Les transformations de l'âme peuvent encore être différentes. Elle

vient habiter parfois dans le corps du _vorondreha_, sorte de gros

faucon que les Tanala s'abstiennent de tuer, et dont le cri présage

pour eux soit le décès d'un roi, soit une guerre future. À sa mort,

cet oiseau se transforme en ces légers tourbillons de vent, _vara_,

qui entraînent à la surface du sol des brindilles et des feuilles

sèches. Malheur à un Tanala quand le vara se dirige vers lui! Malheur

à lui, quand, ce tourbillon faisant du bruit dans les herbes, il va

voir ce que c'est et trouve un oeuf de perdrix: c'est un signe de mort

pour lui ou pour ses parents. Enfin, les âmes peuvent aussi habiter

dans le corps de toutes sortes d'animaux, même des caïmans.

Les mânes des morts portent encore deux noms différents: les _lolo_ et

les _angatra_. On a cru voir quelquefois, dans les angatra, la

personnification du principe du Mal, en opposition avec Zanahary, le

principe du Bien. Cette conception de deux divinités, l'une

bienfaisante, l'autre malfaisante, et toujours en lutte, n'existe pas

chez les Tanala. Pour eux, les angatra ou lolo sont simplement les

âmes des défunts. Elles errent sur la terre, rôdent autour des

villages, se groupent dans les champs, formant de véritables cités des

ombres.

Il existe telle rizière, à l'est de Fort-Carnot, que les indigènes ne

cultivent jamais: elle est habitée par les lolo. Il existe tel terrain

près de Marotady, où les Marohala ne veulent pas construire de

maisons; il est hanté par les angatra.

Le massif de l'Iratra ou Ambondrombe forme les Champs-Élysées de la

légende malgache. C'est là que demeurent les âmes des Tanala, des

Betsileo, des Bara, des Hova; c'est de là aussi que descend le

Maintimbahatra, rivière sacrée de l'Ikongo. Dans son cours de 30

kilomètres, au milieu de la forêt vierge, dans ses ondes fraîches,

transparentes et rapides, viennent se désaltérer les lolo qui errent

dans les bois. C'est là aussi qu'habitent les fées, les

_andriambavyrano_ aux longs cheveux, qui nagent dans les eaux

profondes, et se cachent dans le creux des rochers.

Les âmes des morts ne se désintéressent nullement de ce qui se passe

sur terre. Elles continuent à avoir des besoins, elles s'adressent aux

vivants, leur envoient des songes, leur demandent des offrandes et

leur donnent en échange la santé ou la maladie. Souvent même, elles

sont malfaisantes, et, quand on ne peut pas se concilier leurs

faveurs, on cherche à les éloigner des villages par tous les moyens

possibles. Ainsi, afin de les empêcher de pénétrer dans les cases, on

place près de la porte une petite massue et une hachette en bois,

recouvertes d'un chapeau de paille. Cette conception toute physique de

leur existence, cette notion de leur toute-puissance et de leur

ingérence continuelle dans les affaires de ce monde, ont pour

conséquence le culte que les Tanala professent pour elles.

Si l'on parcourt l'Ikongo, on trouve à chaque pas des monuments de

pierre. Certains consistent en d'immenses pierres levées, tantôt

isolées, tantôt groupées, et atteignant parfois 3 et 4 mètres de

hauteur. Ces sortes de menhirs portent le nom de _vato-lahy_ ou

d'_orimbato_. Ils n'ont pas un caractère religieux très marqué. Tantôt

ils sont destinés à perpétuer la mémoire d'un homme; tantôt ils

rappellent certains événements, grandes palabres, traités entre les

rois tanala; les vato-lahy de Marotady consacrent un pacte d'alliance

conclu entre les chefs zafirambo; tantôt ils ont été élevés lors de la

fondation d'un village, et dans ce cas ils portent plus

particulièrement le nom d'_orimbato_; tantôt enfin, leur signification

s'est perdue dans le cours des siècles: le menhir d'Antaranzaha a été

élevé par les hommes d'autrefois, à quelle occasion? en quel honneur?

les indigènes eux-mêmes n'en savent rien.

