
tout autour. D'autre part, Hugues était sur la rive opposée de la
Seine et y avait pris position juste en face des Normands. La
situation de ceux-ci semblait désespérée. On attendait seulement les
bateaux qui devaient venir de Paris pour les attaquer de toutes parts
et donner l'assaut à leur camp, même du côté du fleuve. La lutte
promettait d'être décisive Rögnvald était pris au piège où sa témérité
l'avait conduit. Mais les assiégeants perdirent trop de temps à
attendre les navires parisiens qui ne venaient pas. Tout à coup le
rusé Normand sortit de son camp sans être aperçu, parvint à traverser
par surprise les lignes ennemies, où il avait pu pratiquer des
intelligences, et gagnant une forêt voisine, réussit à s'évader avec
tous les siens[139].
Ainsi Rögnvald sut éviter par un coup d'audace, que la lenteur des
opérations des coalisés rendit possible, la sanglante défaite ou la
honteuse capitulation à l'une ou à l'autre desquelles il paraissait
irrémédiablement acculé. Et maintenant l'aventureux et habile viking
gagnait rapidement les bords de la Loire, à travers la forêt
d'Orléans, avec les survivants de ses intrépides guerriers, échappés
comme par miracle du cercle de fer dont ils avaient été un instant
entourés.
Les coalisés stupéfaits de la soudaineté de cette fuite ne se
hasardèrent pas à poursuivre dans les bois un ennemi brave jusqu'à la
témérité, satisfaits de lui avoir infligé de très sérieuses pertes et
une terrible leçon.
Peut-être est-ce au cours de cette retraite mémorable que les
sectateurs d'Odin pénétrèrent dans l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire.
Le continuateur d'Aimoin raconte, en effet, sans donner de date, que
les moines s'enfuirent lors du passage de Rögnvald, emportant leurs
précieuses reliques. Le récit des scènes de sauvagerie qui se
déroulèrent dans le monastère pendant le séjour qu'y fit Rögnvald,
celui de sa vision et du châtiment final qui l'atteignit à son retour,
ont été consignés en termes émus dans les écrits monastiques[140]. On
conserva longtemps, à Saint-Benoît, le souvenir de l'étrange abbatial
du célèbre viking: on donna même son nom à une tête d'homme, en
marbre, encastrée dans la muraille septentrionale de l'église[141].
La dislocation de l'armée des coalisés eut lieu rapidement. Elle était
complète dès le mois de février. En mars, Gilbert de Lorraine entama
des pourparlers avec les seigneurs français malgré son échec de
l'année précédente[142]. Il eut une entrevue avec Herbert qui était
l'âme de ces négociations, et celui-ci réussit à gagner de nouveau le
marquis Hugues. Sur les instances de ces puissants vassaux, le roi
Raoul consentit enfin à recevoir l'hommage de Gilbert. Il en fixa le
lieu à Cambrai, au cours d'un plaid qu'il y devait tenir.
Pour des motifs inconnus,--peut-être des raisons de méfiance ou
d'amour-propre,--les Lorrains ne parurent pas à Cambrai, et il fallut
que Raoul s'avançât à leur rencontre jusqu'à la Meuse La cérémonie de
l'hommage eut lieu sur les rives du fleuve, et Otton, fils de Ricoin,
lui-même, l'ennemi de Boson, jura fidélité au frère de son adversaire.
Seuls les archevêques de Trèves et de la cité lointaine de Cologne
continuèrent de s'abstenir[143]. C'était la seconde fois depuis le
commencement du siècle, qu'un roi de France recevait la soumission
effective du duché de Lorraine.
Raoul dut presque aussitôt quitter précipitamment le pays. Les
Normands de la Seine rompirent le traité conclu en 924, soit excités
par Rögnvald lui-même, soit simplement désireux de venger une défaite
normande par laquelle ils pouvaient se considérer comme moralement
atteints, et ils profitèrent de l'absence momentanée de Raoul. Ils
envahirent tout à coup l'Amiénois et le Beauvaisis. Amiens fut menacé,
et bientôt un terrible incendie s'y déclara par suite de l'imprudence
des habitants, trop pressés de fuir. Arras subit le même sort. A Noyon
se produisit une véritable résistance: les bourgeois, avec l'aide des
habitants du faubourg incendié, entreprirent une sortie qui leur valut
la reprise d'une partie du faubourg[144].
