des _fady_. Les Tanala qualifient de fady les animaux qu'ils
s'abstiennent de tuer ou de manger, les arbres qu'ils se gardent bien
d'abattre, les sentiers où ils évitent de passer, les actions qu'ils
ne peuvent commettre, les jours où certaines pratiques sont défendues.
Pour les zafirambo, la viande du porc, du sanglier, de l'anguille et
de tous les animaux qu'ils ne tuent pas de leur propre main est fady.
Pour Tsiandraofana, était encore fady la viande des canards de
Barbarie et des boeufs dont la robe ne présentait pas de poils blancs.
Pour tous les Tanala, il est fady de tuer une foule d'animaux dans le
corps desquels les âmes peuvent se réfugier. Certains d'entre eux
passent même des contrats avec des insectes venimeux, comme les
scorpions. Ils les considèrent comme fady et, quand ils les
rencontrent sur un sentier, ils les prennent et les jettent de côté
sans leur faire aucun mal: ils espèrent qu'en revanche les scorpions
ne les piqueront jamais. Il est fady de gravir certaines montagnes,
comme l'Ambondrombe, demeure des âmes des morts; de se baigner dans
certaines rivières; de construire des villages dans les endroits
hantés par les lolo. Les objets et les actes fady varient d'ailleurs
avec les individus. De même que Polycrate jetait un anneau dans la mer
pour conjurer les retours de la Fortune, de même il semble que chaque
Tanala s'impose tantôt des privations, tantôt des règles de vie
particulières, tantôt des formalités bizarres, pour éviter les
rancunes d'un angatra malfaisant, ou pour se concilier les faveurs
divines.
Si les ombiasa sont les dépositaires des croyances les plus
grossières, il faut pourtant reconnaître qu'ils possèdent quelques
rudiments d'une science primitive. Ils sont d'abord des astrologues.
Les Tanala ne connaissent guère les étoiles; pourtant, ils ont donné
le nom de Zohora à la planète Vénus, et se guident sur la marche du
Telonorefy ou Baudrier d'Orion pour semer et moissonner le riz. La
fixité d'une des étoiles de la Croix du Sud n'a jamais attiré leur
attention. Quant à la divination des astres, elle est seulement connue
de quelques vieux et rares ombiasa, qui ne divulguent guère leurs
secrets. Elle semble consister dans l'examen de l'Anakintana, grosse
étoile qui flamboie à l'orient, le matin avant le chant du coq. Elle
n'est visible que pendant six mois. Encore faut-il que la lune ne soit
pas pleine et que le temps soit clair. Comment se fait l'observation
de cette fantastique étoile? Comment les ombiasa en tirent-ils des
prévisions sur l'abondance des récoltes, sur l'arrivée des épidémies,
sur la fréquence des vols de sauterelles, sur la multiplication du
nombre des caïmans? il est très difficile de le dire. Quoi qu'il en
soit, ils récitent comme toujours des formules magiques.
Les Tanala ont une façon précise et toute spéciale de décompter le
temps. Ils le divisent en cycles de douze ans, en années de douze mois
et en mois lunaires de douze semaines de deux ou trois jours chacune.
[Illustration: La danse, chez les Tanala, est expressive au plus haut
degré (page 563).--D'après des photographies.]
Les mois ont chacun 4 semaines de 3 jours, et 8 semaines de 2 jours.
Pour compter le temps, les ombiasa se servent d'une lamelle de bambou
percée de 28 trous, groupés par trois et par deux dans l'ordre des
semaines. Une cheville, déplacée chaque jour, complète ce calendrier
perpétuel. Malheureusement, les devins oublient souvent de la
déplacer, et il en résulte dans l'appréciation du temps un manque de
concordance complet entre les diverses tribus tanala. Il est souvent
vendredi chez les Marohala, quand il est dimanche chez les Sandrabe.
Les jours jouissent de particularités spéciales, connus des seuls
ombiasa. Grâce à elles, on peut savoir la couleur de la robe des
boeufs en les entendant simplement mugir, et on peut connaître
d'avance le sexe des enfants qui vont naître. Les filles ne viennent
au monde que le dernier jour de la semaine. C'est également d'après la
date de leur naissance, que les devins donnent des noms aux enfants.
Mais ces noms sont bientôt remplacés par des sobriquets rappelant des
qualités ou des défauts physiques.