D'autres monuments, très nombreux encore dans le pays tanala, ont la

forme de dolmens. Tantôt, ils sont isolés et se dressent au bord d'un

sentier, sous un arbre; tantôt, ils forment des alignements de quatre

à six autels. C'est là qu'avant d'enterrer leurs morts, les Tanala

viennent verser le pus et les matières liquides qui découlent des

cadavres; c'est là que d'après eux, habitent les âmes des ancêtres,

c'est là aussi qu'ils leur adressent leurs prières et leurs

remerciements. On y trouve toujours une feuille d'amomum ou de

bananier, autrefois pleine de riz et de manioc, avec un noeud de

bambou destiné à recevoir du rhum ou du miel. Souvent, les offrandes

sont plus variées et plus appropriées aux divers besoins des âmes. À

Vohimary existe un alignement très pittoresque. Un autel est dédié aux

mânes d'une femme ou d'un enfant: il est surmonté d'un jouet; d'autres

sont dédiés à des hommes: on y voit une assiette, une pipe, un

chapeau, un bambou contenant du rhum. À côté de chaque dolmen, se

dressent des pierres en forme de bornes et revêtues d'étoffes

destinées à servir de vêtements aux lolo. Enfin, en arrière de cet

alignement, s'élève une perche surmontée de deux cornes de boeuf,

témoignant de la piété des habitants de Vohimary et des sacrifices

qu'ils font aux mânes des défunts.

(_À suivre._) ARDANT DU PICQ.

[Illustration: Femmes des environs de Fort-Carnot.--D'après une

photographie.]

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--47e LIV. Nº 47.--25 Novembre 1905.

[Illustration: Les Tanala au repos perdent toute leur élégance

naturelle.--D'après une photographie.]

UNE PEUPLADE MALGACHE.--LES TANALA DE L'IKONGO[4]

[Note 4: _Suite._ Voyez page 541.]

PAR M. LE LIEUTENANT ARDANT DU PICQ.

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. -- Devins

et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. -- Astrologie. --

L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la parure. --

L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La poésie.

[Illustration: Une jeune beauté tanala.--D'après une photographie.]

Le culte des morts est une conséquence de l'idée que les Tanala se

font de la vie future. C'est encore sur terre que l'âme habite après

la mort. Aussi, dès son vivant, le Tanala se préoccupe de son tombeau.

Il le veut dans telle vallée, parce qu'autrefois il y a trouvé du miel

en abondance, et que plus tard, son âme y pourra butiner sans trêve.

Il le veut dans telle forêt, parce que les plantes y répandent leur

parfum, ou s'y couvrent d'une blanche floraison.

Ralay, officier adjoint à Ankarimbelo, meurt à Fianarantsoa en 1901;

mais il veut être enterré dans son pays natal, et reposer à côté de

son grand-père Ramandoro. En général, chaque famille a son tombeau.

Ces sépulcres, désignés sous le nom de _kibory_ ou de _trano-mena_,

sont de simples grottes cachées dans la forêt. Celui de Milakisiry se

trouve à l'entrée d'un tunnel formé par deux roches arc-boutées. Sa

voûte est tellement basse qu'un homme n'y pénètre qu'en rampant. Il se

divise en deux compartiments: dans l'un, on dépose les roturiers, dans

l'autre, les nobles. Un amoncellement de pierres en ferme l'entrée.

Quand la grotte a la forme d'un puits, comme celle de l'Andohavato,

elle est surmontée d'une maison.

Les inhumations sont l'occasion de grandes cérémonies. Les cercueils

sont faits d'un tronc d'arbre creusé, et, si le défunt est un

zafirambo régnant, le couvercle est surmonté de deux cornes en forme

de croissant, appelés _loka-hazo_. Ils sont ordinairement recouverts

d'un drap blanc ou rouge. En accompagnant le corps jusqu'au tombeau,

les hommes et les femmes exécutent des chants et des danses funèbres.