Mais durant ces brigandages, le territoire des Normands, situé sur les
rives de la Seine, fut tout à coup envahi, des deux côtés à la fois,
par les habitants du Bessin et ceux du Parisis, vassaux de Hugues le
Grand. Le Vexin et une partie du Roumois furent pillés et incendiés.
Cette heureuse diversion produisit le résultat attendu. Les Normands
retournèrent en hâte à la défense de leurs foyers. Herbert venait
d'ailleurs d'apparaître sur les bords de l'Oise avec quelques
cavaliers réunis à grand'peine, à cause de la rareté du fourrage, et
il occupait une position fortement retranchée de manière à barrer à
l'ennemi l'entrée de ses domaines.
Dans leur retraite, les Normands furent poursuivis et harcelés par le
comte de Ponthieu Helgaud et d'autres seigneurs des régions côtières
septentrionales[145].
En quittant la Lorraine, Raoul s'était rendu à Laon, où le 6 avril,
sur la demande du comte Roger, il confirma à l'abbaye de Saint-Amand
les donations de ses prédécesseurs[146], puis il avait gagné la
Bourgogne: le 30 mai il s'arrêtait à Arciat, sur la Saône, avec
Josselin, évêque de Langres, et le comte Manassès, pour renouveler les
concessions de ses prédécesseurs à Saint-Bénigne de Dijon[147], et au
mois de juillet, à Autun, où il concéda par la tradition du couteau,
sur la demande de sa mère Adélaïde et de son vassal Unizon, le fief de
son fidèle Adon aux chanoines de Saint-Symphorien d'Autun, pour le
donner en précaire à son fidèle Aldric[148].
Il se hâta de réunir ses vassaux bourguignons, que l'idée d'une
revanche contre les Normands devait nécessairement séduire, et il
proclama le ban et l'arrière-ban, c'est-à-dire la levée en masse, par
toute la France, de manière à porter un coup décisif aux anciens
pirates, voisins turbulents, encore peu accoutumés à la vie
sédentaire. Cette fois de nombreuses recrues vinrent des pays
maritimes du nord: les comtes Helgaud de Ponthieu, Allou de Boulogne
et à leur tête Arnoul, marquis de Flandre. Herbert amena les vassaux
de l'église de Reims qu'il commandait[149]
Cependant Rollon avait pris des mesures pour résister à l'invasion de
ses domaines, en renforçant de mille hommes envoyés de Rouen la place
d'Eu, située près de la mer, aux extrêmes confins septentrionaux.
C'est en effet sur ce point que se concentrèrent les premiers efforts
de l'attaque. D'après Richer, le roi Raoul dirigeait en personne les
combattants[150]. Les ouvrages avancés furent vite enlevés et les murs
d'enceinte pris d'assaut. Enfin le château fort lui-même tomba au
pouvoir des Français. Ceux-ci avides de vengeance et décidés à mettre
fin, par un exemple, aux entreprises de leurs infatigables
adversaires, incendièrent la place et passèrent au fil de l'épée toute
la population mâle. Quelques Normands parvinrent toutefois à
s'échapper et se réfugièrent dans une petite île de la Brêle, voisine
du rivage. Les Français les y poursuivirent, s'emparèrent de l'île
avec plus de peine encore que de la place d'Eu et commencèrent un
nouveau massacre. Les derniers survivants, perdant tout espoir, après
avoir défendu vaillamment leur vie, se jetèrent à l'eau: plusieurs
furent engloutis par les flots et ceux qui nagèrent jusqu'à la terre
ferme furent tués en abordant au rivage. Plusieurs enfin voyant qu'on
ne leur faisait point quartier se donnèrent eux-mêmes la mort, selon
la coutume scandinave, pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi[151].