Souvent même les enfants sont dénommés d'un nom d'objet (Ipakitra, la
tabatière; Isambo, le bateau) ou d'un nom d'animal (Ilambo, le
sanglier). Enfin plus tard ils abandonnent leur premier nom pour
conjurer le mauvais sort qu'ils y croient attaché ou pour en prendre
un plus pompeux (Tsimataobario, celui qui ne craint pas les remparts;
Andriamanapaka, le noble qui commande).
La seule écriture connue des Tanala avant l'occupation française était
l'écriture arabe. Ils la désignent sous le nom de _sora-be_. Cette
écriture paraît avoir été dans l'Ikongo le privilège de quelques rares
lettrés. Sous l'influence des ombiasa, elle a bien vite revêtu un
caractère sacré, et il semble que son usage ait été limité à la
transcription de formules magiques, primitivement sans doute versets
du Coran, plus tard hiéroglyphes vénérés mais indéchiffrables, même
par leurs possesseurs. C'est ainsi qu'un vieillard de Belemoka,
presque aveugle, conservait précieusement dans un étui de cuir un
manuscrit arabe. Les vers, les rats en rongeaient peu à peu les bords;
alors le vieux Tanala, pour leur redonner une forme rectiligne, les
coupait au couteau, enlevant aussi bien les marges que les caractères.
Il prétendait que ce sora-be lui était indispensable pour faire le
sikidy et pour indiquer les remèdes; et de fait, en feignant de le
lire, il désignait à ses clients toutes sortes de fanafody
fantastiques, arbres, plantes ou animaux. Jamais il ne voulut s'en
débarrasser à prix d'argent; mais, quand on lui eut montré un carnet
en papier d'emballage imitant son papyrus et revêtu de caractères
tracés à tout hasard, mais noirs et distincts, il consentit
immédiatement à l'échange, et se laissa aller à une joie sans bornes:
son nouveau sora-be était plus clair que l'ancien, il le lisait plus
facilement malgré sa mauvaise vue.
[Illustration: Tapant à coups redoublés sur un long bambou, les Tanala
en tirent une musique étrange (page 564).--D'après une photographie.]
L'écriture arabe n'est plus connue dans l'Ikongo que de quelques rares
Tanala d'Ankarimbelo, ayant autrefois séjourné dans la région de
Vohipeno. La foule a pour les sora-be un respect superstitieux: elle
ne voit en eux qu'incantations et maléfices, et elle considère ceux
qui les possèdent comme de puissants sorciers.
[Illustration: Femmes tanala tissant un lamba.--D'après une
photographie.]
Parler de l'art chez les Tanala est sans doute chose délicate. Mais
est-il possible que ce peuple jaloux de son histoire et de sa liberté,
possesseur de croyances religieuses si pittoresques, n'ait pas une
conception originale du beau, des notions esthétiques particulières,
et même un certain sentiment de la nature? Le culte de la beauté
pourrait-il ne pas exister chez une race aux hommes vigoureux, aux
femmes sveltes, dont les formes souples et harmonieuses font songer à
l'antique statue de Diane chasseresse? Tous ces sentiments doivent
certainement se trouver chez eux à l'état latent, car il est difficile
de croire qu'un peuple quelconque y puisse rester complètement
étranger. Mais une civilisation encore peu avancée, une paresse
naturelle les ont empêchés de les manifester. On en trouve pourtant de
vagues traces dans leur façon de se vêtir, de se parer, d'orner leurs
maisons, de confectionner les outils, les armes et les autres menus
objets, et des vestiges plus intéressants dans la musique, la danse et
la poésie.
Les seuls vêtements des hommes sont le _salaka_, longue bande de toile
qui passe entre les jambes et s'enroule ensuite autour des reins, et
le _lamba_. Encore n'est-ce point le lamba hova, tantôt d'une
blancheur immaculée, tantôt teint de couleurs variées, mais toujours
savamment drapé et retombant en plis harmonieux à la façon d'une toge:
c'est un morceau d'écorce, fendillé, rigide, étroit, mal travaillé et
mal assoupli à l'aide d'un maillet; c'est quelquefois aussi un morceau
d'étoffe étriqué, déchiré et sale. Tout respire ici la pauvreté et la
paresse. Les jours de chasse et de combat, ce lamba primitif est
abandonné pour un justaucorps en jonc tressé, sans manches, descendant
à mi-cuisse, s'arrêtant aux aisselles et retenu sur l'épaule droite
par un lien quelconque. Ce vêtement fixé à la taille par une ceinture
est également celui des femmes. Il est quelquefois remplacé par une
pièce de toile enroulée autour des reins, et rarement complétée par un
lamba. Quant aux enfants, ils sont nus jusqu'à l'âge de quatre ou cinq
ans.