Le cortège s'avance lentement, au son d'un air lugubre, mais

brusquement le rythme éclate en cris d'épouvante et les porteurs,

comme saisis de peur devant l'horreur de la mort, reviennent

subitement en arrière en courant et en trépignant. Le chant recommence

ensuite triste et régulier, et la marche en avant se poursuit

interrompue de temps en temps par des hurlements de frayeur et par des

reculades inattendues. Les corps sont quelquefois ensevelis sans

cercueil. Le cadavre de Ralay, par exemple, fut retiré de la bière et

déposé dans le kibory, enveloppé d'un simple linceul, car, au dire des

assistants, il n'était pas convenable qu'il fût inhumé autrement que

ses ancêtres. Son cercueil fut donc abandonné et renversé au milieu

des fleurs et des ananas. À la saison prochaine, les abeilles devaient

l'habiter et le remplir de miel. Le tombeau fût refermé et un parent

prit alors la parole: «Ramandoro, toi qui reposes dans cette grotte,

voici ton petit-fils! Montre-lui ce que tu manges, car voici la

bouteille et l'assiette que nous vous offrons!» Ces objets furent

placés près de l'ouverture du kibory, tellement on était persuadé que

les lolo viendraient en faire usage. Les Tanala immolèrent ensuite un

boeuf et célébrèrent le repas funèbre au pied d'un vato-lahy.

Les idées des Tanala sur la vie future, sont lourdes de conséquence.

La terre n'appartient pas seulement aux vivants, elle appartient

également aux morts. Le mot _karazan-tany_ ne signifie pas simplement

le pays où dorment les aïeux, il signifie encore le sol où les âmes

des défunts continuent à vivre. Le karazan-tany c'est la forêt où

errent les mânes des vieux zafirambo, c'est la rizière où voltigent

les lolo, c'est le torrent où s'abreuvent les kokolampy. C'est une

terre sacrée, héréditaire, inviolable, c'est la patrie au sens le plus

précis du mot. Avant notre arrivée, ni les Hova, ni les Betsileo, ni

les Betsimisaraka, ni les Antoimorona ne pouvaient la fouler sans

sacrilège. Un Tanala seul avait le droit de posséder la terre tanala,

et s'il en aliénait une parcelle en faveur d'un étranger, les lois de

Tsiandraopana annulaient la donation, et le punissaient d'une amende

de quatre boeufs, dont un pour le chef et trois pour le peuple.

[Illustration: Le Tanala, maniant une sagaie, a le geste élégant et

souple.--D'après une photographie.]

À côté de ces croyances à l'existence de Dieu et à l'immortalité de

l'âme, il existe chez les Tanala une foule de superstitions

grossières. Elles ont trait à la religion, à la médecine et à la

divination. Les _ombiasa_ ou _mpisikidy_, qui en sont les

dépositaires, sont à la fois des devins, des médecins et des sorciers;

ils mériteraient même le nom d'astrologues, en ce sens qu'eux seuls

connaissent la division du temps, le nom des années, des mois et des

jours.

Une de leurs principales attributions est de deviner l'avenir à l'aide

du _sikidy_. Le _sikidy zoria_ et le _sikidy polakelatra_ consistent

en séries de combinaisons faites avec les graines et les noyaux de

certains arbres de la forêt, et d'après lesquelles l'ombiasa lit et

prédit l'avenir. Dans le _sikidy fasina_, le devin étend sur un van

une couche de sable, mince et uniforme, puis avec son index il frappe

par trois fois les bords du plateau pour réveiller les esprits. Il

prononce en même temps l'invocation suivante: «Réveillez-vous, grains

de sable; réveillez-vous, sikidy, grains de sable qui ne reposez pas,

grains de sable qui ne dormez pas et qui fûtes jadis bercés par les

flots ou confluents des fleuves.

«On ne vous réveille pas pour des parents morts au sud ou au nord,

mais c'est moi qui vous interroge. Et je vous interroge, grains de

sable, parce que vous entendez les susurrements de Dieu, parce que

vous savez ceux qui mourront et ceux qui vivront. Si vous mentez vous

me ferez honte, et si vous dites la vérité vous me comblerez de joie.

Andriamatahitany était votre maître, il vous a semés dans les vallons.