L'extrême férocité de cette guerre s'explique par l'état
d'exaspération où en étaient arrivées des populations si longtemps
éprouvées par les fureurs dévastatrices d'un ennemi rapace, cruel et
insaisissable. La conquête de Rollon était sérieusement menacée. Les
Français à leur tour s'emparèrent d'un énorme butin, mais ils ne
poussèrent pas plus avant. Raoul établit son camp en Beauvaisis avec
les Bourguignons et le marquis Hugues, de manière à protéger le pays
contre tout essai de revanche[152].
À quelque temps de là, vers la fin d'août, Hugues, de retour à Paris,
conclut avec les Normands un accord, dans le genre de celui de 924,
afin d'assurer l'intégrité de ses domaines: il avait à craindre des
représailles contre les habitants du Bessin et du Parisis. Personne ne
devait être bien sincère dans ces négociations. Hugues ne pouvait se
méprendre sur les intentions des Normands: ils voulaient s'assurer le
calme dans leurs foyers pour exercer leur vengeance contre Arnoul de
Flandre, Helgaud et les Français du nord dont ils avaient eu tout
particulièrement à souffrir dans la dernière affaire. Ils stipulèrent
donc que les domaines des fils de Baudoin II le Chauve, Arnoul de
Flandre et Allou, comte de Boulogne-Térouanne, de Raoul de Gouy et
d'Helgaud de Ponthieu, resteraient en dehors de l'arrangement. Ils
n'avaient pas eu de peine à ranimer la rivalité latente entre Hugues
de France et les puissants feudataires flamands, arrière-petits-fils
de Charles le Chauve par leur grand'mère paternelle Judith, mais il
était évident qu'aussitôt après l'expédition projetée contre ces
derniers, viendrait le tour des vassaux du duc de France[153].
La défaite des Normands à Eu, suivant de près l'échec de Rögnvald à
Chalmont, fit renaître un peu de confiance parmi les populations. Les
communautés monastiques, qui s'étaient enfuies devant les
envahisseurs, reprirent avec leurs reliques, le chemin de leurs
monastères abandonnés: ainsi les moines de Saint-Maur-des-Fossés[154]
et de Saint-Berchaire ou Montiérender[155]. Les premiers étaient déjà
revenus du Lyonnais vers le 23 août. Raoul avait témoigné une
bienveillance toute spéciale à l'égard des moines de Montiérender, en
leur accordant asile et protection dans son duché. Il s'était assuré
ainsi leur appui, qui lui avait déjà servi lors de son élévation au
trône; et en les rapatriant, il acquit de nouveaux titres à leur
reconnaissance.
Tandis que la lutte contre les Normands était poussée avec vigueur, le
roi de Germanie, Henri, franchissant le Rhin, avait enlevé de vive
force aux hommes de Gilbert la forteresse de Zülpich et s'était
bientôt retiré après s'être fait livrer des otages par le duc[156]. De
retour en Lorraine, vers la fin de l'année, il parvint à décider tous
les feudataires à lui prêter l'hommage[157]. Seul l'évêque de Metz,
Witger, fit quelque résistance, mais il fut contraint par la force à
se soumettre[158].
Le propre frère de Raoul, Boson, fut obligé de faire comme les autres
et de reconnaître la suzeraineté du roi de Germanie. À Verdun l'évêque
Hugues, installé par Raoul, dut céder son poste à Bernoin, neveu de
l'évêque Dadon: ce remplacement ne pouvait être qu'agréable aux
Lorrains, puisque Bernoin appartenait à une famille indigène[159].
Le changement si subit survenu en Lorraine, à la suite de la prise de
Zülpich, un an à peine après une soumission en apparence définitive,
doit s'expliquer par l'absence trop prolongée du roi et son
incapacité, en face du péril normand, d'affermir son pouvoir en un
pays où le régime féodal, déjà fortement implanté, rendait toute
souveraineté presque illusoire, où toute menace un peu sérieuse devait
nécessairement amener des défections.