La coiffure consiste en un chapeau de paille rond et sans bords, en
forme de calotte. L'arrangement des cheveux est le même pour les deux
sexes, et ne manque pas d'originalité. Ils sont disposés en une
multitude de petites tresses, courtes comme des bigoudis et alignées
en rangées horizontales et parallèles, comme la chevelure des
guerriers assyriens représentés sur les bas-reliefs. Souvent les
femmes augmentent la longueur de ces tresses, mais sans jamais leur
donner plus de dix centimètres; quelquefois encore, surtout chez les
Vohimanana où se fait sentir l'influence bara, elles les disposent en
boules enduites de graisse, ou bien en bandeaux allant du front à la
nuque où ils se terminent en chignon.
Cette coiffure est complétée par des ornements. Les hommes se
contentent de quelques bouts de bois, d'une ou deux perles accrochées
à une mèche. Les femmes portent une couronne de perles blanches, ornée
sur le devant d'un disque d'étain. Au-dessous de cette couronne, elles
placent le _miriza_, bandeau de drap noir festonné de perles blanches
et rouges. Derrière la tête ou sur le côté, elles suspendent des
perles et des plaques d'étain; quelquefois encore elles fixent dans
leur chevelure des pièces de monnaie ou des baguettes de bois ornées
de clous dorés. Elles chargent la tête de leurs enfants de longues
perles en faïence colorée qui leur retombent sur le front. Les
colliers sont également en grand honneur dans l'Ikongo.
Le tatouage vient compléter ces ornements. Il est pratiqué à l'aide de
piqûres enduites de suie et on le trouve chez soixante femmes sur
cent. Il leur sert à accentuer la ligne des sourcils, à dessiner des
colliers sur la poitrine, des ornements divers sur les bras. Sur les
mollets, il affecte la forme des lacis des jambières écossaises; sur
le dos de la main, il suit les phalanges. Les hommes portent eux aussi
des tatouages sur la poitrine, sur les bras et sur les épaules. Tous
ces dessins sont réguliers et bien symétriques, mais ils sont tous
rectilignes. Jamais, comme dans le Betsileo, ils ne représentent un
boeuf ou un autre animal.
Les Tanala ne sont pas plus soucieux de leur habitation que de leurs
vêtements. Ils se contentent de cases carrées d'environ 3m50 de côté,
et composées d'une seule pièce. Les murs latéraux ont au maximum 2
mètres de hauteur, le faîte du toit s'élève en moyenne à 4 mètres. Ces
maisons exiguës sont tantôt bâties sur le sol, tantôt légèrement
surélevées. Dans ce dernier cas, le plancher est formé de pièces de
bois mal équarries ou bien d'écorces d'arbre développées et aplaties.
Il est recouvert de nattes. Dans un coin, le sol exhaussé s'élève à la
hauteur du plancher et forme le foyer. Les murs sont ordinairement en
bambous écrasés et tressés; souvent aussi, surtout en descendant vers
la côte, ils sont formés par les grosses nervures des feuilles de
l'arbre du voyageur embrochées côte à côte; quelquefois enfin ils sont
faits avec des feuilles de vakoa, principalement dans les villages au
pied de la falaise et dans la forêt, ou simplement en paille ou en
feuilles d'amomum. Le toit est en chaume ou en feuilles de l'arbre du
voyageur. Sa partie supérieure déborde et se termine en pointe aux
deux pignons, donnant à chacun des versants la forme d'un trapèze
régulier dont la grande base serait le faîte. Les petites vérandas
ainsi construites protègent les deux façades contre la pluie. Une
ouverture est pratiquée sur chacun des quatre côtés de la case. Ces
portes sont fermées par de simples claies. Les maisons des chefs se
distinguent des autres par des dimensions un peu plus grandes et par
une construction plus soignée.
Le mobilier est sommaire. À 1m50 environ au-dessus du foyer se trouve
une grande étagère en bambous: c'est là que se placent le bois à
brûler, les marmites, les diverses provisions. Du côté opposé et
située à la même hauteur, une longue planche occupe toute la largeur
de la case. On y voit des nattes roulées, des paniers contenant du
riz, des haricots, du manioc, des cuillers et autres ustensiles de
ménage. Dans un coin de la maison, on aperçoit un van, un mortier à
piler le riz, un tonneau à miel, des haches, des sagaies, des bûches,
des cannes. Des bouteilles sont suspendues aux murs. Il n'y a pas de
lit: les Tanala se contentent de dérouler chaque soir une natte, et de
s'y étendre. C'est là tout le mobilier, c'est là toute l'habitation.