Mais la caille vous a dispersés avec ses pattes; Andriamatahitany vous

a ramassés et vous a répandus à Ampasimahanoro. Il vous a doués de

mouvement. «Vous êtes, a-t-il dit, le sable qui ne repose pas, le

sable qui ne dort pas». Et c'est vous que je réveille, ô grains de

sable, et voici la question que je vous pose....»

L'ombiasa trace alors avec son index seize virgules sur le sable, en

l'honneur des seize figures du sikidy. Elles ont toutes une

signification. Les unes représentent l'oracle, les autres celui qui le

consulte, ou bien sa mère, sa femme, ses enfants, sa fortune et sa

maison. Certaines encore représentent Dieu et les âmes des morts, les

rois et le peuple. Le devin les invoque successivement, puis il répand

le sable uniformément sur le plateau et, en y décrivant de

mystérieuses courbes, il va obtenir le dessin des quatre premières

figures du sikidy, qui lui serviront ensuite à déterminer les autres.

Chacune d'elles est un personnage ayant une tête, un cou, des reins et

des pieds. Selon le nombre de traits qui composent les diverses

parties de leur corps, ces personnages portent des noms différents:

Aldébaran, Ali-be-avo, Kariza, etc. Ils comprennent des nobles et des

esclaves, répartis en quatre groupes correspondant aux quatre points

cardinaux. Quand l'ombiasa a esquissé les seize figures sur le sable,

il lui est facile de deviner l'avenir par des procédés analogues à

ceux de nos tireuses de cartes. Malheur à celui qui consulte l'oracle,

quand il est représenté par Adalo, esclave du nord, ou Alikisy,

esclave de l'ouest! Malheur à lui, quand ses ennemis s'appellent

Asombola, noble du sud, ou Alohotsy, noble de l'est. Son foyer est

menacé quand sa femme est figurée par le faible Alaomara, et ses amis

par le puissant Alahokola.

[Illustration: Le chant du E Manenina, à Iaborano.--D'après une

photographie.]

Toujours crédule, le Malgache écoute avec respect les paroles de

l'oracle. Il les trouve claires et transparentes comme le prisme de

quartz symbolique que le devin a placé sur son van; et, après avoir

largement payé le mpisikidy, il s'éloigne, joyeux ou triste, selon les

réponses qui lui ont été faites, mais toujours persuadé de leur

véracité.

Les Tanala donnent le nom de _fadrita_ ou de _vinta_ aux causes plus

ou moins imaginaires des maladies, jours néfastes, objets ou êtres

malfaisants, attouchements impurs. Il en résulte que, pour guérir une

maladie, il suffit d'en supprimer ou d'en conjurer les causes: cette

opération s'appelle le _fangala-paditra_, et est du ressort des

ombiasa.

Le plus souvent, les ombasias se contentent de prononcer des paroles

magiques, en agitant sur la tête du patient des remèdes bizarres,

morceaux de bois et autres amulettes. Voici une de ces incantations:

«Sortez! sortez!... Quel est celui qui a jeté un sort sur le

malade?... Moi, Raitsara, je n'interroge pas les vinta. Lors de la

pleine lune, les vinta ont répandu leur fiel.... Heureux sera le jour

où je les détruirai! C'est le devin qui reçoit les offrandes, et le

devin, c'est moi! Que la main du malade soit généreuse!

Andriamitilimanana, ombiasa accroupi sur le sable! Andriamitilimanana,

toi qui reposes sur le gravier!... Le renard est malade, l'écureuil a

la fièvre. Je tiens les fadrita, car ils sont revenus. Les vinta sont

beaux, je les tiens, ils ne partiront plus. Le miel est dans la

gourde, il ne coule pas, il ne suinte pas. Je mange des arachides. Je

tiens les vinta, et ils ne m'échapperont plus».

Ces incantations ressemblent parfois à de longues litanies que le

devin récite après avoir fait le sikidy.

Il arrive souvent que ces mystérieuses incantations, ces longues

litanies, ces interminables énumérations de remèdes magiques, ne

parviennent pas à chasser la maladie du corps des Tanala.