Ces événements arrivés avec une rapidité prodigieuse décidèrent pour
un certain temps du sort de la Lorraine. Désormais le nom du roi de
Germanie apparaîtra d'une façon constante dans les dates des actes
passés en la région. Il ne faudrait pas, cependant, aller jusqu'à
dire, comme on l'a fait[160], que la Lorraine est dès lors, sous
Gilbert, fils de Renier Ier et gendre d'Henri Ier, un «duché allemand»
rattaché pour de «longs siècles» à la Germanie. Les événements du
règne de Louis d'Outre-Mer et de Lothaire donnent un démenti à ces
généralisations un peu trop absolues.
Au moment où Raoul aurait eu besoin de toute sa liberté pour agir au
dehors, son attention fut retenue par l'affaire de l'archevêché de
Reims, qui devait être par la suite grosse de conséquences au point de
vue de la situation intérieure du royaume. Séulf vint à mourir
subitement le 1er septembre 925, et le bruit courut qu'il était
victime du poison du comte de Vermandois[161]. Il avait, en effet,
commis l'imprudence de promettre sa succession au plus jeune des fils
d'Herbert, Hugues, un enfant en bas âge. Séulf laissait le souvenir
d'un homme de haute valeur intellectuelle: disciple du célèbre Remy
d'Auxerre, il était versé dans toutes les connaissances de son
temps[162]. Il avait reçu du pape confirmation de ses prérogatives
métropolitaines, et s'était montré fort apte à remplir les multiples
devoirs de prélat féodal, tout ensemble ecclésiastiques et laïques:
ainsi il avait fortifié Saint-Remy en même temps qu'embelli la
cathédrale de Reims[163], et plus d'une fois, quittant l'office,
s'était mis à la tête des vassaux de l'église pour les conduire à
l'ost du roi. Quoique tombé sous la dépendance d'Herbert, dès la
première année de son pontificat, il avait toujours fait montre d'un
loyalisme à toute épreuve envers Raoul.
Aussitôt la nouvelle connue, Herbert parut à Reims, où il avait des
intelligences parmi les vassaux et les clercs du diocèse. Grâce à
l'appui de l'évêque de Soissons, Abbon, et à celui de l'évêque de
Châlons, Beuves, il fit élire comme successeur désigné de Séulf,
Hugues, son fils, âgé de cinq ans à peine, puis il alla trouver Raoul,
en Bourgogne, et se fit charger par lui de l'administration
intérimaire du temporel de l'archevêché[164]. Le roi avait mis comme
première condition à son assentiment le respect des personnes et des
biens de l'évêché, et s'était refusé à reconnaître Hugues comme
régulièrement intronisé, tant qu'il n'aurait pas atteint l'âge
nécessaire pour recevoir l'ordination canonique. Abbon se rendit à
Rome, afin de solliciter du pape Jean X son approbation générale pour
les actes d'Herbert, et pour lui-même l'investiture provisoire des
fonctions archiépiscopales, en qualité de vicaire. Il l'obtint[165].
Tout cédait devant l'habileté puissante du comte de Vermandois. Il y
eut cependant quelques mécontents. L'historien Flodoard fut de leur
nombre et cela lui coûta la prébende qu'il avait reçue de l'archevêque
Hervé. D'autres récalcitrants furent traités encore plus mal. Herbert
n'hésita pas à user de violence, même vis-à-vis du clergé, et deux
ecclésiastiques furent tués par ses gens au cours des troubles, dans
le cloître des chanoines[166].
D'autre part, les Normands ne tardèrent pas à vouloir tirer vengeance
de l'effroyable massacre d'Eu. Ils ravagèrent avec leur flotte le
littoral du Boulonnais, concentrèrent une nouvelle armée et envahirent
l'Artois. Raoul se tenait encore sur ses gardes. Il opéra sa jonction
avec Herbert et les seigneurs des régions côtières du nord, et réussit
à cerner l'ennemi non loin, semble-t-il, de Fauquembergue[167].