Le seul ornement consiste en de petites cornes en bois, en forme de
croissant, et surmontant chaque pignon. D'autres cornes droites et
pointues, parfois longues de 1 mètre à 1m50, servent à désigner la
maison des chefs, où l'on donne l'hospitalité aux étrangers et où l'on
dépose les morts.
[Illustration: Le village et le fort de Sahasinaka s'élèvent sur les
hauteurs qui bordent le Faraony.--D'après une photographie.]
Les outils et les armes des Tanala témoignent d'une habileté qui ne se
manifeste ni dans leurs vêtements, ni dans leur parure, ni dans leur
habitation. Leurs haches ont une forme légère et élégante, elles sont
forgées avec beaucoup de soin, et parfaitement emmanchées. Leurs
sagaies sont bien effilées; leur fer avec sa nervure imite la feuille
de laurier, la hampe se termine par un talon. Leurs boîtes à briquet,
qu'ils portent toujours à la ceinture, sont des modèles d'ébénisterie.
Quand elles ne sont pas d'une seule pièce, le fond rapporté et fixé à
l'aide de légères chevilles de bois est ajusté d'une façon
merveilleuse; le couvercle s'adapte toujours avec beaucoup de
précision, de façon à mettre le contenu de la boîte à l'abri de l'eau.
Tantôt elles ont la forme d'un prisme triangulaire droit; tantôt le
couvercle seul a cette forme, tandis que la boîte est arrondie.
Quelquefois aussi le couvercle et la boîte sont tous les deux
demi-circulaires, et l'ensemble représente une calotte sphérique. Les
Tanala savent également tresser des nattes. Les femmes les ornent
d'arabesques, de dessins géométriques, de lignes qui se croisent et
s'entre-croisent en tous sens. Enfin elles fabriquent des chapeaux de
forme ronde, en paille légère, qui sont loin d'être dépourvus
d'élégance.
[Illustration: Un détachement d'infanterie coloniale traverse le
Ribnana.--D'après une photographie.]
De ce rapide examen de la vie des Tanala, de la façon dont ils se
parent ou se tatouent, de la manière dont ils ornent leurs maisons, du
soin et de la perfection qu'ils apportent dans certains travaux, on
peut conclure qu'ils ne sont pas dénués de goût, et qu'ils ont une
certaine notion du beau. Mais cette notion est encore trop
rudimentaire chez eux, pour nous donner une idée de leur esprit
artistique. Seules, la danse, la musique et la poésie vont nous
renseigner sur la mentalité des Tanala, sur ce qui constitue le plus
intime de leur caractère.
La danse est généralement exécutée par un ou deux hommes, et
quelquefois par des femmes. Elle n'a rien de commun avec nos danses
européennes dont les mouvements uniformes, réglés sur la musique,
n'ont qu'une valeur purement esthétique, sans signification morale.
Chez nous simple et gracieux exercice de salon, elle est chez les
Tanala expressive au plus haut degré. L'exécutant y met toute son âme:
son visage, ses mains, ses jambes, tout chez lui travaille à produire
un effet sur l'esprit des spectateurs. Tantôt c'est la joie qu'il veut
exprimer: alors, la figure souriante, il trépigne et agite ses mains,
ou bien tourne à pas précipités sur la place du village en ployant et
déployant son lamba. Tantôt c'est le désir et, jetant son chapeau par
terre, il s'en approche avec forces contorsions, puis se retire
brusquement comme s'il n'osait le prendre. La convoitise éclaire son
visage, ses yeux brillent; il danse autour de l'objet, s'avance peu à
peu, accélère le rythme de ses mouvements, s'abaisse, se relève,
s'appuie sur les mains, puis lentement saisit son chapeau, et,
radieux, le montre aux assistants. La frayeur est représentée avec
autant de puissance: tantôt c'est une marche craintive et rapide, le
corps ployé en deux, tantôt c'est l'allure lente de quelqu'un qui
tremble ou qui supplie; tout à coup c'est une fuite brusque avec un
cri de terreur, c'est une volte-face subite, une course folle en sens
inverse; puis c'est un arrêt soudain, avec un visage empreint de
terreur et déformé par des grimaces, une danse sur place, un
frémissement de tout le corps; les épaules et les bras se tordent, les
mains s'ouvrent, se ferment, se tournent en tous sens. Le danseur
semble implorer une divinité infernale qui le torture, il paraît
vouloir secouer les horribles visions qui le hantent, et bientôt,
épuisé, couvert de sueur, il s'arrête, et va se reposer au milieu des
spectateurs.