L'ombiasa a alors recours à une cérémonie appelée _salamanga_ ou

_bilo_, et qui ressemble à un exorcisme. Le patient porte également le

nom de salamanga. L'ombiasa fait asseoir le malade, avec quelqu'un

derrière lui pour le soutenir et le recevoir dans ses bras. Par trois

fois, il fait tourner au-dessus de sa tête une assiette en bois

contenant de l'eau et des amulettes, puis il l'abaisse devant son

visage et le frappe brusquement du plat de la main. Alors, paraît-il,

le malheureux s'évanouit, les tambours résonnent, l'encens brûle, les

femmes chantent et battent des mains, les assistants commencent à se

gorger de rhum ou, à défaut d'alcool, d'eau parfumée avec l'écorce de

l'arbre appelé _hazomanga_. Dès que le malade a repris connaissance,

on le fait sortir de sa case pour danser sur la place publique. Il ne

peut pas parler et regarde toujours le ciel où son âme s'est envolée.

L'ombiasa place alors des amulettes dans la case du salamanga, et

désormais il en faudra faire trois fois le tour avant que d'y entrer.

Les objets appartenant au malade, ses ustensiles de ménage, ses

vêtements, ses armes, sont placés sur des étagères en bois peintes de

raies blanches, rouges et noires. Il ne doit pas manger les aliments

cuits sur le sol. Aussi le foyer destiné à sa cuisine se trouve sur

une table recouverte de terre. Pour manger et pour boire, il fait

décrire à sa cuiller ou à son verre une ligne brisée et les remet à

leur place avec les mêmes zigzags. Il doit avaler le riz sans le

mâcher. Pendant ses repas, les femmes chantent et battent des mains,

les hommes battent du tambour. Ces cérémonies durent deux jours.

Le troisième jour, le malade sort pour se baigner et pour se promener.

Il doit prendre pour le retour un chemin différent de l'aller et,

chaque fois qu'il rencontre de l'eau, s'y précipiter tout habillé. Des

hommes vigoureux s'y lancent après lui pour le repêcher. À sa rentrée

au village, ses parents lui présentent des boeufs. Encore incapable de

parler, il désigne du doigt celui qu'il choisit. On étend aussitôt

l'animal devant sa case. Le malade prend alors un couteau, danse et

jongle un instant, puis pique le boeuf, et, dès que le sang jaillit,

se précipite pour le sucer. Les assistants l'aspergent avec de l'eau,

et, quand il a assez bu de sang, ils le relèvent et le font rentrer

chez lui pour qu'il dorme. Le boeuf est tué et partagé entre les

habitants du village. La tête revient de droit à l'ombiasa.

[Illustration: La rue principale de Sahasinaka.--D'après une

photographie.]

Le quatrième jour, on conduit le salamanga au bord d'une rivière. On

apporte en même temps tous les objets qui lui appartiennent, toutes

les amulettes de l'ombiasa, et on les place sur la rive à l'aide de

piquets bariolés de raies noires, blanches et rouges. Quatre hommes,

porteurs de branches d'amomum, accompagnent le malade. Ils l'entourent

de paille et y mettent le feu. Le patient se précipite alors dans

l'eau et on jette sur lui les branches d'amomum. Trois hommes le

saisissent à la nuque et l'immergent par trois fois. Il peut ensuite

rentrer au village, mais il doit s'établir dans une nouvelle case.

Pour son premier repas, on fait cuire dans une marmite un mélange de

tous les aliments qui constituent la nourriture des Tanala: riz,

manioc, miel, haricots, sanjo, hypomoea, escargots, viandes diverses,

etc; si l'un de ces mets ne se trouve pas dans la mixture, le malade

ne pourra plus y toucher jusqu'à sa mort. Les convives mangent cet

étrange plat avec des cuillers en feuilles d'amomum, mais ils ont bien

soin de n'avaler que la moitié du contenu de leurs cuillers et de

placer le reste dans une assiette que tient le salamanga. Le malade ne

doit manger que ce que lui donnent les convives, et ne rien prendre

dans la marmite. Après toutes ces épreuves, il est définitivement

guéri.

[Illustration: La danse est exécutée par des hommes, quelquefois par

des femmes (page 563).--D'après une photographie.]