Malheureusement l'armée française avait été obligée de se diviser. Une
nuit les Normands, à la faveur de l'obscurité, sortirent soudain du
défilé boisé, où ils se trouvaient enfermés, et vinrent fondre à
l'improviste sur le camp royal. Plusieurs tentes furent brûlées et le
roi faillit être pris. Herbert, qui campait à quelque distance, sut
accourir juste à point pour témoigner un dévoûment intéressé à son
suzerain, et les agresseurs furent repoussés après une lutte acharnée,
où ils laissèrent onze cents morts sur la place. Les Français de leur
côté furent grandement éprouvés: le vaillant comte de Ponthieu,
Helgaud, périt dans la mêlée, et le roi Raoul lui-même grièvement
blessé fut contraint de regagner Laon. Malgré leur échec, les Normands
purent ainsi pousser leurs dévastations jusqu'aux confins de la
Lorraine, en Porcien[168].
Vers le même temps, aux environs de Pâques, les Hongrois rôdaient près
de là, dans le pays de Voncq[169], où ils auraient pu se rencontrer
avec les Normands. A leur approche, les habitants et le clergé
désertaient les campagnes, les moines cherchaient avec leurs reliques
un refuge à l'abri des murailles romaines des cités épiscopales de
Metz, Toul et Reims, ou encore dans des lieux inaccessibles, fortifiés
par la nature. Ainsi furent portées à Reims les reliques de saint Remy
et de sainte Vaubourg d'Attigny. Les Hongrois jetèrent dans l'est la
même terreur que les Sarrasins dans le midi ou les Normands dans
l'ouest: le pillage des riches monastères et des campagnes
florissantes, jusque-là épargnés, fut considéré par les populations
comme un châtiment céleste [170].
Les difficultés s'étaient accumulées autour de Raoul avec une
incroyable rapidité. Lui blessé, et par conséquent condamné pour un
temps assez long au repos, les Normands et les Hongrois livraient au
pillage les environs de Laon et de Reims. Enhardi par les embarras
d'un suzerain qu'il n'avait reconnu que contraint et forcé, le duc
d'Aquitaine fit défection. Un de ses frères, probablement Affré, se
jeta sur Nevers et y prit une attitude telle que Raoul, craignant pour
son duché de Bourgogne [171], se hâta de transiger avec les Normands:
il leur acheta la paix moyennant une forte indemnité réunie à l'aide
d'un impôt spécial (_exactio pecuniae collaticiae_) levé sur la
France septentrionale et la Bourgogne. Les Hongrois disparurent
heureusement, aussi vite qu'ils étaient venus.
A peine remis de sa blessure, Raoul prit le commandement d'une armée
franco-bourguignonne, et, accompagné d'Herbert de Vermandois, se
dirigea sur Nevers. Il ne s'y attarda pas, se bornant à se faire
livrer des otages [172], car son objectif était avant tout la
soumission de Guillaume d'Aquitaine. Il pénétra sur les domaines de ce
dernier et le harcela sans trêve, jusqu'à ce que la nouvelle d'un
retour offensif des Hongrois vint le contraindre à se replier sur son
duché. Ces envahisseurs passaient avec la rapidité d'un ouragan. Il
était presque impossible de les atteindre pour les combattre: pendant
deux années consécutives ils reparaissent, sans qu'il soit question
d'une seule rencontre dans les textes [4].
Raoul séjourna le 10 décembre à Sens, où à la prière du comte de
Troyes, Richard, et de l'évêque Anseïs, il confirma les privilèges et
possessions de l'abbaye de Montiéramey[174].
Il traversait une période d'échecs. Un mariage de son beau-frère
Hugues lui profita plus que ses expéditions indécises: le duc de
France épousa Eadhild, fille d'Édouard Ier l'Ancien, roi des
Anglo-Saxons, la propre soeur d'Ogive, femme de Charles le
Simple[175]. Cette alliance avait certainement un caractère politique:
Hugues, par cette union princière, se posait nettement en rival
d'Herbert pour recueillir la succession éventuelle de Raoul. L'appui
des Anglo-Saxons lui était désormais assuré et par suite, à Raoul,
contre Herbert, le geôlier de Charles le Simple. Dans une curieuse
précaire du chapitre de Saint-Martin de Tours, où l'on voit paraître à
la fois l'abbé Hugues et sa soeur la reine Emma, la date donnée
d'après le calcul des années du règne de Raoul porte la mention de la
captivité de Charles[176]. Il semble que ce soit là l'indice d'une
détente et d'un revirement en faveur du Carolingien.