La reproduction des attitudes, des gestes familiers de l'homme et du
vol de certains oiseaux constitue un autre caractère des danses
tanala. Ici des danseurs tournent en s'appuyant alternativement sur le
sol avec chaque main; là, ils rampent, le visage dirigé vers le
soleil.
Une danse évoque le geste des chercheurs de miel, qui placent leur
main sur le front en guise de visière, pour regarder le vol des
abeilles sans être éblouis par le soleil. Une autre simule un combat,
avec des sagaies qui se croisent et des boucliers qui se heurtent, ou
bien imite l'arrivée de l'étranger dans un village. Un des danseurs,
souriant, tend la main à son camarade; il semble l'inviter à entrer
chez lui, à goûter au riz blanc de l'écuelle et à l'eau transparente
des cruches en bambou. Voici encore des mains qui tremblent au-dessus
des têtes, pour reproduire le vol du faucon qui s'arrête immobile dans
les airs en agitant très rapidement ses ailes et qui tout d'un coup
plonge sur sa proie. D'autres danses enfin ne sont qu'un exercice de
souplesse. L'une consiste à tourner autour d'une claie en bambous
tresses, tout en la maintenant en équilibre; l'autre à pencher le plus
possible le corps en arrière avec un objet posé sur la poitrine.
La musique est l'accompagnement indispensable de la danse. Les Tanala
se servent tantôt d'une grosse caisse, tantôt de deux tambours, l'un
au son grave, l'autre au son plus aigu. Souvent même ils se contentent
d'un gros bambou placé horizontalement sur quatre pieux en croix. Avec
des morceaux de bois, ils le frappent à coups redoublés jusqu'à ce
qu'il se brise. Ils produisent ainsi une cacophonie étrange tenant à
la fois du son des castagnettes et du bruit de la grêle sur les toits.
Les femmes entonnent en même temps un hymne puissant et monotone.
Cette étrange harmonie ne comporte pas de paroles, mais de simples
motifs incompréhensibles répétés mille et mille fois jusqu'à
épuisement. Toutes les voix de la nature ont leur part dans cette
onomatopée fantastique: c'est l'ouragan qui souffle dans la forêt
vierge, qui fait gémir les vieux arbres et vibrer les énormes lianes;
c'est le cliquetis et le sifflement des bambous, c'est la chute sourde
des troncs séculaires et le bruissement des feuilles qui tombent;
c'est l'orage qui gronde lugubre à tous les échos de l'Ikongo;
quelquefois les chanteuses soutiennent la danse d'un ronflement
continu, d'un souffle haletant semblable à un râle gigantesque, et
composé de séries de quatre aspirations gutturales, dont la première
est la plus haute. Au bout de quelques instants, ce râle éclate en un
cri déchirant, discordant, qui fait frémir et sursauter la foule. Puis
le même ronron recommence pendant le même temps, et le danseur, enivré
par ce rauque accompagnement, continue à représenter toutes les
passions et tous les actes de la vie.
Ces choeurs étranges, cette puissante musique se font entendre dans
toutes les grandes circonstances: cérémonies de la salamanga et de la
circoncision, arrivée d'un chef dans un village, mort d'un personnage
influent. Mais la musique n'a pas toujours ce caractère collectif.
Accroupi sur une natte, le Tanala pince la corde d'un arc et en tire
les sons d'une cithare, tout en agitant des graines ou du sable dans
une boîte en feuilles de _vakoa_. Quelquefois aussi il joue du
_lokanga_, violon primitif dont une citrouille forme la caisse sonore.
Mais la plupart du temps il préfère la flûte ou le _valiha_. Le valiha
est un cylindre de bambou dont l'écorce est soulevée suivant les
génératrices, de façon à former les cordes d'une guitare. Après le
coucher du soleil, les Tanala jouent sur cet instrument de longues
mélopées, et psalmodient d'interminables refrains. Cette douce et
triste musique ne s'inspire plus des grands phénomènes naturels comme
les vents ou l'ouragan, mais on retrouve en elle le calme des nuits
tropicales, la mélancolie des villages endormis et la douceur des
clairs de lune.