L'ombiasa joue donc un grand rôle dans la société tanala. Le sikidy

lui révèle les actes, les intentions, les pensées de ceux qui le

consultent. Souvent même, il n'a pas besoin d'y avoir recours pour

deviner la cause des maladies. Si, par exemple, le jour de

l'alahamaly, un malade ou une femme stérile entrent dans sa case, en

heurtant leur pied droit contre leur talon gauche, c'est le

mécontentement de leur père qui est cause de la maladie ou de la

stérilité; si, au contraire, ils avaient heurté leur pied gauche

contre leur talon droit, la cause de leurs infortunes serait due au

mécontentement de leur mère. Mais ce sont surtout les amulettes, les

_panafody_, qui constituent pour les ombiasa une source de puissance

et de richesse. Ces amulettes sont de simples baguettes de bois; elles

ont la vertu magique de procurer des femmes, de faire trouver des

ruches, de permettre le vol en toute sécurité, de préserver des coups

de fusil, de protéger contre les maladies et contre les fausses

accusations. Aussi les mpisikidy les vendent-ils très cher. Les Tanala

crédules les achètent en toute confiance, et les gardent pieusement

dans des cornes qu'ils portent à leur ceinture.

Voici, à titre de curiosité, le contenu d'une de ces cornes: d'abord,

les objets nécessaires pour faire du feu, puis deux petits bâtons

servant à découvrir des ruches. Pour obtenir ce résultat il faut sur

ces baguettes prononcer l'invocation suivante: «Baguettes saintes,

trois fois saintes, je vous ai achetées cher, je vous ai obtenues par

de riches échanges, et je ne vous ai pas volées pendant la nuit. Vous

êtes saintes, vraiment saintes, et c'est vous que j'implore.

Faites-moi trouver du miel, car sans vous je mourrai de faim et mes

recherches seront vaines».

Venaient ensuite: un morceau de bambou préservant des soupçons et des

accusations, la partie supérieure du bec et le crâne encore recouvert

de plumes de l'oiseau appelé _tataro_. Cette amulette a le don

d'endormir les personnes qu'on veut voler. On la place contre le mur

de leur case et on prononce la formule suivante: «Amulette sainte,

vraiment sainte, je veux commettre un vol dans cette maison, et c'est

toi que j'implore. Fais dormir les gens d'ici! Qu'ils dorment, et que

je puisse voler à mon aise! Que personne ne vienne me déranger!»

Le larcin accompli, au lieu de fuir à toutes jambes, le voleur reprend

ses amulettes en récitant ce curieux verset: «Que les gens d'ici

soient muets, qu'ils ne me voient pas commettre mon vol pendant leur

sommeil! Si c'est moi qui suis soupçonné d'être le voleur, qu'ils

tremblent comme un jonc et qu'ils ne puissent pas m'accuser, malgré

leurs soupçons! Qu'ils soient comme le bois mort, car le bois que

contient le batambana est du bois mort! Qu'ils n'osent pas porter une

accusation contre moi, que leur bouche reste fermée, ou qu'ils parlent

d'autre chose que de mon vol!»

Le tamango d'un chef rebelle contient des objets aussi intéressants:

trois baguettes de ranoavao, sept bâtons de ramandrio, quatre spires

de voantsimatra, liane qui s'enroule à la façon des volubilis. Le

ranoavao et le ramandrio préservent des blessures, le voantsimatra

paralyse le bras qui lance la sagaie. On trouve encore dans ce tamango

des parcelles de caoutchouc coagulé, destinées à faire glisser les

balles sur la peau, et des petits morceaux de charbon destinés à faire

dévier les coups.

Comme on le voit, les fanafody des Tanala sont très variés, et on les

emploie en une foule de circonstances. C'est ainsi que, pour empêcher

quelqu'un d'avoir une femme, il faut faire brûler les herbes avec

lesquelles le hérisson fait son nid, et faire cuire une écrevisse; que

pour être sûr de tuer un sanglier, il faut, avant de se mettre en

chasse, enflammer une touffe de paille en travers du sentier.

[Illustration: Un danseur botomaro.--D'après une photographie.]

Le Tour du Monde; Une peuplade Malgache Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 2 / 6 段