Il existe dans l'Ikongo une poésie populaire, rustique et primitive,
qui ne manque pas de pittoresque. Elle est le reflet du caractère et
des moeurs des Tanala: grands chasseurs, parcourant sans cesse la
forêt, profonds observateurs des moeurs des animaux, doués en même
temps d'un bon sens plein de rusticité et de franchise, comment
n'auraient-ils point inventé d'ingénieux rapprochements, et formulé de
sages mais primitives sentences? Encore trop peu civilisés pour parler
un langage abstrait, ils trouvent autour d'eux des objets de
comparaison qui leur permettent d'exprimer leurs douleurs, leurs
joies, leurs pensées les plus intimes. Le cardinal qui siffle, le
poisson qui frétille dans l'eau, le gingembre qui pousse dans les
pierres, tout éveille chez eux une idée, et le simple énoncé d'un
phénomène journalier, blanche aigrette qui s'envole, citrons dorés au
bord de la route, leur suffit pour traduire les plus délicates
sensations. On le voit, la danse, la musique et la poésie tanala ont
pour sources communes le culte et l'imitation de la nature.
ARDANT DU PICQ.
[Illustration: Profil et face de femmes tanala.--D'après une
photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
* * * * *
TABLE DES GRAVURES ET CARTES
L'ÉTÉ AU KACHMIR
Par _Mme F. MICHEL_
En «rickshaw» sur la route du mont Abou.
(D'après une photographie.) 1
L'éléphant du touriste à Djaïpour. 1
Petit sanctuaire latéral dans l'un des temples djaïns du mont Abou.
(D'après une photographie.) 2
Pont de cordes sur le Djhilam, près de Garhi. (Dessin de Massias,
d'après une photographie.) 3
Les «Karévas» ou plateaux alluviaux formés par les érosions du
Djhilam. (D'après une photographie.) 4
«Ekkas» et «Tongas» sur la route du Kachmir: vue prise au relais
de Rampour. (D'après une photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 5
Le vieux fort Sikh et les gorges du Djhilam à Ouri. (D'après une
photographie.) 6
Shèr-Garhi ou la «Maison du Lion», palais du Mahârâdja à Srînagar.
(Photographie Bourne et Sheperd, à Calcutta.) 7
L'entrée du Tchinar-Bâgh, ou Bois des Platanes, au-dessus de
Srînagar; au premier plan une «dounga», au fond le sommet du
Takht-i-Souleiman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 7
Ruines du temple de Brankoutri. (D'après une photographie.) 8
Types de Pandis ou Brahmanes Kachmirs. (Photographie Jadu Kissen,
à Delhi.) 9
Le quai de la Résidence; au fond, le sommet du Takht-i-Souleiman.
(Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 10
La porte du Kachmir et la sortie du Djhilam à Baramoula.
(Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 11
Nos tentes à Lahore. (D'après une photographie.) 12
«Dounga» ou bateau de passagers au Kachmir. (Photographie Bourne
et Shepherd, à Calcutta.) 13
Vichnou porté par Garouda, idole vénérée près du temple de
Vidja-Broer (hauteur 1m 40.) 13
Enfants de bateliers jouant à cache-cache dans le creux d'un
vieux platane. (D'après une photographie.) 14
Batelières du Kachmir décortiquant du riz, près d'une rangée de
peupliers. (Photographie Bourne et Shepherd, à Calcutta.) 15
Campement près de Palhallan: tentes et doungas. (D'après une
photographie.) 16
Troisième pont de Srînagar et mosquée de Shah Hamadan; au fond,
le fort de Hari-Paryat. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 17
Le temple inondé de Pandrethan. (D'après une photographie.) 18
Femme musulmane du Kachmir. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 19
Pandit Narayan assis sur le seuil du temple de Narasthân.
(D'après une photographie.) 20
Pont et bourg de Vidjabroer. (Photographie Jadu Kissen, à
Delhi.) 21
Ziarat de Cheik Nasr-oud-Din, à Vidjabroer. (D'après une
photographie.) 22
Le temple de Panyech: à gauche, un brahmane; à droite, un
musulman. (Photographie Jadu Kissen, à Delhi.) 23
Temple hindou moderne à Vidjabroer. (D'après une photographie.) 24
Brahmanes en visite au Naga ou source sacrée de Valtongou.
(D'après une photographie.) 25
Gargouille ancienne, de style hindou, dans le mur d'une mosquée,
à Houtamourou, près de Bhavan. 25